CHAPITRE XI
Encore le passage de la Moselle. — Positions à prendre sur la rive gauche. — Coups de feu sur la rive droite. — Furia francese. — Disciplines allemande et française. — Combat de Borny. — États officiels des pertes éprouvées par le 4e corps. — Le maréchal Bazaine offre de remettre le commandement.
Les troupes, d'après l'ordre du maréchal, devaient passer la Moselle en commençant par le 2^ corps ; puis suivraient le 4% le 3*^ et enfin la Garde.
Parce même ordre de passage, le maréchal indiqua aux différents corps les positions qu'ils auraient à occuper, après être parvenus sur les plateaux de la rive gauche, afin de former une ligne de bataille perpendiculaire aux deux routes qui, passant, l'une par Mars-la-ïour, et l'autre par Conflans, se dirigent sur Verdun. Sur ces deux routes parallèles et peu distantes l'une de l'autre, il avait l'avantage de garder son armée plus compacte et de pouvoir faire face à l'ennemi, de quelque côté qu'il se présentât, ses deux ailes restant toujours unies. Il répugnait à se servir de la route de Briey, parce
qu'elle lui offrait des difficultés considérables de terrain aux environs de cette ville.
Il télégraphiait à l'empereur, à Metz :
Borny, 14 août, midi 50.
Messieurs les généraux Frossard et de Ladmirault ont commencé leur mouvement de passage de la Moselle. Le 3^ et le 4^ corps suivront la route de Gontlans; le 2^ et le 6« corps, la route de Verdun. La Garde et la réserve d'artillerie, du général Canu, suivront également cette route. J'espère que le mouvement sera terminé ce soir. Les corps ont ordre de camper en arrière des abords de ces routes, afin de les prendre demain msiiin, et chaque état-major doit faire les reconnaissances nécessaires.
Et il prévenait du passage le maréchal Canrobert, arrivé à Metz avec le 6" corps, en lui prescrivant de prendre position derrière le "2" corps, qui devait s'établir le même jour, si cela lui était possible, sur la route de Verdun ; sinon, en arrière vers Jussy etRozerieulles, le 6^ corps devant suivre le lendemain la même route, c'est-à-dire celle de Verdun. Il ajoutaitque le quartier impérial était à Longevilleetlegrand quartier général à Moulins.
Ayez la bonté de me dire, — la lettre se terminait par cette phrase qui a son importance, — ce qui vous manque pour constituer votre corps en artillerie et en administration, et je ferai mon possible pour y satisfaire selon mes ressources disponibles. Je reste encore ici pour surveiller le mouvement général. » {Registre de correspondance du maréchal, n° 54.)
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Le S-^ corps, dont le maréchal avait remis le commandement au général Decaen, qui allait être blessé mortellement ce jour-là, occupant le centre de la ligne, avait pour mission de couvrir la retraite. Le commandant en chef avait expressément recommandé de ne pas tirailler avec l'ennemi, et de quitter les positions actuelles en dissimulant ce mouvement autant que possible.
Le 2^ corps avait achevé son mouvement, le 4^ avait déjà sa l""^ et sa 3« division dans l'île Ghambière.Il était trois heures et l'on était fondé à espérer que l'opération se terminerait heureusement, lorsque quelques coups de feu, bientôt suivis de coups de canon, se firent entendre sur la gauche. C'étaient les tirailleurs du 4° corps qui, en se retirant, avait désobéi à l'ordre formel du maréchal et provoqué la riposte de l'ennemi.
Et pour combler la mesure, le général de Ladmirault, commandant du A" corps, prévenu que sa 2e division est engagée, fait poser les sacs à terre aux deux divisions qu'il a sous la main, repasse la Moselle, remonte toutes les côtes qu'il vient de descendre, exécute un retour offensif, prolongé autant qu'inutile, et repousse l'ennemi jusque dans la direction de Sainte-Barbe, depuis le village du Mey.
J'ai déjà dit que ce retour offensif était inutile. En effet, le général Grenier, qui commandait la 2^ division du A"" corps, n'avait nul besoin du se-
cours de son chef, puisqu'il avait derrière lui la Garde et que sa retraite était protégée, en outre, par les feux du fort Saint-Julien.
Quant à sa prolongation, elle faisait obtenir aux Allemands le résultat qu'ils cherchaient : un retard dans notre passage d'une rive à l'autre de la Moselle, le 3° corps et la Garde passant avant le 4° corps et entraînant une confusion dont l'ennemi n'allait pas tarder à profiter.
Le général de Ladmirault,sa/w?•^a/"rfl?^cese calmée, fait fouiller le champ de bataille par les officiers de son état-major, qui reviennent lui apprendre qu'il reste seul en l'air sur la rive droite. Il ne s'en émeut guère et passe la Moselle seulement le 15, à six heures du matin.
Dans la séance du conseil d'enquête du 23 février 1872, le président lui ayant posé cette question :
Général, après l'aflaire de Borny, vous reçûtes Tordre de passer la Moselle, et de vous rendre sur quel point?
Il répondait :
Je n'ai pas reçu Vordre de passer la Moselle ; je l'ai passée de mon plein gré; je n'ai été prévenu par personne ; j'ai regardé comment faisaient mes voisins et j'ai fait comme eux. Du reste, le 14, f avais reçu Vordre de passer la Moselle; ce jour-là, je ne me suis trouvé à Borny que d'une manière incidente. L'ordre est arrivé de manière à commencer le mouvement à midi. Il a été fait à midi comme il avait été ordonné...
Le maréchal était à Moulins-lès-Metz... Je lui fis dire
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que, comme j'étais resté en l'air toute la nuit du 14 et une grande partie de celle du 14 au 15, il voulait bien me permettre de passer la journée du 15 dans les bivouacs, et quejelui promettais d'être à Doncourt le 16, mes troupes étant restées debout toute la nuit du 14, sans manger autre chose que du biscuit, car je leur ai défendu de faire du feu, de peur d'indiquer nos positions à l'ennemi. Le maréchal me répondit avec raison qu'il avait donné l'ordre général de marcher et que je devais prendre la route de Verdun. Il était alors deux heures de l'aprèsmidi ; comme j'étais tout préparé, je donnai l'ordre de partir, mais de faire le mouvement successivement, et je lis prévenir le général de Lorencez que je ne suivrais pas la même route que ]ui, malgré mesinstnictions, que je me dirigerais vers Saint-Privat, et de là que je gagnerais Doncourt par la grande route impériale de Briey.
Il était impossible au général de Ladmirault d'exécuter un ordre tel qu'il lui était donné, et quand il en recevait deux, il choisissait.
Le 6 août le maréchal avait appelé à lui le 4^ corps, par ordre de l'empereur; mais Napoléon, ne s'en souvenantprobablementplus, télégraphiait presque aussitôt au général Ladmirault :
Retirez-vous sur Metz après avoir rallié toutes vos divisions.
Napoléon.
Le général prévenait le maréchal, aussitôt son monde en route, que cet ordre étant le dernier qui lui avait été expédié, c'était à lui qu'il devait se conformer.
Le maréchal pouvait changer ses combinaisons comme il l'entendait. Le A^ corps était parti, fidèle an dernier ordre. Le maréchal de Mac-Mahon, lui, ne connaissait que le pr^emier.
Quelle discipline, quelle obéissance, le commandement supérieur peut-il attendre des troupes, lorsque leurs chefs directs agissent à leur fantaisie ?
Il est cependant préférable de rencontrer ces deux qualités chez le soldat que de ne pouvoir compter que sur son courage matériel, quoique la valeur d'une armée contribue puissamment au succès d'une bataille, et qu'un petit nombre de braves puisse lutter avec succès contre une troupe quatre fois plus nombreuse, mais moins déterminée à faire le sacrifice de sa vie.
C'est pour cette raison que les Allemands ont introduit dans leur armée une discipline des plus rigoureuses, que la forme de notre gouvernement et les idées égalitaires qu'on inspire à tous les Français ne sont pas faites pour maintenir dans la nôtre d'une façon aussi absolue.
Chez les Allemands, lorsque l'on donne un ordre, il faut l'exécuter, parût-il à celui qui le reçoit aussi oiseux que contraire au bon sens. Avec des gens qui raisonnent et qui apprécient la consigne, il n'y a pas d'armée possible. En Allemagne, un major qui, recevant un ordre, l'apprécie, le discute et ne l'exécute pas, est fusillé. En France, dans un cas
semblable, on a félicité le major de sa conduite et l'on a trouvé en lui l'étoffe d'un député d'abord, d'un sénateur ensuite.
Les capitaines, les lieutenants et même les simples soldats peuvent donc se dire qu'il y a quelquefois avantage à désobéir. Mais n'approfondissons pas ces choses. Mieux vaut retourner sur ce champ de bataille de Borny, où le maréchal Bazaine montra pour la première fois ce qu'il était à l'armée du Rhin.
Elle le vit, plein de sang-froid et de présence d'esprit, parcourant sans cesse le front des divisions au milieu du feu écrasant de l'ennemi, indiquant les positions utiles à occuper, donnant confiance à tous par de bonnes ^paroles, surtout aux réservistes nouvellement incorporés et qui, la veille encore, apprenaient à se servir de leurs armes. A chaque instant il manqua d'être tué et reçut enfin unéclat d'obus dans son épaulette gauche. Il calma l'émotion de son état-major, en disant : « Ce n'est rien ! »
Grâce à lui, ce combat fut une victoire, au lieu d'être un désastre que plus d'un croyait dans son cœur certain et inévitable.
L'armée entière accueillit ce succès avec un véritable enthousiasme, elle applaudit, chaleureusement les débuts de son général en chef et voulut y voir le présage d'une ère nouvelle, qui allait faire oublier les malheurs et les fautes des derniers jours.
Lui, put se confirmer dans l'idée qu'il avait déjà des difficultés presque insurmontables de sa tâche, et il se plaignit dans son rapport officiel que ses instructions n'eussent pas été exactement suivies, ce qui avait amené le combat sur un point plus éloigné du rempart que celui oii il aurait pu avoir lieu et où il aurait été, par suite, beaucoup moins meurtrier pour nos soldats.
Les fusillades intempestives des tirailleurs du A^ corps, en donnant immédiatement l'éveil aux troupes du général Steinmetz sur les mouvements que nous allions entreprendre, nous coûtèrent 3610 hommes et 197 officiers.
Je placerai ici les tableaux officiels des pertes éprouvées par le 4® corps, du li août 1870 au 1" septembre.
Le premier donne les pertes à chaque affaire.
Le second les résume pour les officiers et pour chaque catégorie de la troupe.
J'y joins lé tableau des pertes subies par le seul 73® régiment de ligne, appartenant à ce corps, durant le même temps.