‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 16 sur 68 · ADIEUX DE LA LÉGITIMITÉ A CHAMBORD · texte numérisé non relu

ADIEUX DE LA LÉGITIMITÉ A CHAMBORD

Courier était mort en 1825, assassiné par une main obscure longtemps inconnue, mais les passions soulevées par son pamphlet lui avaient survécu. Aussi Charles X, plus prudent et mieux inspiré que son entourage, hésita-t-il longtemps à accepter l'offre de la commission de Chambord. Quand la duchesse de Berri, parlant pour la Vendée , voulut visiter en passant le palais donné à son fils, elle eut mille peines à en obtenir la permission du vieux roi.

Chose rare sur une terre aussi oublieuse que l'est la France! ce voyage de la duchesse de Berri à Chambord a laissé des souvenirs qui vivent encore dans le pays. La princesse, partie de Paris le 16 mars 1828, déjeuna à Menars, chez le duc de Bellune, et visita ensuite le château d'Avaray. Elle arriva enfin à Chambord, où l'attendaient plusieurs membres de la commission de souscription. Après avoir examiné les plans et devis dressés pour les réparations les plus urgentes du château, et qui s'élevaient à 180,000 fr., elle posa, dans IV

1 ï/acte d'acquisition do Chambord par la commission des souscripteurs porte la date du 5 mai 1821. Le domaine fut adjuge au prix de 4,542,000 fr. à M. le comte Adrien de Calonne, « pour en être fait hommage, au nom de la France, à M. le duc de Cordeaux, au profit duquel le domaine est, en conséquence, acheté dès à présent. » (Termes de l'acte de vente.)

ratoire de lu reine de Pologne, la première pierre de celte restauration. LTévêquc de Blois bénit la pierre, et la princesse reçut la truelle d'argent des mains de M. Pinault, architecte du château. Elle monta ensuite le grand escalier jusqua la fleur de lis, jeta, du haut de ce belvédère, sur les vastes plaines offertes à son fils, ce coup d'œil indifférent et tranquille des rois de la terre qui se croient trop fermement en possession de leur puissance pour s intéresser à des biens qu'ils n'ont pas eu la peine d'acquérir et dont la perte leur semble un rêve impossible; puis, en descendant, elle grava sous la coupole, avec la pointe d'un couteau, ses deux prénoms et la date de sa visite : Marie-Caroline. 18 juin. Cette signature, comme celle de François I er1 , est aujourd'hui cachée sous une couche de plâtre qui la préserve de l'enthousiasme destructeur des touristes.

La duchesse de Berri revit une seconde fois Chambord. C'était en mai 1830. Elle y accompagnait les princes de Sicile, pour lesquels la cour épuisait tous les genres de plaisirs et de fêtes. Celle que le duc d'Orléans 2 leur offrit le 31 mai, et 5 laquelle Charles X assista, est devenue un événement historique. C'est à propos d'une de ces fêtes que Victor Hugo a écrit la belle picee des Feuilles d'automne :

Voitures et chevaux, à grand bruit, l'autre jour, Menaient le roi de Naple au gala de la cour...

Éloquent et inutile cri d'alarme ! La duchesse était trop femme et trop Italienne pour prêter l'oreille à ce grondement anticipé de la tempête. Elle élait loin de prévoir que cette visite, dans laquelle elle faisait à ses parents les honneurs du do-

! Nous croyons cette dernière apocryphe. — Elle ne ressemble nullement aux signatures authentiques qu'on a de ce prince. 2 Le roi François était le beau -frère de Louis-Philippe.

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inaine offert à son fils, serait pour elle une visite d'adieu. Celuilà sans doute l'eût bien étonnée qui lui eût dit qu'à moins de trois mois de là, ce fils, l'héritier et le maître promis à tant de palais, n'aurait plus d'autre apanage que ce château à demi ruiné, inutile et dernier fief qu'il lui faudrait disputer aux griffes de la chicane.

Une loi parut en effet qui expulsail les princes de la branche aînée, les déclarait inhabiles à rien posséder en France, et les condamnait à aliéner toutes leurs propriétés dans un délai de deux ans. Les gouvernements nouveaux, obligés, pour jeter librement leurs racines, d'extirper celles des gouvernements qui les ont précédés, sont condamnés à solliciter ou à rendre de pareilles lois, et, en cela, la raison d'État et l'intérêt de leur conservation les excusent peut-être. Mais le gouvernement de Juillet eut le tort de ne pas s'en tenir à cetlc loi, déjà dure. Non content de l'aliénation forcée, il rêva la confiscation. Il revendiqua, au nom de l'État, la propriété de Chambord, soutenant que ce domaine était inaliénable entre les mains du jeune prince de Wagram, et qu'ainsi il n'avait pu être ni vendu ni acheté. Dans tous les cas, selon le ministère public, Chambord avait été donné au duc de Bordeaux à titre d'apanage, apanage éteint et réuni au domaine de l'État par suite des événements de 1830.

Mais c'était devant la justice du pays, en face d'une tribune et d'une presse libres, que se plaidait cette cause entre un prince proscrit et un souverain sur le trône. Le nouveau roi, si heureux en tout jusque-là, eut encore le bonheur de perdre son procès. La cour royale d'Orléans, par un arrêt du 4 mai 1839, maintint le duc de Bordeaux dans la possession du domaine qu'on lui contestait.

Aujourd'hui encore, et malgré deux révolutions nouvelles, le chef de la branche aînée des Bourbons est resté le maître

de Chambord. Entre ce maître exilé et ce château désert, il v a une harmonie lointaine et comme une relation intime et triste qui remue les cœurs les moins sympathiques. Chaque pierre qui tombe dans ces cours pleines d'herbe, sans qu'une oreille humaine en recueille le bruit, n est-elle pas l'image d'un souvenir qui s'efface, d'une espérance qui va s affaiblissant? En l'absence de ce maître qui sans doute ne reviendra jamais, le vieux château est rentré dans l'ombre et le silence qui conviennent aux majestés tombées. Il attend, dans cette tristesse grave et un peu morose que les grandes vicissitudes imposent aux hommes, comme aux pierres, ce que l'avenir décidera de lui. Abritcra-t-il encore des dynasties anciennes ou nouvelles, ou bien doit-il, comme le voulait Courier, voir tomber ses tours pierre à pierre et la terre qui porte son fier donjon retournée par la charrue du prolétaire? Puisse le souverain qui, dans ces dernières années, a achevé ou restauré avec tant d'habileté et de luxe grandiose les palais des races royales qui ont précédé la sienne, sauver celui-là de cette triste destinée et faire pour Chambord ce que Louis-Philippe a fait pour Versailles, ce que lui-même fait en ce moment pour Saint-Germain !

Le château de Blois serait sans rival en France, si Fontainebleau n'existait pas. Quand on pénètre pour la première fois dans cette cour intérieure, dont les quatre façades racontent chacune l'histoire d'une grande architecture, on est comme ébloui |Kir le flot de souvenirs et d'idées qui découle de ces quatre grandes pages. Nulle part ailleurs on ne trouve, concentré dans un plus étroit espace, un tableau plus exact, un abrégé plus éloauent de cette durable représentation des

mœurs et de la vie des nations qu'on appelle l'Architecture. À chacune de ces quatre pages sculpturales répondent autant d'époques, de systèmes, de formes de gouvernement. Les changements qu a subis l'autorité souveraine en France sont 15, pour qui sait les lire, plus vivants que dans aucune histoire. La pierre obéissante a traduit, suivant l'époque, les précautions soupçonneuses, la confiance paternelle, le chevaleresque enthousiasme, le majestueux isolement des maîtres de cette royale demeure. La féodalilé pure est écrite dans les puissantes murailles de la forteresse des comtes de Blois. L architecture de transition, dont le château de Louis XII offre l'un des plus importants spécimens, signale le passage du régime féodal à la monarchie unitaire préparée par Louis XL Elle éclate et triomphe, celte jeune monarchie, déjà absolue, mais tempérée par les grandes individualités aristocratiques, dans cette brillante façade bâtie par le jeune vainqueur de Marignan, dans la cage évidée de cet escalier où ruissellent les merveilles, composition mélangée de force et de grâce, où l'unité majestueuse de l'ensemble ne nuit point au jet vigoureux des caprices. À côté de cette splendide laçade, comme un maître rigide près d'un écolier turbulent, le sévère profil du château, bâti par Mansart, laisse deviner la monarchie absolue et sans contre-poids de Louis XIV, l'unité sans la diversité, la force sans la grâce.

Ainsi l'architecte inconnu par qui Thibault le Tricheur fit tailler dans le roc les puissantes murailles de sa forteresse ; ainsi les artistes, probablement indigènes, et pareillement inconnus, qui ont dessiné les arabesques de l'escalier de François I er ; ainsi Jean Joconde, l'architecte de Louis XII, et Mansart, l'architecte de Gaston d'Orléans, ainsi tous ces hardis tailleurs de pierre oui, à leur insu sans doute, résumé, dans ces quatre façades, les quatre grands modes de l'autorité

royale : « Autant de fois, a dit un écrivain de talent, que vous verrez l'architecture changer ses formes, autant de fois vous pourrez dire que la civilisation sera renouvelée : les monuments sont la véritable écriture des peuples. )>

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