CHAPITRE IX
Otez-nous nos sacs ! — Les avantages du maréchal Bazaine. h'Histoire du Consulat et de L'Empire. — Situation matérielle do l'armée du Rhin. — Le général Jarras. — Une
. situation classique. — Un plan. — Contradictions de M. de Rivière. — Un brevet d'ignorance.
Le 2 août, lorsque l'empereur assista à la reconnaissance faite par le général Frossard, il était arrivé en voiture, à 4 kilomètres environ de la position qu'on allait enlever, et il monta à cheval; les troupes qui avaient fait au plus 5 ou 6 kilomètres avaient jonché le sol de leurs sacs et de leurs cartouches; l'empereur en fut très effrayé. Après l'affaire, il rencontra un bataillon sur la route et s'arrêta pour parler aux hommes : « Ah! mon Empereur, ôtez-nous nos sacs, ôtez-nous nos couvertures. » -
J'extrais littéralement ces lignes de la déposition du maréchal Le Bœuf devant le conseil d'enquête militaire, présidé par le maréchal Baraguey d'Hilliers, qui ne fut pas tendre pour le maréchal Bazaine. Une vieille dent de la campagne d'Italie.
iOO LES RESPONSABILITÉS
Maintenant, plus que jamais^ l'infanterie, cette reine des batailles, ne voulait plus rien porter du tout, ni prêter à rire aux mauvais plaisants qui la comparaient à la tortue ou à Tescargot.
Des régiments entiers jetaient leurs maisons sur la route, en réclamant des voitures pour les véhiculer derrière eux ; ils y joignaient bientôt les demicouvertures, les petites tentes, les ustensiles de campement et les gibernes pleines de cartouches, et l'empereur^ qui fut excellent pour le soldat dans cette triste campagne, finit par autoriser les réquisitions des moyens de transport demandés. Cette concession n'empêchait pas les hommes, lorsqu'ils marchaient à l'ennemi, de s'écrier : « Si nous déposions nos sacs? » Gela remplaçait l'ancien cri de : « Vive l'Empereur ! »
Tout le monde se gardait mal, par suite d'un incro5^able laisser aller de là part des chefs et du manque de surveillance des avant-postes. Aussi, çios défaites avaient-elles débuté par des surprises : Forbach comme Wissembourg et , Reichschoffen comme Forbach. Nous n'étions pas au bout!
Le grand parc d'artillerie, parti de Versailles le 10 août, n'était pas arrive'. Il ne devait jamais rejoindre l'armée du Rhin 1
Telle était cette armée, tel était l'instrument de combat dont héritait le maréchal Bazaine. Là ne se bornaient pas ses avantages.
, Comme commandant en chef, il devenait le su-
périeiir de ses égaux, les commandants des corps d'armée. Ceux qui ont lu V Histoire du Consulat et et de r Empire ont appris, s'ils les ignoraient encore, les très graves inconvénients et les très fâcheux résultats de pareil fait sous le premier Empire. Le maréchal devait subir inconvénients et résultats à un degré bien plus grave que ses prédécesseurs, mis en situation pareille par le premier Napoléon.
De tous ces commandants de corps d'armée, les uns, ceux qui étaient maréchaux, n'avaient plus rien^ par conséquent, à gagner à la guerre et se soumettaient naturellement à l'autoriié de l'empereur; mais leur amour-propre souffrait extrêmement de se soumettre à l'un d'entre eux, à l'un des moins anciens.
Le plus ancien d'entre eux, le maréchal Ganrobert, que le maréchal Bazaine avait désigné au choix de l'empereur, s'en était défendu très vivement et très sincèrement, tout en déclarant que le maréchal Bazaine n'aurait pas de lieutenant plus docile que lui.
Cette déclaration ne pouvait suffire pour donner au second vis-à-vis du premier cette indépendance du vrai supérieur en face du véritable inférieur. Nécessairement le maréchal Bazaine, avec sa modestie, avec son esprit militaire, avec son profond çespect pour la hiérarchie et en particulier pour le maréchal Canrobert, plus ancien maréchal que lui
de huit ans, ne pouvait pas cesser d'être, à son
égard, plein de déférence, et de respecter son
opinion.
~ Le maréchal de Mac-Mahon s'était mis hors de
cause. Il ne pouvait plus rallier l'armée du Rhin.
Mais le maréchal Le Bœuf, qui allait prendre le 15 août le commandement du 3^ corps d'armée, venait d'être ministre de la guerre, puis major général.
Quant aux généraux de division commandants de corps d'armée, ils savaient, d'après les précédents , que cette position leur assurait le maréchalat au premier succès, et précisément parce qu'ils ne l'avaient pas encore et qu'ils exerçaient un commandement de maréchal, ils étaient extrêmement fiers de leur importance, profondément attristés et déçus des débuts de la campagne, qui éloignaient d'eux la haute dignité ambitionnée, et jaloux de celui qui avait eu la chance de l'obtenii" si facilement au Mexique I
Quelle obéissance, quel bon vouloir et quel zèle pouvait raisonnablement attendre le maréchal Bazaine de pareils lieutenants, dont les dispositions secrètes ou avouées ne pouvaient échapper à sa perspicacité?
On a déjà pu se faire une idée de la situation matérielle de l'armée du Rhin, d'après tout ce que j'ai dit d'elle depuis le commencement de ce livre. Je n'ai donc qu'à la résumer en peu de mots :
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Le 2® corps avait perdu une grande partie de ses effets de campement. Une portion de ce corps ne pouvait faire la soupe et dormait en plein champ. Les 3® et 4^ corps étaient pourvus du nécessaire, ou à peu près. Le 6^, qui venait d'arriver et qui était resté sur la rive gauche de la Moselle, ne comptait que trois divisions, plus un régiment d'infanterie. Il n'avait pas sa cavalerie. Son artillerie était incomplète. Tous ses services manquaient. La Garde était mieux partagée, mais elle ne comptait que quinze mille hommes. C'était une bien faible réserve.
Les vivres ne manquaient pas ; mais les convois, organisés à la hâte, point disciplinés, étaient encore plus mal dirigés. Partout et toujours, ils encombraient les routes. Enfin, on commençait à soupçonner que la consommation des munitions serait hors de proportion avec les approvisionnements que l'on possédait.
Avant de passer à la dernière partie de ce douloureux inventaire, je parlerai d'un autre legs, fait par l'empereur au maréchal Bazaine, c'est-à-dire de l'obligation imposée à celui-ci de prendre en bloc l'état-major du maréchal Le Bœuf, le général Jarras en tête.
M. le général de Bivière n'a garde d'en souffler mot. M. d'Andlau, plus loyal que lui, apprécie en ces termes cette mesure extraordinaire et insolite ;
Ce fut ]à, il faut le dire, une véritable faute de la part de ceux qui y contribuèrent. Quand on songe à l'importance des fonctions d'un chef d'état-major, à l'intelligeuce, la vivacité d'esprit qui lui sont nécessaires, à la concordance d'idées qui doit s'établir entre lui et le général en chef, à l'activité incessante qu'il lui faut déployer, à la vigilance continuelle qu'il a à exercer sur le service des avant-postes ou l'emplacement des troupes, à la lourde responsabilité qui pèse sur lui dans les marches et les opérations militaires, à l'emploi intelligent qu'il doit faire de ses officiers, à la tâche difficile d'aplanir les difficultés, à la cordialité des rapports à entretenir avec les différents chefs de service pour les faire concourir aux desseins du commandement, quand on songe à tout cela, on comprend combien il est rare de voir tant de qualités réunies dans un même homme et comme le choix doit en être difficile. Le fait seul de sa nomination ne suffit pas pour lui donner un caractère et des aptitudes nouvelles... Ne savait-on pas de plus qu'en plaçant près du maréchal un chef d'état-major qui ne lui était rien moins que sympathique, on détruisait à l'avance la confiance qui devait exister entre eux et qu'on multipliait les difficultés du commandement, au moment où le salut de l'armée exigeait qu'on le rendît facile?...
Le maréchal Bazaine céda à la pression qui fut exercée et accepta le général Jarras ; cette faiblesse fut un malheur pour lui et pour l'armée.
Dans son livre : Épisodes de la guerre de 1870 et le Blocus de Metz, publié à Madrid en 1883, le maréchal Bazaine s'exprime ainsi :
Cet officier général — le général Jarras — mç fut
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donc imposé contrairement aux habitudes, qui laissent la désignation, ou au moins la proposition à faire, au chef de l'armée sous les ordres directs duquel il doit servir.
" Il y a dans ces fonctions des relations journalières telles, qu'il est indispensable, pour la marche régulière d'un service aussi important, que les caractères aient une grande assimilation, et je voulais avoir le général Manèque qui avait été avec moi au Mexique. Cette observation n'est pas, dans ma pensée, un blâme pour M. le général Jarras, loin de là, car j'ai toujours été satisfait de sa manière d'être à mon égard; elle n'est que pour prouver qu'il lii'a été imposé avec le commandement en chef. Il en a été de même des officiers composant le grand état-major général parmi lesquels s'en trouvaient quelques-uns, plutôt faits pour être journalistes-reporters que militaires, et dont je me serais bien passé. Est-ce parce qu'ils étaient au Dépôt de la guerre avec M. le général Jarras qu'ils ont été désignés au départ de Paris? C'est possible.
Le jugement est modéré, s'il est dédaigneux.
Lorsqu'il tombait de sa plume, le maréchal, infirme et vieilli, séparé à jamais de la France par son évasion et n'espérant plus rien de personne, devait refouler ses colères et se dire : A quoi bon?
L'état-major du major général, devenu le sien, ne tarda pas à lui montrer jusqu'où pouvait l'entraîner la véhémence de ses sympathies. Le 16 août, lors de la charge des hussards de Brunswick, répondant à celle de la division de Forton et des cuirassiers de la Garde, les journalistes-reporters
firent carrément demi-tour devant les hussards, au lieu de suivre leur commandant en chef, qui fut obligé de mettre l'épée à la main pour se dégager, et resta pendant plusieurs [heures sans autre étatmajor que son porte-fanion.
Au 13 août la situation stratégique de l'armée du Rhin était de celles qu'en art militaire on peut appeler classiques, parmi les situations très mauvaises et très connues, dans lesquelles on doit s'efforcer de placer l'adversaire.
Sous le coup de Forbach et de Reichshoffen, l'empereur avait donné l'ordre à tous les corps de se retirer sur Ghâlons; mais le soir même du 7, le vent ayant tourné au grand quartier général, il s'était décidé pour une bataille à Saint-Avold. L'ennemi ne s'était pas montré. En revanche, on avait heureusement retrouvé le général Frossard. Le mouveme;nt sur Ghâlons avait été contremandé. L'empereur tenait, pour éviter cette reculade à son prestige, le plan Frossard-Goffinières.
Le général Frossard avait écrit du Gros-Tenquin au major général une longue, très longue lettre, dans laquelle il promettait de lui faire connaître les nombreux coupables de sa mésaventure. Le maire de Forbach n'avait qu'à se garer, — il y a des gens qui ont la digestion rancunière. — Il terminait ainsi :
Quant à la concentration sous Metz, dans son grand
camp retranché, c'est une nécessité et une planche assurée de salut.
Il en est de même pour Langres.
C'est là que les trois corps de l'Alsace doivent se concentrer et pas ailleurs. L'on se tirera d'affaire, je l'espère : autrement VEmpire serait perdu.
Le général Goffinières, chef du génie de Farmée et, depuis le 7, commandant supérieur de la place de Metz, était le père du plan qui avait séduit le chef du 2"^ corps. Il s'était opposé de tout son pouvoir au projet de retraite sur la Marne et avait énergiquement soutenu que l'armée pouvait avec avantage compenser son infériorité numérique par l'appui qu'elle trouverait dans le camp retranché de Metz. Protégée par les forts, défendue par le canon de la place, elle y serait dans une position inexpugnable, d'où il lui serait facile de rayonner au loin, pour battre en détail les forces ennemies à sa portée. Elle viendrait s'y refaire de ses fatigues ou y chercher un refuge assuré en cas de revers.
M. d'Andlau trouve ce système séduisant et même 7'ationnel.
Il ne pouvait pas l'être, car dans l'état des fortifications, non seulement le rayonnement facile au loin était interdit à l'armée du Rhin, mais elle était menacée de ne parvenir à arrêter l'ennemi qu'en exécutant une série de sorties.
Mais avant de le joindre, il faudrait parcourir un
espace découvert soumis à son feu et rien ne prouve qu'une opération ainsi engagée parvînt à réussir. N'y a^ t-ii vraiment pas un contre-sens regrettable à négliger ainsi les résistances passives que présente le terrain, et à en être réduit à se défendre au moyen de sorties d'un succès plus que douteux?
Qui dit cela? M.le lieutenant-colonel DE RIVIÈRE, commandant du génie à Metz, dans une note sur le projet des forts de la rive gauche de la Moselle, en date du 5 décembre 1867.
Le maréchal Bazaine, nommé quelques mois après son retour du Mexique au commandement du 3^ corps d'armée, avec Nancy pour quartier général, s'était beaucoup occupé des fortifications de Metz, et il avait donné aux ofûciers du génie d'excellents conseils, que ceux-ci s'étaient empressés, naturellement, de ne pas suivre. Il aurait voulu, notamment, qu'ils abandonnassent l'idée de construire les forts de Queuleu et de Saint- Julien, sur la rive droite, trop rapprochés du corps de la place pour permettre à une armée, ayant Metz pour appui, de s'y déployer et d'y combattre; mais qu'ils en établissent un à Sainte-Barbe... à Sainte-Barbe, occupé par l'ennemi pendant les journées des 31 août et 1" septembre, faute de la possession duquel l'armée de Metz a tant souffert!
Ces conseils ont été consignés dans un rapport adressé par le maréchal au ministre de la guerre,
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en 1868, à la suite de son inspection de Metz, rapport qui contenait une observation bien plus capitale : c'est que, par suite de l'établissement des chemins de fer, le nœud stratégique de la frontière qui, du temps du Vauban, était à Metz, s'est déplacé et est maintenant à Frouard.
De plus, continue le rapport, Metz ne forme plus une bonne position pour une armée sur la défensive. Même après les rectifications des forts que j'ai indiquées comme indispensables, une armée, qu'il faut nécessairement supposer nombreuse dans les conditions actuelles de la guerre, y serait dans une situation d'autant plus mauvaise qu'elle présenterait un effectif plus important, enfermée dans le bassin de la Moselle qui, là, est fort étroit, et forcée qu'elle se verrait d'occuper les deux rives, de manœuvrer et de combattre sur chacune d'elles. Au contraire, Frouard est naturellement et admirablement défendu par le grand plateau de Haye, grande forteresse placée entre la Meurthe et la Moselle, qui commande le cours de ces deux rivières, le nœud des chemins de fer à Frouard, la grande route de Strasbourg à Paris, avec Nancy à l'une de ses extrémités, Toul à l'autre, et forme un tronc de pyramide de 7 lieues de long sur 4 de large. Voilà la. vraie position défensive de la frontière du nord-est. C'est là qu'il faut établir un camp retranché, etnon à Metz. Ce camp retranché, étantpresque complètement fait par la nature, les travaux nécessaires pour le finir ne coûteront presque rien et épargneront les dépenses considérables et inutiles, à mon avis, que l'on va faire à Metz.
Ces lignes étaient un brevet d'ignorance, une humiliation pour le génie, qui avait persisté dans