‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 12 sur 68 · CH A H BORD · texte numérisé non relu

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lard, est resté un do ses litres de gloire, et les militaires le consultent encore avec fruit *.

Une opinion trcs-aecréditée veut que l'illustre guerrier soit resté toute sa vie étranger aux premières notions de notre grammaire, défaut assez excusable après tout dans un général allemand au service de la France. L'ouvrage dont nous venons de parler contrarie un peu la tradition. Non-seulement il est écrit, mais il est pensé en fi ançais, phénomène que la coopération d'un secrétaire habile n'expliquerait pas suffisamment, surtout s'il faut en croire les biographes qui prétendent que le maréchal retoucha lui-même et augmenta plusieurs fois son ouvrage. On a cité souvent une lettre par lui écrite à propos d'un fauteuil que lui offrait l'Académie française : « Ils « veule me fere de la cademie; sela miret comme une bage à un « clias. «Voltaire en cite une autre, plus authentique probablement, que le maréchal écrivit à Auguste II, son père, qui le sommait de renoncer au duché de Courlande : « J'occupe un emploi distingué dans les armées du Roi Très-Chrétien où la lâcheté et la trahison ne souffrent ni interprétation ni déguisement. » Il faut avouer que cela est d'un autre style que « la bague à un chat. »

Nul homme, du reste, ne réunit plus de contrastes que Maurice de Saxe et ne céda avec plus de facilité, suivant le caprice et l'heure, aux plus nobles comme aux plus vils penchants. Aussi a-t-on dit avec raison qu'il avait deux âmes : l'une pour les combats, l'autre pour la vie privée. La rédaction de sesMémoires, la chasse, les revues, les manœuvres de cavalerie occupaient à Chambord la moitié de ses journées.

* II a pour titre : Mes nêveries, ou Mémoires sur Vart de la guerre, 1757, 2 vol. in-4. La Société des bibliophiles français a publié en 1855, chez Didot, les UUres du maréchal de Saxe à la princesse de Holstem, sa sœur, tirées à trente exemplaires-

L'autre moitié élait consacrée à des plaisirs moins nobles et dont quelques-uns eussent fait rougir une époque dont la pruderie n'était certes pas le défaut.

Favart et sa troupe avaient suivi Maurice de Saxe à Chambord, comme ils le suivaient auparavant dans ses campagnes. Être chanté sur le théâtre et recevoir de l'encens rimé en plein visage, c'était encore là une de ces prérogatives royales auxquelles le vainqueur retraité était si sensible. 11 avait fait construire, au second étage du donjon, une jolie salle de spectacle, avec des guirlandes, des trumeaux, du velours d'Utrecht, des Amours de cuivre et des girandoles de cristal dans le style du temps. Le maréchal, comme autrefois Louis XIV, avait sa loge en face du théâtre. Au-dessus (détail curieux et qui peint l'époque), on avait pratiqué une petite loge grillée pour l'évoque de Blois. On jouait là tous les soirs quelqu'une des œuvres légères et faciles de celui

Qui fit la Chercheuse d'esprit

Et n'en chercha point pour la faire 1 .

Plus d'une fois madame de Pompadour vint exprès passer quelques jours à sa terre de Ménars pour faire au vainqueur de Fontenoy la galanterie d'assister à une représentation de sa troupe. On glosa beaucoup sur ces voyages, dans lesquels la médisance prétendit voir autre chose que le culte de la gloire. Mais la médisance avait tort sans doute, car on assure (jue, dans une de ses visites, la marquise, remarquant les ignobles penchants auxquels le maréchal cédait trop volontiers, et désirant l'arracher à un genre de vie indigne de son nom, lui oifrit de le marier* Voici en quels ternies le fils d'Auguste II repoussa la proposition : « Au train dont le

! Vers de Grébillon.

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monde vit de nos jours, il y a peu d'hommes dont je voulusse être le père, et peu de femmes dont je consentisse à être Tépoux. » Peut-être la belle madame Favart, qui tenait le premier emploi féminin dans la troupe de Chambord, n'était-elle pas sans influence sur ce langage. Les persécutions auxquelles eut recours le maréchal pour dompter cette beauté sévère ne sont pas certainement la plus belle page de son histoire.

C'était l'usage depuis Louis XIV que les grandes expéditions militaires traînassent à leur suite une troupe de comédiens, chargée d'amuser le3 longues veilles du camp, de désennuyer la maison royale et l'état-major. Le maréchal avait suivi cette tradition, et, pendant la campagne de 1746, il avait appelé près de lui Favart et sa troupe. On lit dans une lettre de Favart : « J étais obligé de suivre l'armée et d'établir mon spectacle au quartier général. Le comte de Saxe, connaissant le caractère de notre nation, savait qu'un couplet de chanson, une plaisanterie, faisaient plus d'effet sur l'âme ardente des Français que les plus belles harangues. 11 m'avait institué chansonnier de l'armée, et j étais charpé de célébrer les événements les plus intéressants. » C'est ainsi qu'à Tongres, la veille de la bataille de Rocoux, il reçut au milieu du spectacle l'ordre de mêler au vaudeville final de la pièce l'annonce de la bataille du lendemain. Cette bataille, qui devait coûter la vie a douze mille hommes, fut annoncée par le couplet suivant, que vint chanter une charmante jeune première :

Demain nous donnerons relâche, Quoique le directeur s'en fâche; Vous voir comblerait nos désirs; On doit céder tout à la gloire :

Nous ne songeons qu'à vos plaisirs, Vous, ne songez qu'à la victoire.

Puis, comme si Roeoux eût compté d'avance dans le programme des spectacles de la semaine, l'actrice annonça, pour le surlendemain, le Prix de Cytliêre et les Amours grivois. Ces deux pièces furent jouées, en effet, au jour indiqué; seulement bon nombre d'invités manquèrent au joyeux rendez-vous.

Favart, comblé des bontés du maréchal, ne tarda pas à s apercevoir qu'il était redevable à la beauté de sa femme de cette amitié glorieuse. Cette découverte fut un coup de foudre pour les deux époux, dont l'honnête et sincère attachement contrastait singulièrement avec les mœurs faciles et relâchées du théâtre à cette époque. 11 fut décidé que madame Favart fuirait le camp et chercherait un asile à Bruxelles, sous la protection de la duchesse* de Chevreuse. Alors commença, contre le couple fidèle, une série de persécutions dans lesquelles le comte de Saxe eut l'odieux courage de se faire aider par la police. Favart, ruiné par le reirait de son privilège et condamné à l'exil, fut réduit à se cacher à Strasbourg au fond d'une cave, où il usait ses yeux à peindre des éventails pour gagner sa vie; en môme temps, sa femme portait la peine de sa courageuse résistance : elle était renfermée dans un couvent aux Andelys.

Le prétexte de ces iniquités était une plainte du père de madame Favart sur l'illégalité pi étendue de son mariage, plainte que le comte de Saxe, dit-on, avait obtenue à prix d'or de ce père complaisant; le maréchal cachait ainsi la main d'où partaient les coups, et semblait défendre et protéger celle qu'il persécutait. 11 lui écrivait, le 26 octobre 1749: « J'ai reçu, au moment où j'allais partir pour Chambord, la lettre que vous m'avez écrite, ma chère Justine; je n'ai point entendu parler de Favart. J'ai vu hier au soir M. le maréchal de Richelieu, qui était furieux contre vous. Je rabats

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cependant tous les coups qui portent sur vous. Plus ne vous en dirai sur ce qui me regarde. Vous n'avez point voulu faire mon bonheur et le vôtre; peut-être ferez-vous votre malheur et celui de Favart; je ne le cache point, mais je le crains. Adieu. » Le maréchal, comme on le voit, se départait singulièrement de ses principes en faveur de la belle actrice de la Comédie italienne. Lui, qui n'aimait que les rapides campagnes, se résignait à un siège en règle. 11 fut vainqueur cette fois encore : madame Favart vint faire les honneurs de Chambord, et son mari, rappelé de l'exil, y organisa une troupe d'opéra-comique qu'on venait applaudir de toutes les villes voisines, de Blois et même d'Orléans.

Cet état de choses dura jusqu'à la mort du maréchal. Favart, délivré de son protecteur, écrivit les lignes suivantes en forme d'oraison funèbre : a Je crois qu'il m'est permis de dire sur la mort de cet illustre homme de guerre ce que le père de notre théàlre disait sur le cardinal de Richelieu :

Qu'on parle mal ou bien du fameux maréchal, Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien ; Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal ; Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien. »

Maurice de Saxe mourut en effet à Chambord le 50 novembre 17 50. Une tradition populaire, conservée dans le lî lai soi s et reproduite par M. Merle, veut que cette mort ait été la suite d'un duel qu'il aurait eu avec le prince de Conti l . Mais les historiens et les biographes sont d'accord sur ce point, que Maurice fut enlevé par une fièvre putride occasionnée par ses excès. A la première nouvelle du danger, le roi avait expédié

1 Nous avons reproduit la version de M. Merle fur la mort du maréchal dans un article sur Chambord, publié dans la Revue contemporaine du 51 janvier 18Ci.

à Chambord Senac, son premier médecin. « 11 est trop tard, docteur, lui dit le mourant. Je sens que la vie n est qu'un songe; le mien a été beau, mais il a été court.»

Louis XV, d'ordinaire si oublieux des services rendus, se montra sensible à cette catastrophe. Il fit rendre au maréchal déshonneurs sans exemple jusque-là. Le corps resta quarante jours exposé dans la chapelle de Chambord, sur un lit de parade qu'entouraient seize drapeaux, glorieuse conquête de Lawfeld et de Rocoux. Pendant les dix premiers jours, les six canons donnés par le roi au maréchal tirèrent de quart d'heure en quart d'heure. — « Je n'ai plus de général, avait dit le roi en apprenant cette mort ; il ne me reste que des capitaines. » Le mot de Marie Leczinska est plus connu : « 11 est bien fâcheux qu'on ne puisse pas dire un Deprofundis pour un homme qui a fait chanter tant de Te Deum! » Le maréchal était luthérien. Oh dut, à cause de sa religion, renoncer à l'idée qu'on avait conçue d'abord de Tin humer à Saint-Denis, près de Turenne, périlleux honneur qui eût plutôt compromis qu'assuré le repos de sa cendre. Encore aujourd'hui, il repose dans l'église luthérienne de Strasbourg, sous un monument qui passe pour le chef-d'œuvre de Pigalle, et qui fut préservé des fureurs dévastai rices de 93 par les soins pieux d'un garde-magasin, qui le couvrit de paille. Le corps de Turenne, au contraire, arraché de sa tombe royale, n'a dû qu'à un hasard providentiel la grâce d'être conservé sous une vitre du jardin des Plantes, comme une curiosité d'histoire naturelle.

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