‹ Les responsabilités de l'année terribleChapitre 52 sur 66 · CIRCULAIRE DU CHANCELIER FEDERAL COMTE DE BISMARCK · texte numérisé non relu

CIRCULAIRE DU CHANCELIER FEDERAL COMTE DE BISMARCK

du ii décembre 1870.

Les nombreuses évasions d'officiers français qui ont, en s'enfuyant, manqué à leur parole d'honneur, et les

explications que plusieurs d'entre eux, compris dans la capitulation de Sedan, ont publiées sur leur fuite clandestine, prouvent que les idées d'honneur ne sont pas, du moins chez tous les officiers français, celles qu'on avait supposées jusqu'ici du côté allemand, en acceptant une parole d'honneur comme garantie.

Le 2 septembre, il était en notre pouvoir de détruire tout entière aussi bien que partiellement, par les armes ou par la faim, l'armée enfermée dans Sedan et ainsi de n'avoir plus rien à craindre d'elle. Mais, dans notre confiance à la fidélité aux: traités, nous avons accordé la capitulation que l'on connaît. Le commandant en chef de l'armée enferme'e, général de Wimptïen, en signant cette capitulation, nous garantit qu'elle serait exécutée par les officiers sous ses ordres, et ceux-ci, d'après les idées traditionnelles de l'honneur militaire et le droit universel en matière de traité, étaient tenus à observer la convention. Que peut-être quelques officiers particulièrement n'aient pas consenti à la capitulation, nous n'en avons eu aucune connaissance et nous n'avions pas besoin de le savoir, autrement jamais armée ou garaison ne pourraient être admises à capituler sans une déclaration de chaque officier ou soldat individuellement. Quoi qu'il en soit, tous les officiers de l'armée Mac-Mahon-Wimpffen qui se trouvaient à Sedan profitèrent en fait des conditions accordées par la capitulation pour sauver leur existence et ce qu'ils possédaient.

Mais quelques-uns de ces officiers abusèrent de la confiance que les chefs de l'armée allemande avaient mise en eux pour l'exécution de leurs engagements personnels. Parmi eux se trouvent les généraux Ducrot, Barrai et Cambriels.

Vous aurez lu dans les journaux l'explication du premier de ces généraux, où il raconte comment il s'est

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évadé de la gare de Pont-à-Mousson et expose, à l'aide d'une casuistique sur laquelle je ne veux pas porter de jugement, de quelle façon il a, en trompant la confiance mise en lui, en abusant des égards qu'on lui accordait, non pas violé, pense-t-il, mais en tous cas éludé sa parole d'honneur, personnellement donnée après que la capitulation de Sedan fut conclue.

Dans une lettre publiée par le journal le Siècle, le 15 novembre dernier, ie général Gambriels, en se défendant avec la vivacité de l'honneur offensé contre certains reproches qui lui étaient adressés du côté des Français, mentionne incidemment, et comme une chose qui se comprend de soi, qu'il a profité de la capitulation dans laquelle il était compris et du traitement plein d'égards que les blessés obtenaient de notre part — pour s'échapper furtivement de Sedan.

Quant au général Barrai, il n'a point essayé, à ma connaissance, de justifier ou de pallier ce fait qu'il ait donné sa parole d'honneur de ne plus porter les armes contre l'Allemagne dans la guerre actuelle et de se rendre au lieu qui lui était désigné comme résidence — et qu'immédiatement ensuite, violant cette parole, il soit rentré dans l'armée française.

Après de pareils exemples, il est moins surprenant, mais non moins pénible cependant pour une armée jalouse de son honneur, de voir beaucoup d'officiers de grades moins élevés (les noms de quelques-uns d'entre eux se trouvent dans la liste ci-après) manquer à leur parole d'honneur en s'évadant des localités allemandes, à l'intérieur desquelles la liberté de mouvements sans surveillance leur était accordée, sur la parole donnée par eux de ne pas s'éloigner.

Si élevé que soit le nombre de ces officiers qui ont manqué à leur parole, il ne forme néanmoins qu'une petite fraction dans le nombre total de leurs honorables

camarades, lesquels n'ont pas été rendus responsables jusqu'ici, même par une mise en surveillance, de Tindij^ne conduite des premiers. Mais ce qui donne à l'affaire de ces évasions un autre caractère, c'est que le manque de parole des officiers évadés obtient l'approbation officielle du gouvernement de la Défense nationale par le fait même que ces officiers sont replacés dans les armées qui combattent contre nous, et que jusqu'à ce jour il n'y a pas d'exemple de la part de l'armée française active qu'elle ait refusé de recevoir dans ses rangs les fugitifs en rupture de parole d'honneur. Il est clair que le gouvernement de Paris lui-même et tous les officiers qui servent sous ses ordres assument ainsi une co-responsabilité de la violation de parole commise par ces individus contrairement à tous les usages de la guerre.

Dans ces circonstances, les gouvernements allemands alliés sont obligés d'examiner s'il est compatible avec les intérêts militaires d'accorder désormais aux officiers français faits prisonniers les adoucissements habituels de captivité, — et ils devront se poser une question encore plus grave, c'est-à-dire se demander quelle confiance ils peuvent avoir, sans garanties matérielles, dans l'exécution des conventions quelles qu'elles soient, qui sont encore à conclure avec les chefs militaires ou le gouvernement français.

En réservant aux gouvernements allemands leurs décisions à cet égard, j'éprouve le besoin d'appeler sur l'expérience que nous avons faite et sur l'importance qu'on doit y attacher pour les relations internationales avec la France actuelle, l'attention du gouvernement près lequel Vous êtes accrédité, — afin que les réclamations éventuelles desmembresdugouvernementfrançais contre telles mesures de précaution devant être prises par nous soient appréciées à leur juste valeur.

i Je VOUS prie de vouloir bien lire cette Note à M. le Ministre des affaires étrangères et de lui en laisser copie.

De Bismarck.

• {Suivent les noms de 22 officiers français.)

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