LE CHEMIN DE MA VIE
A iV* Lucienne Kahn.
Enivrés par la haute et vaste coupe de ciel où d'habitude ils se délectent, mes regards s'abattirent sur la route qu'instinctivement foulaient mes pas de rêveur : chemin singulier, en quelque sorte tanné comme le dessus d'un vieil ane; de môme que la marque des coups sur un dos de somme ^s'y creusait peu ou prou la trace lourde ou légère des pieds nus.
Cela paraissait vivre, — pour mes yeux du moins, qui sont des yeux selon Jésus, des yeux sachant voir.
Cet aller, ce retour, que de pèlerins les avaient dû cultiver!
Des sages, des larrons; assurément toute l'humaine procession avec ses laideurs, ses beautés, ses faiblesses, ses forces, ses leurres, ses espoirs...
Pour les caresser l'une et l'autre de la main, volontiers j'aurais couru vers la crinière et vers la croupe de cette longue route visiblement lasse des lassitudes motivées par elle, n'eût été la présumable obligation de courir vers les deux pôles ; je préférai m'asseoir sur une borne et laisser le chemin se dérouler dans mon miroir intérieur comme si je Teffectivement parcourais.
Etrange voie parmi laquelle des tas de cailloux et des flaques d'eau symbolisaient les sueurs et les plaies, tandis que les échos prolongés en les grandes oreilles de pierre latérales et que les baisers restés aux emblèmes des bords suggéraient les voyageurs broutés par les horizons anciens.
Moyennant le dessin circonscrit des orteils aux talons, j'évoquai les diverses catégories de passants.
Par saisons, d'abord :
des enfants, des jeunes gens, des hommes, des vieillards.
Et si les pieds, ces supports des qualités ou des défauts intimes qu'il nous faudra soumettre aux plateaux de la balance dernière, divulguent les successives époques de l'être, on parvient en outre à définir de délicate façon, grâce à la gamme de leurs empreintes, la douleur ou la joie des passants, l'humanité logeant en soi la cause de son charme ou de sa rancœur : subtilités susceptibles d un poids, celui de joie ayant des ailes, mais des boulets et des chaînescelui de douleur.
Considérations faites à travers cette multiple histoire tracée, semblait-il, par des mains inférieures, je trouvai :