H4 LES RESPONSABILITÉS
Infanterie 122 000 hommes.
Cavalerie 13 000 —
Artillerie 10 000 —
Génie, gardes mobiles et services auxiliaires, et gardes forestiers réfugiés. . . 23 000 —
Total 170 000 hommes.
Ce ne fut que le 15 que le maréchal Le Bœuf lui remit une assez longue note, pleine de conseils qui arrivaient bien inutilement, puisqu'ils ne pouvaient plus servir. On y remarque cette phrase sur les forces des Prussiens:
A la prochaine bataille — car si nous nous concentrons, ils se concentrent en ce moment, — ils arriveront en ligne avec 300 000 hommes, et même 400 000.
On y voit aussi que nous n'avons en tout que 250 000 hommes à opposer à 800 000 et que nous aurons avant peu sur les bras 1 124 000 hommes, 216,000 chevaux et 1 980 canons. C'était médiocrement rassurant.
Le passage de la Moselle a eu le don d'exciter MM. d'Andlau et de Rivière contre le maréchal. Ils se sont étendus sur le nombre des ponts^ celui des routes qu'ils auraient prises ensuite, ponts etroutes qui leur auraient fait gagner deux étapes et Verdun en se promenant, sans l'ombre d'un Prussien à leurs trousses.
11 est fâcheux que l'un ou l'autre, ou tous les deux, n'aient pas eu le commandement.
DE l'année terrible. H5
Ils ne tiennent aucun compte du temps perdu par l'empereur depuis le 7 août à adopter des plans, rejetés presque aussitôt. Le maréchal est censé entré en fonctions le 13 : ils le voudraient volontiers à Verdun le lendemain. Le combat de Borny, du li, qui fit perdre encore un jour, aurait été évité.
M. de Rivière n'en dissimule pas son mécontentement.
Le combat de Borny inaugura d'une manière bril lante le commandement du maréchal Bazaine. Il relevle moral de notre armée, mais il retarda notre marche, et à ce moment, puisque l'on voulait quitter Metz, il était bien plus important de gagner du temps qu'une bataille...
Les ponts! M. de Rivière est cruel et me force à m'en occuper.
L'armée devant être rapidement transportée de la rive droite sur la rive gauche de la Moselle, afin de la dérober à une attaque imminente de Tennemi, les moyens pour effectuer le passage dans ces conditions étaient bornés. Un équipage de ponts de corps d'armée avait dû être abandonné à Forbach faute de chevaux. On s'était rabattu sur les ponts de chevalets, plus longs à établir, et ces ponts n'étaient pas prêts, grâce au chef du génie.
Il s'était contenté de donner des ordres pour que les ponts fussent jetés, laissant à des subalternes, qui ne savaient pas de quelle importance il était
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pour larraée que leur établissement eût lieu le plus tôt possible, le soin d'exécuter cette opération tout à leur aise et avec une imprévoyance telle qu'il y en eut d'emportés avant d'être achevés, dans la nuit du 12 au 13,parunecrue subite de la Moselle.
Il répondait aux demandes réitérées qui lui étaient faites, avec la plus grande désinvolture : (( Les ponts ne sont pas prêts. »
Cette nonchalance, qui a tant contribué à nos désastres, le chef du génie, quoi qu'il ait dit dans ses dépositions, n'a pu empêcher qu'elle ne fût montrée au grand jour, et qu'il ne fût constaté qu'il n'avait pas exécuté l'ordre d'établir le plus de ponts possible.
D'ailleurs, 'pand même il eût pris alors toute l'armée dans sa main pourla déposer délicatement, artillerie et bagages, sur la rive gauche, cela n'aurait plus empêché nos troupes d'avoir sur leur flanc les ennemis qui accouraient.
M. de Rivière va nous en donner la raison :
Lorsque l'arrivée des coureurs ennemis fut signalée en avant de Corny, des demandes réitérées furent adressées au général en chef dans la journée du 13, et dans la matinée du 14, par les habitants de Novéant et d'Ars, pour que l'autorisation fût donnée de détruire les ponts.
Aux deux premières dépêches on répondit : « Attendez. » Une troisième dépêche resta sans réponse. De son côté, le service local du génie faisait auprès du général Goffinières une démarche semblable pour la des-
truction du pont d'Ars, démarche qui n'aboutit qu'à un refus.
Malgré la perfidie avec laquelle ces lignes sont rédigées, il est impossible de prendre le change. Les habitants de Novéant et d'Ars ignoraient que lemaréchal Bazaine fût gênera/ e^ chef le 13. C'était donc à Metz, où il ne se trouvait pas, qu'ils s'étaient adressés et, de Metz, qu'un monsieur On leur répondait d'attendre ou ne répondait pas. Du moment oùle chef du génie ne voulait pas faire sauter le pont d'Ars, on ne voit pas pourquoi il aurait consenti à détruire celui de Novéant. Le raisonnement s'impose et je m'en contenterai pour le moment, afin d'en finir avec les événements du 13 août. J'aurai malheureusement l'occasion de couler à fond une question avec une autre.
Lemaréchal était, le 13, au château de Borny, où il avait établi son quartier général, et où il resta toute la journée, occupé à rectifier la position des troupes, en prévision d'une bataille. Il avait laissé tout exprès à Metz son chef d'état-major, le général Jarras, pour faire exécuter les ordres de l'empereur ou du major général, qui devait encore guider, au moins pendant quelquesjours, les officiers de son ancien état-major.
Il écrivait ce jour-là même aux généraux de Ladmirault et Frossard — 4^ et 2° corps :
Faites de suite reconnaître les ponts qui ont été jetés
derrière vous et donnez des ordres pour que l'on soit prêta exécuter un mouvement ce soir, dès que Ip, lune sera haute, si l'installation des ponts le permet, car la crue des eaux de la Moselle a couvert d'eau les ponts de chevalets et les prairies par lesquelles on débouche.
On signale à droite, à Ars-Laquenexy et à Retonfey, de fortes reconnaissances ennemies et il y a constamment des coups de fusil échangés entre nos grand'gardes et elles.
P. -S. — Il est probable que le mouvement ne pourra se faire que demain.
{Registre de correspondance du maréchal, n" 51.)
Et à l'empereur :
J'ai reçu l'ordre d^ Votre Majesté de hâter le mouvement de passage sur la rive gauche de la Moselle, mais M. le général Coffmières, qui est en ce moment avec moi, m'affirme que, malgré toute la diligence possible, les ponts seront à peine prêts demain matin. D'un autre côté, l'intendant déclare ne pouvoir faire les distributions immédiatement. Je n'en donne pas moins des ordres pour que l'on reconnaisse les abords et les débouchés des ponts, et que l'on se tienne prêt à commencer le mouvement demain matin.
L'empereur lui écrivait bientôt ;
Plus je pense à la position qu'occupe l'armée, et plus je la trouve critique; car si une partie était forcée et que l'on se retirât en désordre, les forts n'empêcheraient pas la plus épouvantable confusion. Voyez ce qu'il y a à faire et, si nous ne sommes pas attaqués demain, prenez une résolution.
Croyez à mon amitié.
Napoléon.
DE l'année terrible. 119
Le maréchal répondait, à neuf heures du soir :
L'ennemi paraissant se rapprocher de nous et vouloir surveiller nos mouvements, de telle façon que le passage sur la rive gauche pourrait entraîner un comhat défavorable pour nous, il est préférable, soit de l'attendre dans nos lignes, soit d'aller à lui par un mouvement général d'offensive. Je vais tâcher d'avoir des renseignements sur les positions qu'il occupe, et sur l'étendue de son front : j'ordonnerai alors les mouvements que l'on devra exécuter, dont je rendrai compte à Votre Majesté.
En prenant l'offensive, le maréchal Bazaine pensait surprendre l'ennemi en flagrant délit de mouvement de flanc et pouvoir le rejeter au delà des Nieds. Si le succès répondait à son attente, coupant l'armée allemande par la vallée supérieure de la Moselle, il pouvait arriver jusqu'à Frouard et commander ainsi la ligne du chemin de fer de l'Est. De plus, il rejoignait son grand parc, dont l'absence allait avoir des conséquences si graves pour la suite des événements, et enfin ralliait à lui le maréchal de Mac-Mahon, qui en fut resté tout étonné, ainsi que le 5® et le 7^ corps.
Mais l'empereur n'entendait pas de cette oreille. Il le faisait connaître au maréchal, à onze heures du soir :
La dépêche que je vous envoie de l'Impératrice montre bien l'importance que l'ennemi attachera ce que nous ne passions sur la rive gauche. 11 faut donc tout faire pour î, cela, et si vous croyez devoir faire un mouvement of-
fensif, qu'il ne vous entraîne pas de manière à ne pouvoir opérer votre passage. Quant aux distributions, on pourra les faire sur la rive gauche, en restant lié avec le chemin de fer.
Lequel? Probablement celui des Ardennes. Les deux opérations ne pouvaient se faire à la fois. Le plus clair, c'est que l'empereur voulait passer l'eau à toute force.
L'impératrice avait le don d'ajouter encore à l'état d'indécision dans lequel flottait l'empereur depuis l'ouverture des hostilités.
Le 9 août elle lui télégraphiait :
Paris, 6 heures du soir.
D'après les avis que j'ai reçus, la jonction des deux armées prussiennes va vous mettre au moins 300 000 hommessur les bras. Appelez à vous tout ce que vous pourrez rassembler.
Cette dépêche n'avait pas été sans influence sur la remise faite, une première fois, au maréchal, du commandement en chef, remise effectuée pour dégager la responsabiUté de l'empereur, en cas da nouvel insuccès.
Aujourd'hui, la Régente revenait sonner l'alarme et faire peut-être germer dans l'esprit de l'empereur la résolution qu'il laissa entrevoir le 15 et exécuta le 16. Voici sa dépêche:
DE l'année terrible. 121
Paris, 13 août, 7 h. 4 m. du soir.
Ne savez-vous rien d'un mouvement au nord deThionville, sur le chemin de fer de Sierck, sur la frontière du Luxembourg ? On dit que le prince Frédéric-Charles pourrait bien se diriger sur Verdun, et il peut se faire qu'il ait opéré sa jonction avec le général Steinmetz, et qu'alors il marche sur Verdun pour y rejoindre le prince royal et passer, l'un par le nord, l'autre par le sud. La personne qui donne ces renseignements croit que le mouvement sur Nancy, et le bruit qu'on en fait, pourrait n'avoir pour but que d'attirer notre attention au sud, pour faciliter la marche que le prince Frédéric-Charles fera dans le nord. Il pourrait tenter cela avec les huit corps d'armée dont il dispose. Le prince opérera-t-il ainsi, ou essaie-t-il de rejoindre le prince royal en avant de Metz pour franchir la Moselle?
Ce fut sur cette prose inquiétante que se termina la journée, journée pendant laquelle M. de Rivière ne peut s'expliquer Vinaction du maréchal qu'en découvrant qu'il ne devait plus avoir qu'un désir : celui de se soustraire à une position embarrassante^ à une tutelle périlleuse.
Le 14, le général Goffinières avait enfin terminé ses fameux ponts. Mais, en dehors des moyens de passage à travers la ville, les travaux du génie, si longtemps attendus, se bornaient kun seul pont sur chacune des deux rives de la Moselle qui forment l'île Chambière, et le pont unique sur le bras droit était justifié parle chef de l'arme, par cette raison
qu'une seule roule aboutissait à ce pont : en jeter un plus grand nombre eût été inutile.
M. de Rivière va plus loin. D'après lui, pas n'était besoin de pont du tout, et il tombe à bras raccourci sur le maréchal :
L'instruction relève à sa charge le fait de n'avoir pas utilisé dès le 13 au matin les trois ponts de la ville et du chemin de fer, d'avoir ainsi attendu sans la moindre nécessité iasqn' h. l'après-midi du 14 pour mettre son armée en mouvement. En s'attardant de la sorte sur la rive droite, il laissa à l'ennemi, qui avait suivi jusqu'à ce jour notre retraite d'assez loin et sans l'inquiéter, — les avant-posées échangeaient des coups de fusil — le temps de masser ses forces — c^était fait — et de venir nous attaquer au moment où la plus grande partie de l'armée avait déjà franchi la Moselle.
Ce que l'ennemi allait faire le 14, il l'aurait exactement tenté de la même manière le 13, puisqu'il nous guettait.