IV
80 LES REPRÉSENTAiNTS EN MISSION
15 000 à la frontière d'Espagne ; 50 000 gardes nationaux pour la garde des places de la République entière, et cela indépendant des forces nécessaires à nos colonies et à l'intérieur. N avancer Taugmentation des chevaux nécessaires dans les armées qu^au moment de s'en servir; que les dépôts soient placés en attendant dans les départements les plus voisins des armées et les plus abondants en fourrages; que nos généraux, au lieu de voir des inconvénients, en cherchent le remède; et le meilleur, le plus sûr, se trouvera dans la discipline des armées, dans le soin qu'ils prendront du soldat, dans la salubrité des vêtements ; par des proclamations fermes et patriotiques où respirera l'amour de son pays, celle des lois, l'ardeur de porter au comble la gloire du nom français *.
En attendant que ces grandes vues d'organisation prissent une forme plus concrète, notre territoire rhénan commençait à se ressentir de la reprise de Francfort. L'électeur Palatin sortait de sa neutralité et recevait un corps de 10 000 hommes dans Manheini. L'Alsace prévoyait des représailles et se plaignait du projet de ne confier sa défense qu'à de nouvelles levées. Strasbourg même inspirait, sinon des craintes, au moins des défiances. Reubell écrivait le 11 décembre que l'esprit public y tombait, et il assurait qu'il était urgent d'y envoyer, pour le relever, des députés de la Convention '.
1. Armée des Vosges, à la date, et la noie VIII aux Appendices.
2. La correspondance de Biron est importante pour les derniers temps de sa présence à l'armée du Rhin. — Le 8 décembre, Biron exprime au général d'Harembure ses inquiétudes sur les dispositions de l'électeur Palatin, et lui indique les mesures à prendre si ces craintes se réalisent.
— Le 9, il signale au général Demars l'effet de la prise de Francfort sur les dispositions du Palatin : on dit qu'il a reçu 8 000 à 10 000 h. dans Manheim.
— Le 10, il se plaint du projet de ne confier la défense de l'Alsace qu'à de nouvelles levées. — Le 11, il parle au Ministre d'une conférence qu'il a eue avec l'aide de camp du duc de Wurtemberg; ce prince assure la République française de son entier dévouement.
Le 10 décembre, OberendorlT, ministre dirigeant de l'électeur Palatin, rassure Custine sur le projet des Prussiens de forcer le passage du pont du Rhin : le pont a été replié, la garnison va être assez forte pour repousser une attaque de vive force; le général connaît les sentiments d'amitié et de bon voisinage de l'électeur pour la nation française. (Armée des Vosges, aux dates.)
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Gastine et les représentants en mission dans la région
du Rhin.
(Janvier et février 1193.)
Mayence restait debout, mais la prise de Francfort avait <léjà bien ébranlé le crédit de Custine, et il était fortement pris à partie par les généraux d*armée compromis dans la campagne où ils lui avaient été subordonnés. Beurnonville ne lui pardonnait pas Téchec qu'il avait subi devant Trêves. Répondant à la lettre du Ministre, il lui disait :
Custine a exigé Texpédition de Trêves; moi, je ne crains pas de dire que cette opération est un monstre en principes militaires.
Il demandait qu'on lui prescrivit des choses possibles; il se plaignait de l'ambition d'un homme qui sacrifiait tout à ses projets; il se refusait à de nouvelles réquisitions *, et il fallait que le Ministre, toujours favorable au conquérant de Mayence, lui rappelât que ce général était en droit de les exiger.
Biron, toujours si correct envers son ancien subordonné,
1. Lettres des 1, 3 et 6 janvier 1793 (armée de la Moselle, aux dates). — Beurnonville motivait son refus en remontrant à Custine lui-môme qu'il y avait bien mieux à faire. Les intérêts de rAutrichc, disait-il, sont dans les Pays-Bas. C'est là qu'elle envoie toutes ses forces. Sur le Rhin, le général de l'armée des Vosges n'aura à tenir tête qu'aux Prussiens et aux Hessois. Quant à lui, il a perdu beaucoup de monde dans l'expédition de Trêves; il ne lui reste que 3 000 hommes de cavalerie et 9 000 d'infanterie. II n'a rien à Nancy en réserve. Valence lui demande des troupes pour les Pays-Bas où est le péril; Custine veut qu'il occupe, par deux ou trois brigades, Hombourg et Kaiserslautern (c'est la réquisition que le ministre appuyait). 11 est sous ses ordres, mais cela est impossible. — Voici quelques pièces qui se rattachent à l'action de Custine pour la fîn de Tannée 1792 : Le 22 décembre, Custine est autorisé à bombarder Manheim; l'électeur Palatin ayant adhéré aux conclusions de la Diète ne peut plus être regardé comme une puissance neutre. — Le 29 décembre, il prie le Ministre d'informer le Pouvoir exécutif qu'il a cru de l'intérêt de la République de différer. — Le 30 décembre, Meunier informe Custine tjue l'on fait des préparatifs de défense à Manheim. (Armée des Vosges, ftux dates.)
justifiait le refus de Beurnou ville, et en réponse à ixn^r' lettre du 10, il disait à Custine :
Vous commandez en souverain, ma réponse sera celle d'un soldat obéissant.
Il ajoutait qu'il ne saurait cependant faire Timpossible : il remettra le commandement à celui que Custine désignera, si toutefois il a le droit d'en disposer (12 janvier). Et dans une lettre du d3 au Ministre, il demandait un congé pour cause de santé. Custine, disait-il encore, le présentera comme très désobéissant, mais lui, il regarde Custine comme un général « très impératif » *.
Custine, ainsi traité par les deux généraux des armées de la Moselle et du Rhin, avait pourtant trouvé un appui dans les représentants nommés par la Convention pour veiller à l'exécution du décret du 15 décembre, Haussmann, Merlin (de Thionville) etReubell. Merlin écrivait au Ministre que le Rhin était bien défendu, mais que Custine avait besoin de renfort pour prendre l'offensive (4 janvier 1793); et dans une lettre du lendemain à la Convention, après avoir exposé Télat des choses, tous les trois insistaient pour qu'on fit droit à leurs réclamations et à celles de Custine. Tout devait converger au même but. Ils demandaient que Dumouriez, Valence et Beurnonville, c'est-àdire les armées du Nord, des Ardennes et de la Moselle concourussent à l'œuvre qu'il poursuivait à la tête de l'armée des Vosges, soutenue par l'armée du Rhin *. Reubell s'inquiétait pour lui du départ de Biron qui avait demandé un congé, et qu'on allait envoyer à l'armée d'Italie en le remplaçant par un divisionnaire assez obscur, Després- Crassier. Ne pouvait-on pas envoyer Després-Crassier dans le Midi et charger Biron de prendre Coblentz '?
i. Dépôt de la Guerre, armée de la Moselle, aux dates.
2. Armée des Vosges, à la date. En cas de réponse peu satisfaisante ils demandaient leur rappel.
3. M Després-Crassier, qui d*ailleurs a désiré d*aller dans le Midi, pourrait y être envoyé à la place de Biron, et Biron pourrait prendre le comman-
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Les représentants spécialement en mission dans les départements de cette frontière (Meurthe, Moselle et Bas- Rhin), plus occupés de la défense des places et de la direction politique des populations, étaient moins séduits par Custine. Ils s'étaient convaincus que depuis Taffaire de Francfort on craignait sur la frontière quelque retour de l'ennemi. Couturier, l'un d'eux, écrit de Strasbourg (10 janvier) que, depuis Nancy, ils ont entendu dire que Custine s'était enfourné trop loin; qu'il allait porter la liberté à des hommes qui ne s'en souciaient pas; qu'au premier jour on serait Iraité dans les villes comme à Francfort; qu'il a pris les canons partout pour son armée; que Landau en est presque dégarni * ; et ils ne craignaient pas d'élever des doutes sur le succès de la mission que leurs trois collègues avaient reçue pour la libération des peuples :
Vous avez envoyé des députés extraordinaires, écrivait encore Couturier (18 janvier), pour surveiller Texécution du décret avant-dit; ils vont du côté de Mayence. Et bien je vous assure que c'est comme s'ils alloient à Francfort. Jamais vous ne devez compter sur la loyauté du pays qui d'ailleurs est d'autant plus indigné contre les François que les rançons et les pillages énormes qu'ils ont essuies et dont on nous fait Tcnuméralion nous ont rendus odieux pour jamais '.
dément de l'armée qui doit marcher sur Coblenlz. II faut détruire avant le printemps celte armée prussienne et hessoise qui est devenue et deviendra tous les jours plus formidable, sans quoi je ne vois aucun terme h la guerre et le salut de la République est compromis. Au nom de la patrie, citoyen ministre, répondez-nous et répondez-nous promptement. » (Reubell au Ministre, armée des Vosges, 6 janvier.)
Dans le Midi, l'enthousiasme pour Custine survivait encore. Les citoyens el citoyennes composant la Société des amis de la liberté et de l'égalité de Villeneuve (Lot-et-Garonne), annoncent à Custine qu'ils ont tricoté 240 paires de bas de laine pour les braves que commande ce général. Ils ont invité toutes les Sociétés patriotiques à eux connues à suivre cet exemple. — Des souliers et des bas, c'était la première condition de nos succès.
i. Armée du Rhin, à la date.
2. Le pillage de Spire était resté fameux, et aussi, disons-le à notre décharge, la rigueur avec laquelle Custine en avait fait justice. — Voy. la lettre de Custine à Biron (2 octobre) et une autre lettre au Ministre de la guerre transmise par Lebrun. (C 11, 50 pièce 10.) Le général répartit lui-même l'indemnité qu'il fit accorder à la ville. (Armée des Vosges, i8 novembre 1*792.)
Ainsi ils n'appuyaient à aucun titre l'entreprise de Custine; mais ce dernier n'avait rien perdu de ses illusions, lant s'en faut! 11 voyait s'étendre devant lui des horizons plus vastes. Il croyait à une guerre universelle d'uii la paix devait sortir un jour : voie bien périlleuse pour y arriver; et la façon dont il développe ses vues dans une lettre écrite le 20 janvier à Biron, qui venait de quitter l'armée du Rhin pour prendre le commandement de l'armée d'Italie, est bien plus étrange encore *. Mais la conclusion répondait bien plus singulièrement aux prémisses :
De deux maux l'un : notre destruction par un déchirement intérieur auquel les armes des despotes viendront mettre le sceau lorsqu'il en sera temps, ou, que la nation, lassée de cet état d'agitation, jetant les yeux sur un homme d'un grand carac- Icre, se donnera un nouveau despote, et je ne veux pas plus être ce despote que je ne me sens de penchant à le souffrir *.
Custinc se soutenait pourtant au milieu de ces contradictions. Il avait pour lui le Ministre, il avait fasciné les représentants envoyés près son armée. Les généraux qui refusaient de suivre ses desseins ne pouvaient que céder la place à d'autres : Kellermann, puisBeurnonville à l'armée de la Moselle et Biron à l'armée du Rhin. Les regretta-t-il? évidemment, ne le secondant pas, ils le gênaient. Mais s'il put s'applaudir en particulier du rappel de Beurnonville, ce ne fut pas pour longtemps : la Convention, qui n'était pas encore livrée à la domination des Jacobins, avait accueilli les plaintes qui s'élevaient de toutes parts contre
1. Armée du Rhin. Tout en retraçant les moyens violents dont il prétend user envers TAngleterre pour la contraindre aux relations de bonne amitié, il proleste de son horreur pour la guerre : « Mon ami, tout préoccupé ((ue je suis de la position que j'occupe, je ne puis éloigner mes pensées de ce grand développement d'idées qui doit procurer un jour le bonheur et la gloire de notre nation. En faisant la guerre avec ardeur pour assurer notre liberté, j'abhorre ce fléau destructeur du bonheur comme de la liberté des peuples. » — Ce n'est pas lui pourtant qui veut faire le premier pas vers le désarmement. — « Si nous rentrons dans nos frontières, les despotes fomenteront la mésintelligence et la désunion parmi nous; pour résifîler à leurs armées, il faut rester nous-mêmes en armes, etc. »
2. Où est donc la paix qu'il espérait pour le bonheur du genre humain? W n'aboutit qu'à un asservissement par l'ennemi ou sous un maître.