REPRÉSAILLES INDIVIDUELLES
A. — Le blocus du Tage.
Le blocus du Tage par la France en 1831 eut pour cause des lésions d'intérêt privé. Le ministre qui y eut = (1) Fidèle à la distinction que nous avons établie, nous diviserons les cas d'intervention en deux parties : 1° ceux qui n'ont pour mobile que des intérêts particuliers ; 2° Ceux qui ont pour origine des intéréts généraux. (2) Le premier blocus que nous rencontrons par ordre chronologique
96 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il
recours, M. Casimir-Périer, s’en servit comme d’un moyen propre à donner un peu de lustre au règne de Louis-Philippe ; le blocus fut de courte durée et ses
dans la série des blocus individuels est le blocus des ports d'Alger, en 1826. C’est à coup sûr celui dont la légitimité pourrait le moins être mise en doute. Il nous à été interdit de le classer dans la catégorie des blocus pacifiques, car, sans qu'il y ait eu ni de la part de la France, ni de la part de la Régence, une déclaration de guerre, le fait d’envoyer bloquer le port d'Alger, jusqu'à ce que le dey soit venu à composition, était bien un acte de guerre, accepté comme tel des deux côtés; les expressions dont se servirent les officiers français dans leurs rapports avec les ministres du dey d'Alger ne laissent aucun doute à cel égard.
D'ailleurs, après lPinsulte subie par la France en la personne de son consul, qui, le 30 avril 1827, à l'occasion de la fête du Baïram, avait été admis à présenter ses hommages à Hussein Pacha, le capitaine Collet avait envoyé au dey un ultimatum qui envisageait la possibilité d'une guerre. Hussein Pacha qualifia de ridicules les exigences du commardant français et rompit les négociations ; conformément aux termes de Pultimatum, une escadre prit les dispositions nécessaires pour bloquer les côtes de l'Algérie et interdire l'accès du port d'Alger à tous les bâtiments, quels que fussent leur pavillon et leur nationalité. Il nous semble donc bien démontré qu’en 1827, la guerre était ouverte entre la France et Alger.
La seule question, qui pourrait se poser consiste à savoir si l’on devait reconnaître aux Régences barbaresques le caractère de belligérant ou si l’on devait les considérer comme formant une association de malfaiteurs, semblable aux flibustiers qui, péndant le XVIT* et le XVIITe siècles, ravagèrent la mer des Antilles.
Bynkershoek soutient que, si les procédés employés par les Régences nous semblent répréhensibles, ils n’en constituaient pas moins des actes que l’autorité d'un gouvernement avait légalisés et que les dogmes d’une religion avaient encouragés ; que d’ailleurs les Algériens observaient une sorte de droit des gens à eux, distinguaient suivant les pavillons amis ou ennemis et par conséquent devaient échapper aux traitements réservés aux pirates. En fait, les cours d'amirauté européenne admettaient le rachat d'une prise faite par les Algériens comme constituant un mode translatif de propriété, et par suite reconnaissaient la légitimité des actes du gouvernement de la Régence : inclinons-nous devant leur décision.
conséquences pour l'État bloqué ne furent pas désastreuses.
On a prétendu que la France était intervenue dans les affaires intérieures du Portugal ; nous allons voir qu’il n'en est rien.
La révolution de Juillet avait augmenté les craintes de l’usurpateur don Miguel, qui ne se maintenait sur le trône de Portugal que par la plus odieuse {yrannie. Don Miguel n’était parvenu à se faire reconnaître ni par l'Angleterre, ni par la France,et cet échec avait assombri son humeur : aussi s’était-il vengé sur les étrangers résidant à Lisbonne. Mais l'Angleterre avait à ce propos formulé des réclamations et don Miguel s'était empressé de donner satisfaction aux intérêts britanniques, car il espérait bien, le cas échéant, être payé de retour; en effet, un traité antérieur assurait une alliance réciproque entre le Portugal et la Grande-Bretagne, au cas où une agression viendrait à se produire ; ce traité avait d’ailleurs déjà été invoqué par don Pedro, le rival de don Miguel, et le cabinet de St-James ainsi sollicité s'était retranché derrière les termes du traité qui n’envisageaient pas le cas de contestation intérieure.
Quant aux réclamations de la France, don Miguel n'en avait cure; le régime constitutionnel que nous nous
-étions donné n'était pas fait pour lui plaire ; aussi les Français établis en Portugal étaient-ils l'objet d’une véritable persécution. Deux faits furent parliculière-
ment graves : un étudiant de l’université de Coïmbre, L —7
M. Bonhomme, pour un prétendu outrage public à la pudeur dans une église, avait été condamué à la flagellation et à la transportation sur une plage d’Afrique,;et un paisible négociant de 72 ans, M. Sauvinet, parce qu'un jour d’émeute, une fusée était partie de son jardin ouvert à tout le monde, avait été condamné à 10 ans de déportalion sur une plage d'Afrique.
Dès qu'il apprit ces faits, le gouvernement français envoya le capitaine de vaisseau Rabaudy demander satisfaction à don Miguel; mais don Miguel ne voulut rien entendre. Aussitôt Casimir-Périer donna l’ordre d'agir : le contre-amiral Roussin, parti de Brest à la tête d’une escadre, arriva le 23 juin en vue du cap la Roque. M. de Rabaudy, sans attendre ce renfort, avait déjà poursuivi l'escadre portugaise qui bloquait Terceira, une pelite ville occupée par quelques partisans de don Pedro, et lui avait fait 16 prises.
Les deux escadres françaises, fortes en tout de sept vaisseaux de ligne et de plusieurs frégates et avisos,établirent le blocus du Tage. Avant d'entreprendre toute autre opération, l'amiral Roussin résolut de tenter un dernier moyen de conciliation et écrivit au ministre portugais, le vicomte de Santarem, une lettre toute pacifique : cette lettre resta sans réponse.
Don Miguel implorait partout aide et protection ; il entretenait une correspondance ininterrompue avec Madrid. Il se souvenait aussi du fameux appel qu'avait fait don Pedro à la Grande-Bretagne et espérait bien
solliciter d'une manière plus efficace pour lui-même pareil appui. L'opposition anglaise au sein du Parlement montrait alors un véritable déchaînement de haines contre la France, et le due de Wellington, le vainqueur de Waterloo, avait pu dire : « J'ai senti, moi, sujet anglais, une rougeur me monter au front à la vue d'un ancien allié ainsi traité sans que l'Angleterre fit rien pour s’y opposer. » Mais le cabinet anglais se montrait avec raison plus réservé. Le comte Grey, dans une réponse à l’« honorable duc », fit le procès de don Miguel : il s'était cruellement conduit ; en l’absence de représentants diplomatiques, il avait refusé de communiquer avec le consul de France: enfin l'Angleterre était liée par les traités à défendre le Portugal contre une agression étrangère, mais non pas contre Les suites de son propre déni de justice ; d’ailleurs la France n’avait pas déclaré la guerre : il n’y avait là qu’un armement militaire, ce qui n’est pas identique.
Don Miguel, furieux de ne pas trouver auprès du cabinet de St-James l’aide qu’il en espérait, s’entèta dans ses résolutions intransigeantes.
L’escadre française continua ses ravages : le 5 juillet, le nombre des vaisseaux pris s’élevait à 40. Bien que les navires étrangers eussent accès dans le port, le commerce était ruiné ; le peuple, souffrant de la faim, condamné à l’oisiveté, s'en prenait à son souverain et laissait trahir le mécontentement qu’il n’osait ouvertement exprimer.
Cependant don Miguel passait son temps en prières, communiait, faisait des pèlerinages. Son ministre de la marine, plus pratique, surveillait lui-même les réparations de l’escadre portugaise, mouillée en rade de Li sbonne, en prévision d’un combat naval.
Or, l’escadre française s'étant rapprochée presque à portée de canon, le bruit d’un prochain bombardement eourut dans Lisbonne. Don Miguel s'enfuit à O’Evyras, à 3 lieues de la capitale. Sa fuite fut le signal d’un exode général de tous les Français domiciliés en Portugal, fuyant dans la crainte d’une arrestation. Bref, la confusion était complète.
Le 11 juillet, l'amiral Roussin résolut de forcer l’entrée du Tage réputée infranchissable. L’escadre avait à passer entre deux rives couronnées de forts et couvertes de troupes. La traversée était si hasardeuse que l’amiral avait pris ses dispositions en cas d’insuccès ; mais lorsque la flotte ouvrit Le feu sur les forts St-Julien et Bugio, les boulets français soulevèrent une telle nuée de poussière que le feu des forteresses, aveuglé, ne put atteindre les bâtiments français. La rapidité de cette manœuvre avait été telle, que les vaisseaux portugais, surpris par l’arrivée soudaine des Français durent amener leur pavillon.
L'amiral Roussin écrivit alors au vicomte de Santarem : |
« Monsieur le ministre,
« Vous voyez si je Liens à ma promesse; je vous ai
fait pressentir hier que je forcerais les passes du Tage : je suis devant Lisbonne. Tous vos forts sont derrière moiet Je n'ai plus en face que le palais du Gouvernement. La France, toujours généreuse, vous offre les mêmes conditions qu'avant la victoire. Je me réserve seulement, en en recueillant les fruits, d'y ajouter des indempités pour les victimes de la guerre. J'ai l'honneur de vous demander une réponse immédiate. Recevez... » Le ministre portugais voulut traîner les choses en longueur ; il fit une réponse équivoque. Mais l'amiral Roussin n’élait plus en humeur d'attendre : il répondità son tour par un ultimatum devant lequel le ministre céda.
Le 14 juillet 1831, fut signé le traité qui mettait fin aublocus du Tage et donnait satisfaction aux réclamations de la France.
Les sentences rendues contre les citoyens français étaient annulées, et une indemnité leur était due ; le chef de la police était destitué. De plus, une indemnité de 800,000 francs était due pour les frais de l'expédi- tion au gouvernement français, et la flotte portugaise capturée par l'amiral Roussin était déclarée de bonne prise. Cette conduite de la France est en contradiction avec ce que les auteurs ont appelé depuis la doctrine française. À vrai dire, la France eût volontiers payé de l'abandon de cette flotte le rachat de certains prisonniers politiques détenus par don Miguel; mais le malheur n'avait pas rendu le roi accommodant, etil
préféra voir prendre à ses vaisseaux le chemin de Brest que de relâcher ses ennemis.
En revanche les prises marchandes faites pendant le blocus qui avaient été conduites à Brest, furent restituées avec leurs cargaisons respectives, à charge pour le gouvernement portugais de payer à la France les frais de séquestre et de gardiennage occasionnés par l'arrestation de ces bâtiments.
Le gouvernement français n'avait pas voulu faire la guerre au peuple portugais ; le peuple portugais ne porta pas rancune à la France ; Le lendemain du jour où fut signé le traité, les officiers français pouvaient se promener tranquillement dans les rues de Lisbonne. |
B. — Le blocus de la Nouvelle-Grenade.
I serait plus juste de qualifier de démonstration navale Les représailles que l'Angleterre exécuta en 1836 sur les côtes de la Nouvelle-Grenade. Voyons les faits : Lorsqu'en 1829, la Colombie se fut scindée en trois États nouveaux, pour chacun de ces États ce fut la cause de révoltes et de troubles continuels.
Dans la Nouvelle-Grenade en particulier, le consul de France avait été insulté sans que la France parvint à tirer vengeance de l’insulte. Il appartenait à l’Angleterre de faire sentir plus lourdement le poids de sa puissance.
En 1836, au cours d’une querelle survenue entre un officier grenadin et le consul de la Grande-Bretagne à Panama, ce dernier, emporté par la colère, frappa l'officier d’un coup de couteau ; aussitôt la foule accourt, maltraite le consul qui n’est soustrait à la vengeance populaire que par la prison ; la foule se porte alors vers les bureaux du consulat et les met au pillage.
Dès qu’il eut connaissance de ces faits, le ministre d'Angleterre à Bogota se rendit auprès du président de la République Grenadine et réclama immédiatement la mise en liberté du consul et une indemnité de 1.000 livres sterling comme dommages-intérêts. Le président de la République répondit qu'il ne pouvait dédommager
que des dommages matériels causés,etnon servir une indemnité au consul pour un fait dont il était seul répréhensible. A plus forte raison ne pouvait-il accorder la destitution des fonctionnaires coupables, selon le ministre anglais, d'abus de pouvoir.
Des notes furent échangées entre le gouvernement britannique et le gouvernement grenadin, et 13 navires vinrent mouiller devant Carthagène pour appuyer les réclamations anglaises.
Devant cette démonstration, le gouvernement grenadin se prépara à la défensive ; on procéda à l'armement des côtes et le congrès donna pleins pouvoirs au président.
Mais de quel poids pouvait être cette résistance ? L'escadre anglaise reçut l’ordre d'aller croiser devant Panama et Le cabinet de Bogota comprenant combien son attitude imprudente pouvait favoriser les desseins secrets de l'Angleterre sur la possession de l’isthme, s’empressa de faire droit à toutes les réclamations : le consul fut remis en liberté ; le consulat restauré et une indemnité de 1.000 livres sterling payée à l'agent anglais pour le dédommager de son internement.