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CHAPITRE VIII

Ordre impératif de l'empereur. — Succession impériale. — Situation morale de l'infanterie. — Situation morale de l'artillerie, du génie et (Je la cavalerie, — L'État-major. — Situation morale militaire- — Le maréchal Niel. — Fatales conférences. — Un rêve d'égalité.

Le maréchal Bazaine, n'ayant reçu pendant la première quinzaine d'août ni lettres ni journaux, ignorait les débats qui avaient eu lieu au Corps législatif dans les séances des 10, 11 et 12, où il fut question de le mettre en possession réelle du commandement en chef; et ni l'empereur ni le major général ne crurent devoir lui en donner connaissance.

Sa nomination du 9 ne l'avait que médiocrement flatté : il ne voulut pas d'abord accepter celle du 12 et s'en expliqua nettement avec l'empereur, auquel il lit observer que les maréchaux Ganrobert et de Mac-Mahon étaient plus anciens et plus aptes que lui à exercer le commandement dans les conditions difficiles où se trouvait l'armée. Le maréchal Canrobert, présent à l'entretien, déclina la propo-

sition. Le maréchal de Mac-Mahon, absent, avait contre lui Reichshoffen. L'empereur finit par dire : « C'est un ordre que je vous donne. » Il n'y avait plus qu'à s'incliner et à accepter la succession.

Toute succession exigeant impérieusement- un inventaire, je vais tâcher de l'expédier le plus rapidement possible, quoique je me trouve dans la nécessité, pour qu'il soit complet, c'est-à-dire probant, de reprendre à un moment donné les choses d'un peu loin.

Personne, lors du procès du maréchal, n'a posé une question^que le bon sens, la raison, la justice, prescrivaient de poser. Quelle était la situation wzorale, matérielle et stratégique de l'armée de Metz le 13 août 1870, jour où il est reçu que le maréchal Bazaine en a pris le commandement?

La situation morale, première partie de la question, est de beaucoup la plus importante, car notre histoire militaire prouve, à chaque instant, qu'une armée française, dans une bonne situation morale, surmonte tous les obstacles d'une mauvaise situation matérielle et stratégique et fait des prodiges. Je l'envisagerai sous deux aspects : situation morale proprement dite, et situation morale militaire. En d'autres termes, l'armée de Metz possédait-elle les qualités morales nécessaires à toute armée et indispensables à une armée^ française? Quelles étaient les idées, quels étaient les principes qui, admis avant la guerre, avaient force de loi et se tradui-

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saient forcément en pratique, bonne ou mauvaise, pendant la guerre, quel que fût le général en chef?

Les qualités morales nécessaires à une armée sont : la discipline, la confiance, l'abnégation, le courage.

Or, pour commencer par l'infanterie, cette arme s'occupait généralement beaucoup trop de politique. C'est chez elle que ce dissolvant de tout principe militaire avait fait ses principaux ravages ; aussi la discipline y était-elle très faible et, chose remarquable, sa faiblesse n'avait pas pour cause la révolte de la part du soldat, mais l'absence de principes, de sentiments élevés, de dignité, d'énergie^ chez l'officier.

La confiance manquait absolument de même chez lui dans le succès de l'armée, et le soldat avait à son tour perdu toute confiance dans ses chefs, en les jugeant sur le champ de bataille.

L'abnégation n'existait pas non plus. Le système de corruption de l'Empire l'avait remplacée par l'égoïsme. L'avancement, convoité avec frénésie, n'était considéré que comme un moyen d'accroître le bien-être de l'individu. On le sollicitait par tous les moyens, on frappait à toutes les portes : c'était une mendicité générale.

On ne croyait plus à la justice, au mérite ; on ne songeait jamais aux devoirs qu'imposait le grade ambitionné, et on persiflait ceux qui parlaient des qualités nécessaires pour le remplir. Et l'avance-

ment, accordé chaque jour aux plus habiles solliciteurs, sanctionnait leur cynisme, en détruisant tout sentiment de dignité et de respect de soimême.

Cependant, le courage existait dans l'infanterie; mais c'était un courage passif, qui nous a coûté des pertes inutiles, que le courage actif, naturel dans l'armée française, nous aurait évitées en grande partie.

Chez le soldat, la corruption deFEmpire avait eu aussi un déplorable effet. L'esprit militaire lui manquait et il manquait surtout à cette partie de l'armée que l'on appelait la réserve. Celle-ci, délivrée du service par son renvoi dans ses foyers, rappelée dans les rangs qu'elle se flattait d'avoir quittés pour jamais, y était revenue avec une extrême répugnance et désirait surtout deux choses : se battre le moins possible et voir finir la guerre au plus tôt, quel qu'en fût le résultat.

En outre, armée active et réserve partageaient le même culte pour la satisfaction des besoins matériels. La nourriture était devenue l'objet d'une préoccupation capitale. On songeait avant tout à manger et à s'en procurer les moyens, quand les distributions ne les fournissaient pas. On pillait cyniquement, en pleine France, sous les yeux des officiers, qui laissaient faire.

Une preuve bien remarquable que l'origine de ce genre de corruption était dans l'armée et non dans

le peuple, c'est que ce qu'on appelait la réserve se composait de deux classes très distinctes : l'une, comprenant les hommes qui avaient passé sous les drapeaux le nombre d'années exigé par la loi, et que je viens de décrire, infectée, par conséquent, du vice que j'ai signalé; l'autre, formée d'hommes que leur numéro de tirage avait classés dans la seconde portion du contingent, appelés comme les premiers au moment de la déclaration de guerre ; mais n'ayant jamais tenu un fusil, jamais reçu le plus petit commencement d'instruction militaire, marchant et se passant.de manger au besoin, sans se plaindre et sans piller, refusant de rester aux bagages, lors des premières opérations, et s'en allant d'elle-même reprendre sa place dans le rang.

L'artillerie et le génie, non moins travaillés que l'infanterie par la politique dans leurs corps d'officiers, et cela par tradition, depuis la naissance de la Révolution, pour ainsi dire, rachetaient dans une certaine mesure ce vice originel par un esprit de corps, un courage et une abnégation très remarquables, surtout dans le premier de ces corps.

11 semblait que le courage traditionnel de ces officiers fût encore surexcité par le sentiment de l'infériorité de ses armes vis-à-vis des armes prussiennes et qu'ils voulussent, en bravant l'artillerie ennemie, en se multipliant sous un feu meurtrier, faire oublier, justifier même la faute impardonnable qu'avait commise leur comité en refusant

d'expérimenter le système prussien. Mais l'indiscipline régnait dans l'artillerie et, chez elle comme dans le génie, l'orgueil égalitaire, qui engendre l'envie et la haine de toute supériorité, de tout supérieur, était la base même du caractère de tous et de chacun.

La troupe active possédait l'esprit de corps de son arme et le prouvait par sa bravoure et son sangfroid sur le champ de bataille. La réserve, composée seulement de soldats libérés, était animée du même esprit que sa congénère de l'infanterie.

La cavalerie avait échappé aux effets dissolvants de la Révolution. Il y avait chez elle une discipline parfaite, une complète abnégation, un courage digne des plus belles époques de nos fastes militaires. Ces qualités ont résisté chez elle à la plus décisive des épreuves : le désastre constant. L'histoire vraie de cette guerre si funeste sera pour elle l'un de ses plus beaux titres de gloire.

L'état-major ne constitue pas à proprement parler une arme. Mais, par ses fonctions et par ses rapports intimes avec les chefs de l'armée, il exerçait une certaine iiilluence et aurait pu rendre de grands services.

Trois mots suffiront à le dépeindre : ambition, vanité, insuffisance.

Ce portrait explique bien des perfidies, bien des mensonges et, aussi, bien des fautes de détail dont les conséquences ont été imputées à crime à celui

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qui ne les avait pas commises et, par ses fonctions, n'avait pas à les connaître.

Rempli de théories, l'état-major ne savait rien de la pratique. Les fonctions de secrétaire et de copiste lui avaient enlevé tout .esprit militaire et toute connaissance de la troupe. Peut-être aussi, sa vie intime et familière auprès des généraux avaitelle détruit en lui la discipline, au moins quant au respect, à la considération pour le supérieur. Il n'y avait guère d'officier d'état-major qui n'eût la prétention d'être général en chef et qui ne se crût plus capable que celui qui l'était.

Passons à la situation morale militaire.

La campagne de 1866 avait révélé un fait que personne ne soupçonnait en France, c'est qu'à côté de nous, peuple modèle, arrivé au zénith de la civilisation et donné en spectacle au monde, heureux de nous contempler et de nous imiter de loin, il en existait un autre, dont nous ne nous préoccupions que pour le tourner en ridicule, qui, sans rien admirer ni rien adopter de nos progrès prétendus, avait développé, dans toute la mesure du possible, son armée permanente et poussé à ses dernières limites l'application des principes de recrutement, d'organisation, de tactique et de stratégie.

Nous, perchés sur notre piédestal, nous avions, pendant ce temps-là, élevé à leur expression la plus haute, l'amour de nous-mêmes, de notre bien-

être, les idées mesquines des petits intérêts, et nos grands arrondisseurs de périodes nous avaient facilement convaincus de l'inutilité pour notre compte de cette même armée permanente, vieux reste de barbarie, et du préjudice que son entretien causait à la prospérité générale.

La conséquence de cette conviction avait été la réduction, de plus en plus forte chaque année, d'une pure agglomération de prétoriens !

Aussi Sadowa, chose à peine croyable, n'éclairat-il qu'un très petit nombre d'esprits. La masse croyait son embryon d'armée invincible et l'armée, présomptueuse, confiante dans sa vieille gloire sans se rappeler combien il avait fallu d'hommes pour la créer, rendue paresseuse, insouciante et ignorante par les ménagements, les flatteries, la corruption de l'Empire, dormait sur l'oreiller de la routine, en promettant que son réveil serait bien plus terrible que celui du lion.

Le maréchal Niel avait été l'un de ces esprits observateurs que la révélation éclatante de la guerre austro-prussienne frappa dans toute sa force. Appelé au ministère de la guerre, il y apporta l'intelligence trop rare de la situation et des idées justes.

La puissance militaire de la Prusse constituait un danger imminent pour la France, il était urgent de l'en garantir. La Prusse avait une armée énorme et complètement organisée, nous devions en avoir

une semblable. L'armée prussienne était laborieuse et instruite, il fallait que l'armée française le devînt.

Mais ces idées justes se faussèrent dans leur application.

La loi de 1868, présentée par le maréchal, entachée du vice radical du remplacement et ayant pour corollaire l'organisation, impuissante jusqu'au ridicule, de la garde nationale mobile, dans laquelle l'armée ne vit qu'une force à la disposition de l'émeute, était insuffisante lorsqu'il l'apporta à la tribune de la Chambre.

Elle eut un effet précisément opposé à celui que s'en promettait son auteur. Elle n'accrut en rien la force réelle, trompa l'opinion publique sur la situation de l'armée, remplit les esprits d'une sécurité complète et prépara contre l'armée régulière, nécessairement écrasée bientôt après, un soulèvement général.

De môme, les conférences militaires, que le maréchal Niel institua, avaient pour origine une excellente intention. Ont-elles atteint leur but? Loin de là, elles ont produit des effets déplorables. Elles ont développé chez les officiers l'esprit de discussion, né des mœurs parlementaires et destructif de la discipline.

L'étude des grandes questions d'organisation, de tactique et de stratégie, qui formaient les sujets à traiter dans tous lés régiments, le même jour, à la

même heure, sujets envoyés par le ministre, avaient produit sur nos jeunes officiers, dans l'infanterie surtout, l'effet produit chez nos jeunes officiers d'état-major par l'étude de ces mêmes questions, étude purement spéculative, attrayante parce qu'elle flattait la vanité, mais aussi qui les incitait à dédaigner leurs fonctions, en faisait des rhéteurs militaires, incapables de descendre des hauteurs du génie des grands hommes de guerre aux prosaïques et mesquins détails du service journalier.

En outre, ces fatales conférences ont porté le trouble et l'erreur dans les idées de nos officiers d'infanterie sur l'art de la guerre et particulièrement, grâce à une étude superficielle de ce que Ton appelait pompeusement la guerre moderne, c'est-à-dire de la campagne de 1866, campagne très imparfaitement connue alors, et ont fait admettre comme loi absolue la formule suivante :

« Le feu des Prussiens est écrasant; l'élan français a fait son temps, il faut avant tout se garantir du feu. »

La mise en pratique constante, obstinée, de cette formule dans la campagne de 1870, a eu des résultats navrants et déplorables. C'est là un de ces faits que connaissait toute l'armée de Metz, et dont il n'a pas été. dit un mot au procès du maréchal Bazaine.

Enfin, ces mêmes conférences apprenaient à nos officiers, à un homme près, l'effectif énorme de l'armée allemande et le très faible effectif de la

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nôtre; il est vrai qu'on leur faisait toucher du doigt que, dans huit ans, les deux armées n'auraient pas même un élève tambour de plus ni de moins. Mais la guerre éclatait brusquement et soufflait sur ce rêve d'égalité.

Ainsi donc, on leur avait enseigné — et ils avaient d'autant plus aveuglément accepté cette nouvelle théorie qu'elle avait été professée en présence du ministre -ï— d'une part : que le moyen d'action purement matériel, que le feu était désormais la seule puissance sérieuse à la guerre; que celui de nos ennemis futurs était écrasant — la campagne de 1866 en était la preuve positive et irréfutable; qu'il ne fallait plus songer à aborder l'ennemi, l'élan français ayant fait son temps ; d'autre part : que, dans huit ans, si l'on persévérait dans l'exécution de la loi du l^'' février 1868, la France se trouverait en possession d'un nombre de bataillons égal à celui de la Prusse et pourrait, par conséquent, lutter avec elle à forces égales.

La guerre survenant six mois après le commencement des conférences, alors que l'enseignement que je viens d'analyser était donné tout fraîchement et assez complet pour porter tous ses fruits, fut un véritable coup de foudre pour tous les officiers de notre armée et. spécialement pour les officiers d'infanterie qui se voyaient plus immédiatement condamnés à l'impuissance et aux désastres.

Aussi est-il permis d'affirmer que le décourage-

ment fut complet parmi eux, avant qu'ils eussent quitté leurs garnisons pour se rendre à la frontière quelques jours plus tard, les premières opérations avaient apporté à ce funeste sentiment des aliments nouveaux et en avaient fait le maître unique et absolu de l'état moral de l'armée du Rhin, lancée dans les aventures sans aucune préparation.

J'ai sommairement ailleurs exposé ces idées. J'ai cru devoir aujourd'hui leur donner tous leurs développements, parce qu'il est nécessaire de faire bien connaître la valeur des moyens mis à la disposition du maréchal Bazaine pour sauver le pays.

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