‹ Les représentants du peuple en mission et la justice révolutionnaire dans les départements en lChapitre 225 sur 225 · IV · texte numérisé non relu

IV

Missions de Bar dans le Bas-Rhin et de Fonssedoire dans

le Hant-Rhin.

(Page 372.)

Bar et Foussedoîre avaient été envoyés en même temps, le premier dans le Ras-Rhin, le second dans le Haut-Rhin, pour y établir le gouvernement révolutionnaire. Baudot et Lacoste, Saint-Just et Le Bas, leur avaient déjà frayé la voie.

Bar se mit immédiatement à Tœuvrc, et dès le 10 nivôse (5 janvier 1794) il prit un arrêté pour combler les vides qui s'étaient faits au sein des autorités constituées, renouveler le Comité de surveillance, compléter le tribunal du district à Strasbourg {lAvre 6/eu, 1. 1, n^ 56). Un peu plus tard (18 ventôse, 8 mars), il constatait à Haguençiu que « treize à quatorze mille lâches » avaient « abandonné le sol de la liberté», — tant, sans doute, ils s'y trouvaient libres! — et il disait qu'il importait de pourvoir aux cultures ^ Il destitua la commune et le district de Hagucnau (19 ventôse, 9 mars); il destitua les autorités de Wissembourg (22 ventôse, 12 mars), et il écrivait de Schelestadt au (Comité de salut public (28 ventôse, 18 mars), que les districts de Haguenau et de Wissembourg étaient tellement désorganisés par rémigration qu'il avait dû prendre des hommes des districts voisins pour y constituer les administrations municipales. (Ibid., carton 162. pièce ^38.)

Foussedoîre alla d'abord dans les Vosges qui lui étaient conûèes ei ne se rendit dans le Haut-Rhin qu'après que Hérault de Séchelles en fut parti (Hérault l'y avait demandé) ; et ce nouveau commissaire parut d'abord justifier la réputation qui lui avait été faite. A son arrivée, te 29 pluviôse (17 février 1794), son langage dans la Société populaire, fH:ésidée par Broucta, respirait la terreur. Ses lettres au Comité de salut public insistaient sur ce qu'il y avait à faire encore pour obtenir du pays ce que la Révolution voulait le plus : l'acceptation de:^ assignats et l'apostasie. Le 10 ventôse (28 février), étant à Libremont (Remiremont) dans les Vosges, il dit combien est indispensable dans le Haut-Rhin la présence d'un représentant depuis le départ di^ Tarméc révolutionnaire. Il signale le discrédit alarmant des assignats : <( On ne vend plus que contre du numéraire. » De plus, « le fanatisme, un instant comprimé, s'étoit relevé avec plus d'audace, et l'exercice libre des cultes proclamé par toutes nos lois, notamment par celle du 18 frimaire, n'étoit devenu, dans la main des prêtres, qu'une arme dangereuse. » 11 s'est concerté avec Baudot et Lacoste qui ont pris dans le Bas-Rhin des mesures applicables aussi au Haut-Rhin : cr et nous prîmes l'arrêté que je vous envoie. Le moyen de Vécfuinge du numéraire contre une somme égale d'assignats et du tribunal révolution-

\. Arch. nat., AFll, 162, pièce 123: cf. carton 133, dossier 1, pièce 4.

APPENDICES 48i

naire étoit vivement désiré de tous les partis. Déjà le tribunal révolutionnaire est arrivé de Strasbourg à Colmar et le département travaille sans relâche à l'exécution de l'échange. » (Arch. nat., AFII, 102, ventôse, pièc^î 22.)

Quand Hérault de Séchelles eut partagé le sort de Danton, Foussedoire n'eut garde de se laisser comprendre dans sa disgrâce. Il répudia dans le Haut-Rhin les amis que son prédécesseur y avait laissés. Il pratiqua donc parmi eux des épurations : à Colmar (24 germinal, 13 avril), à Altkirch, à Belfort, 9 et 13 floréal (28 avril et 2 mai). Plusieurs pourtant, reconnus bons citoyens, furent maintenus :

« Le maire d'AJtkirch, dit-il le 14 floréal, est en môme temps greffier du tribunal. Ces fonctions sont incompatibles. Cependant j'ai cru devoir céder au vœu réitéré du peuple qui a désiré conserver ce citoyen k la tête de l'administration municipale de la commune. » (AFU, 163, aux dates.)

11 était contraint d'avouer combien il avait peine à vaincre les deux résistances qu'il avait signalées sur la question des assignats et sur le culte. Il écrit de Colmar (22 floréal, 11 mai) que l'échange de 5 millions contre du numéraire n'est pas un moyen assez efficace : u H faut ici la terreur; il faut que Thomme d'or soit retenu par la crainte de voir sa fortune s'échapper par sa résistance à nationaliser ses intérêts particuliers. U faut que Tindififérent soit retenu par la crainte du châtiment et que Tun et l'autre soient intéressés à donner aux assignats le crédit que la volonté nationale et une hypothèque immense lui assurent; il faut enfin un tribunal révolutionnaire. » (Arch. nat., AF II, 163, floréal, pièce 128.)

Il n'a pas mieux réussi contre le fanatisme. Le 8 floréal (27 avril), il écrivait de Belfort combien il en éfNrouvait d'embarras. Le 6 prairial (25 mai), il écrit de Colmar :

u Les progrès de la raison y sont lents, et les prêtres, qui abusent toujours des lois, même les plus favorables à la liberté des cultes, contribuent toujours à y entretenir un foyer de fanatisme que l'ignorance et la diversité des langues ne peuvent qu*alimenter davantage. » (Ibid,, prairial, pièce 25.)

Hentz et Goujon lui succédèrent dans le Haut-Rhin (voy. ci-dessus, p. 382 et suiv.), et ils agirent avec une dureté qui flt sentir le besoin «l'y remédier après le 9 thermidor. Ce fut encore Foussedoire qui fui envoyé dans le pays. Il procéda à la revision des arrestations qii% avaient faites (24 thermidor, il août), prononça quelques mises en liberté, même de prêtres (27 thermidor, 2 fructidor, 14 et 19 août, ihid.^ aux dates). Lo 7 fructidor (24 août), il fait connaître ses premières opérations au Comité de salut public. Le Haut-Rhin n'est pas en pleine contre-révolution comme l'avaient annoncé ses collègues Hentz et iioujon. Il rend justice à leurs intentions, mais blâme leurs mesures. Il a fait mettre en liberté les détenus à raison d'opinions religieuses qui étaient sans conséquence pour la tranquillité publique. Mais il pousse toujours ce cri désespéré : « La superstition domine la masse des campagnes! » {[bid., carton 164, fructidor, pièce 17.)

45â APPENDICES

Mission de l'agent Gamerin.

(Page 38Ô.)

Nous avons parlé déjà de Tagent Garnerin et de la mission qu'il avait reçue du Comité de salut public ^

Dans le cours de sa mission, il adresse au Comité Tétat des suspects am'tés par les ordres des autorités des deux départements du Rhin. Les causes de Farrestation sont les motifs ordinaires que nous avons déjà signalés : propos contre la Convention ou les prêtres constitutionnels ; aristocrates, parents d'émigrés ; quelques-uns sont allés en Suisse pour assister à la messe des prêtres insermentés; à N.-D. de la Pierre pour faire hénir leur mariage; ou bien ils n'ont donné aucune marque d'attachement à la Révolution; ils n'ont point paru aux assemblées; ils ont dit que ceux qui étaient à Paris étaient des gueux, etc. Parmi les pièces qu'il a recueillies et transmises au Comité de salut public, on trouve une charge à fond contre Antonin Ciavé, ci-devant procureur-syndic du district, qui, n'ayant rien avant la Révolution, a maintenant 20 000 livres de biens, et qui, après avoir fait le patriote, s'est laissé gagner par les aristocrates, menace les patriotes, chasse sur les terres d'autrui, etc. (Arch. nat., AFII, 136, doss. 8.)

Un agent du Comité de salut public tenait en main le sort des prisonniers. Un détenu nommé Claudon se recommande à lui. Il est un des premiers apôtres de la liberté; et il a pris pour lui écrire un papier dont l'en- tête est significatif. On y voit l'arbre de la liberté, portant au sommet le bonnet rouge et dans ses branches le drapeau tricolore; au pied, un lion, un tambour, un coq perché sur un canon ; le tout éclairé par un soleil, et des deux côtés de la vignette :

Liberté — Égalité Fraternité — ou la Mort.

Les lettres de Garnerin devaient tout particulièrement intéresser le Comité de salut public dont il était l'émissaire. Us peuvent nous intéresser nous-mêmes par ses observations et ses jugements sur les dispositions du pays. Le 20 floréal, il écrit au Comité que Huningue a été longtemps agitée par le nommé Delarue, ci-devant prêtre, ci-devant noble, et de plus fanatique, d'autant plus dangereux que l'on s'accordait à dire qu'il avait beaucoup de moyens; aussi avait-il été destitué et mis en arrestation par Foussedoire. 11 signale en Alsace la plus grande tiédeur de la part de tous les fonctionnaires; les habitants des campagnes ne vendent encore qu'en argent, ils ne prendraient pas 10 livres en assignats.

« J'entends dire que le tribunal militaire du Haut-Rhin est très

• Voy. ci-dc«sus, t. 1, p. 04, et ci-dcs^iis, p. 38."5.

indulgent pour les ennemis de la Révolution, qu'il a absous plusieurs des chefs de la trahison au passage du Rhin en septembre dernier. Un d'eux doit être jugé incessamment. Je m'y traasporterai. »

Il a besoin que le Comité l'autorise à se rendre dans le Bas-Rhin. 11 y a nécessité d'interdire la vente en numéraire. Le Bas et Saint- Just avaient pris des mesures auxquelles on a eu tort de ne pas donner suite; il en faut prendre de semblables pour le Haut-Rhin et le Bas-Rhin,

Le 29 floréal (18 mai), il excite le zèle du représentant Lacoste, qui pourtant n'avait guère besoin de stimulant; il lui a fait connaître l'esprit public dans le Haut-Rhin. On y compte nombre de suspects; il lui signale la conduite coupable des autorités constituées qui souffrent l'avilissement des assignats et le scandale du tribunal militaire qui, à l'aide d'un jury corrompu, vient d'absoudre des coupables. Les lois révolutionnaires sont sans exécution; il est nécessaire de ne pas se borner à des destitutions partielles, il faut concerter les mesures pour le Haut et le Bas-Rhin; — il a écrit au Comité de salut public; il va se rendre à Paris pour lui peindre la situation et le déterminer à des mesures fortes. (/6td., pièce 59.)

Le 27 prairial (15 juin), c'est à Hentz qu'il écrit. Les mêmes abus sont communs aux départements du Bas-Rhin, du Mont-Terrible et du Haut-Rhin. 11 y a trois causes principales d'où découle le désordre : l'idiome, le fanatisme, l'énorme quantité du numéraire. 11 lui dénonce l'agiotage des juifs « qui veulent élre vils, malgré que nous ayons fait pour les rappeler à la dignité de l'homme ». Quant aux fonctionnaires publics, ce qu'il a pu noter en douze jours qu'il a été dans le Haut-Rhin, c'est que toutes les autorités constituées du département sont mauvaises ; l'administration d'Altkirch est la plus mauvaise de toutes : « On y refuse ouvertement les assignats; les fanatiques, les agioteurs y sont protégés. »

Huningue est le lieu « où la discorde et Taristocratie semblent avoir fixé leur séjour favori » ; les patriotes y sont opprimés, qualifiés d'aristocrates : « les comités révolutionnaires de ce département n'ont peutêtre pas été aussi dangereux que la composition des autres autorités devrait naturellement le faire préjuger; mais ils ont été nuls pour la chose politique ». Les ci-devant nobles, les prêtres sujets à la déportation, sont encore libres.

11 insiste sur la conduite coupable du tribunal militaire du Haut- Rhin; ce tribunal a tout mis en œuvre pour sauver les contre- révolutionnaires : « composition ménagée d'un jury aristocratique, subornation de témoins », etc.

Le président était prévôt du conseil aulique et les juges pris parmi les juges de paix des environs*.

1. Voyez en ce qui concerne le tribunal la noie inscrite sur la pièce 10 du dossier Ht, AFII, 135 : Raspieller, ancien prévôt du prince de Porrentruy; Chotot, dércnseur ofncieux qui a toute la confiance du tribunal; Prosper Meunier, ci-devant conseiller à la Chambre des Comptes; Lintz, chef de division, etc.

11 a parcouru les communes de 2*^ ordre : « c'est là que le fanatisme aiguise ses poignards ». {Ibid., pièce 59.)

Le 23 prairial (11 juin), il fait savoir au Comité qu'il est arrivé le :20 à Strasbourg. Le département est dans de bonnes conditions, sauf deux districts où il y a besoin de quelques hommes. « Toujours Tassi- ^nat elle numéraire circulent, malgré tous leseflforts; les juifs entretiennent un agiotage épouvantable. »

Il va partir pour Landau. A son retour, il a un projet u pour saper le mal dans la racine, c'est-à-dire pour diminuer Ténorme quantité •de numéraire; mais que le comité ne perde pas de vue nos relations avec la Suisse. »

Notons, à la décharge de Garnerin, celte observation qui confirme •ce que nous avons signalé d'après les pièces :

« Il y a dans les maisons de détention à Strasbourg des journaliers, des femmes et des enfants, parents éloignés d'émigrés lors de la prise des lignes, habitants agricoles de la classe du peuple la plus indigente.

« Des hommes, des femmes et des enfants, aussi dans la classe du peuple, arrêtés pour n'avoir pas été à la messe constitutionnelle, tandis que des riches et des prêtres ont été arrêtés ensuite pour cause •<lc fanatisme.

« N'est-ce pas donner une extension coupable et contre-révolutionnaire, j'ose le dire, au décret sur les émigrés, qui n^a eu d'autre but •que d'atteindre les partisans des nobles qui entretiennent par leurs parents des correspondances coupables, que d'enlever aux travaux •des campagnes des journaliers, des hommes du peuple?

« L'intention du Comité est-elle de rendre à leurs travaux ces liommes isolés de leurs parents par l'opposition de leur misère et de la richesse des autres?

« Ne doit-il pas en être de même pour les journaliers et pauvres habitants des campagnes?

« Le Comité veut-il que je lui indique ceux qui sont dans ce cas?

« Je dois lui observer que les meilleurs citoyens à Strasbourg et des membres des autorités supérieures s'accordent tous à dire que les arrestations de ce genre, faites toutes par les comités révolutionnaires des campagnes, sont marquées au coin de la partialité la plus révoltante et qu'elles ne sont que Teffct de quelques animosités, puisque des habitants dans le même cas jouissent de la liberté. »

Les enfants devraient en être retirés et envoyés dans les maisons destinées à l'éducation des enfants de la patrie. Il a demandé des renseignements, il les transmettra. (AF II, 135. dossier 16, pièce 54.)

En matière d'enquête il pouvait aller aussi loin que les représentants eux-mêmes; et les représentants le savaient assez bien en cour, si je puis dire, pour lui laisser poursuivre sa mission sans entrave et accueillir même, avec faveur, ses propositions de réforme touchant Tadministration.

Le 29 prairial (17 juin), il écrit au Comité qu'il a demandé au déparlement du Bas-Rhin de lui faire remettre les noms des membres

composant les districts et les municipalités du département : avec CCS matériaux il pourra soumettre ses réflexions sur le véritable état du département, etc. (ifejV/., pièces 55, 56); et le 5 messidor : Il a vu Hentz qui a approuvé ses observations. II y a six cents soixante-seize communes : c'est beaucoup trop; elles sont une entrave. 11 faut on réduire le nombre à trente-six municipalités de cantons et mettre dans les autres un seul agent particulier. Les autorités supérieures sont généralement bonnes dans le Bas-Rbin; il serait bon de faire passer les membres composant les autorités du Bas-Rbin dans le Haut-Rhin. Pour cela, il faut salarier les membres des autorités, surtout les agents particuliers des petites communes.

L'encombrement des prisons finissait par ouvrir les yeux aux plus cruels persécuteurs, llentz en était venu à être d'accord avec lui « pour mettre le plus promptement possible en liberté un grand nombre d'habitants agricoles, envoyés depuis six mois dans les maisons de détention de Strasbourg, sans qu'il existe seulement deux lignes d'écrites qui puissent indiquer la cause de leur détention ». {Ibid., pièce 57.)

Hentz décidément lui avait donné sa confiance. Dans une lettre (latée de Strasbourg, 9 messidor (27 juin), Garnerin annonce au Comité qu'il arrive de la tournée qu'il vient de faire avec Hentz dans le Mont-Terrible et le llaut-Rbin :

« Ce représentant a acquis la conviction que j'avais déjà et dont je vous ai entretenu dans mon rapport général et dans ma correspondance, que les juifs et les prêtres étaient les auteurs du discrédit national. »

Il a constaté aussi que tous ceux que nous avons reconnus pour dangereux dans les administrations pressaient tous pour qu'il fût pris des mesures de rigueur contre les prêtres en masse. » — (Afin de voir renaître les troubles.)

La question religieuse était la principale cause de ces troubles. A cet égard, l'agent du Comité faisait une différence entre les départements du Mont-Terrible, et les deux départements du Rhin. Le Mont- Terrible lui donnait de grandes espérances : il avait été étranger à la royauté et aux premiers troubles de la Révolution. 11 avait fait sa révolution tout seul. « Lui-même il détruira l'idole du fanatisme au(iuel il a porté un coup terrible en chassant le prince-évéque de Porrentruy. » — Cétait un aveu que l'Alsace ne ferait pas aussi bon marché de sa religion. (Ibid,, carton 136, dossier 8, pièce 166.)

La Convention elle-même voulut réparer plus tard une partie des excès commis en Alsace; voyez entre autres le rapport de Bccker, représentant du peuple envoyé en mission à Landau, fructidor an IIl. (Bibl. nat., Ix»« 320.)

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