Amnistie générale
On voit donc que l’Europe avait repris sa tutelle sur l’Empire ottoman ; le marquis de Salisbury disait, le 25 août 1896, que les grandes puissances avaient, non pas contracté une obligation, mais usé d’un droit qui fait aujourd’hui partie du droit coutumier de l'Europe, fondé, tant sur les précédents historiques que sur les traités qui ont réglé l'admission de la Turquie dans la famille chrétienne (1).
La Porte voulut donner un gage de sa bonne volonté en nommant un chrétien, Berovith Pacha, au poste de Vali ; aussi reçut-elle du baron de Calice, ambassadeur d'Autriche parlant au nom de tous ses collègues, des félicilations pour ces dispositions conciliantes qu’à dire vrai, sa voisine, la Grèce, ne semblait pas imiter. Grâce à une infiltration continue de vivres, de munitions, d'hommes, œuvre des comités d'Athènes, les insurgés s'étaient fortifiés en nombre et en valeur, gagnant à leur cause jusqu’à la province de Candie qui, jusqu’'alors, avait résisté à la contagion; des navires chargeaient au Pirée des expéditions d'armes ouvertement; des embarquements de volontaires se faisaient sous l'œil indifférent des autorités : des étudiants, des journalistes, des officiers, souvent de grande famille, parfois apparentés aux dignitaires de la Cour, allaient porter au
(1) Rev. gén. de dr. intern, publ., 1897.
parti insurrectionnel l'appui de leur personne et de leur prestige. Les divers diplomates accrédités à Athènes avaient déjà averti M. Skouzès, ministre des affaires étrangères, de la responsabilité qu’encourait le gouvernement royal pour avoir toléré des envois propres à entretenir dans l’île des sentiments de révolte, et de la nécessité de prendre des mesures destinées à empêcher leur renouvellement. Mais que pouvait faire le malheureux roi Georges devant la poussée énorme de l’opinion; pour les souverains comme pour les simples particuliers, il y a des cas de légitime défense qui autorisent les personnes à sacrifier même un devoir dans l'intérêt de leur conservation.
$ 5. — Les propositions du comte Goluchowski.
Le 2 juillet, le comte Goluchowski, que nous allons voir, dans toute cette affaire, prendre l'initiative d’une série de propositions, avec un zèle capable de faire menüir le proverbe qui représente l’Autriche toujours en . retard d’une idée, d'une armée et d’une année, le comte Goluchowski adressa aux 5 autres grandes puissances une note identique, en vue de régler d'accord l’action de l'Europe en Crète et à Athènes dans l'intérêt de la paix et du statu quo. |
M. Hanotaux lui répondit que les instructions données à nos agents diplomatiques et consulaires se trou-
vaient répondre par avance aux conclusions de la note de l'hôte du Baliplatz.
Or le comte Goluchowski ne se tint pas pour battu. Le 25 juillet, nouvelle note adressée aux cabinets européens ; l'Autriche propose que les puissances, devant l'impuissance du gouvernement Lure, s'entendent pour exercer une surveillance sur les côtes de Crète et envisagent l'éventualité d'un blocus pacifique (1), à effectuer conjointement avec la Sublime Porte. La proposilion avait à la fois le mérite de la netteté et aussi de l'originalité, puisque à l'encontre de tous les blocus pratiqués jusqu'à ce Jour, elle prévoyait sinon la participation, du moins l’acquiescement de la puissance souveraine. |
Le blocus ainsi conçu était dirigé à la fois contre les insurgés, dont on coupait les communications avec Athènes, et contre la Turquie, sur les droits de laquelle l'Europe empiétait sous couleur de lui venir en aide, sans que le Divan l'en priât.
Le prince Lobanoff convainquit sans peine le tzar à se rallier en principe aux propositions autrichiennes ; cependant le chancelier russe, amené à déterminer la nature de ce blocus, fit savoir qu'il considérait que, puisqu'il ne devait pas être dirigé contre le souverain, c'était à ce souverain d'en prendre l'initiative et d’inviter ensuite s’il le jugeait nécessaire les puissances à y coopérer.
M. Hanotaux, tout en faisant bon accueil aux propo-
(1) Le blocus devait être non seulement pacifique, mais humanitaire, not merely pacific but one of humanity, Livre bleu, ne 403.
sitions qui émanaient de St-Pétersbourg, et à part quelques objections d'ordre pratique, trouvait humiliant de réduire le rôle des puissances en celui d’auxiliaires de la Porte, et eût préféré revendiquer le rôle d’arbitre.
Nile gouvernement allemand, ni le gouvernement italien ne mettaient d'empêchement d'aucune sorte ; M. de Marschall au contraire opinait pour un blocus immédiat.
Il n’en élait pas de même à Londres où l'opinion avait été vivement impressionnée par les atrocités commises par les musulmans, tant en Crète qu'en Arménie. Lord Salisbury prétendit que toute surveillance établie autour de l’île laisserait le champ libre aux complications de l'intérieur, et refusa de s’associer à une mesure qui eût fait de lui l’allié du Sublime Portier (1).
En l'absence de la coopération de la flotte britannique, la proposition autrichienne .tombait à plat, car aucune puissance ne se souciait de rompre le concert. M. Hanotaux tenta de la relever à son profit, en substituant au blocus qui rencontrait à Londres une telle animosité, une simple surveillance pour rendre impossible l'envoi des armes d'Athènes, et obtenir du sultan une amélioration sensible du régime de l'ile.
Le comte Goluchowski, nullement découragé, reprit sa proposition avec cette variante que la Turquie déclarerait fermés les ports crétois sauf deux, et en retour
(1) Livre jaune, 1896-1897.
de la coopération des forces internationales instituait à la Canée une commission consulaire de réformes, avec ou sans le consentement de la Porte. Cette fois, la proposition du chancelier autrichien n'eut même plus l'approbation de la France et de la Russie : le prince Lobanoff ne voulait point entendre parler d'établir un blocus sans le consentement de la Turquie, et M. Hanotaux ne voyait pas l'utilité d’une commission consulaire.
Lord Salisbury avait peu d'enthousiasme pour cette fonction de gendarme dévolue à l’Europe pour le compte du Sultan.
$ 6. — Les promesses du Sultan.
En vérité, Abdul Hamid avait montré une trop grande insouciance du sang versé pour avoir droit à la sympathie de l’Europe.
Les réformes toujours promises el toujours différées, la temporisation qui semble Le fin du fin à la diplomatie ottomane n'avait fait que pousser les choses à un point désastreux. Pour pacifier le pays, il fallait avant tout enlever aux masses chrétiennes et musulmanes de leur cohésion, les fondre au lieu de les grouper, les pousser à reprendre leurs habitations et à cultiver leurs champs. Le mois d'août passait et la cueillette des olives ne se faisait pas : c'était la perte de la récolte, 70 millions sacrifiés, la misère pour l’île.
Mais pour permettre aux habitants de retourner dans
leurs villages, il fallait les mettre à même de relever ; L. — 15
226 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Ill
leurs cabanes consumées par le feu ; il fallait envoyer le bois que l'ile ne produit pas; avant tout, il fallait envoyer des secours, de l'argent. Au lieu de cela, l'hôte de Yildiz-Kiosk envoyait un commissaire, Zihni Pacha, fonctionnaire doublé d’un espion, dont la mission malencontreuse mit le comble au mécontentement de tous. Aussi la Porte, acculée à une sorte d’impasse, fut amenée, le 20 août 1896, à demander au baron de Calice /es bons offices des ambassades pour régler la question crétoise. Les ambassadeurs furent désormais officiellement autorisés à se charger de cette médiation collective ; ils se mirent aussitôt à l’œuvre, et, à l’aide des rapports consulaires et des programmes de réformes des députés crétois, ils se mirent d'accord pour présenter à la Porte certains desiderata. La Porte dut s’incliner et,le 25 août, Tewfik Pacha contresignait le plan de réformes suivant, que MM. de Calice, de Nelidow, Sourma, Pansa, Herbert, La Boulinière présentaient à l'agrément de S.M.I. :
1° Le gouverneur général de Crète sera chrétien et nommé pour cinq ans par le Sultan avec l’assentiment des puissances.
2° Le gouverneur pourra, en cas de troubles dans l’île, disposer des troupes impériales.
30 Les fonctions publiques seront attribuées pour les 2/3 aux chrétiens, et pour 1/3 aux musulmans.
4° Une commission comprenant des officiers européens procédera à la réorganisation de la gendarmerie.
5° Il ya lieu d'accueillir favorablement la demande
d'établissement d’une surtaxe douanière destinée aux indemnités pour les dommages causés par les derniers événements (1).
Tout d'abord le Divan sembla s'incliner devant les grandes puissances : Berovith Pacha fut nommé Vali pour » années, et afin de lui donner le pas sur le commandant militaire, la Porte promit de l’élever au rang de Vizir.
Pour la gendarmerie, une commission mixte était
constituée à Constantinople (2).
Aussi les députés chrétiens rédigèrent-ils une proclamation, annonçant qu'avant obtenu des concessions, une ère de paix allait s'ouvrir. « Cessons désormais de nous ruiner et de nous entr'égorger. Aidons-nous mutuellement à guérir des plaies mutuelles. »
Hélas, d'aussi beaux sentiments ne furent pas entendus des musulmans. Les beys, sans doute pour complaire à leur Padischah, en limitant, montrèrent le plus mauvais vouloir. Abdul-Hamid semblait se plaire à retirer d’une main ce qu'il donnait de l’autre il avait nommé Mouchavir, Ismaïl Bey, personnage considéras ble, supérieur en grade au Val qui attendait toujours sa nomination de Vizir ; ce dernier avait bien compris
(4\ Surtaxe douanière de 3 0/0 pendant 10 ans évaluée à 10,000 livres par an et surtaxe sur le sel, le timbre et le tabac.
(2) Commission de réorganisation de la gendarmerie : Ghérif Sad In pacha, président ; colonel Osman Nizam bey secrétaire ; lieutenantcolonel de Vialar, colonel Pechkof, colonel H, Chermside, major de Gieslingen, capitaine Ruggieri.
que le manque de ressources était la principale entrave de son administration ; il s’élait adressé à la Dette publique ottomane pour l'avance de l'emprunt, mais 1l n'avait pu réussir à s'entendre. M. Hanotaux vint à son secours en l'informant, le 28 octobre, que la banque de Paris et des Pays-Bas était prête à traiter pour l’émission d'un emprunt dé 100,000 livres au taux de 5 1/2 0/0, payables après la signature du contrat ; le 26 janvier 4897, le Val signa le contrat avec le délégué de la banque et demanda l'homologation impériale. Au Palais, on montrait la plus mauvaise humeur envers le gouverneur général ; le Divan avait envoyé en Crète un nouveau commissaire, Seadeddin Pacha, pour mettre fin à la mésintelligence du commandant militaire et du Vali et prêter son concours à ce dernier en cas de résistance des musulmans. Or, loin de se tenir aux termes de sa mission, il s'occupa à recueillir toutes les plaintes qu'il put trouver contre Berovith Pacha et dressa contre lui un véritable réquisitoire. La commission de réorganisation de la gendarmerie étant partie pour la Crète, il chercha à organiser pour son arrivée une grande manifestation. Enfin le commissaire impérial s’immisça dans l'application de toutes les réformes, affaiblit le prestige du Val, raviva les haines, bref se conduisit de telle sorte que les grandes puissances durent demander son rappel à la Porte et qu'il laissa la Crète plus agitée qu'il ne l'avait trouvée. Les musulmans s’obstinaient à rester dans les villes; on comptait à Candie
30,000 émigrés, ainsi réunis ils pillaient les maisons chréliennes, incendiaient les villages, profanaient les cimetières orthodoxes, violaient les tombes. Des placards affichés dans les villes proclamaient la guerre sainte et encourageaient les musulmans au meurtre ; aussi devant l’imminence d’un massacre, les consuls s'élaient entendus avec les commodores pour établir des signaux entre l’escadre et l’île et obtenir des secours en cas de besoin. De leur côté, les chrétiens pillaient les champs, ravageaient les campagnes, étrange façon de revendiquer le droit de se gouverner soi-même.
La justice ne fonctionnait plus ; les tribunaux attendaient la commission judiciaire formée à Constantinople (1), qui devait arriver avec un nouveau plan de réformes.
La commission de réorganisation de la gendarmerie hâta ses travaux ; Le 17 Janvier 1897, elle soumit à l'approbation de la Porte un nouveau règlement que le Divan se résigna de mauvaise grâce à accepter : en effet, la commission avait reconnu à l'unanimité la nécessité de recourir à des éléments étrangers, Albanais ou Monténégrins, pour fournir les troupes chrétiennes exigées; il eût été impossible de trouver dans un“pays où seuls les musulmans sont astreints au service militaire, des chrétiens réunissant les conditions propres à faire un
(1) Commission de réorganisation de la justice : Nazim bey, procureur général au Conseil d'Etat ; Scaltzounis ; Gazay, consul général à Constantimople ; l'agent consulaire anglais.
bon gendarme. La Porte ajouta cette restriction, que les gendarmes ne seraient pas hellènes. Au chef de la gendarmerie devait être adjoint un officier supérieur européen, nommé en dehors des grandes puissances, avec 15.000 francs de solde annuelle. On se mit dès lors en campagne pour trouver quelque part en Belgique, en Hollande ou en Suisse, un individu qui réunît les qualités nécessaires à ce poste.
En attendant que l'Europe se fût mise d'accord sur le choix d’un officier, le major Bor, anglais, quise trouvait sur les lieux, fut chargé d'urgence de procéder à l'organisation provisoire de la gendarmerie. La besogne pressait. Les premiers jours de l’année 1897 avaient été marqués par une recrudescence de criminalité ; comme toujours, l'Émeute avait suivi un crescendo progressif. D'abord des meurtres isolés, l’état de paix en somme ; puis les meurtres se multiplient ; l'incendie gagne : on se groupe, on désigne pour les commandements les vieux de jadis ; on arme son fusil et on gagne la monlagne, on sort de leur suaire les drapeaux poudreux des insurrections anciennes ; c'est la guerre civile, traitre et implacable.
Une dernière tentative de conciliation tentée par les
consuls avait avorté. Le consul général de Grèce télé-
graphiait à son gouvernement : «les chrétiens de la ville
seront tous massacrés »; etil se plaignait que les com-
mandants s’opposassent à opérer un débarquement. M. Blanc, notre consul général en Crète, dont les
rapports, remarquables de netteté et de vérité, tenaient les bureaux du quai d'Orsay au courant de la situation, avait dù évacuer la ville de Halépa devenue la proie des flammes et transporter les Français à bord d'un vaisseau de guerre.
Le 5 février, on se fusillait dans les rues de la Canée ; les quartiers de la capitale furent livrés aux flammes et toute une foule terrifiée par la fusillade ne reprit son calme qu'une fois derrière le bastingage des cuirassés européens.
L'incendie dura deux Jours ; aux premières lueurs, sur les signaux convenus (1) les commandants avaient débarqué des troupes pour empècher le pillage et combattre l'incendie. Lorsque l’ordre fut rétabli, la cireulation des rues assurée par des patrouilles de marins russes, anglais, italiens ou français, l'incendie éteint, la Canée n’était plus qu'un amas de ruines.
$ "7. — Notes et propositions.
Ces derniers faits étaient d’une envergure telle qu'il fallait y voir autre chose qu'une simple rixe entre chrétiens et musulmans. D’après M. Blanc, le mouvement - avait une double cause: 1° un accord secret entre la Porte et les musulmans pour empêcher l'application des réformes ; 2° les encouragements incessants don-
(1) D'après la version grecque, les consuls refusèrent de laisser descendre des marins à terre pendant le massacre ; ils débarquèrent seulement deux jours plus tard,
nés aux chrétiens par les comités de Grèce; ceux-ci n’attendaient qu'une occasion pour soulever l'opinion publique et faire cause commune avec le comité central crétois, maître de Halépa, qui avait arboré le drapeau grec et proclamé l'annexion.
Le cabinet d'Athènes dut faire quelques concessions aux patriotes ; il donna l’ordre aux deux cuirassés hellènes Hydra et Mykali, au croiseur Miaoulis et à deux navires de commerce chargés de munitions de se rendre à la Canée. Le roi Georges, qui, dans toute cette affaire, suivait son peuple bien plus qu’il ne le conduisait, armait une flottille de 6 torpilleurs chargés d’empêcher le débarquement de nouvelles troupes turques, et en remettait le commandement à l’un de ses fils, le prince Georges, avec une solennité propre à augmenter le prestige de son départ. Ce n’était pas là un acte d'initiative pris spontanément par le jeune prince ; c'était une mission confiée par le roi à un de ses sujets ; peutêtre avait-il escompté l'amitié que pouvait porter Le tsar Nicolas IT à celui qui lui sauva la vie au Japon en 1891 ,en détournant lesabred'un fanatique.Enquoiilsetrompait; la Russie prétendait en avoir faitassez pour le royaume de Grèce etle comte Mouravieff,le nouveau ministre des affaires étrangères ne songeait qu'à maintenir le concert des puissances. Or, l'Allemagne se montrait particulièrement agressive contre l'Etat hellénique ; l'empereur Guillaume IT se souciait peu de plaire ou de déplaire au beau-père de sa sœur ; il redoutait que l'annexion
de la Crète à la Grèce ne fût le prélude d’une guerre européenne, el pour prévenir le danger voulait imposer à la Grèce le rappel immédiat de ses bâtiments; le prince de Hohenlohe fit savoir qu'il regarderait comme des actes d'agression, même les facilités et les encouragements donnés à l'insurrection.
La France et l'Autriche traduisirent avec plus de douceur la même pensée ; M. Hanotaux voulait ménager l’'amour-propre des Grecs, et le ministre de la vieille dynastie des Habsbourg tremblait à l’idée d’une révolution qui eût créé une nouvelle république en Europe.
En somme l'Angleterre se trouvait encore la puissance la plus favorable à l'insurrection et cependant M. Sanderson avait fait savoir au chargé d'affaires de Grèce, M. Métaxas, qu'il serait plus sage de surseoir au départ des navires de guerre.
Ce que l’Europe prétendait interdire à la Grèce, elle venait elle-même de le faire ; l'amiral Pothier s'était embarqué à Marseille, l'amiral Canevero était parti de Naples, l'amiral Andrieff avait traversé les détroits, tous à destination de la Crète; des croiseurs de toutes les puissances allaient renforcer où remplacer les bâtiments qui se trouvaient déjà dans la baie de la Sude (1)
(1) Etat des forces navales en Crète. France, croiseur cuirassé Amiral-Charner, croiseurs Suchet, Forbin, contre-torpilleur Wattignies. — Angleterre, Regenge, Barfleur, Trafalgar, cuirassés-torpih. Nymphe, Scout, Fearless. — Autriche, cuirassé Maria-Theresa, croiseur Elisabeth.— Allemagne, croiseur Gefion.— Russie, cuir. Nicolas I*,Grozyatchi, croiseurs Navarin, Alexandre II. — Italie, cuir. Ruggiero di Lau-
et l’on pût redouter un conflit avec la flotte grecque à qui on attribuait l'intention de bombarder la Canée : on put craindre une sorte de Navarin à rebours : il n’en fut rien, mais l'alarme avait été vive. Les derniers vestiges d'ordre et d'administration avaient disparu de Crète et le Va/i lui-même avait dû s’embarquer sur le vaisseau amiral russe. Dès lors l’île fut dans un état d’anarchie complète. Les amiraux tinrent conseil et décidèrent un débarquement : 100 marins français, 100 marins russes, autant d'anglais et d’italiens et 50 autrichiens reçurent l'ordre de se rendre à la Canée avec leurs hamaes et leurs équipements,et d'aller loger dans les écoles désertes ou dans les tribunaux abandonnés. Les drapeaux internationaux furent hissés à côté du drapeau ture ; c'était une garantie, que l’action des insurgés, si elle portait de ce côté, se heurterait non seulement aux troupes turques, mais aux forces internationales. L'Europese trouvait donc amenée à prendre parti pour la Turquie, à la grande satisfaction de l'Allemagne. L'empereur Guillaume avait dit à notre ambassadeur,le marquis de Noailles : « Il est impossible que l'Europe laisse la Grèce allumer l'incendie en Macédoine, peut-être en Arménie et à Constantinople et provoquer une guerre européenne.
« L'Allemagne veut avec l'Europe le statu quo territorial de l'empire ottoman. Le seul remède qui puisse être
ria, croiseur Sfromboli. — Stationnés à la Canée, La Sude, Rethymo et Sila,
encore efficace, c'est que les puissances qui ont des navires sur les eaux crétoises les envoient sans délai bloquer le Pirée et les côtes de Grèce. Nous avons empéché la Turquie d'envoyer des troupes en Crète ; ce serait une félonie de notre part de laisser Les Grecs la lui prendre. » Le concert européen menaçait donc de changer de ton.
Peu après, sur la nouvelle d’un nouveau débarquement de troupes grecques, M. de Marschall télégraphia en clair à Athènes que le Gouvernement impérial jugeait désormais au-dessous de sa dignité de faire d’autres démarches à Athènes. D'ailleurs au degré de surexcitation où était montée la Grèce, toute démarche eût été inutile. Il n’était plus question de neutralité : en même temps que le Gouvernement grec envoyait un corps expéditionnaire en Crète, fort d'environ 3000 hommes et commandé par le colonel Vassos, un des meilleurs officiers de l’armée hellénique, pour prendre possession de l’île au nom du roi Georges, Les classes de la réserve étaient rappelées sous les drapeaux, l’armée mise sur le pied de guerre et les frontières garnies de troupes.
L'opinion publique, si puissante en Grèce, s’indignait que l'Europe chrétienne se fût constituée l’alliée du Sultan. Elle s'irritait contre la Russie qui oubliait les liens du sang, la France, sa traditionnelle grande amie,
qui renonçail à cette amitié par raison d'État, contre le Saint-Père, l’avisé vieillard qui au lieu de soulever con-
tre le Sultan Rouye la masse de ses fidèles, de prêcher la croisade contre le bourreau des Arméniens, se borpail à remercier le Gouvernement français pour la protection accordée aux chrétiens, et à décorer les officiers qui avaient contribué à sauvegarder les missions catholiques.
Les puissances s’élaient faites une ligne de conduite invariable du maintien du statu quo ; et cette volonté unanime du s{alu quo élait une des formes de cette crainte éternelle, latente, la peur du conflit, la hantise de la guerre en vue de laquelle l'Europe se ruine depuis 25 ans.
L'orage gronda bientôt dans les Parlements, chez les grandes puissances comme chez les petits États. Jusque-là les États balkaniques avaient fait preuve d’une sagesse admirable, puisqu'ils n'avaient encore rien réclamé au nom du fameux équilibre des Balkans. Cette fois la Roumanies’émut et son ministre de la guerre obtint un crédit de 3 millions. |
En Hongrie, le député Kossuth porta une interpellation à la Chambre à ce sujet.
En Italie, le ministère avait fait savoir que la situation s’aggravant en Orient, il avancerait la date des élections afin de demander des crédits à la nouvelle Chambre.
En France, le 23 février, à la suite des interpellations de MM. Denys Cochin, Delafosse et Jaurès, M. Hanotaux avait démontré la nécessité pour la France de ne pas
recourir à la politique d'aventures et de maintenir dans son harmonie le concert européen ; il avait pu grouper sur son ordre du Jour 413 voix contre 83; le même jour, presque à la même heure, M. Balfour à la Chambre des communes et M. de Marschall au Reichtstag tenaient un langage identique et obtenaient le même succès.
Par contre, les députés de l'opposition, tant en France qu'en Angleterre el en Italie, prenaient le parti de l’hellénisme. Aux Communes, M. Labouchère se faisait rappeler à l’ordre pour avoir appelé Abdul-Hamid, une honte pour la civilisation. M. Gladstone le nommait bien l'ineffable Turc.
L’agitation descendit dans la rue. En France, des manifestations se produisaient chaque jour en faveur - de la Grèce.
Les conférences se multipliaient au sujet de la question crétoise, parfois écoutées par un public d'élite, et les ministres de Grèce ne se faisaient pas faute d’y paraître et de se commettre parfois avec des personnages peu qualifiés (1).
En Italie, l'opinion avait nécessité de la Consulta un communiqué à la presse, rappelant que le gouvernement royal n’envisageait que la paix.
En Angleterre, on se montrait très philhellène. A
(1) Le 18 février, dans une conférence de M. Psichari faite à la Bodinière, M. Delyannis rencontrant M. Rochefort alla droit à lui et ne dédaigna pas de le féliciter de ses articles. « On me trouvera toujours
du côté des opprimés », répondit le trop célèbre polémiste. (Journaux du 19 février.)
938 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Jill
Londres, dans les salons, il était de bon ton que les
dames abordassent les couleurs grecques.
$ 8. — L’hellénisme.
Bref toute cette agitation entretenait en Grèce une tendance optimiste à croire à un revirement de la part de l'Europe; en attendant la réalisation de cet espoir les journaux athéniens jetaient feu et flammes contre les grandes puissances ; l’Asty et l'A Æropolis rejetaient toute proposition d'autonomie pour la Crète ; d’autres préconisaient la guerre ; l'Embros écrivait: En avant avec la volonté de Dieu ! l’officieuse Proïa faisait montre d’intentions belliqueuses.
La colère débordait particulièrement contre l’Allemagne,quand on sut qu’à Stamboul des prières avaient été dites par les imans pour la plus grande gloire de Guillaume Il. On parla de mettre l'Allemagne en interdit; des hôteliers refusèrent de recevoir des voyageurs à l'accent tudesque. A Syra, dans les Cyclades, le commandant du port refusa de laisser Le croiseur allemand Impératrice Augusta s'approvisionner de charbon (1).
Pourtant,sauf l’Allemagne,les puissances ne faisaient pas entrer en ligne de compte l’avis du Sultan dans leurs arrangements. Le désir de la paix qui les poussait à réfréner les tendances philhellènes de la population et faisait du maintien du statu quo la base de la politi-
(1) Le Temps, 3 mars 1897.
que européenne, était bien plutôt dans leur propre intérêt que dans celui d’Abdul-Hamid. Le Sultan qui avait revendiqué l'appui des puissances tant qu'il avait cru à leur rivalité,supportait impatiemment leur tutelle maintenant que l'entente menaçait de durer et il s’irritait contre ce qu'il appelait « l’inconvenance de traiter à huis-clos, sans le consulter, les intérêts essentiels de l'Empire ottoman » (1).
Et puis les affaires allaient mal en Crète pour lui : Grees et insurgés semblaient peu se soucier d'accéder aux désirs pacifiques des puissances. Le colonel Vassos avait notifié par une proclamation datée du couvent de Gonia, à la population crétoise, l'occupation militaire au nom du roi de Grèce; puis il avait marché de l'avant, attaqué les {troupes du Sultan à Platania, fait sauter le fortin de Voukoulis à la dynamite, bloqué 250 soldats et 2.000 musulmans à Kandano et poussé ses avant-postes jusqu'aux portes de la Canée. Mais il avait compté sans la présence des escadres internationales ; les insurgés pressaient vivement les troupes ottomanes à Karatidi et malgré la défense des amiraux, s’avançaient vers Halépa. Alors, sur l'ordre de l'amiral
italien Canevero, le plus ancien du grade, les vaisseaux
qui se trouvaient les plus rapprochés de terre ouvrirent
le feu pour refouler les insurgés : ceux-ci furent obligés de se retrancher dans l’intérieur des (erres, hors
(1) Le Temps, 4 février 18997,
de portée des obus, pas assez vite cependant pour n’avoir pas éprouvé quelque perte. Les Français et les Italiens, qui se trouvaient en arrière n’avaient pas biré; et seul entre tous, le stationnaire allemand se servit d'obus explosifs. Ce fut le premier acte de représailles.
L'émotion fut grande dans le monde entier.
A Athènes, l'élément patriote manifesta bruyamment.
L'Ethnike-Hétairia (Association nationale), dont l'influence dans tout l'Orient est considérable, poussait le gouvernement grec à hâter les armements à la frontière et à prendre l'initiative des hostilités ; la situation élait critique.
Les puissances avaient invité les amiraux et les consuls à indiquer ce qu'il convenait de faire pour améliorer la situation : ceux-ci préconisèrent collectivement certaines mesures :
1° La mise en demeure de rappel des navires et des troupes grecques.
2° L'occupation par les marins internationaux de Candie et de Réthymo.
3° Le blocus des côtes de Crète.
Ce fut le gouvernement russe qui, cette fois, prit l’initiative de nouvelles propositions : il posait en principe les deux points suivants :
1° Pas d’annexion à la Grèce.
2° Régime autonome constitué par les puissances.
Ceci notifié à la fois à Constantinople et à Athènes
le
avec sommation par ultimatum à cette dernière de retirer ses troupes dans le délai de 3 jours. La fin du mois de février s'écoula sans que les puissances aient pu se mettre d'accord sur un texte identique ; l'Angleterre principalement apportait des obstacles à l'accord des puissances. Enfin, le 2 mars 1897, les ambassadeurs accrédités auprès de la Porte et les ministres résidants à Athènes pouvaient remettre les notes que nous rapportons et qui devaient êlre considérées à Constantinople et à Athènes comme le dernier mot de la volonté de l'Europe dans sa ligne de concession et sa détermination immuable :
Au gouvernement ottoman :
« Les Grandes Puissances, animées du désir d'assurer le maintien de la paix et de voir respecter l’intégrité de l'empire ottoman, ont recherché les moyens de mettre un terme aux désordres qui ont amené leur intervention armée en Crète, ainsi que la présence dans l’ile des forces helléniques. Elles ont reconnu que par suite du retard apporté à leur apphcation, les réformes prévues dans l'arrangement des 13, 15, 25 août 1896 ne répondaient plus aux nécessités de la situation actuelle et elles sont tombées d'accord sur les points suivants :
1° La Crète ne pourra en aucun cas être annexée à la Grèce dans les conjonctures présentes.
2° Elle sera dotée par les Grandes Puissances d'un régime autonome. En notifiant, d'ordre de leurs Gouvernements, ces décisions à la Porte, les soussignés, représentants des Grandes Puissances à Constantinople eroient devoir lui faire part de la résolution qu'ont leurs Gouvernements d'adresser à la Grèce la sommation de retirer de Crète ses troupes et ses forces navales, » |
Au gouvernement hellénique :
« Jai reeu de mon Gouvernement l'ordre de porter à la connaissance de V. E. que les Grandes Puissances se sont entendues pour
arrêter une ligne de conduite commune destinée à Dee manne gi-
tuation qu’il n’a pas dépendu d'elles de prévenir, mais dont la prolongation serait. de nature à compromettre gravement la paix de PEurope. A cet effet, les Gouvernements d'Allemagne, d’Autriche-Hongrie, de France, d'Angleterre, d'Italie et de Russie sont tombés d'accord sur les deux points suivants :
1° La Crète ne pourra en aucun cas,dans les conjectures présentes, être annexée à la Grèce.
2e Vu les retards apportés par la Turquie dans l'application des réformes arrêtées de concert avec elle et qui n’en permettent plus l’adaptation à un état de choses transformé, les Puissances sont résolues, tout en maintenant l'intégrité de l'Empire Ottoman, à doter la Crète d’un régime autonome absolument effectif, destiné à lui assurer un Gouvernement séparé sous la haute suzeraineté du Sultan.
La réalisation de ces vues ne saurait, dans la conviction des cabinets, s'obtenir que par le retrait des navires et des troupes grecques qui sont actuellement dans les eaux ou sur le territoire de l’île occupée par les Puissances. Aussi attendons-nous avec confiance cette détermination de la sagesse du Gouvernement de S. M. qui ne voudra pas persister dans une voie contraire à la résolution des Puissances, décidées à poursuivre un prompt apaisement aussi indispensable à la Crète qu’au maintien de la paix générale.
Je ne dissimulerai pas toutefois à V. E. que mes instructions me prescrivent de vous prévenir qu'en cas de refus du Gouvernement Royal, le Grandes Puissances sont irrévocablement déterminées à ne reculer cevant aucun moyen de contrainte, si, à l'expiration d’un délai de 6 jours, le rappel des navires des troupes grecques n'était effectué (1). »
De la note présentée à la Porte, nous n'avons pas grand’chose à dire, si ce n’est que Tewfik Pacha fit une réponse satisfaisante. Quant à la Grèce, la situation était plus compliquée: le texte de la réponse de M. Skouzès, ministre des affaires étrangères, est d’une longueur qui nous interdit de la reproduire ; il semblait que la Grèce eût voulu se ménager une porte de sortie ; prise entre les exigences irréductibles des patriotes et l’ulti-
(1) Livre jaune, 1897.
matum des puissances, elle laissait la porte ouverte à de nouvelles négociations : certainement, laissait entendre M. Skouzès, le gouvernement n'aurait pas demandé mieux de se voir forcé de revenir à une attitude moins dangereuse. Cependant les événements de Crète ne pouvaient laisser le gouvernement grec indifférent, mais l'Europe se trompait en fondant sur un principe d'autonomie un idéal de paix qui ne se réaliserait pas ; il serait préférable que, l’ordre établi, le peuple crétois fût amené à exprimer ses désirs par un plébiscite ; en attendant, la présence des flottes internationales étant une garantie suffisante pour assurer la sécurité des côtes de Crète, on pourrait au besoin permettre à la Grèce de rappeler sa propre flotte, mais l'anarchie qui régnait à l’intérieur rendait le séjour des troupes grecques indispensable pour sauvegarder la personne et les biens des chrétiens. x
En somme, cette réponse ne donnait à l'Europe qu’une demi-satisfaction. Pouvait-elle s’en contenter ?
Le cabinet italien estimait que oui. Le cabinet de Londres eût voulu canaliser ces troupes grecques qu'on s’obstinait à maintenir, les placer sous le contrôle et le commandement d'officiers européens, en faire une sorte de gendarmerie aux ordres des puissances et à la solde
de la Grèce. Mais le cabinet de Berlin repoussa énergi-
quement une pareille combinaison: M. de Marschall ne voyait de remèdes que dans le blocus immédiat de l’île de Crète et des ports grecs.
La Double-Alliance était d'accord pour trouver la réponse grecque inacceptable. Le comte Mouravieff multipliait les échanges de vues afin que l'initiative prise par lui n’eût pas le même sort que les propositions faites l’année précédente par son collègue d'Autriche. M. Hanotaux lui offrit son aide. En effet, à partir du 15 mars, notre ministre avait les mains libres ; à la suite d'interpellations de MM. Goblet, Delafosse, Millerand, Denys Cochin et Jaurès, il avait développé ses vues sur notre politique extérieure et groupé 213 voix sur un ordre du jour qui prévoyait le blocus de l’île de Crète et le renforcement de notre effectif. Il n’avait pas parlé du blocus du Pirée,parce que plusieurs puissances n’en
voulaient à aucun prix.
$ 9. — Le blocus pacifique.
Dès lors le blocus de la Crète fut virtuellement résolu : il commença le 9-21 mars à 8 heures du matin. Les amiraux adressèrent à leurs ambassadeurs respectifs à Constantinople le télégramme suivant : « Les amiraux ont décidé de mettre l’île de Candie en état de blocus; je vous prie de vouloir bien le notifier à la Porte et aux puissances neutres. Le blocus sera général pour tous les navires sous pavillon grec. Les navires des six puissances ou des neutres pourront venir dans les ports occupés par les puissances et pourront débarquer leurs marchandises, seulement siles marchandises ne sont ni pour Les troupes grecques, ni pour l’intérieur de l'ile.
Les mouillages pourront être visités par les navires de la flotte internationale. Les limites du blocus sont comprises entre les 23°24, et 26° 30° de longitude Est, méridien de Greenwich, et Les 35° 48’, et 3% 45° de latitude Nord. »
La même dépêche avait été envoyée le même jour à Athènes avec celte addition : « Je vous prie de vouloir bien inviter le Gouvernement grec à rappeler ses navires de guerre encore présents dans les eaux de la Crète. Ils devront être partis Le 21, à 8 heures du matin, sous peine d'y être contraints par la force (1). »
Qu’allait faire la Grèce ? Les mesures appliquées par les amiraux devaient être considérées comme de simples mesures de police, mises en œuvre avec le consentement de la puissance suzeraine, dans le but de prévenir de nouveaux conflits. Mais cela n'empêchait pas qu’en fait, l’Europe prétendait se substituer à la Turquie, éliminer la Grèce, ne reconnaissant pas d'autre pouvoir légitime que celui qu’elle se décernait ellemême. La Grèce n'avait plus l’excuse de la protection des chrétiens, puisque les amiraux avaient réclamé à leurs gouvernements des troupes de débarquement pour les garantir ; et la Turquie n'avait plus le prétexte de l’envahissement de la Crète, puisque les puissances s'étaient dévolu le droit d'y remédier : sublata causa, tollitur effectus.
(1) Livre jaune, 1897.
La déclaration du blocus ne donna lieu à aucun incident notable : aucun bâtiment grec ne stationnait à cette date en Crète.
Le 17 mars, un navire autrichien ayant voulu empêcher le débarquement d’un voilier hellène, on tira de la côte sur le navire de guerre qui riposta et coula le voilier dont l'équipage put se sauver à la nage. Quelques jours après, le steamer Aora (1) fut capturé par un croiseur autrichien et amené dans la baie de la Sude ; ce furent les seuls incidents graves du début.
Les amiraux réunis en conseil s'étaient constitués en une sorte de gouvernement provisoire ‘des parties de l'île soumises à leurs armes. Le vice-amiral Canevero, le plus ancien du grade, avait signifié au vice-consul de Grèce et à tous les sujets hellènes d’avoir à quitter l’île, et son premier soin avait été de faire publier une proclamation d'autonomie. La plupart des insurgés se montrèrent satisfaits d'apprendre qu’on leur conférait une sorte de home rule : « Puisqu'on fait de notre île un État civilisé, nous nous comporterons en civilisés ».
Mais ceux d’entre eux qui s'étaient réfugiés à Athènes demandaient sans cesse l'annexion ; d’ailleurs leurs demandes restaient vaines ; pour voiler un peu l'attitude sévère qu’il avait prise à leur égard, le tsar avait fait don de 50.000 roubles aux réfugiés crétois, qui imaginèrent un moyen de décliner ce présent sans pour cela
(1) Le Hora avait à son bord le vice-président de la Chambre hellénique,
froisser l'Empereur ; ils répondirent par une lettre de remerciements qui ajoutait qu'ayant sur la terre de Grèce tout ce qu'il leur fallait, ils suppliatent le tsar d'envoyer pour 50.000 roubles de provisions à leurs compatriotes en Crète (1). Or ceux-ci n'étaient pas aussi dénués de ressources qu'on l’avait cru : Le blocus n’était pas parfait sur cette île qui offre des baies tranquilles et abordables à chaque circuit du rivage ; des expéditions de vivres et de munitions, insaisissables et cependant certaines — Ja preuve est que le vin de champagne n’a jamais manqué dans le camp du colonel Vassos — avaient lieu entre la Morée et la Crète ; de plus, toutes les ressources naturelles de l’île étaient à leur portée ; dans l’intérieur ils pouvaient faire à leur profit toutes les récoltes (2).
On comprend que les insurgés attendissent sans trop d’impatience un dénouement quelconque; quelques-uns s'étant risqués à attaquer le blockhaus qui commande l'entrée de la baie de la Sude furent reçus à coups de canon (3) etlâchèrent prise immédiatement, moins dans la crainte d’un échec que pour éviter des complications ultérieures.
Les troupes de débarquement étaient encore peu nombreuses : 600 Français à la Canée ; 500 highlanders à Candie, un millier d'hommes du Royal Welsh fusiliers
(1) Le Temps, 3 avril 1897.
(2) Le Temps, 19 avril 1897. , (3) Seuls les vaisseaux italiens, anglais et russes avaient tiré.
ailleurs, un petit contingent russe, étaient peut-être suffisants pour mettre un peu d'ordre parmi les 25.500 musulmans de la Canée, les 20.000 musulmans de Rethymo, les 47.000 musulmans de Candie et les 11.500 musulmans de Sitia ; mais en admettant que ces troupes pussent, avec l'appui des batteries des cuirassés, tenir tête, dans les villes que nous venons de citer, aux efforts des insurgés secondés par les troupes du colonel Vassos, elles n’étaient d'aucun secours dans l’intérieur de l'île; même renforcées,elles n'auraient pu interdire à la Grèce son attitude belliqueuse.
$ 40. — La guerre.
Ces craintes faisaient l'objet d'échanges de vues entre les diverses ambassades. Lord Salisbury aurait voulu sommer les gouvernements turc et grec de retirer leurs troupes à 50 milles de la frontière ; le comte Mouravieff préconisait le blocus de Volo, base d'opérations pour l'armée hellénique ; le baron Marschall, d'accord sur ce point avec les amiraux, opinait pour le blocus du Pirée immédiat, car les choses élaient poussées à ce point qu’un incident de frontière était toujours à eraindre et qu'en ce cas la guerre serait certaine. Aussi le comte Mouravieff n’eut-il pas de peine à faire déclarer par toutes les puissances qu’en cas de conflit, l’agresseur serait rendu responsable et que, quelle que fût l'issue de la lutte, on n'admettrait en aucun cas qu'il en lirât avantage. Cette note, portée le 6 avril à Athènes,
ne ralentit nullement le zèle patriotique des Grecs. Le 29 mars, le roi Georges avait laissé partir le Diadoque (prince héritier) Constantin,due de Sparte, à la frontière de Thessalie et, le prince accompagné de sa femme, la princesse Sophie, sœur de l’empereur allemand, était allé prendre le commandement des troupes, parmi les acelamations de tout un peuple.
Que faisait la Turquie devant tant de provocations? Tandis que, dans les chancelleries, elle protestait de ses intentions pacifiques, elle mobilisait des forces considérables qu’elle envoyait sur la frontière de Thessalie par le chemin de fer de Salonique. Le 20 mars, le Divan avait jugé utile de faire une grande démonstration pour chauffer l'enthousiasme populaire: il s'était enhardi Jusqu'à faire sortir la flotte turque antique etsolennelle, qui dormait depuis 22 ans au fond de la Corne d'Or.
Quand on vit Les cinq vaisseaux cuirassés, flanqués chacun d'un torpilleur, se diriger vers la haute mer, tous les visages se tournèrent vers la Mecque et mille cris s'élevèrent : « Que notre Padischah soit vainqueur des mécréants »! La flotte qui,au dire de tous les marins, devait couler sitôt en haute mer, fit meilleure contenance qu’on eût pu croire ; un bâtiment seulement faillit enlever un pont (1).
Abdul-Hamid fut bientôt amené à prendre une attitude encore plus marquée. Le 9 avril, le général Edhem
(1) Le Temps, 29 mars 1897.
Pacha commandant en chef l’armée de Thessalie avait adressé à la Sublime Porte Je télégramme suivant : « Les Hellènes ont, dans la matinée, fait irruption sur le territoire de l'Empire, occupé les sommets de Krania, détruit à coups de canon le blockhaus de Baltinos. Les agresseurs sont des soldats de l’armée régulière grecque, et les ordres d'attaque étaient donnés au son du clairon. »
Il était difficile de ne pas considérer la guerre comme ouverte ; aussi le Divan qui s’apprêtait à prendre l’offensive envoya des ordres contraires. Mais la Grèce à son tour se récusa ; comme deux lutteurs qui attendent un défaut de l'adversaire, aucun des deux États ne voulait engager la lutte, espérant gagner les bonnes grâces de l'Europe ; le gouvernement grec prétendit que cette incursion était l’œuvre de bandes irrégulières à la solde de l'Ethnike-Hetairia dont le président se trouvait justement à la frontière et qui venait de lancer une proclamation invitant les Macédoniens à se soulever en masse. ‘ PRO
Pendant quelques jours, tout resta en suspens et Edhem-Pacha continua à se tenir sur la défensive, mais les attaques constantes des bandes grecques rendaient sa position très difficile et il demandait à la Porte l’autorisation de marcher de l'avant ; cependant le Sultan hésitait encore. |
Entin le 17 avril, sur des preuves certaines que les bandes entrées en Macédoine ne se composaient pas
seulement d'irréguliers, le sultan décida de rappeler son ministre à Athènes etde remettre au prince Mavrocordato ses passeports : les sujets grecs avaient 15 jours pour quitter Constantinople.
IL est maintenant permis de se demander ce qu'avait fait l'Europe pour prévenir le conflit actuel. Le concert européen, qui avait pu barrer la route aux ambitions grecques du côté de la Crète en proclamant le blocus pacifique, avait été impuissant du côté de la Macédoine. Eût-il mieux valu « laisser faire » les choses ? annexer la Crète à la Grèce, comme le préconisait sir Ch. Dilke en Angleterre, comme le demandait toute l'opposition en Italie ?
Mais pour l'Europe, quels résultats cela n’eût pas entraînés ! C'était l'ébranlement de l'Empire ottoman, les petits États des Balkans en feu, la Hongrie atteinte, la Russie alléchée, toutes les cupidités britanniques déchaînées, toutes les guerres possibles. Après tout, comme l'avait dit lord Salisbury à la Chambre des lords, cette fédération européenne était une assez grande chose pour mériter le respect de tous et qui devait avoir en tous cas les sympathies ardentes des partisans de l’arbitrage international ; or, remarquait le ministre anglais, ceux qui réclamaient la formation d’un aréopage européen et d'une cour en dernière instance étaient justement ceux qui protestaient violemment contre le -premier essai tenté par la diplomatie pour réaliser leur idéal.
Nous n'avons pas à entrer dans le détail des opérations militaires ; les Tures avec l'avantage du nombre, d’une discipline toute germanique, d’une stratégie savante, d’un haut commandement de valeur n’eurent pas de peine à refouler l’armée hellénique.
Revenons donc à Ja Crète que nous avons laissée en proie à l'anarchie la plus complète. Les musulmans renfermés dans les villes souffraient de la famine et n'avaient d’autres ressources que de piller les environs. Cependant les puissances ne pouvaient pas fournir l'avance des sommes que la Porte promettait toujours et ne donnait jamais ; elles dépensaient déjà suffisamment pour maintenir dans ce coin de la Méditerranée les flottes et Les troupes nécessaires au mainlien du blocus. La guerre survenue, les deux parties se contentèrent d'occuper les positions qu’elles avaient conquises. Cependant les puissances ne restèrent pas inaclives ; elles avaient en effet à s'inquiéter de la situation nouvelle apportée par la déclaration de guerre ; les puissances avaient-elles juridiquement le droit de maintenir le blocus de la Crète, alors que le souverain territorial était un des belligérants? Les représailles dirigées en somme contre la Grèce, étaient-elles compatibles avec les règles d’une stricte neutralité? Les grandes puissances passèrent outre et décidèrent que la guerre ne modifierait pas l'entente qui existait entre elles,en attendant que la nécessité poussât l’une des parties à demander la médiation de l’Europe. Or l’amour-
propre hellène s'y refusait toujours. Des désordres avaient éclaté à Athènes ; le malheureux roi dut sacrifier son ministre etle 2 mai constitua avec Ralli un cabinet aux tendances pacifiques ; sitôt en possession de son portefeuille, le ministre Ralli fit savoir qu'il reconnaissait l'urgence d’un armistice, mais qu’il désirait que l'initiative en fût prise par les grandes puissances. Le lendemain de son entrée en fonctions, M. Ralli ordonna au colonel Vassos de rentrer en Grèce et de remettre le commandement des troupes royales au colonel Stoïcos ; c'était là une mesure destinée à satisfaire les puissances, quoique la version officielle déclaràt que le remplacement du colonel n’était motivé que par les revers éprouvés à la frontière. L'Europe ne voulut voir que le rappel et non le remplacement et estima que cet acte était un premier pas dans le sens d’une solution pacifique. Le comte Mouravieff se déclara prêt, si le cabinet d'Athènes en faisait la proposition, à tenter, de concert avec les autres grandes puissances, d'interposer sa médialion entre les deux belligérants. Mais fallait-1l attendre que la Grèce en fit la demande? Ne valait-il pas mieux offrir spontanément cette médiation ? Etaitil préférable d'employer un arbitrage accepté d'avance par les deux parties ?
$ 11. — La médiation collective.
Les ministres des puissances à Athènes s’entretenaient gravement de foutes ces questions au domicile de
M. Bourée, relenu chez lui par la goutte, lorsque dans la soirée du 8 mai, M. Skoulidis, ministre des affaires étrangères, les informa que le gouvernement royal avait pris la décision de rappeler, dans un court délai, les troupes grecques actuellement en Crète et qu'il désirait que des ordres fussent donnés à la flotte internationale pour permettre à un navire ou à un transport de procéder à l’embarquement progressif des troupes. De plus, afin que le ministre d'Allemagne, le baron de Plessen, pût prendre part aux délibérations, M. Skouzës s'engagea, comme le représentant de l'empereur Guillaume l’exigeait, à reconnaître l'autonomie de l’île, telle que l’entendaient les puissances. Aussi M. Onou, le doyen du corps diplomatique, put-il remettre officiellement, dès 4 heures du matin, une offre de médiation au nom des grandes puissances. Commeilétait convenu, M. Skoulidis répondit que Sa Majesté Royale remettait avec confiance entre les mains des puissances la garde de ses intérêts, rappelait ses troupes et adhérait à l’autonomie de l’île. À l'Europe était dévolu le rôle d’intermédiaire, d'honnéte courtier, ce qui constituait en somme un arbitrage.
De leur côté, les ambassadeurs accrédités auprès du Sultan, remirent au Divan un mémorandum portant que, la Grèce ayant confié aux puissances le soin de ses intérêts, les puissances s'élaient mises d'accord pour prier le gouvernement impérial de suspendre les hostilités en vue d'arrêter les bases d'un armistice (1) et
(1) On ne parlait pas de l'armistice sur mer,
d'aborder les négociations pour la conclusion de la paix définitive. Aussitôt Abdul-Hamid, dont les sentiments d'humanité, ignorés jusqu'alors, s'étaient révélés récemment dans un télégramme ému, envoyé au président de la République française, à l'occasion de l’incendie du Bazar de la Charité, ordonna à son ministre de suspendre les hostilités sur toute la ligne et fit savoir qu'il se montrerait aussi conciliant que possible : il exigerait seulement le remboursement de ses dépenses de guerre, et une légère rectification de frontières, n'ayant qu'une valeur stratégique, du côté de la Thessalie. Les journaux turcs célébrèrent à l’envi les sentiments magnanimes et HU de leur Padischah.
Il ne restait plus qu'à lever le blocus, mais le comte Mouravieff demanda qu’on subordonnàt cette mesure à l'évacuation des troupes grecques, et que, même alors, une surveillance fàt exercée par quelques navires qu’on laisserait sur les côtes de l’île ; le 12 mai, le blocus était virtuellement levé et bien que l'embarquement des soldats hellènes fût à peine commencé, des navires anglais, italiens et autrichiens quittèrent la Crète. Cette date marque la fin des représailles, non Hé la fin de l intervention européenne.
$ 42. — L’échec des puissances.
On put croire alors que la question crétoise allait être définitivement tranchée en dehors de toute intervention de la Grèce : iln’en fut rien. Il s’ouvrit une série
confuse de négociations diplomatiques, qui, à l'heure actuelle, n’aboutit encore à rien. Le système de l’occupalion internationale peut se comprendre dans une période de troubles comme moyen extrême, au nom de certains grands intérêts, mais non comme la base d'un système d'administration permanent. Dans la seconde moitié de l’année 1898, l'Europe n’a encore fait que du provisoire. Procédons par ordre.
Le 9 juin 1897, M. Hanotaux prit l'initiative d’une entente entre les puissances qui devait porter sur les points suivants :
* Autonomie et neutralisation de la Crète qui continue à faire partie de l’Empire ottoman ;
2° Désignation à brève échéance par les puissances d’un Gouverneur appartenant autant que possible à un État neutre ;
3° Mise à l'étude d'un système d’affectalion de certains revenus de l’île de Crète au service d’un emprunt de 6 millions, étant entendu que les puissances s’emploieront collectivement à faire en sorte que les revenus en question ne soient pas détournés de leur affectation spéciale ;
4° Constitution d’une gendarmerie composée dans une proportion à déterminer d'éléments étrangers aussi homogènes que possible et d'éléments crétois.
5° Concentration des troupes turques sur un certain nombre de points de l'ile.
6 Aucune modification à la situation actuelle en ce qui concerne l’autorité des amiraux.
Ces propositions rencontrèrent l'opposition de l’Angleterre, car lord Salisbury émit l'opinion que rien de sérieux ne pouvait être fait en Crète, tant que la paix n'aurait pas été conclue entre la Turquie et la Grèce.
Que faisait la Turquie, pendant qu'on discutait sur son sort? La proposition d'autonomie de la Crète n’était pas pour lui plaire et elle prenait un soin particulier de ne jamais prononcer ce mot. Elle supportait impatiemment l’ingérence des puissances dans ce qu’elle consi-. dérait ses propres affaires ; même elle avait trouvé très mauvais que les amiraux, pour punir les auteurs de méfaits qui se commettaient journellement,aientcru devoir créer une commission militaire de police internationale, jugeant sans appel, sur la base du code militaire italien, tous faits commis au préjudice d'officiers ou soldats internationaux (1). Naturellement les puissances coupèrent court à de telles réclamations; mais les journaux anglais se saisirent de l'incident pour dire que le meilleur moyen d'éviter des complications ultérieures serait d’ordonner l'évacuation de la Crète par les troupes turques, rédifs ou bachibouzoucks. En attendant, les troupes internationales, avec drapeau parlementaire, firent des marches dans l'ile, en dehors des positions occupées, dans un but de police et de pacification ; les chefs insurgés ne firent aucune opposition ; ils demandèrent seulement à pouvoir s'entendre avec les délégués
(1) La commission avait choisi comme président le lieutenant-colonel
français Vandenbrock.
des autres districts sur le lieu de réunion de l'Assemblée générale ; celle-ci, réunie le 7 novembre à Acrotiri, décida dé remplacer le pavillon hellène par le drapeau de la Crète autonome, et de supprimer la qualification d’insurréctionnelle.
C'était très bien certes, mais cela ne dotait pas encore l’île d'une administration stable. Les ambassadeurs, chargés par leurs gouvernements de fixer les bases d’une organisation durable, reprirent les propositions françaises du 9 juin et élaborèrent sur ce canevas le texte d'un règlement provisoire. Une des conditions primordiales était la désignation à brève échéance par les puissances d'un gouverneur appartenant autant que possible à ün État neutre. Mais ce gouverneur, qui devait rallier tant de suffrages, comment et où le trouver ?
La première tentative a échoué : elle consistait à mettre le prince Georges de Grèce à la tête de la principauté, en qualité de vassal du Sultan.
La seconde tentative a échoué : elle consistait à remettre provisoirement l'administration de l’île au conseil des amiraux internationaux. L'Assemblée générale crétoise vient de déclarer qu’en dehors de la candidature du prince Georges, il n'y a pas de place pour une autre combinaison (juin 1898).
Aucune autre proposition n'a été faite. et en attendant le brigandage sévit et les puissances se lassent. L’Autriche et l'Allemagne ont déjà retiré leurs troupes. Allons-nous faire de même ?
Pourquoi n’avoir pas donné aux Crétois l'élu de leur choix, le prince Georges, en exigeant le consentement du sombre Abdul-Hamid ? Parce que derrière le Sultan, il y à l’empereur Guillaume ; avec l’empereur Guillaume, la Triplice, et tous ces dangers de conflagration européenne qu'à grand peine l'Europe a écartés jusqu à présent renaitraient comme au premier jour.
Les efforts de six gouvernements, les plus puissants du monde, ont été vains pour ramener la paix dans une île de la Méditerranée, et quand on examine le bilan de ces deux dernières années, on trouve ceci :
1° Dans une intervention qui avait pour but de soustraire les chrétiens aux autorités musulmanes, les puissances se sont faites l’allié du Sultan ;
2° Dans une intervention qui devait éviter la guerre, les puissances ont assisté enspectatrices au conflit gréco- ŒUICS:
3° M. de Mouravieff avait dit que l’agresseur ne devrait retirer aucun fruit de son agression : or ilse trouve que la Turquie, qui a déclaré la guerre, demande une rectification de frontières et une indemnité pécuniaire en attendant mieux ;
4° L'envoi des escadres internationales n'était légitime que s’il avait pour objet d'éviter l’effusion du sang ;
or tout s’est borné à une démonstration platonique le
long des côtes.
260 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il]
CONCLUSION, — La paix de l'Europe.
Mais alors, l'intervention des puissances en Crète a été inique. Elle mériterait d'être appelée avec M. Clémenceau une besogne infàâme, avec M. Lavisse une prodigieuse décadence des sentiments d'humanité.
Non ; le concert européen, dans l'espèce qui nous occupe,a fait une œuvre bonne ; il eût pu la faire meilleure.
Nous voulons croire que les puissances n'ont été guidées par aucune ambition particulière ; remarquons seulement que la puissance qui occupe l'Egypte — temporairement, sans doute — a su habilement exploiter ses sympathies pour la Crète ; cette puissance renforce l'effectif de ses troupes, quand les autres États retirent les leurs ; nous ne voudrions pas qu’elle se crût obligée de maintenir seule l’ordre et la sécurité dans l’île can- - diote, en vertu d’une délégation que l’Europe ne lui a pas donnée, et nous voulons croire que lord Salisbury n’a pas oublié ce qu'il disait au baron de Courcel le 11 juin 1896 : « Il y a tant d'intérêts engagés en Crète, et il a existé dans le passé tant de jalousies au sujet d'une influence exclusive d’une des puissances que je ne pourrais m'imaginer qu'une puissance quelconque en Europe désirât procéder isolément dans l'ile. En tout cas, s’il y avait une telle puissance, ce ne serait certes pas le Gouvernement de la Reine. »
Le concert européen a maintenu la paix entre les
grandes puissances de l'Europe : voilà le grand, l’énorme bienfait dont on lui est redevable. Il suffit de si peu de chose, dans l’état de paix armée où nous sommes, pour déchaïner la plus grande des calamités humaines ; l'Europe s’est évité la guerre ; c'est un résultat négatif peut-être, mais nous n'avons pas le droit de ne pas en tenir compte.
Si les conséquences de l'entente internationale n’ont pas été meilleures, c’est que justement le concert a manqué d'entente vraie.
On à pu remarquer, à chaque instant, la défiance réciproque des divers cabinets, la crainte de prendre une initiative, une suspicion continuelle. On sent, à la lecture des documents diplomatiques, des livres bleus, jaunes ou verts, l’appréhension du piège dans la note en apparence la plus sincère ou la plus insignifiante. Mais à qui la faute ? Ah lil faudrait remonter un peu plus loin pour trouver l’auteur vrai de cet état de choses ; les groupements actuels des grandes puissances, la triple alliance, l’alliance franco-russe, l'Angleterre qui évolue entre les deux suivant ses intérêts, sont des groupements hostiles. A qui la faute, à qui, sinon à l'homme qui vient de s'éteindre dans la solitude de Fredericksruhe, chargé d’ans, d'honneur et de malédictions.
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