C. — Le blocus de la Crète
$ 4. — L'ile Candiote.
Il est assez difficile d’assigner un commencement aux insurreclions créloises ; quand on remonte dans le cours des années, on rencontre toute une série indiscontinue de faits insurrectionnels ; il semble que l'état de guerre civile soit l’état social Le plus normal en Crète, puisque les massacres et les incendies reviennent périodiquement comme un tribut lourd, mais inévitable, payé au Sultan depuis qu'au XVITIF siècle, les Osmanlis crurent dompter l’île par la terreur.
C'est depuis le siège de Candie, qui débute avec 150,000 victimes, l’interminable liste des insurrections, dont les plus terribles, celles de 1821, 1866, 1869, 1878, 1885, laissent l’île décimée, épuisée, et cependant toujours insoumise à la domination turque.
A quoi peut-on attribuer cet état de révoltes permanentes? À bien des facteurs, la mauvaise administration, le fanatisme, le brigandage, les différences de religion, les haines des races. L'île de race grecque et toutes les agitations qui émeuvent la Grèce, y trouvent un écho.
On estime à 300,000 habitants la population actuelle, dont un dixième de population urbaine. Les deux tiers sont catholiques grecs ; le reste est musulman. Toutes les complications possibles sont toujours à craindre dans un pays où tout laboureur se double d’un partisan
et se croirait déshonoré de sortir sans son fusil. A l'état latent, les deux parties rivales de la population vivent côte à côte et procèdent simultanément à la cueillette des olives, à la vendange des vignes, à la récolte du blé.
Mais que, pour une raison quelconque, Les crimes se multiplient, que les incendies s’allument avec une fréquence que la sécheresse du climat ne suffit plus à expliquer, alors l'île se partage en deux camps : les musulmans, soutenus par l'administration, se réfugient derrière les murs crénelés des villes ; Les chrétiens gagnent quelque site inaccessible de l’intérieur ; la lutte est ouverte et malheur à ceux qui se sont attardés dans le camp ennemi.
$ 2. — L'administration ottomané.
Que fit l'administration ottomane pour parer à ces difficultés ? En 1856 un hatti-houmayoun célèbre assurait l'égalité religieuse, civile et militaire; comme il était fait mention de ce firman dans le traité de Paris, ce qui revenait à lui donner une sanction internationale, une ère meilleure s’ouvrit pour les Candiotes qui se convertirent en grand nombre au christianisme,
Cette liberté fut courte ; les réformes restèrent à l’état de projet jusqu’en 1866, date à laquelle les Crétois proclamèrent l'indépendance de la. Crète, puis sa réunion à la Grèce. …
La Grèce prit fait et cause pour l'ile sœur. Les rapports tendus entre Athènes et Constantinople nécessitèrent
DH DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Ii
une conférence internationale dont M. de Bismark eut l'initiative, qui se réunit à Paris le 9 janvier 1869 ; elle obtint que la Grèce prît des mesures pour empêcher désormais la formation sur son territoire de toute bande recrutée en vue d'une agression contre la Turquie (1). D'ailleurs la Sublime Porte venait de consentir l'octroi d’une constitution ; le firman impérial du 15 ramazan 1284 avait institué deux fonctionnaires égaux, par conséquent rivaux : un val où gouverneur général et un commandant militaire ; l’île était divisée en arrondissements confiés à des fonctionnaires et adjoints choisis par moitié et réciproquement parmi les musulmans et parmi les chrétiens. Enfin les tribunaux, suprême concession aux idées avancées, étaient composés de membres élus (2).
Comme toujours, le Divan chercha à reprendre ce qu'il n'avait accordé qu’à contre-cœur, et abolit Les réformes qu'il avait lui-même proposées. A l’époque de la guerre turco-russe, les Crétois avaient pris les armes, mais ils furent déçus dans leurs espérances, car le congrès de Berlin ne s’occupa pas d’eux ; ils se tournèrent vers l'Angleterre et furent mieux reçus; grâce à cet appui, ils obtinrent le pacte connu sous le nom de convention de Halépa, 3-15 octobre 1878 : le gouverneur général devait être nommé pour cinq ans ; l’Assemblée
(1) Revue générale de droit international public, 1897. (2) Constitution de 1868 (15 ramazan 1284), Arch. dipl., 1897, p. 155.
générale était composée de 49 chrétiens et de 31 musulmans. Le grec était reconnu comme langue officielle(1).
Conformément aux termes de cette constitution, au mois d'août 1895, le chrétien Carathéodory Pacha fut nommé gouverneur général en remplacement du musulman Turkhan Pacha.
Son entrée fut marquée par une recrudescence de crimes commis contre les chrétiens par les musulmans que les récents massacres d'Arménie avaient mis en goût. Ces actes, si communs en Crète, prenaient une importance particulière de ce fait qu'ils avaient été commis par des gendarmes, et cela aux portes mêmes de la capitale, sous les murs de la Canée.
Tout le mois d'août et tout le mois de septembre furent marqués par une série de meurtres, non pas seulement sur les chemins déserts, mais dans les villes, à Kissamo, à Sfakkia, à la Canée : les chrétiens ne se faisant pas faute d’user de violence, chaque jour amenait de nouvelles catastrophes. Les consuls s’étaient entretenus de la situation avec Carathéodory, qui sentait bien que ces assassinats étaient l'effet d’un mot d'ordre du comité musulman : celui-ci avait pris à cœur d’obtenir son rappel ; peut-être même fallait-il remonter jusqu’au palais d’Yildiz-Kiosk pour trouver la cause de l’es- - pèce d'abandon où était laissé le gouverneur chrétien ; sans force, sans prestige, sans argent, sans autorité
(4) Revue générale de droit international public, 1897.
même sur ses fonctionnaires qu'il ne pouvait atteindre qu'en passant par le Palais, Carathéodory assistait, impuissant, aux scènes de désordre qu'on ne manquerait pas de lui reprocher.
Fort heureusement, une canonnière russe revenant du Pirée alla mouiller à la Canée, et le consul de Russie obtint du commandant que des patrouilles de marins fussent faites pour rassurer la population. Lorsque la la nouvelle que la Canée avait demandé protection aux Moscovites parvint à Stamboul, du coup le Divan sentit qu'il devait procéder à certaines réformes, et enlever toute cause à cette ingérence gênante : il décida l'envoi de fonds au gouverneur, la mise à la retraite du chef de la gendarmerie; de plus il raffermit l'autorité du Vali sur les Beys. | -
Loin de calmer l’effervescence, ces décisions rendirent les chrétiens plus exigeants : ayant obtenu un peu, ils demandèrent beaucoup. Les partisans de l’autonomie de l’île reprirent leurs anciennes revendications ; les patriotes hellènes réclamèrent l'annexion à la Grèce.
Le 21 novembre 1895, les rapports consulaires apprenaient à l’Europe qu'une véritable bataille s'était livrée dans l’île entre les insurgés chrétiens et les soldats ottomans et que les troupes du Padischah ne paraissaient pas avoir eu l'avantage. Etait-ce le signal d’une conflagration générale ? Allait-on revoir les mauvais jours d'antan ? En Grèce, on semblait le croire. Le roi Georges avait dit à M. Bourée, dans un entretien
qu'il avait avec notre ministre: « Eh bien! les choses vont vite et mal en Orient. A quoi tout cela va-t-il aboutir ? Dieu le sait. Quoi qu'il en soit, nous ferons tout ce qui dépend de nous pour empêcher l'incendie de se propager hors de son foyer. Mais c’est à vous, c’est-àdire aux grandes puissances, de l'y étouffer, el rendezvous bien compte qu’il n’y a pas un instant à perdre (1). »
Quelques jours plus tard, le gouvernement hellénique réclamait l'intervention de l'Angleterre et de la Russie pour empêcher l'envoi de bataillons de renfort en Crète, propres, disait-il, à envenimer les choses.
Or le moment n'était pas encore mûr pour obtenir cette intervention : la Russie était engagée en Extrême- Orient et l'Angleterre venait de subir un échec en Arménié.
D'ailleurs le prétexte n’était pas fondé. Les troupes impériales étaient envoyées à la requête du Va/ luimême ; elles formaient un ensemble à peine suffisant pour contenir les forces de l'insurrection toujours grandissante. Le commencement de l’année 1896 avait vu la formation d’un parti insurrectionnel, l'Épitropie, divisé en 3 groupes, commandés par des chefs reconnus et obéis. À coup sûr, c'était là, bien plus que les quelques bataillons de rédifs venus de Constantinople, le réel péril de la situation, car s’il y avait parmi ses
(1) Livre jaune, 1896-97.
membres des patriotes fervents et désintéressés, prêts à verser leur sang pour la bonne cause, il y avait là aussi un ramas de gens prêts à toutes les besognes. Contre une force aussi considérable, le Val n'avait en définitive aucun pouvoir. La dualité de commandement qu'avait instituée la constitution de 1868 lui retirait le moyen de punir directement les mutins, et la mésintelligence qui existait en fait entre le chef de l’administration et le chef de l’armée rendait possible tous les abus.
Carathéodory se trouvait acculé à une sorte d'impasse qui ne laissait passage qu'à une solution ; sa détresse financière était telle qu'il n'avait plus un homme et que les gendarmes albanais, à qui on devait 16 mois de solde, refusaient le service. Le 8 mars 1896, Carathéodory donnait enfin ce qu’on avait semblé avoir à cœur de
provoquer : sa démission. .
$ 3. — L’insurrection.
Le Sultan nommait à sa place un musulman Turkhan Pacha, et comme don de joyeux avènement, S. M. I. accordait, peu de jours après, une amnistie pour tous les crimes de droit commum : une bande de criminels relàchée et la population chrétienne exaspérée, tel était le bilan de cette double mesure. De nouveaux engagements devaient fatalement se produire. Les chefs de l'Epitropie venaient de rédiger tout un programme de revendications, dont l'application immédiate pou-
vait seule les amener à suspendre leurs opérations ; ce n'était pas une vaine bravade, car le 18 mai, les insurgés, grossis de tous les côtés, bien approvisionnés de fusils Gras ou Martini et de cartouches, attaquèrent Vamos et bloquèrent la garnison forte de 1.600 hommes.
La scission s'était faite entre les deux éléments de l’île, les chrétiens avaient gagné la montagne et les mahométans s'étaient réfugiés dans les villes ; les deux clans ennemis avaient pris leur disposition de combat.
La Porte recourut au suprème moyen: elle remplaça son Val; mais la nomination d'Abdullah Pacha à ce poste difficile n’était pas une panacée suffisante. Le 24 mai, on se battit dans les rues de la Canée, et les cawas des consuls de Russie et de Grèce furent tués par les musulmans. La ville de Réthymo fut également le théâtre de scènes sanglantes.
Cette fois, les grandes puissances, menacées dans la personne de leurs consuls, sortirent de leur passivité. De tous les arsenaux d'Europe, des vaisseaux sortirent et se dirigèrent à toute vapeur vers la Crète, afin d’accorder aux consuls une aide efficace. Notre ministre de la marine, amiral Besnard, avait envoyé le Cosmao ; avant lui, M. de la Boulinière, notre chargé d’affaires à Constantinople, avait invité le Neptune, mouillé devant Beyrouth, à se rendre dans les eaux crétoises. L'Italie et la Russie avaient envoyé chacune un croiseur, l’Angleterre un cuirassé (1). Ce n’était pas encore des re-
(4) Livre jaune, 1896-97.
présailles, mais de simples démonstrations navales.
L'arrivée des bâtiments internationaux eut un effet calmant sur la population des côtes ; mais à l’intérieur les insurgés purent se mettre à l’abri derrière leurs re-
traites inaccessibles,
$ 4. — Le Concert européen,
C'est à la date de la fin de mai 1896 que se place la première tentative faite en vue de résoudre les difficultés pendantes par l’accord des puissances. M. Hanotaux préoceupé à juste titre de maintenir dans son harmonie l'entente franco-russe avait chargé M. de Montebello de demander au prince Lobanoff son avis sur l'attitude à tenir vis-à-vis des puissances. M. Cambon rendait compte,dans une remarquable dépêcheadresséele 7juin au quai d'Orsay, de l’imminence du danger, et prédisait la nécessité du concert européen: Abdul Hamid ferait des promesses auxquelles les Crétois ne croiraient pas, et les grandes puissances, sous la pression de l'opinion publique, dominée par la hantise des massacres et la crainte de l'effondrement des valeurs ottomanes, seraient forcées d'agir et de limiter l'incendie qu’elles n'avaient pu prévenir.
Cette prophétie se réalisa ; mais un petit État n’avait pu attendre ce moment. Grecque par sa position géographique, par la majeure partie de sa population qui parle encore le dialecte dorien, la Crète avait jeté un cri d'alarme à Athènes, et la Grèce tout entière s'apprêtait
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à donner à l'#e sœur l’aide qu'elle demandait. Voilà le grand péril qui pouvait achever le démembrement du vieil empire ture, l'espoir tourné vers Athènes, le rêve du retour à la patrie hellène. Si en 1895, les Crétois n’avaient pas réclamé leur annexion à la Grèce et s'ils avaient déclaré se contenter de réformes, «afin que le pays pût prospérer sous la domination ottomane, jusqu'à ce qu'il plût à la Providence d'exaucer les vœux séculaires des Crétois », à la fin de 1896, ce programme n’était plus pour eux qu’un minimum. De tous côtés, ils recevaient des encouragements. Ofliciellement, le gouvernement grec montrait encore une réserve louable et cependant, la Turquie réclamait de sa part une plus stricte neutralité. Or en se servant du terme de neutralité, la Turquie était bien mal inspirée ; on se rappelle qu’à l'issue de la conférence de Paris de 1869, la Grèce avait adhéré à la note qui l’enjoignait de s’abstenir de favoriser la formation sur son territoire de toute bande recrutée en vue d’une agression contre la Turquie ; c’est à cette note que la Turquie prétendait faire allusion ; mais par cela seul qu’elle se servait du terme de neutralité, elle semblait accorder aux Crétois Le privilège de belligérants. D'ailleurs le cabinet d'Athènes prit des mesures pour empêcher l'envoi de subsides dans l’île de Crète et mettre ainsi sa responsabilité à l’abri (1). De ce côté-là encore, un calme relatif subsistait. Ce
(1) Streit, La question crétoise. Rev. gén. de dr. intern. publ., p. 460 ets ;
calme allait s'envoler bientôt, s'évaporer à l'annonce des nouvelles alarmistes, colportées à grand renfort de rubriques tapageuses par des journaux tendancieux.
A la vérité, tout n'allait pas bien en Crète. Les insurgés continuaient de bloquer la garnison de Vamos et tout faisait craindre que la reddition de la place ne fût le signal d’un massacre général. Sous l'empire de cette crainte, le corps consulaire avait projeté une démarche auprès des insurgés, pour les engager à laisser sortir la garnison saine el sauve ; ce désir, notifié à Tewfik Pacha, ministre des affaires étrangères, avait fait l’objet d’une série de dépêches entre tous les cabinets de l’Europe, lorsque la délivrance de la garnison par des bataillons de rédifs venus de l'extérieur vint mettre à néant tous ces beaux projets.
À leur tour, les musulmans usèrent de représailles : ils brülèrent de nombreux villages et commirent dans l'intérieur de l’île toute une série de crimes, tandis que sur la côte une flotte formidable et impuissante, mouillée à la Sude, attendait un ordre de débarquement.
Si la marine sommeillait encore, en revanche, la diplomatie ne restait pas inactive. Les ambassadeurs accrédités à Constantinople avaient adressé au Palais une communication identique, conseillant les mesures suivantes :
1, Nomination d’un gouverneur général chrétien.