‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 15 sur 68 · CU A M BORD · texte numérisé non relu

CU A M BORD

prend sans peine que ce groupe de fidèles, désireux d'implanter profondément dans le sol français ce jeune lis qui sortait d'un tombeau, ait accueilli avec enthousiasme l'idée de M. de Calonne. Cet apanage, offert au nom de trente mille municipalités du royaume, n'était-ce pas, comme le disait la commission des souscripteurs par la voix de l'archevêque de Paris, son président, une alliance formée entre la France et le duc de Bordeaux, une sorte d'adoption de l'enfant royal par le pays? Combien parmi nous, combien des plus désintéressés, des moins faciles à séduire au prestige du pouvoir, ont partagé ces illusions ! Combien ont salué avec sincérité celte aurore, comme d'autres, leurs prédécesseurs, avaient salué celte du roi de Rome! Napoléon, au faîte delà puissance, avait voulu, lui aussi, doter d'un palais magnifique son futur héritier. Ces palais, promis à des rois au berceau, abritent rarement ceux pour lesquels on les a préparés. Celui du roi c!e Rome est reslé à fleur de terre. La branche aînée, mieux inspirée que Napoléon, eut du moins le bon esprit d'attacher la naissance et le nom de son hérilier à la conservation d'un des plus beaux fleurons de la France monumentale.

C'était donc, tout bien balancé, une pieuse et patiioliquc pensée que celle de M. de Calonne. Mais, comme il arrive toujours, les courtisans la gâtèrent. Le ministre de l'intérieur, comte Siméon , avait dit dans son rapport au roi (20 décembre 1820) : « Le denier du pauvre mérite d'être accueilli comme le tribut du riche, mais il ne faut pas le demandei*. 11 serait à craindre qu'on ne vît une sorte de contrainte dans une invitation si solennelle, venue de si haut, au nom d'une réunion de personnages importants qui s'occuperaient à donner une si vive impulsion à tous les administrateurs et à tous les administrés. Si Votre Majesté partageait cette opinion, on retrancherait du règlement proposé

par la réunion des souscripteurs tout ce qui est relatif à la correspondance à établir avec les préfets et tous les maires des villes chefs-lieux de départements, et quelques expressions qui pourraient prêter à l'invitation de souscrire un caractère qu'elle ne doit point avoir. )>

Le roi approuva ces sages restrictions; car il faut dire ici, à l'honneur de la Restauration, que Louis XVIII mourut sans avoir accepté Chambord, et qu'après huit ans la commission ignorait encore si son offre ne serait pas repoussée. Mais cette prudente réserve ne faisait pas l'affaire des courtisans. Grâce à eux, cette souscription qui devait, pour être belle et pure, rester l'offrande spontanée de la nation, ne parut bientôt plus qu'un tribut prélevé pour l'adulation sur la faiblesse et la servilité. Maintenue dans de justes bornes, elle pouvait passer pour l'expression d'un vœu national : propagée comme elle le fut par le zèle inquiet et tracassier des préfets, des maires et des fonctionnaires du plus haut comme du plus bas étage, imposée en quelque sorte par le pays légal au véritable i»ays, elle perdit son caractère de spontanéité et devint une vexation qui devait provoquer des représailles. La brochure de Courier parut.

Ce fut un coup de massue que celte brochure. Le système libéral et parlementaire adopté par la Restauration et largement développé sous Louis-Philippe, avait ce mérite qu'il portait en lui-môme son antidote et que la liberté de tout dire otait beaucoup de valeur aux vivacités de la parole. Mais la brochure de Courier eut une portée plus qu'ordinaire, d'abord parce qu'elle exprimait brièvement, dans un style court, serré, un peu trop grec et trop gaulois, mais acéré et incisif, ce qui était alors dans la pensée de tout le monde, puis parce qu elle était le ballon d'essai et comme le premier manifeste du parti orléaniste»

CHAMBORD

Courier, en effet, n'avait jamais été bonapartiste, et la branche aînée n'avait pas su l'attirer à elle et le conquérir. À celte époque de 1821, il avait en égale aversion, comme il le disait lui-même, les coups de sabre et les coups de goupillon ; et son idéal, le prince de son choix, c'était dès lors le duc d'Orléans. Jeune, il avait vu de près la gloire militaire; il avait assisté, dans l'île Lobau, à un massacre de quarantehuit heures, et ces boucheries lui avaient donné des nausées. 11 ne revint jamais sur cette impression que la campagne de Wagram lui avait laissée. Le côté épique et grandiose de l'Empire lui échappa toujours. Il le voyait de trop près sans doute pour être à portée d'admirer l'ensemble, aussi vaste qu'imposant, de ses conquêtes et de ses institutions.

Il ne pensait guère mieux de la Restauration, et l'on peut dire que, pour elle comme pour l'Empire, il fut injuste, parœ qu'il fut passionné. La Restauration, avec la branche d'olivier d'une main et la Charte de l'autre, avec la paix et la liberté, devait, à ce qu'il semble, sourire à un esprit pacifique et indépendant. Mais, ici encore, Courier fut surtout frappé des détails. 11 ne fit pas la part des difficultés et des rigueurs inséparables du premier établissement de tout gouvernement. Des tracasseries locales, des vexations transitoires lurent pour lui les symptômes d'un système complet et durable. Ce sont des tracasseries locales, en effet, qui donnèrent lieu au premier pamphlet de Courier, la Pétition aux deux Chambres. Ce pamphlet le rangea dans les rangs de l'opposition libérale.

L'opposition en 1816 ne menait pas encore nécessairement, comme depuis sous Louis-Philippe, aux honneurs et au pouvoir. Mais elle était déjà considérée comme un rouage indispensable des gouvernements parlementaires; elle avait, à ce titre, sa place et ses droits. Une fois engagé dans ses

rangs, cotait, pour un homme de cœur, un devoir d'y rester et presque une honte d'en sortir, autant de temps du moins que l'opposition, par ce jeu de bascule propre au gouvernement constitutionnel, n'arrivait pas à son tour à être le pouvoir. Courier y resta donc, et, comme il arrive toujours aux esprits ardents, il s opiniâtra dans la lutte. Il ne sut pas se maintenir, ce qui est le privilège d'un petit nombre d'esprits fermes, dans le cercle restreint de ses premiers désirs et de ses premières antipathies. Il alla plus loin sans doute qu'il n'aurait voulu d'abord : d'opposant il devint ennemi. Comme il avait des premiers signalé les pieds d'argile du colosse impérial, il dénonça des premiers les béquilles de la Restauration. La logique inflexible de son esprit le porta bientôt à chercher à ce gouvernement qu'il croyait caduc et qui n'était que mal guidé et mal compris, un successeur plus jeune et moins hostile aux idées de la Révolution, mieux en harmonie avec les instincts libéraux et un peu bourgeois de la majorité éclairée de la nation.

C'est là le sens vrai, le but dissimulé mais réel de la brochure sur Chambord. C'était toute une machine de guerre que cette brochure, machine braquée contre la branche aînée dans l'intérêt de la cadette. Il suffit pour s'en convaincre de parcourir les pages relatives au jeune duc de Chartres, envoyé au collège par son père. « Le duc de Chartres au collège, élevé chrétiennement et monarchiquement, mais, je pense, un peu constitutionnellement, aura bientôt appris ce qu a notre grand dommage ignoraient ses aïeux; et ce n'est pas le latin que je veux dire, mais ces simples notions de vérités communes que la cour tait aux princes et qui les garderaient de faillir à nos dépens.... Exemple heureux autant qu'il est nouveau! Que de changements il a fallu, de bouleversements dans le monde, pour amener là cet enfant !. . . »

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En opposition avec cette éducation libérale et bourgeoise que reçoit au collège le fils aîné du duc d'Orléans, il faut voir comme Courier étale complaisamment les funestes leçons que Chambord donnera à l'héritier du trône :

« Ah ! si au lieu de Chambord pour le duc de Bordeaux on nous parlait de payer sa pension au collège!... Mais à Chambord, qu'apprendra-t-il? Ce que peuvent enseigner et Chambord et la cour. Là, tout est plein de ses aïeux. Pour cela précisément je ne l'y trouve pas bien, et j'aimerais mieux qu'il vécût avec nous qu avec ses ancêtres. Là il verra partout les chilfres d'une Diane, d'une Chateaubriant, dont les noms souillent encore ces parois infectées jadis de leur présence. Les interprètes, pour expliquer de pareils emblèmes, ne lui manqueront pas, on peut le croire, et quelles instructions pour un adolescent destiné à régner!... Voici l'endroit où vint une fille éplorée demander la vie de son père, et l'obtint (à quel prix !) de François, qui là mourut de ses bonnes mœurs. »

Il esta peine nécessaire de faire remarquer que François I er est mort à Rambouillet et non à Chambord, et que l'anecdote relative à Diane de Poitiers obtenant la grâce de son père au prix de son honneur n'a plus cours aujourd'hui chez les écrivains soucieux de la vérité historique 1 . Mais l'esprit de parti n'y regarde pas de si près avec l'histoire.

Voilà par quelle diatribe amère et emportée Courier répondit à la pression exercée par les courtisans sur les bourses

* Diane de Poitiers était mariée depuis dix ans lorsque son père fut condamné à mort, et toute la grâce obtenue par les parents de ce dernier fut qu'il serait « enfermé perpétuellement entre quatre murailles de « pierres maçonnées dessus et dessous, auxquelles il n'y aura qu'une pea tite fenêtre par laquelle on lui administrera son boire et son manger. » - Voyez Dreux du Radier, t. II', p. 529.

et les consciences. Ceux-ci imposaient au pays la souscription pour Chambord comme une manifestation nationale en faveur de l'héritier de la branche aînée ; il en faisait, lui, sortir pour ce roi au berceau un rival et un compétiteur.

Cette brochure .valut à son auteur deux mois de prison et deux cents francs d'amende. On n'avait pas osé asseoir le procès sur son véritable terrain et l'on s'était rejeté sur l'accusation banale d'outrage à la morale publicpie. « Les femmes, avaitdit le pamphlétaire, ont fait les grandes maisons; ce n'est pas, comme vous croyez bien, en cousant les chemises de leurs époux, ni en allaitant leurs enfants. » Il partait de là pour établir à sa manière que toutes les grandes fortunes nobiliaires ont leur source dans les confiscations, les proscriptions et principalement « dans ce qu'à la cour on appelait galanterie. » La cour, centre de toute corruption, étend partout son influence ; plutôt Chambord démoli qu'offert au prince, c'est-à-dire à la cour. Telle était la conclusion. « Je fais, disait le pamphlétaire, des vœux pour la Bande noire, qui, selon moi, vaut bien la Bande blanche, servant mieux l'État et le roi. Je prie Dieu qu'elle achète Chambord. »

Triste effet de l'esprit de parti ! Celui qui traçait ces lignes sauvages, c'était le même homme qui, en i 799, témoin des rapines exercées en Italie, dont on détruisait jusqu'aux ruines, et révolté jusqu'au fond de son âme d'artiste par l'ignorance et l'avidité brutale des déprédateurs, écrivait la lettre où se lisent ces plaintes éloquentes : « Dites à ceux qui veulent voir Rome qu'ils se hâtent, car chaque jour le fer du soldat et la serre des agents français flétrissent ses beautés naturelles et

la dépouillent de sa parure Des soldats, qui sont entrés

dans la bibliothèque du Vatican, ont détruit, entre autres raretés, le fameux Térence du Bembo, manuscrit des plus estimés, pour avoir quelques dorures dont il était orné. Vénus,

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de la villa Borghèse, a été blessée à la main par quelque descendant de Diomède, et l'Hermaphrodite, immane nefas, a un pied brisé 1 »

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