‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 13 sur 68 · D ÉV A8T AT I ON 5 RÉVOLUTIONNAIRES · texte numérisé non relu

D ÉV A8T AT I ON 5 RÉVOLUTIONNAIRES

Chambord fit retour à la couronne après la mort du comte de Frisen, neveu et héritier du maréchal de Saxe. Le roi alors en donna ou plutôt en rendit le gouvernement au marquis de Saumery, dans la famille duquel cette charge était depuis longtemps héréditaire *. Le neveu de celui-ci fut dépossédé, en 1783, en faveur du marquis de Polignac, membre de l'illustre famille que ses liaisons avec la reine rendaient alors puissante.

Il faut glisser rapidement sur la présence à Chambord de ces hôtes honorables, mais secondaires. Il semble qu'à de telles demeures il faille des possesseurs à leur taille, et que les autres ne soient que des habitants de passage et dépaysés. Le maréchal de Saxe mort, Chambord n'a plus de maître ; il n'a plus que des visiteurs. Il en a deux surtout, également illustres et terribles, et qui lui laissent des traces profondes de leur passage : la Révolution et Napoléon.

La Révolution a accompli là comme ailleurs son œuvre de colère et de vengeance. Elle a vendu à la criée le précieux mobilier accumulé par tant de rois, trésor de dix règnes dispersé en dix jours. Elle a arraché les tentures des murailles, déchiré les étoffes des fauteuils, fondu les crépines d'or des rideaux, brisé les faïences et les figulines de Rernard Palissy, les émaux de Toutin et de Morlière, les aiguières de Cellini ; elle a tout mis en pièces, tout arraché, tout dispersé, jus-

4 Voyez aux Pièces justificatives, note V.

qu'aux volets des fenêtres, jusqu'aux lambris des murailles, jusqu'aux parquets des appartements. Elle a brisé ce qu elle ne pouvait enlever, brûlé ce qu'elle ne pouvait vendre. Un portrait de Louis XIV au siège de Namur, peint par Mignard, se trouvait dans le salon du Maréchal de Saxe : « Au moment où on voulut le vendre, on s'aperçut que la tête venait d être enlevée; un serrurier de Bracieux avait trouvé tout à fait patriotique de traiter le grand-père comme le petit-fils, et de faire subir par effigie à Louis le Grand le supplice de Louis XVI. Cette atroce plaisanterie eut un grand succès, et, pour qu'il ne restât plus de traces de ce monument féodal, on fit du feu dans la salle de l'adjudication avec le cadre doré qui l'entourait, pour le punir* disait-ou, d'avoir servi d'ornement au portrait d'un despote, »

Le mobilier enlevé ou brûlé, on s'aperçut qu'il restait encore quelque chose à détruire. Un membre du directoire du département, ancien chanoine de Vendôme, reçut la mission de faire disparaître toutes les fleurs de lis et les insignes de la royauté mêlés dans les ornements du château. C'était une longue et difficile besogne. L'architecte du château, M. Marie, le sauva de ce dernier outrage, en dressant pour ces travaux de destruction un devis dont le chiffre effraya le Domaine. Le seul enlèvement de la fleur fie lis colossale qui surmontait la lanterne était évalué à plus de 40,000 fr. On aurait bâti un château avec ce qu'il fallait dépenser pour mutiler celui-là. Le Domaine recula et s'en remit à la bande noire du soin de le débarrasser de Chambord et de ses fleurs de lis.

Napoléon a laissé à Chambord des souvenirs plus heureux de son passage. Ce fils de la Révolution semblait mis au monde pour renverser tout ce qu'avait élevé, pour redresser tout ce qu'avait abattu sa mère. Au milieu de ses vastes préoccupations, il ne perdit jamais de vue la restauration de Chambord :

Cil A M BORD.

c'était à ses yeux plus qu'une question d'art; c était un des actes de cette politique de fusion par lesquels il essayait de rattacher sa dynastie naissante aux souvenirs laissés par Tancienne monarchie. Avant de songer à le restaurer, il fallait d'abord en chasser les dévastateurs. Le premier consul plaça Chambord, en même temps que Fontainebleau, sous la protection de la Légion d'honneur qu'il venait de créer. Un arrêté du 23 messidor an X en fit le chef-lieu de la quinzième cohorte de la Légion, comrmndée par le général Augereau. Plus tard, l'Empereur comprit qu'une œuvre aussi coûteuse que la restauration de Chambord ne serait acceptée du pays qu'à une condition : c'était de trouver pour le vieux palais une destination qui donnât à cette dépense le caractère d'une nécessité politique. Les événements d'Espagne lui offrirent le prétexte qu'il cherchait. Par un des articles du traité qu'il conclut, ou plutôt qu'il imposa à Bayonne au vieux Charles IV, il promit à ce dernier, en échange du trône d'Espagne, la propriété du château de Chambord, et la jouissance à vie de celui de Compicgne avec une liste civile de 50 millions de réaux (5 mai 1808).

« Deux châteaux et dix millions par an, dit M. Thiers, étaient le prix auquel devait être payée, tant au père qu'aux enfants, la magnifique couronne d'Espagne, prix bien modique, bien vulgaire, mais auquel il fallait ajouter un terrible complément alors inaperçu : six ans d'une guerre abominable, 1 1 mort de plusieurs centaines de mille de nos soldats, la division funeste des forces de l'empire et une tache à la gloire du conquérant. »

Avant de faire la remise de Chambord au roi d Espagne, Napoléon chargea son architecte, Fontaine, de dresser un devis pour la restauration et l'ameublement. Le devis s'éleva à neuf millions. L'Empereur recula devant ce chiffre qui parais-

sait énorme alors et dont on s effrayerait si peu aujourd'hui. De son côté, le vieux roi, content des tranquilles plaisirs qu'il trouvait à Corapiègne, ne réclama point l'exécution de la clause qui lui promettait Chambord, clause pour lui plus onéreuse que profitable. Le traité resta donc lettre morte, au moins en ce qui concernait la donation de ce château. L'Empereur chercha et crut avoir trouvé un moyen plus économique d'arriver à ses fins : ce fut de donner Chambord à lun de ses lieutenants avec une dotation dont les revenus seraient affectés à sa restauration. Son choix s'arrêta sur Berlhier. Chef de son état-major, interprète de ses volontés à la guerre, le prince de Neuchâtel jouissait alors de la confiance absolue de l'Empereur. Son habileté à comprendre la pensée du maître, sa promptitude à la transmettre, son ardeur infatigable au travail, étaient des qualités fort prisées de Napoléon. Chambord fut la récompense des services militaires du prince, et non, comme l'ont pensé MM. Merle et de la Saussaye, des négociations qui préparèrent l'union de Napoléon avec Marie-Louise. On sait aujourd'hui, à n'en pouvoir douter, que jusqu'au milieu de janvier 1810, l'Empereur, flottant entre trois alliances, n'était point encore définitivement fixé sur celle qu'il devait préférer. Lorsque, le 7 février, il dépêcha Berthier à Vienne pour y demander la main de l'archiduchesse, il y avait déjà plus de six mois que ce dernier était propriétaire de Chambord.

Une preuve plus explicite de l'opinion que nous exprimons est écrite dans le message adressé par Napoléon au Sénat, le 5 octobre 1809, pour lui notifier les lettres patentes, signées à Schœnbrunn le 15 août précédent, qui avaient fait de Chambord le siège de la principauté de Wagram.

« Nous avons , disait l'Empereur, jugé utile de reconnaître par des récompenses éclatantes les services qui nous ont

CHAMBORD

été spécialement rendus dans cette dernière campagne par nos cousins le prince de Neuchâtel et les maréchaux ducs d'Àuerstaëdt et de Rivoli... Nous avons en conséquence érigé en principauté, sous le titre de Principauté de Wagram, le château de Chambord, que nous avons acquis de la Légion d'honneur *, avec les parcs et forets qui en dépendent, pour être possédée par notre cousin le prince de Neuchâtel et ses descendants, aux clauses et conditions portées aux lettres patentes que nous avons ordonné à notre cousin le prince archichancelier de l'empire de faire expédier par le conseil du sceau des titres. »

Le 29 décembre 1809, l'Empereur affecta à la nouvelle principauté 500,000 fr. de rentes sur les produits de la navigation du Rhin. Les revenus de cette splendide dotation devaient être employés, pour cinq ans au moins, à l'ameublement et à la restauration du château, f de façon, disait le décret, à lui rendre son ancienne splendeur. • 11 est assez difficile d'expliquer comment l'Empereur put croire que deux millions cinq cent mille françs suffiraient à l'exécution de travaux que son architecte avait évalués neuf millions. Rertlûer, du reste, ne se préoccupa point de cette inconséquence. Les généraux de l'Empire ne se piquaient pas d'un culte bien passionné pour les monuments historiques et les œuvres de la Renaissance. Le prince ne vint qu'une fois à Chambord, et signala, dit-on, sa prise de possession en donnant Tordre d'abattre pour 200,000 fr. de vieilles futaies et de sculpter ses armes au-dessus de la cheminée d une des salles du rezde-chaussée à la place du chiffre de François K On ne pou-

1 Chambord avait en effet clé détache de la dotation de la Légion d'honneur, et réuni au domaine de la couronne par décret du 28 fé* trier 1809.

vait mieux, comme on voit, respecter la clause qui l'obligeait 5 restaurer Chambord !

L'Empire disparut, et avec lui le tribut prélevé sur la navigalion du Rhin. Le major général des armées de Napoléon, devenu l'un des capitaines des gardes de Louis XVIII, et obligé, après le retour de l'île d'Elbe, de se réfugier à Bamberg, dans le palais du prince de Damberg, son beau-père, tomba d'un des balcons de ce château, frappé, dit-on, d'une attaque d'apoplexie à la vue de quelques régiments étrangers qui se dirigeaient sur la France. Dès lors Chambord devenait l>our sa veuve une charge sans compensation. Elle obtint de Louis XVIII une ordonnance qui en permit l'aliénation, et la bande noire allait s'abattre sur cette proie longtemps convoitée, lorsque le duc de Bordeaux vint au monde.

Page 1