‹ Les Réservoirs du Virus de la PesteChapitre 19 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Application de la notion du Rat et de l'Homme réservoirs de virus à quelques points obscurs

de lépidémiologie de la Peste

C’est un fait d'observation très ancien, et nousrième en avons été témoin en Afrique du Nord, que la peste importée dans une localité n’en disparaît point après une première épidémie, Cette épidémie est toujours suivie d’une accalmie trompeuse à laquelle fait suite une recrudescence épidémique, plus ou moins grave selon les mesures d'hygiène publique . mises en application. L’alternance des périodes de calme et des retours épidémiques, dit Simond, se continue en général jusqu’à l’extinction définitive de la maladie dans la localité. Et cela est si vrai, que, lors Ge la discussion soulevée à la Société Médicale des Hôpitaux de Paris, le 9 décembre 1920, par Ia communication de MM. De Gennes et Joltrain, notre maître M. le D’ Rist put prédire, d’après la seule

marche des épidémies en général, qu’il ne manquerait

La 00 =

pas de se- manifester, pendant plusieurs années encore, quelques cas de peste à Paris. Et les événements lui donnèrent raison comme en témoignent les cas légers rapportés par Joltrain en 1921, et ceux que nous avons eu l’oceasion d'observer en 1923, à l'H©pital Claude-Bernard, dans I service de M. le Professeur Teissier.

Cependant, si de bonne heure on a remarqué la succession des épidémies, la relation qui les unissait l'une à l’autre demeura longtemps obscure, et les diverses causes invoquées pour expliquer le retour des épidémies : pullulation des rats, multiplication aes puces et température favorable, n’apportèrent quelque lumière que lorsque les travaux des Commissions anglaises attirèrent l'attention sur la peste chronique du rat. Pourtant, on continua à admettre due le bacille, ainsi conservé dans l'organisme des rats, devait provoquer une épizootie chez ces rongeurs avant de se propager à l’homme.

Si cette théorie est vraie dans un grand nombre de cas, si elle explique les épidémies sévères, elle ne permet pas de comprendre pourquoi les manifestations cliniques de la maladie sont quelquefois tellement alténuées qu'elles n'obligent même pas le malade à S’aliter et qu'elles peuvent se borner à quelques adérites dont la réaction de fixation permet seule de reconnaître la véritable origine.

En effet, pourquoi de pareilles variations dans la gravité des atteintes de la peste ? Si l’on admet que le

bacille, avant de provoquer une épidémie, doit recou-

bi

vrer sa virulence jusqu’à ce qu’il soit capable de déterminer une épizootie mürine, ce bacille extrêmement virulent ne devrait causer que des épidémies sévères, et nous ne devrions avoir à constater que des cas graves de peste. De plus, toute épidémie devrait être précédée d’une mort en masse’des rats, ce qui, nous l’avons vu, est loin d’être la règle.

L’explication que nous proposons présente, du moins, l’avantage de s'appliquer à la généralité des cas.

Nous avons essayé d'établir, en nous appuyant sur. des faits, que d’assez nombreuses épidémies n’ont pas été précédées d’épizootie; nous avons montré, d’autre part, qu’il y a des épidémies de peste bénignes à propos desquelles on n’a jamais fait mention de la mortalité anormale des rats, et les exemples abondent dans la littérature, qui nous enseignent qu’au contraire, chaque fois qu'il avait été observé une épizootie grave, l'épidémie humaine avait été extrêmement sévère.

Pour nous, les épidémies bénignes telles que celle

qui sévit, d’après Rossi, en 1842, en Basse Egypte, où

la maladie était caractérisée simplement par des bubons suppurés, maïs sans symptômes généraux ; telle que l'épidémie de Bagdad (1856-1861), rapportée par Salanoue-Ipin; telles encore que les épidémies de peste atténuée qui précédèrent les épidémies de peste grave à Hindié; la fièvre bubonique légère qui fut

éuivie d’une épidémie grave à Astrakan et à Vetlianka en 1877 et 1878, ainsi que celle que l’on observait sur

She

les pentes sud de l’'Hymalaya ; les formes de peste réduites à des accidents légers qui se dissipent spontanément en l’espace de quelques heures ou de quelques jours, et que Proust appelle des formes frustes, toutes ces épidémies béñhignes, disons-nous, auraient leur Source dans le réservoir du virus : rat.

En effet, le bacille du rat porteur sain ayant, ainsi que nous l’avons vu, une virulence atténuée, il donnera, transmis à l’homme, une peste atténuée.

On nous objectera, sans doute, que cette peste ne reste pas toujours atténuée et que à Hindié, à Vetianka, à Astrakan notamment, où elle dura plus d’une année, elle est devenue extrêmement meurtrière, mais r’est-ce pas plutôt le contraire qui aurait dû nous surprendre ?

La gravité d’une épidémie dépend de la virulence du germe et des mesures prises pour enrayer sa propagation. En outre, lorsque nous voulons exalter la virulence d’un microbe, nous lui faisons subir des passages successifs sur des animaux réceptifs. Quoi d'étonnant que le bacille d'abord atténué, provenant d'un rat porteur sain, ait récupéré sa virulence en passant d'autant plus facilement d’un individu jeune à un autre que la prophylaxie, à l'époque et dans les régions dont nous parlons, devait être rudimentaire ou inexistante ? Dès lors, on pourrait presque dire que les habitants de ces pays faisaient pour la récupération de l'extrême virulence du bacille, office d’animaux d'expérience,

Lorsque, au contraire, l’épizootie s’est révélée par

une mort en masse des rats, le bacille, extrêmement virulent, transporté sur l'espèce humaine, y determine une mortalité considérable, et nous 1e pouvons voir, Gans ce fait, au point de vue strictement scientifique, rien que de très normal.

La notion de l’homme réservoir du virus permet, œuant à elle, d'expliquer les épidémies qui naissent ou se propagent sans l’aide des rats, uniquement à la faveur de la contagion interhumaine. Elle explique, notamment, les cas assez nombreux de peste que, Heckenroth, au Congrès de la Santé publique et de la Prévoyance sociale tenu à Marseille en 1922, signale avoir été importés dans des localités jusque-là indemnes, par des indigènes fuyant leur village infecté.

Le virus pouvant partir de l’homme pour provoquer une épidémie, on pourra voir des épidémies sévères — la virulence du bacille de Phomme porteur sain n’étant pas atténuée — non précédées d’épizootie et nous nous étonnerons plus que le D’ Sanquirico n’ait-pas pu trouver un seul rat, mort ou vif, malgré les recherches qu’il a fait entreprendre de concert &vec l'Administration, lors de l'épidémie de peste qui a coûté la vie à la moitié de la population d’un village de sa circonscription médicale en Annam. Nous comprendrons, de même, l’exagération dans laquelle est tombr le D' Lepène lorsqu'il a déclaré que « les rats paraissaient jouer, dans la transmission du bacille de Yersin, un rôle tout à fait illusoire. »

Cependant, l'épidémie qui prend sa source dans

le réservoir homme n’est pas obligatoirement sévére,

bi nr

le bacille pouvant perdre de sa virulence et la peste de l’homme pouvant devenir chronique et atténuée, comme nous avons vu que cela s'était produit pour Daouda Kondé et le jeune homme de Dujardin-Beaumetz et Joltrain. L'homme constitue alors un véritable porteur de germes, et nous ne pourrions pas mieux comparer son rôle qu’à celui des rats présentant la « resolving plague » des auteurs anglais,

Cette notion de l’homme réservoir de bacilles pesteux éclaire d'un jour tout nouveau les affections désignées obscurément à la Réunion sous le nom de iymphangite infectieuse, ou sous le terme de bubons climatiques des pays chauds, et peut-être même, certaines variétés de la maladie appelée érysipele de Rio sur la côte occidentale de l'Amérique du Sud.

Ces affections, dont l’étiologie est mal connue, sont considérées par certains auteurs comme des entités morbides. D’autres, au contraire, avec Thiroux, ne veulent y voir qu’une forme de la peste, contrôlée bactériologiquement, et les arguments que nous avons essayé de développer plus haut ne peuvent que leur donner raison.

En effet, Thiroux, envoyé en 1899 à la Réunion, avec mission d'étudier bactériologiquement la Iymphangite infectieuse, retrouva dans plusieurs cas, à l'autopsie, le bacille de Yersin qu'il identifia rigoureusement. L'inoculation de ce. de bouillon de eculture de ce bacille amenait la mort des animaux de contrôle dans un délai qui variait de 48 à 60 heures.

Il était donc autorisé à conclure que la peste existait

à la Réunion, et il ajouta que si la maladie n'avait pas pris la forme épidémique, la raison en était que les cas étaient peu nombreux et la mortalité nullement élevée. Une enquête minutieuse lui montra que les rats, en très grand mombre dans les quartiers où s'étaient produits les cas désignés sous le nom de lymphangite infectieuse, n'étaient pas atteints épidémiquement, Il chercha à se rendre compte de la cause de l’absence de l’épizootie : le bacille incculé en culture n’avait pas tué la souris, mais une dose de 4 cc. de culture, en bouillon, avait amené la mort de l’animal en 48-60 heures. La mort ne se produisait pas si la souris recevait en même temps, à titre préventif, 1/5 de cc. de sérum. De l'avis de Thiroux, le peu de virulence du microbe pour les souris et les rats, qui ne peuvent être infectés ni par piqûre n1 par ingestion, explique le peu d'extension de la maladie, et il émet, d’autre part, l'hypothèse que l’endémicité de laffection a pu amener une plus grande résistance chez les: personnes et des animaux.

En ce qui concerne le bubon climatique, J. Cantlie, cn 1904, signale la coïncidence fréquente de l’apparition des bubons dit climatiques et des épidémies de peste, coïncidence constatée sur le Volga en 1878, à Hong-Kong en 1893 et 1894, en Chine en 1894.

Tout en étant forcé de reconnaître que beaucoup de cas de bubons elimatiques se rattachent à la lymphogranulomatose, la découverte du bacille pesteux, par Netter et par Koch entre autres auteurs, dans des Lubons prétendus climatiques, ne peut nous laisser

aucun doute sur la nature d’un grand nombre de bubons climatiques. Et c’est ainsi que déjà, en 1896, Koch, d’après des préparations de bubons climatiques qu’il avait reçues d’une région de l'Est Africain allemand, conclut que la peste sévissait dans cette région. La lymphangite infectieuse a été fréquemment rapprochée de l’érysipèle de Rio, nom sous lequel on a décrit un grand nombre d'infections des voies lymphatiques et d’adénites d'origines très différentes. Cependant, cet érysipèle a une mortalité supérieure à celle des autres et, pour certains auteurs, dans quelques cas, les symptômes se rapprocheraient singulièrement de ceux de la peste. :

Ainsi, entre la lymphangite infectieuse, certains bubons climatiques où l’on a retrouvé le bacille de Yersin et certaines variétés d'érysipèle de Rio qui se rapprochent de la peste par leurs symptômes, d’une part, et la peste d'autre part, il y aurait seulement une différence de degré et non une différence de nature. Cependant, cette analogie affirmée par Thiroux n’a pas été sans soulever de nombreuses discussions et, encore aujourd’hui, elle est loin d'être admise par tous les auteurs. Simond voit dans ces maladies des affections différentes. F.-H. Clayton, qui a étudié le

(1) Thiroux, n'a, du reste, pas été le seul à affirmer l'identité de la Peste et de la lymphangite infectieuse. C’est l'avis d’un grand nombre de médecins dont M. le Dr Monnier qui, depuis vingt-cinq ans, réside à Madagascar et avec qui nous avons pu nous entretenir de cette question pendant son actuel séjour à Paris. M. le Dr Monnier nous à confirmé que la Réunion ne veut pas avoir de peste.

Lu 72

taux leucocytaire, trouve dans la peste une leucocytose normale avec diminution des éosinophiles, ce qui va à l'encontre des recherches récentes qui signalent dans la peste une éosinophilie plus élevée que normalement. D’après lui, le contraire se produirait dans le bubon climatique ou l’éosinophilie serait très prononcée..

La question n’est donc pas jugée.

Pourtant le rapport du D' Thiroux, confirmé par Roux, la découverte du bacille pesteux par Koch dans une préparation de bubon climatique nous paraissent scientifiquement probants. Aussi ferons-nous nôtre cette opinion de Thiroux qui déclare en 1905 : « Je suis plus que jamais convaincu que la lymphangite infectieuse, qui a été fréquemment rapprochée de l’érysipele de Rio, est une peste endémique et que la maladie appelée bubon climatique est une infection spécifique qui se rattache à la peste. » Gelte assertion de Thiroux est singulièrement confirmée par la conception de l’endémicité de la peste, par la conservation du bacille sur l’homme lui-même, chez qui ïl peut déterminer des affections aiguës ou chroniques, cu même rester latent, et c’est cette notion que nous avons essayé d'établir dans le chapitre précédent.

L'homme et le rat, réservoir du virus, permettent encore d'expliquer, sans faire intervenir l’importation d'un cas nouveau, l’éclosion de peste en apparence

spontanée. «On prétend, dit Proust dans son Traité

d'Hygiène internationale écrit en 1873, avoir vu quelquefois, à Alexandrie, en l'absence de toute épi-

démie, la peste éclater à bord d’un navire stationnant

en rade, et n’ayant eu aucune communication suspecte. »

En faveur de l’éclosion, en apparence spontanée de

ia peste, nous avons relevé les trois faits suivants (1) :

« Le D’ Botzaris, médecin de Méhémet Ali, a dit avoir vu la peste naître à bord, sur un navire à voiles, dans la mer Rouge, et dans des conditions où la peste ne pouvait être attribuée à aucune communication suspecte, ni de la part des hommes à bord, ni de la part du navire, ni de son contenu en hardes et en marchandises. »

Le D' Brayer rapporte le deuxième fait :

«€ Un navire franc part d’un port de la Méditerranée où les lois sanitaires sont en vigueur. Son bulletin de santé est parfaitement en règle. Il n’a, pendant la traversée, communiqué avec aucun autre bâtiment suspect. Cependant, à quelque distance des Dardanelles, un homme de l'équipage tombe malade, Le navire, favorisé par le sirocco, franchit rapidement le détroit et arrive à Constantinopale où il y avait très peu de peste. La maladie est d’abord prise pour une fièvre bilieuse, ensuite pour une fièvre putride adynamique. Les symptômes sont si graves que le médecin consulté pense à la peste, mais le navire vient d'Europe ! Enfin, un bubon est constaté et le malade, transporté de suite à l’hô-

(1) PROUST, loc. cit., p. 177.

Ep -

« pital des pestiférés de sa nation, meurt après « 24 heures. »

Le troisième fait est dû au D' Laidlaw :

« Jai trouvé, dit-il, dans le port d'Alexandrie, à « bord d'un navire anglais, un matelot qui arrivait

d'Angleterre, atteint de peste. La maladie n’existait

pas en ville et il était absolument impossible qu’il

l'eut prise par contact. »

Ces faits, rapportés en 1873, étaient inexplicables à une époque où l’on croyait que, seuls, ia misère et l'encombrement pouvaient permettre le développement de la peste. La découverte du bacille pesteux ne permit pas de les comprendre davantage, car la provenance de ce bacille pesteux ne s’expliquait pas et, dans aucun de ces faits, il n’est parlé de la mort des rats. La notion de la peste chronique ou résiduelle qui, d’après les Anglais, succédait à la peste aiguë, n’apporta pas plus de lumière dans cette apparence spontanée de la peste et laissa notre étonnement aussi grand. Mais cet étonnement était lui-même, au dire d’Aristote, le commencement de la science qui se terminerait par le contraire de J’étonnement et, dans le cas particulier qui nous occupe, par l'explication de ces pestes spontanées à l’aide de la notion des réser-

voirs du virus.

Page 1