SERVICE DE LA JUSTICE
Tous les permis pour communiquer avec M. le maréchal, qui ont été délivrés jusqu'à ce jour, et qui ont été considérés comme ayant valeur permanente, sont annulés ;
Aucun permis ne sera valable que pour une seule visite ;
Il portera la date du jour où cette visite pourra avoir lieu ;
Enfin, indépendamment de la formule ordinaire, il devra porter une mention signée de M. le général Pourcet, commissaire du gouvernement, ou de M. le général de Rivière, rapporteur, et faisant connaître que le Parquet ne voit aucun inconvénient à ce que la visite ait lieu.
Celte condition sera absolument exigée.
M"^«* la maréchale seule et ses enfants seront admis, comme par le passé, sans avoir à présenter un permis pour chaque visite.
Le Lieutenant-colonel commandant militaire, L. Gaillard.
Ce traitement qui, sous M, Thiers, était infligé à un maréchal de France, permet d'élever bien des doutes sur les sentiments du président de la République envers l'illustre prisonnier, et Ton peut se livrer à toutes les conjectures.
Était-ce la mort inopinée de Napoléon III qui l'avait enfin amené à songer à une ordonnance de non-lieu? On ne sait. Toutefois, en ajournant au mois de septembre un acte qui aurait mis au moins une généreuse et noble action dans sa vie, il montra que cet acte lui coûtait. Il en fut puni plus tôt qu'il ne croyait l'être. Il tomba du pouvoir, le petit malfaiteur, l'homme delarueTransnonain et de la terrible semaine. Et ce fut celui qui avait été l'exécuteur impassible de ses ordres impitoyables et de ses vengeances, celui qui l'avait remercié avec tant d'effusion de lui avoir rendu son épée, qui le remplaça ! Châtiment cruel pour ce petit bourgeois enragé de puissance et de domination, mais malheureusement trop doux aux yeux de la vindicte universelle. Il allait bientôt mourir, la main dans la main de l'homme qu'il avait appelé « fou furieux », étrange
allié dans les bras duquel il s'était jeté pour tâcher vainement de reconquérir sa situation perdue, avide et sans scrupules jusqu'à la dernière heure.
Le maréchal put avoir alors une lueur d'espérance. Le maréchal deMac-Mahon offrit à son tour le ministère de la guerre au général Desvaux et celui-ci n'aurait sollicité l'assentiment de personne pour jeter au feu toute la procédure. D'ailleurs le nouveau président de la République, prêt à subir toutes les influences, se serait laissé guider par celle-là. Il avait largement apprécié le général pendant qu'il était son sous-gouverneur en Algérie et qu'il la gouvernait réellement sous son nom. Le général Desvaux posa les conditions qu'il avait posées à M. Thiers. Le maréchal lui représenta avec chagrin que l'Assemblée souveraine avait décidé et qu'on ne pouvait pas revenir sur sa décision. Le général fut' inflexible. Le maréchal jeta alors les yeux sur le général du Barail, et le procès s'ensuivit, au grand étonnement, à l'immense satisfaction de tout ce qui, de près ou de loin, avait tenu aux généraux en habit noir du gouvernement de la Défense, et à la grande stupeur de la partie restée saine de l'armée au milieu de tant de bouleversements. Il faut dire que l'opinion publique, de plus en plus montée par les journaux, voulait le jugement. La majorité de l'armée le voulait aussi.
En sacrifiant le maréchal, on donnait satisfaction à sa vanité autant qu'à celle de la nation
et bien des réputations militaires étaient sauves.
Le gouvernement de la Défense en bénéficiait, pour le moins autant qu'elles, puisque, selon le système adopté par l'accusation, si Sedan était en grande partie la faute du commandant en chef de l'armée de Metz, la capitulation de cette dernière avait indiscutablement amené les déroutes des armées de la Loire, lesquelles avaient amené la chute de Paris.
Le duc d'Aumale allait abriter tout le monde.
Nos généraux avaient tous, sans exception, été de petits Césars devant les armées allemandes et le roi Guillaume ne savait pas ce qu'il disait lorsque, selon lui, le maréchal était le seul officie)- qui eût fait vaillamment son devoir.
La vérité est que le maréchal, du moment qu'il était impossible de le faire comparaître devant un conseil de guerre composé de maréchaux n'ayant pas servi sous ses ordres durant la campagne, ne pouvait être jugé par personne, dût-il l'être, ce qui n'était pas. Tous les autres juges étaient incompétents, eussent-ils possédé des lois les nommant plein leurs poches.
Mais, comme il n'était pas question de justice, que le procès était politique et pas autre chose, il n'y avait pas tant de précautions à prendre, et je m'en veux de m'être laissé aller à discuter si longuement.
Donc, d'Aumale contre Bonaparte en champ clos.
Bonaparte tout seul, condamné d'avance et bien malade. D'Aumale, revêtu de son bel uniforme tout neuf et faisant scintiller les trois étoiles, entouré de ses aides de camp ; le vainqueur des chameliers d'Abd-el-Kader, faisant mettre le petit doigt sur la couture du pantalon au vaillant de la Catalogne, de la Navarre, du blocus de Miliana, de la reddition de l'émir — grand sujet de courroux! — de Kinburn, de Melegnano, de l'assaut de Puebla, — j'en passe et non des pires, — des grandes batailles sous Metz, et lui apprenant l'école du cavalier à pied, pendant que les témoins de la leçon chatouillent agréablement les oreilles de l'instructeur des appellations de (( monseigneur » , « mon général » , « monsieur le président ».
Monseigneur... peuh! je vous assure qu'il ne s'en soucie guère. Mon général... voilà qui sonne déjà mieux. Mais, Monsieur le Président!... Pauvre maréchal de Mac-Mahon ! il a mis le loup dans la bergerie et son fauteuil présidentiel est bien menacé !
C'est dans ce fol espoir que le duc d'Aumale, cédant aux conseils fallacieux de ce petit intrigant de Thiers, a demandé à être mis en lumière, et le maréchal-président n'a pas été assez adroit pour parer la botte.
Heureusement qu'aux plus sombres des jours de son histoire, la France garde en elle un instinct du grand et du juste, qui persiste, malgré les défaillances, et finit presque toujours, souvent trop
tard, hélas! par déconcerter tous ceux qui mettent la main à des actions mauvaises.
La défense du maréchal était inutile. D'ailleurs, M' Lacîjaud, malgré tout son talent*, était retenu par son client glorieux, qui ne voulait pas que l'on traitât la question militaire, afin que l'empereur tombé reposât en paix, et par M. ïhiers qui, dans la coulisse, recommandait les plus grands ménagements. Était-ce encore quelque perfidie?
Si Ton n'avait pas joué une indigne parodie de la justice, le procès aurait dû tenir tout entier dans son dernier jour, c'est-à-dire se borner au prononcé de la sentence. On se serait économisé de grands frais d'hypocrisie.
Mais il fallait le temps au duc d'Aumale de poser sa candidature. L'anecdote suivante vient à l'appui de mon dire :
Vers la fin de 1873 ou au commencement de 1874, il y avait eu un dîner à la Présidence à Versailles. Là se trouvait un médecin militaire attaché au service médical du personnel de la Présidence.
Un officier orléaniste dit : « Ah çà ! ce conseil de guerre n'en finit donc pas? »
Le docteur répondit : « Si c'était moi, le jugement serait bientôt rendu et exécuté. » Gela était dit dans le sens d'une condamnation.
Il reçut aussitôt un coup de genou à droite et un à gauche. Le lendemain, dans l'après-midi, un planton lui apportait la lettre d'avis, lui annonçant
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qu'il était remercié de son service à la Présidence.
Le fait est parfaitement authentique ; le médecin militaire est encore vivant.
Pour tout homme impartial qui a le courage de lire aujourd'hui le compte-rendu in extenso de cette monstrueuse affaire, il est évident qu'il n'y a pas eu autre chose et que l'on aurait pu se dispenser, sans que le jugement en souffrît le moins du monde, de déranger une foule de plus ou moins braves gens, dont les témoignages n'empêchèrent pas le général Pourcet, dans son réquisitoire, de suivre point par point le rapport du général de Rivière, sans se préoccuper des brèches que certaines dépositions y avaient faites et qui le réduisaient à l'état d'assez piètre lambeau. Bien mieux, il y ajouta le grief de trahison, que le rapporteur, quoique piloté par le livre Metz, campagne et négociations, n'avait pas osé formuler.
Il est regrettable que W Lachaud ait suivi le général Pourcet dans l'énumération des villes où l'on avait tout détruit et tout fait sauter avant de les rendre, et se soit ainsi laissé promener par lui aux antipodes, sans autre réplique que de lui rétorquer les places fortes, situées dans les mêmes parages où rien n'avait été détruit, où rien n'avait sauté, quand il avait là, à deux pas, Paris sous la main. Je ne sache pas qu'il ait rien sauté à Paris autre chose que le gouvernement, qui rebondit jusqu'à Versailles, où il retomba sur ses pieds sans casser
même un verre de ses lunettes. Tout a été religieusement rendu à l'ennemi.
Or, la capitulation de Paris n'ayant pas été incriminée, on ne saisit pas clairement ce que l'on reprochait à celle de Metz. Il y aurait cependant eu lieu de ce chef à un procès assez curieux, qui n'aurait eu qu'un seul défaut : empêcher celui de Vautre, comme disait le maréchal de Mac-Mahon.
Le duc d'Aumale, en signant la sentence, signa en même temps le livre, fait à l'aide de documents officiels illégalement détournés, sur lequel l'auteur n'avait pas même osé mettre sa signature. Un fils de France l'a adopté comme son œuvre. Personne ne le lui réclamera.
Depuis ce jour, il n'a plus été appelé Monsieur LE Président.
M. d'Andlau, général de division, sénateur — il y a des livres qui rapportent gros — attend tout là-bas, en Amérique, que la prescription lui permette de retrouver une famille, il fautl'avouer, des plus honorables et cruellement frappée par sa faute et de revoir ses pénates, à lui interdits par un jugement le condamnant à cinq ans de prison, 3 000 francs d'amende et dix ans d'interdiction des droits mentionnés à l'article 42 du Gode pénal, pour avoir fait commerce du ruban de laLégion d'honneur. Une vétille à l'époque où nous vivons. Je pense que l'on s'est trompé et que c'est à cause de son livre.
M. le duc d'Aumale a eu aussi ses petits désa-
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gréments. Accepté comme général de division bon teint, lorsqu'il s'agissait de juger le maréchal, après ce service rendu, on a fini par s'apercevoir qu'il ne pouvait pas l'être. Il s'est fâché tout rouge et serait tout là-bas, en Belgique, en Allemagne ou en Angleterre, sans des générosités faites en haut lieu et d'autant plus princières que, lorsqu'on s'y laisse aller dans la famille, elles font toujours un gros crève-cœur.
Les fonds secrets ont payé les frais du procès du maréchal.
On connaît l'histoire de son évasion et du dévouement de la maréchale en cette circonstance. J'ai été sévère envers elle, pour ce qui a suivi, dans la Légende de Metz. J'ai eu tort. Le désaccord s'était mis entre les deux époux et line séparation à l'amiable était le meilleur parti à adopter par tous les deux.
La légende créée par Gambetta s'attacha au maréchal jusque par delà le cercueil.
On télégraphiait de Madrid le 25 septembre 1888 :
L'enterrement de Bazaine a eu lieu hier à quatre heures et demie. Dans la rue, il y avait quelques groupes de curieux qui regardaient le char funèbre, attelé de six chevaux, et les laquais poudrés. Devant la porte, une vingtaine d'amis du défunt, tous Espagnols. Parmi eux, le maréchal Martinez Campos, un seul Français : un curé.
Dans la loge du concierge, on avait placé un registre, sur lequel on remarquait les noms de quelques nobles et de plusieurs généraux.
Une trentaine de personnes seulement accompagné-
rent le convoi dans quatre voitures particulières et cinq voitures de louage.
Le corps de Bazaine était revêtu d'un habit noir, ayant la rosette de la Légion d'honneur à la boutonnière. Sur le cercueil, on avait placé l'épée et les épaulettes qu'il avait portées lors de la capitulation de Metz ! — Le venin perce jusque dans le point d'exclamation.
Aucune couronne. Pas une tète ne s'est découverte quand le cortège s'est mis en marche pour traverser Madrid jusqu'au cimetière San-Yusto. Un prêtre espagnol, le conseiller d'État Laserna, parent de M"^'' Bazaine, et le fils du défunt, menaient le deuil.
Toute la colonie française, qui se compose de plus de 8000 personnes s'est abstenue de suivre le convoi et même de paraître sur son passage. — Pauvres gens !
Ce seul Français, ce curé, fidèle à la mémoire du maréchal, était M. Olympe Zill Desilles, prêtre du diocèse de Séez, résidant à Madrid.
11 avait écrit sur le registre mortuaire :
Dans le sac d'un militaire français qui de simple soldat devient maréchal de France, il n'y a pas de place pour la trahison.
Vive le brave maréchal !
Je n'ai jamais eu l'honneur de le voir; toute ma vie j'aurai celui de le défendre.