‹ Les représentants du peuple en mission et la justice révolutionnaire dans les départements en lChapitre 31 sur 225 · Registre du conseil exécutif, à la date · texte numérisé non relu

Registre du conseil exécutif, à la date

Beurnonville et Custine.

(Décembre 1792.)

Quand Dumouriez était sur la Meuse à Liège et Custine sur le Rhin à Mayence, il semblait qu'ils n'eussent qu'à se donner la main pour occuper tout le pays intermédiaire. Les événements allaient donner un cruel démenti à leurs espérances. Déjà Custine avait subi un grave échec. Il avait été chassé de Francfort (2 décembre 1792), où il n'aurait jamais dû mettre les pieds, et ce revers compromettait sa situation dans Mayence. Beurnonville, qui avait remplacé Kellermann à l'armée de la Moselle, avait tenté, on l'a vu, de remplir la mission refusée par son prédécesseur : mais loin de menacer Coblentz, il avait été repoussé devant Trêves. Le général rendit compte au ministre de cette expédition manquée (10 décembre) et dans une lettre suivante (14 décembre) il exposa l'impossibilité d'y revenir et proposa un nouveau plan de campagne ^

Dans une autre lettre, écrite le lendemain (15 décembre) à Custine, après lui avoir dit comment il n'avait pu prendre Trêves et pourquoi il y fallait renoncer, du moins pour la saison, il ajoutait. « Les volontaires fuient par bataillons )>; de 20 000 hommes il ne lui restait que 14 000 et beaucoup étaient malades *.

Il était donc bien légitime qu'il s'arrêtât pour refaire et reposer les troupes. La permission lui en fut donnée, et ce lui fut une occasion d'exposer au Ministre des réflexions qui lui étaient inspirées par Tétat de l'armée et du pays :

1. Custine doit renoncer à ses chimérique conquêtes et venir se placer à sa droite; Biron surveillera le Rhin jusqu'à Landau, Valence se placera à sa gauche et Dumouriez protégera les Pays-Bas. Prendre le Rhin pour limite pendant l'hiver, c'est un projet fort beau, mais impraticable. U faut abandonner Mayence. Il y aurait grand inconvénient à ce que Dumouriez quittât la Belgique pour marcher sur le Rhin; il est imprudent d'aller porter la guerre chez l'étranger. (Armée de la Moselle, & la date.)

2. Armée de la Moselle, à la date. J'ai modifié la ponctuation. Le texte porte : « par bataillons de 20 000 hommes ».

cil. XXVll. — 2i SEPTEMBRE 92-l«^ AVRIL 93 48

11 étoit temps, dit-il, citoyen Ministre, que je reçusse les ordres du Pouvoir exécutif que vous venez de me transmettre à l'effet de prendre des cantonnements. L'armée est déjà diminuée d'un tiers par la fuite des volontaires, peu habitués à ce genre de guerre pénible, et un tiers de l'armée est dans un état de dépérissement à vous tirer des larmes de sang. Le découragement même s'étoit tellement emparé de l'officier qui a montré tant de valeur le 20 septembre que, dans le mouvement rétrograde que je viens de faire, j'ai plutôt eu l'air d'une armée en déroute qu'en marche.

Il faut circonscrire les opérations ultérieures. A cet égard, il critique les rapports de Custine et de Dumouricz :

Excepté à Francfort où je n'ai pas été, je n'ai pas encore vu un seul pays qui désire pleinement être libre. J'aurois pu, comme tous mes collègues, vous envoyer un millier de brillants procès-verbaux qui constatent des plantations d'arbres de liberté et lemphase patriotique des Lapons du pays de Trêves. Mais tout cela n'eût annoncé que des grimaces auxquelles je ne crois point, qui ne sont dictées que par la peur; car ici comme ailleurs, tout ce qui tient au premier rang aime à dominer, et tout ce qui tient au dernier, moitié peut réfléchir un peu et le reste ne sait même pas penser.

Au demeurant, voilà quatre ans que la France est en révolution et je vous demande si elle est entièrement patriote; d'où j'en tire la conclusion de tout patriotiser en France, avant d'aller patriotiser ailleurs. Telles sont, citoyen Ministre, mes réflexions de franc et véritablement patriote.

Le général d'armée de la Moselle, B. Beurnonvillk *.

Ce tableau s'accommodait trop peu aux vues du Conseil exécutif pour obtenir son approbation. Pache répond au général :

1. Armée de la Moselle, 18 décembre. Par une leltrc du même jour, il demande s'il doit prendre ses cantonnements sur le territoire français ou sur le territoire ennemi. Au premier abord, la question peut paraître singulière : son avis & lui est de les prendre sur le territoire français; sur le territoire étranger, le ravitaillement ne pourrait se faire qu'en numéraire. — Tel ne fut pas le sentiment du Ministre : dans sa réponse (30 décembre), il lui reproche de n'avoir pas fait connaître ses cantonnements à Custine, et il ajoute qu'il eût été plus convenable de les établir sur le pays ennemi que sur le territoire français.

Le Conseil n'est pas disposé à adopter des plans qui jetteraient au loin les armées françaises; mais l'occupation de tout le cours du Rhin ne peut être rangée dans cette catégorie : ce système tient de trop près à la sûreté de la France.

La lettre de Beiirnon ville du 18 décembre répondait à l'avance au décret du 15 (il est possible qu'il ne Teùt pas encore reçu), décret qui proclamait Tindépcndance de tous les peuples chez qui pénétreraient les armes de la République. Ce décret avait plus d'inconvénient encore dans les provinces rhénanes qu'en Belgique : car il y avait là de petits princes dont la neutralité nous était bonne et qui ne pouvaient plus nous recevoir sans être, par le fait même, dépossédés. La Convention n'en maintint pas moins sa mesure et, pour l'appliquer, elle rendit, le 18 décembre, un autre décret qui institua pour les armées de la région du Rhin des commissaires, à peu près sur le même pied où Ton devait bientôt les établir pour toutes les armées et pour toute la France.

Art. 1. — En exécution du décret du 15 courant mois, il sera nommé trois commissaires pris dans le sein de la Convention, qui se rendront de suite dans les pays occupés par les armées commandées par les généraux Biron, Custine et Beurnonville.

Art. 2. — Ces trois commissaires surveilleront l'exécution des décrets des 13 et 15 courant mois, relatifs aux armées; ils pourront vérifier toutes les caisses, livres et magasins de la République; ils pourront examiner les comptes et la conduite de tous les agents civils et militaires; ils pourront suspendre, destituer, remplacer et faire arrêter ceux qui se seront rendus coupables et tous les perturbateurs de l'ordre public, à la charge d'en instruire la Convention; ils feront toutes les réquisitions nécessaires à l'exécution de leur mandat, et ils se rendront à Strasbourg pour y rétablir l'ordre et la tranquillité publique.

Art. 3. — La Convention nationale nomme les citoyens Reubell, Haussmann et Merlin (de Thionville) *.

1. Dépôt de la Guerre, armée des Vosges, & la date, et Moniteur du 20 décembre, t. XIV, p. 786. — Notons que ReubeU était déjà à Strasbourg. Les 22 et 23 décembre, trois autres représentants, Dentzel, Couturier et Ruhl, reçurent une mission pour les départements du Bas-Rhin, de la Meurthe et de la Moselle. Le 23, La Porte et Blaux leur furent adjoints. Le

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Ici se place un petit épisode qui montre de quelle façon certains représentants en mission entendaient leur rôle, et comment aussi les généraux d'alors savaient les relever. Citons la lettre de Beurnonville :

Je reçois, citoyen Minisire, écrit-il à Pache le 17 décembre, la lettre par laquelle vous me recommandés le citoyen Cusset. J'ai déjà eu Thonneur de vous écrire, citoyen Ministre, au sujet (le cet émissaire aussi incommode que maladroit. Il m'a heureusement débarrassé de sa personne le 15 à Cerf; je suppose qu'il est allé à Paris, car il m'a demandé si je n'avois rien à lui remettre pour vous.

J'ignore s'il sera content de moy ; pour mon compte, je ne puis qu'être très mécontent de lui.

Sans avis, sans litre, il est arrivé près de moy... Comme il avoit une lettre de vous dans laquelle vous lui parlés de moy, j'ai pensé qu'il ne pouvoit au moins être suspect, je l'ai même, j'ose le dire, traité comme on traite un député, un commissaire. Il a toujours logé et vécu chez moi et eu mes chevaux à son service. H m'a demandé de l'argent : le trésor appartenant à l'armée, je n'ai pas dû lui en faire donner, et, à cet égard, citoyen Ministre, vous me trouvères très circonspect. Il y a peut-être des généraux qui aiment à plaire, ut grati fiant; mais moy je ne connois pas les surcharges. Je mange mon traitement et j aime que tout le monde en fasse autant. Je n'ai pas dépensé 13 000 livres dans cette expédition sur les 300 000 livres, et j'ai boniQé la caisse d'au moins 100 000 livres.

Je pardonne cette légèreté au citoyen Cusset qui n'a péché que par la forme et qui auroit dû avoir de vous une lettre de crédit pour ses besoins; mais je ne lui pardonne pas d'avoir bu,trinqué et s'être soulé dans ma cuisine avec mon nègre, au point que mon nègre est expirant de cette yvresse. Je ne lui pardonne pas de s'être soulé pendant deux jours avec une ordonnance et les gardes, dans le corps de garde, et d'avoir rais ces derniers hors d'état de faire le service. Je n'ai pas dû être content de celte conduite peu délicate dont toute l'armée a été scandalisée; cependant je suis encore à lui parler au citoyen Cusset, mais le ton froid que j'ai dû prendre avec lui, l'a décidé à prendre son parti et à s'en retourner; je ne l'ai point retenu.

Moniteur (t. XIV, p. 810) nomme à tort Goustard au lieu de Couturier. Voy. Aulard, p. 352.

Je ne sçais de quelle manière il se présentera près de vous, citoyen Ministre; je le crois bon patriote, mais il peut ne pas être exempt de méchanceté. On a même remarqué dans son yvresse des propos peu délicats; quelque chose qu'il arrive, voilà la vérité. Il en existe dix mille témoins.

Je le crois inutile dans sa mission...

Un député devroit faire des loix quand il est en état, ou voter quand il n'est bon qu'à cela, mais le vole d'espion ne convient pas à sa dignité, et, dans le vrai, le citoyen Cusset n'est pas propre à remplir ce rôle très adroit [qui demande beaucoup d'adresse] et très important.

Pardon, citoyen Ministre, si je vous interromps pour cela ; mais je vous dois avec franchise cette utile vérité [sur une mission] qui vous mettroit en frais et sans fruit.

Le général d'armée, Beurnonville*.

Dumouriez, bien que le Conseil exécutif lui eût exprimé un avis peu favorable à son plan d'opérations, avait été laissé libre de l'exécuter; cl, de son côté, Custine ne rabattait rien de ses espérances. La perte de Francfort, où son fils avait été fait prisonnier, était, à ses yeux, l'œuvre d'une affreuse trahison *. Donc le malheur n'engageait pas l'avenir sur ce projet; et, ramenant tout à ses vues, il traçait au Ministre la ligne de conduite qu'il devait marquer aux autres généraux pour y correspondre. Il était indispensable que Valence, qui commandait l'armée des Ardennes, se portât à Tappui de Beurnonville et que Dumouriez envoyât un corps de troupes sur Bonn et Cologne. Dumouriez lui avait dit qu'il ne fallait point poser les armes qu'on n'eût le cours du Rhin : c'est ce qu'il pensait luimême; il espérait donc que son collègue ne lui refuserait pas ce concours (il décembre). Dans une autre lettre

1. Armée de la Moselle, 17 décembre 1792 (autographe). J*ai corrigé deux ou trois fautes d'orthographe.

2. Lettre du 10 décembre au Ministre (armée des Vosges, à la date). — Van Hclden, dans une lettre adressée à Custine le 15 décembre, se plaint de la manière dont il a rendu compte de la prise de Francfort; il défend sa conduite : il a tiré le meilleur parti de la position pour sauver la garnison {ibid., à la date).

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(la 21 décembre, il expose plus largement ses vues sur les développements à donner aux armées si Ton veut fonder solidement la République. Il ne pourra présenter au Ministre ses idées sur la campagne de 1793 que lorsquHl saura où et comment finira celle de 92 ; mais dès ce moment, il raisonne ainsi :

Les puissances allemandes sentent que si les bornes de la République sont reculées jusqu'au Rhin, c'en est fait de l'Empire ; et moi je pense, jusqu'à la conviction, que si le Rhin n'est pas la limite de la puissance de la République, premièrement, elle périra par ce qui a détruit la royauté, le désordre des fmances, secondement les prêtres réoccuperont les Flandres et les pays que nous occupons.

Un noble Allemand qui voudra abandonner ses corvées illimitées, quelques droits onéreux, deviendra le dieu de son pays. Je dis plus : cette ostentation, cet éclat qui trouve toujours le peuple disposé à l'admiration, que les commensaux des nobles ne manqueront pas de faire valoir comme étant utile, comparé à l'état d'agitation dans lequel seront les peuples de la République, nous conduiront à la dissolution ou au rétablissement d'un despote. 11 n est plus qu'un moyen de salut pour nous, celui d'étonner l'univers, de nous étonner nous-mêmes par la masse de notre puissance. Nous ne pourrons l'acquérir qu'en changeant le gouvernement de l'Europe.

Pour cela il fallait une puissance militaire considérable. Il entrait dans le détail des dispositions à prendre, des opérations à conduire S et finissait ainsi :

Résumons toutes mes idées, citoyen Ministre. Préparer pour la campagne prochaine sur le Rhin, quatre armés de 70000 hommes chacune dont 12000 hommes de cavalerie, 4 000 hommes d'artillerie , 3 700 à pied , 300 à cheval ; une armée de 30000 hommes en Savoie et dans le comté de Nice ;

i. La France doit avoir depuis Basie jusqu'à Clèvcs, pour la campagne prochaine, quatre armées de 70 000 h. chacune, avec 12 000 h. de cavalerie et 4 000 d'artillerie pour chacune.

Cette campagne ne doit pas commencer avant la fin de juillet. Jusquelà, il faut resserrer tellement l'ennemi, qui est encore sur la rive gauche, qu*il soit hors d'état de subsister. 11 importe d'occuper Coblentz, il faut 50 OOO hommes de garde nationale pour la garnison des villes du Rhin.

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