‹ Les reposoirs de la procession [par] Saint Pol-RouxChapitre 47 sur 49 · LES SABLIERS · texte numérisé non relu

LES SABLIERS

A Georges Ancey.

Assis sur la plage solitaire du Toulinguet où viennent s'agenouiller les haquenées de l'Océan, je méditais, après la chute de l'empereur des Coupes de Thulé.

Devant, hérissée d'un dernier vol où se pêlemêlaient guilloux, mouettes, gaudes, hirondelles de mer et perroquets japonais sans queue, l'Ile ; à ma droite, derrière le fort, la Pointe Saint-Mathieu avec ses ruines ecclésiastiques; à ma gauche, devinées, des pierres et des pierres donnant un frison d'Eternité à poil, la Tribune, le Lord-Maire, le Dante, les

Tas de Pois, le Château de Dinan, le Gap de la Chèvre, la Pointe du Raz, l'Ile de Sein...

Je comparais douze cormorans alignés sur un écueil à une phrase de Poë traduite en alexandrin par Baudelaire ou Mallarmé, — lorsque des crissements singuliers venant de Camaret m'intriguèrent la nuque et me firent sursaillir.

Plusieurs théories d'ôtres bizarres descendaient le versant : espèces de sauterelles aux membres de bois et corps de verre.

Plus proches, je reconnus des Sabliers.

De toutes dimensions :

Sept, menus comme les fœtus de cinq mois, marquant l'heure ;

Sept, mignons comme les nourrissons, marquant le jour ;

Sept, petits comme les communiants, marquant la semaine ;

Sept, grands comme les adolescents, marquant le mois ;

Sept, hauts comme les titans, marquant l'année ;

Sept, colossaux comme les clochers de cathédrale, marquant le lustre ;

Un, enfin, le dernier, incommensurable comme le génie, marquant le siècle.

— « Hélas ! glapirent les Sabliers. Disgraciés déjà par l'invasion des damoiselles de chône au nombril d'or, irrévocablement perdus depuis les décrets impies, nous pourrissions dans les moustiers branlants de l'angélique Pays des Coiffes ; inutiles désormais loin des reclus qui nous vinrent ici remplir, nous revenons, accomplie notre destinée, à cette plage si sabuleuse depuis le départ des sandales, et notre guide fut la soif de reposer au lieu natal. »

Je compris que nul ne rendrait à ces oubliés le pieux service si le poète ne daignait.

266 LES REPOsoms de la procession

Aussi, commençant par les moindres, je me mis en devoir de vider sur la grève les Sabliers l'un après l'autre.

A cet office nous restâmes des heures, des jours, des semaines, des mois, des années, des lustres...

J'avais entrepris le dernier Sablier, le séculaire, lorsque l'invisible faulx du Temps me détacha l'âme du corps.

Les pêcheurs de Kerbonn trouvèrent mon cadavre sur lequel flottait une longue barbe blanche.

Et j'avais l'âge que j'aurai, ô mes Héritiers, le jour de mon décès.

Gamaret, à Pen-hat, août 1892.

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