FIN
Voilà ce livre tout entier, — une des expressions les plus fidèles de l'orgie romancière. J'ai disséqué celui-là, afin d'être dispensé de disséquer les autres, — car il y en a d'autres. Il y a le Champavert, de Petrus Borel ; il y a les premières frénésies de Jules Lacroix. Il y en a de pires encore, auprès desquels les productions clandestines du Directoire ne sont que des berquinades. — Rappelons souvent cela, afin d'innocenter les nouveaux venus de la littérature, dont les quelques écarts ont pu être incriminés par des ermites de la critique, dont la robe de
bure ne cachait pas assez la queue frétillante des diables de 1833.
Lassailly valait mieux que son livre, ce qui ne veut pas dire que son livre ne vaille absolument rien. Vous y aurez remarqué, comme moi, des formules attrayantes et nouvelles, d'heureuses témérités, un certain esprit qui, loin de courir les rues, marche sur la crête des toits.
Ce qu'on ne trouve pas dans les Roueries de Trialph, ce sont des roueries, — et je m'explique difficilement un pareil titre, à moins que le roman lui-même ne soit d'un bout à l'autre une mystification, ce qui pourrait bien être, mais ce que j'hésite à croire: — Lassailly n'était pas si gouailleur .
Abrégeons.
Il y a la beauté du diable, qui est simplement la jeunesse et la fraîcheur. Ne peut-on pas dire aussi qu'il y a la littérature du diable? *
La littérature du diable, — c'est le délire, c'est l'emportement, c'est l'abandon, c'est l'incohérence, c'est tout ce qu'il ne faut pas.
C'est tout ce qui plaît, sans avoir raison de plaire.
Lassailly appartenait, par ses premières feuilles noircies, à cette littérature maudite et chiffonnée, qui semble avoir fait un pacte avec la Mort *.
1. Voici les titres de quelques nouvelles publiées par Lassailly dans le feuilleton du Siècle :
Le Dernier des Pétrarque.
Les Gouttes de digitale.
Grègorio Banchi.
Un Secrétaire du XVIIIe siècle, ou le Griffon de la vicomtesse de Solanges.
La Trahison d'une fleur.
Chercher dans la collection du Monde illustré un article de M. Hippolvte Lucas sur Lassailly.
Alfred de Musset avait composé ces vers sur l'air du Menuet d'Exaudet :
Lassailly A failli
Faire un livre.
Il n'a tenu qu'à Renduel
Que cet homme immortel
Pût vivre! etc., etc.
la
Écrit dans l'été de 1849.
Nous avons été voir à Bicètre, — où Ton vient de le renfermer depuis deux semaines, — un pauvre brave homme, connu dans le monde des littérateurs et des peintres sous le nom de Y apôtre Jean Joiirnet. On Ta affublé du costume des fous, nous ne savons trop pourquoi, bien qu'il ait tenté de nous l'expliquer lui-même avec une grande douceur et un parfait sérieux. Il paraît qu'un soir de représentation, à la Comédie-Française, il s'est avisé de répandre dans la salle, du haut du paradis, quelques-unes de ses pièces de vers. Là gît son crime, c'est-à-dire sa folie. — Nous
nous rappelons cette aventure. — Ce soir-là, comme nous allions entrer dans le théâtre de la rue Richelieu, nous aperçûmes Jean Journet, qui était adossé, méditatif et sombre, contre un des piliers du péristyle. Il ne s'éclaircit pas à notre aspect. Il nous entretint de la misère et de la vanité des temps actuels, il nous raconta comment tout allait de mal en pis et pourquoi on l'empêchait déparier dans les clubs; c'était là surtout son grave et douloureux grief. Ne pouvoir parler ni en prose ni en vers, lui l'apôtre et le poëte ! Aussi désespérait-il ingénument des clubs et de leur influence. Son discours, qui fut assez bref et empreint d'une visible préoccupation, se termina par ces paroles mémorables : « — Allez à vos plaisirs! » On jouait la Camaraderie de M. Scribe.
Une fois à mes plaisirs, comme il disait, je me mis peu à peu à l'oublier. Au bout d'un quart d'heure, j'étais tout entier à la grâce spirituelle et bonne de mademoiselle Denain, au jeu mignard de mademoiselle Anaïs. La première avait une robe en soie blanche, unie, qui lui allait bien de partout et où elle était emprisonnée comme l'eau dans une carafe.
Ces deux dames faisaient esprit de tout, de leurs yeux, de leur bouche, de leurs mains blanchettes et longuettes. — Le quatrième acte allait son train, lorsque tout à coup, v'ian ! une pluie de papiers inonde les spectateurs du parterre, de l'orchestre et des galeries. On lève la tête : c'était Jean Journet qui distribuait la manne divine; et comme il voyait que chacun s'empressait pour y atteindre :
— Patience, disait-il ; il y en aura pour tout le monde î
Et il recommençait à jeter de droite et de gauche ses odes, ses hymnes, ses chansons, ses élégies, ses cantates, qui dansaient, se balançaient et tournoyaient en rasant le lustre, comme des papillons blancs autour d'une bougie. Pourtant, au milieu de son opération, voilà que Jean se sent atteint d'un remords ; il s'arrête, il se tourne vers la scène, il demande pardon humblement à mademoiselle Denain et à mademoiselle Anaïs, il les prie à mains jointes de l'excuser. Mais sa mission, dit-il, est impérieuse, il faut qu'il la remplisse; et, pour cela, il demande la parole pour cinq minutes. — Cinq minutes ! c'était bien
26fi LES RESSUSCITES
peu de chose. Néanmoins, le public, qui avait eu le temps de s'apercevoir qu'il avait affaire à un apôtre et à un prédicant, refusa les cinq minutes demandées.
— Ramenez-moi à la Camaraderie! dit le public, du ton que dut prendre ce poète d'autrefois lorsqu'il répondit : Ramenez-moi aux carrières !
Puis arriva la garde, qui emmena Jean Journet. Quelques jours après, il était à Bicêtre.
Si notre mémoire est en état, voici la deuxième fois que Ton fait accomplir un si funeste voyage à cette honnête personne, qui n'a que le tort de pousser au bien par des moyens excentriques et d'être un croyant exalté au milieu de nos tièdes croyants. Il croit à quelque chose, lui, à une chose extravagante, poétique, décriée, sublime, au Phalanstère! Mais enfin il croit à quelque chose. — Or, Faust, qui croit au diable, je l'estime mieux que don Juan, qui ne croit à rien. — Nous disions donc que Jean Journet avait déjà été mis en 18'il à Bicêtre, et que c'est suffisant, à tout prendre. Selon nous, il n'y avait pas lieu à recommencer, et le désastre ne se-
rait pas considérable quand on laisserait de temps en temps ce malicieux apôtre intervenir au milieu d'une tragédie, comme un terreneuve dans un jeu de siam. — Tenez, on jouait dimanche Abufar ; eh bien! franchement, nous avons regretté Journet.
On veut le guérir, nous le voyons bien. Et quand il sera guéri, c'est-à-dire quand on lui aura ôté sa poésie, éteint son regard, glacé son âme, alors seulement ce sera un homme pareil aux autres hommes. Ce jour-là, Jean Journet aura le droit de dire : Je suis raisonnable I II pourra, comme tous les gens qui sont raisonnables, aller manger un melon à Romainville avec ses voisins, qui ne dédaigneront plus sa compagnie. Il ira voir des pièces de théâtre et trouvera que ce Levassor est impayable. Le monde pourra chanceler sur sa base; Jean Journet, devenu raisonnable, dira : Qu'est-ce que cela me fait? Il mariera sa charmante petite fille à un avocat ou à un papetier, quelqu'un de raisonnable aussi. Et Jean Journet sera bien heureux, il n'aura plus de rêves de triomphe, il n'ira plus chanter dans les banquets, il fera des cornets avec ses vieux refrains ; il dira, au dessert, des
26S LEfë RESSUSCITES
plaisanteries contre les prêtres ; Jean Journet aura froid au cœur, froid à la tête, froid partout, mais il sera raisonnable ! — Ah! ne guérissez jamais Jean Journet!
Pendant les batailles de juin, je l'ai vu qui prêchait l'harmonie et l'union, par un soupirail de l'Abbaye, où on l'avait incarcéré par mégarde. Il rappelait à s'y méprendre le juge des Plaideurs, Mais ne rions pas ; c'était une belle parole que celle de Jean Journet, c'était surtout une parole respectable. Sa physionomie s'éclairait comme un ciel à mesure qu'il discourait, sa voix était sonore, son geste déracinait l'incrédulité chez les plus endurcis. Par exemple, il ne faisait pas bon se mettre en travers de ses utopies. Jean- Journet voulait qu'autour de lui tout le monde fût de son avis, ou du moins eût l'air d'en être. — Conduit un jour chez Théophile Gautier, il faillit le battre, parce que l'auteur de Fortunio s'était pris avec lui de savante et obstinée discussion. — Ses emportements rappelaient ceux des prophètes. Comme cet acteur dont le nom m'échappe, il aurait été capable de soulever des statues dans le paroxysme de sa foi. S'il n'avait pas la prudence des serpents,
cet apôtre, en revanche, possédait la force des lions !
Quand nous étions réunis, le soir, trois ou quatre autour d'un pot de bière, il n'était pas rare de voir entrer brusquement Jean Journet, avec soii austère caban, son fin et noir regard, sa démarche solennelle. 11 serrait la main à tout le monde. — Bonsoir, apôtre 9 disions-nous avec un sourire qui n'avait rien de moqueur ni cependant rien de convaincu. Quelquefois, il y avait deux mois, trois mois que nous ne l'avions vu. Alors, tout en bourrant sa pipe avec un soin terrestre, il nous racontait son dernier voyage. Tantôt c'était de Lyon qu'il arrivait, tantôt de Montpellier, de plus loin encore; il avait fait la route à pied, comme toujours, car c'était là un apôtre dans la sincère acception du terme. Partout, sur son passage, il avait semé la parole du maître, — le maître Fourier d'abord, et puis le maître Jean Journet ensuite. — Il avait déclamé ses plus belles strophes aux paysans, et une fois déclamées, il les leur avait vendues, et une fois vendues, il leur en avait donné d'autres. Les paysans écoutaient des deux oreilles et prenaient des deux mains, tant cet
homme, en proie a ses innocentes extases, avait un beau visage et un beau langage!
Il se trouvait à Bruxelles, une fois. A Bruxelles, Jean Journet se met en tête de pénétrer dans le parc royal et d'avoir un entretien avec Sa Majesté Léopold. Il veut voir en face un front couronné et lui parler des misères sociales. 11 entre. — Qui vive? lui crie-ton. — Apôtre, répondit-il. Et il passe. Mais, parvenu dans l'antichambre, il est arrêté par des secrétaires qui le questionnent et se mettent à le turlupiner. C'est un fou, dit- on; et ce mot circulant de bouche en bouche, on renvoie Jean Journet, on le chasse. Le triste et fier poëte, qui avait fait un voyage inutile, passa la nuit devant les grilles du jardin; au réveil, il avait composé une de ses meilleures pièces de vers, le Fou, la plus navrante que nous connaissions de lui :
Au pied de ce palais où son destin l'appelle, Voyez, tout près du parc, loin de la sentinelle,
Voyez ce mendiant...
Lorsque l'aube parait, quand le soleil se couche, De mots mystérieux que Dieu met dans sa bouche,
Il poursuit le passant.
Voilà où nous en sommes arrivés. De cette qualité si rare et si admirable, — l'enthou-
siasme! — nous avons fait une folie. Folie, l'air inspiré, la voix sonore, le geste puissant ! Un homme qui tressaille sous sa croyance, marchant vers un but fixe, la tête haute/ l'œil ouvert, — autrefois c'était un original , aujourd'hui c'estun fou. On le met à Bicêtre. A Bicêtre, l'intelligence bruyante, l'honnêteté active, la poésie en action ! Cela fait trembler quand on y réfléchit.
Disons vite que ce second séjour de Jean Journet à Bicêtre n'a été que de trois semaines. Aujourd'hui Y Apôtre n'est plus ; il est mort en 1863, un peu plus calme, un peu plus triste.
Il existe un excellent portrait de Jean Journet, par Courbet (salon de 1851), et une fort curieuse notice de M. Champfleury, dans son livre des Excentriques.
A la tête des romanciers de deuxième ordre qui abondent dans notre époque, il faudra placer Edouard Ourliac. Cette opinion nous est suscitée par la lecture que nous venons de faire de son œuvre, éparse dans les revues, dans les livres ornés d'estampes et dans les journaux quotidiens. Edouard Ourliac, bien qu'il n'ait vécu que trente-cinq ans, a considérablement écrit; et rien dans l'ensemble de ses travaux ne trahit ce que nous appelons aujourd'hui les concessions au métier. Le métier, nous devons le proclamer à la louange de quelques hommes, n'a d'ailleurs point été pratiqué dans la première période du mouvement romantique : il est presque uniquement le
produit du roman- feuilleton. Sans appartenir précisément à la légion des écrivains qui ont violemment guéri la littérature de ses pâles couleurs, Edouard Ourliac a dû cependant à la fréquentation de plusieurs d'entre eux le souci de la conscience et de la dignité dans le travail. 11 n'a jamais porté de défi à ses propres forces, et, dans l'exercice des lettres, il n'a pas vu autre chose que la satisfaction de ses instincts les plus chers.
La place qu'Edouard Ourliac occupa au milieu de ses contemporains fut, sinon une des plus éclatantes, du moins une des plus distinguées et, graduellement, une des plus solides. Sur la fin de sa courte existence, il avait fini par obtenir ce respect et cette autorité littéraires qui n'arrivent habituellement qu'après de longues années et à la suite d'œuvres importantes. Le sérieux, le pensé de ses dernières compositions faisaient concevoir des espérances qu'il n'eût certainement pas trompées, si Dieu ne lui avait mesuré le temps d'une façon si parcimonieuse.
Mais Edouard Ourliac n'est pas de ceux à qui la justice doive arriver par la compassion. Son nom se passerait aisément de l'auréole
funèbre; nos lecteurs en conviendront, après que nous leur aurons fait traverser la galerie de ses ouvrages.
Auparavant, nous demandons la permission de placer quelques détails biographiques, qui expliqueront les différentes phases de son talent.' Même si nous appuyons sur ce côté de notre étude, si nous développons avec une complaisance trop sympathique les espiègleries, les efforts, les tristesses, et finalement les tortures de cette existence diversement éprouvée, il ne faudra y voir que le désir de présenter, à propos d'un seul homme, un côté du grand tableau de la vie littéraire pendant une période de ce siècle.
Edouard Ourliac naquit le 31 juillet 1813, dans une ville du Midi, à Carcassonne, croyonsnous. Ses parents, demi-artisans, demi-bourgeois, firent des sacrifices pour son éducation, et l'envoyèrent d'abord chez les Lazaristes de Montdidier. Ce commencement d'éducation religieuse demeura toujours l'impression dominante de son enfance; et quoique plus tard il ait accepté toutes les railleries philosophiques
et trempé dans presque toutes les folies du monde, c'est en grande partie à la puissance de cette impression qu'on doit attribuer son retour à l'autorité ecclésiastique. Il resta chez les Lazaristes jusqu'à sa première communion, époque à laquelle son père et sa mère vinrent habiter Paris. Là, on l'envoya au collège Louisle-Grand, rue Saint-Jacques, où il se fit remarpar son aptitude pour les lettres. Nous tenons de ses condisciples de merveilleux récits sur sa facilité à composer, principalement des vers français. Ce n'est cependant pas comme poète qu'il devait compter, mais enfin il est reconnu depuis longtemps que toutes les natures littéraires se laissent prendre plus ou moins dès l'aurore à cette musique peinte; pour elles, en effet, c'est ce qu'il y a de plus séduisant et de plus facile; de plus séduisant, puisque les grandes renommées se rattachent à ce mot magique de poésie; de plus facile, parce qu'on y trouve plus qu'ailleurs des sentiments notés, des enthousiasmes prévus, une grammaire bienveillante et offrant des lisières aux bras débiles. Au jeune âge, la grande prose, la belle prose, comme disait Buffon, effraye avec ses exigences de faits et de pensées, on ne l'aborde
qu'en tremblant et avec embarras; ou bien on élude la difficulté, on fait ce que Ton appelle de la prose poétique, c'est-à-dire quelque chose d'indécis, de puéril, et qui rappelle le Joseph de Bitaubé.
Le poète Ourliâc ne resta pas longtemps au collège; il entra dans l'administration des hospices. J'ignore si ce fut un bon employé, mais j'en doute, à cause des relations littéraires qu'il noua immédiatement. Son premier protecteur fut M. Touchard-Lafosse, un homme qu'on a vite oublié, un compilateur ,*un romancier qui cherchait des veines, un entrepreneur de Mémoires; sous son inspiration directe, il écrivit deux romans, qu'il orna de titres frénétiques, comme c'était alors la mode dans l'école de M. Touchard-Lafosse, de M. le baron de Lamothe-Langon et de M. Horace de Saint-Aubin. Le premier de ces romans était l' Archevêque et la Protestante t le second Jeanne la Noire; ils furent publiés à un an de distance, en 1832 et en 1833. Nous venons de les relire sans trop d'ennui; il est certain que cela ne vaut pas grand' chose, mais il y a des promesses, une gaieté un peu grosse qui dérive de Scarron et un penchant déjà très-accusé pour les scènes
d'hôtellerie. Dans Jeanne la Noire surtout, Ourliac avoue nettement ses préférences; elles ne portent ni sur Shakespeare ni sur Dante, non plus que sur lord Byron, par qui cependant les esprits étaient fort remués; ses auteurs préférés, et il en parle le front haut, c'est Le Sage, c'est Walter Scott, c'est madame Cottin elle-même, « qui, dit-il, avec une seule passion du cœur, développée et admirablement décrite, a fait des chefs-d'œuvre. » Il dévoile naïvement ses sympathies pour les épisodes de la Nonne sanglante dans le Moine de Lewis, du Curieux impertinent dans Cervantes, de la Lodoïska de Louvet de Couvray, et surtout, — surtout! — les admirables histoires de don Raphaël et de Scipion dans Gil Blas. Nous retrouverons fréquemment cette admiration pour Le Sage. Mais ce qu'il y a de plus caractéristique dans cette sorte de déclaration de principes, par laquelle il termine le troisième volume de Jeanne la Noire, c'est l'hommage qu'il rend à Boileau, à ce même Boileau que l'école nouvelle avait transformé en bouc émissaire : « Nous sommes heureux, dit-il, de pouvoir conclure par une classique citation du judicieux Boileau, qu'il ne faut point trop haïr
parce qu'il a dénigré le Tasse et Molière : c'est en romans surtout que
Le secret est d'abord de plaire et de toucher ; Inventez des ressorts qui puissent m'attacher. »
Edouard Ourliac indiquait franchement ainsi son point de départ. Je sais bien que l'exécution ne répondit pas d'abord à la promesse; mais n'importe, il y a un acte de bonne volonté dont il faut lui tenir compte, en considérant qu'il n'avait pas vingt ans lorsqu'il écrivait ces deux ouvrages, aujourd'hui complètement oubliés, et dont il était le premier à rougir plus tard *.
Sa jeunesse fut gaie, où du moins elle revêtit toutes les apparences de la gaieté.
On cite de lui vingt traits. C'est Edouard Ourliac qui, après les trois journées de juillet 1830, avait imaginé de se rendre sous les fenêtres du palais des Tuileries, un drapeau
1. L'Archevêque et la Protestante et Jeanne la Noire parurent chez Lachapelle, un éditeur étrange, qui payait ses romanciers (quand il les payait) par les plus extravagants moyens, avec des sacs de sable ou des charrettes de pavés , par exemple. Lorsqu'on l'avait bien pressé, il finissait par vous indiquer un acheteur, lequel ne manquait jamais d'habiter impossibles b anlieues.
tricolore à la main, et suivi d'une bande de gamins recrutés sur son passage ; là, il appelait à grands cris le roi Louis-Philippe, et lorsque Louis-Philippe paraissait au balcon, Ourliac le priait de chanter la Marseillaise. Le roi, que de récentes ovations populaires avaient rendu l'esclave de ses moindres sujets, accédait avec un gracieux sourire à l'invitation du jeune porte-drapeau; et, la main sur son cœur, les yeux au ciel, dans une pose que la peinture officielle a immortalisée, il répétait le chant de son adolescence, dont Ourliac et les siens entonnaient le refrain en chœur. Gela dégénéra tellement en scie, que le monarque-citoyen finit par s'en apercevoir ; au risque de s'aliéner le cœur de ses sujets, il consigna à la porte du palais Edouard Ourliac et sa cohorte.
En ce temps-là, un petit journal florissait à l'ombre du souvenir de Beaumarchais ; c'était le Figaro, qui a passé aux mains d'un grand nombre d'hommes d'esprit, et qui, en politique, a successivement brillé de toutes les couleurs de F arc-en-ciel. Ourliac trouva place dans ce petit journal : il y connut Balzac, qui se faisait alors la main; Alphonse Karr, qui
EDOUARD OU RLI A C 281
appelait à l'aide de son talent toutes les originalités pratiques; Paul de Kock, Alexandre Dumas, Scribe, — mélange, confusion, bruit, renommée. Au Figaro, on se délassait un peu de la contrainte romantique: on n'était plus cosmopolite, on était Français ; Dante et Shakespeare étaient oubliés un moment; on riait, et ce rire semblait être renouvelé des Actes des Apôtres, monument de l'esprit de la Révolution. Non pas que je conseille à personne de relire la collection du Figaro (d'abord on ne la trouverait pas aisément) ; ce rire a été usé, cet esprit a été dépassé ; en pareil cas, il vaut mieux se souvenir que relire. Edouard Ourliac fit merveille dans ce recueil ; il se débarrassa de ce que les leçons de M. Touchard-Lafosse avaient de trop vulgaire; il fut lui pour la première fois, c'est-à-dire que sa verve de la rue passa entière dans le journal {. Ce travail de chaque jour acheva de le rompre tout à fait au métier littéraire. A ce point de vue, l'apprentissage par le petit journal, tant décrié, a des côtés réellement profitables.
1. M. Alphonse Karr s'est plusieurs fois souvenu des traits et des mots d'Edouard Ourliac. On lit fréquemment dans les Guêpes : « E. 0. disait... »
« La première fois que j'ai rencontré Ourliac, — a écrit M. Arsène Houssaye, — c'était durant le carnaval de 1835, au bal de l'Opéra-Comique. On faisait cercle pour le voir danser. Il avait imaginé de représenter en dansant Napoléon à toutes les périodes suprêmes de sa vie : aux Pyramides, à Waterloo, à Sainte-Hélène. Il menait en laisse une femme qui ressemblait à un mélancolique pastel de Landberg, une de ces femmes qui vivent le plus honnêtement possible en deçà du mariage 'et hors du célibat. Nous fûmes du même souper; je m'aperçus que sous le danseur il y avait un poëte... Il avait écrit deux romans de pacotille. C'était son désespoir. Il ne savait comment racheter ses premiers péchés littéraires. Il vivait avec son père et sa mère, rueSaint-Roch. Il habitait une petite chambre bleue, si j'ai bonne mémoire, tapissée de quelques pastiches de Watteau et de Boucher; sa bibliothèque renfermait presque autant de pipes que d'in-octavo. On ne l'y voyait que le soir ou le dimanche, car il était attelé à un petitemploi de douze cents francs aux Enfants -Trouvés. Il avait beaucoup de camarades et peu d'amis. C'était dans notre poétique bohème de l'impasse du Doyenné que nous vivions en familiarité avec ce charmant esprit. Ourliac venait tous les matins nous voir dans ce royaume de la fantaisie. C'était son chemin pour aller aux Enfants-Trouvés... Nous n'avions pas d'argent, mais nous vivions en grands seigneurs ; nous donnions la comédie ; ces dames de l'Opéra soupaient chez nous, vaille que vaille, et daignaient danser pour nous à la fortune de leurs souliers. Edouard Ourliac surtout donnait la comédie. C'était le Molière d« la bande. Il était auteur et acteur avec la môme verve et la même gaieté. A une de nos
fêtes ces dames le noyèrent , à plusieurs reprises, dans une avalanche de bouquets. »
La vérité est qu'avec la vive tournure de son esprit et de son corps il excellait surtout dans la représentation des arlequins. Ce n'était pas que dé plus sérieuses tentatives ne se fissent jour à travers ces folies : on a le souvenir d'une tragédie en un acte et en vers, composée par Edouard Ourliac pour le théâtre intime de la rue du Doyenné; cette tragédie, restée inédite, avait devancé et deviné le Ruy Blas de Victor Hugo, car elle mettait en scène la passion d'un domestique pour une grande dame.
Malgré les bals et les femmes menées en laisse, Edouard Ourliac n'a pas laissé la mémoire d'un don Juan littéraire. Ses amours un peu vagabondespeuvent se résumer en cinq ou six aventures, dont quelques-unes avec des actrices des petits théâtres. Est-ce chez une de ces actrices qu'il aura rencontré le type séduisant de Suzanne ? J'avoue que j'en doute ; je préfère supposer que l'une d'elles a posé devant lui, comme posent devant l'artiste ces créatures banales transformées à leur insu en Mignon ou en Sapho. Le modèle est indispen-
sable à l'écrivain comme au peintre; tantôt c'est la femme qu'on désire, tantôt la femme qu'on regrette ; d'autres fois c'est un vice mystérieux et caressé que l'on extrait du fond de son cœur pour en doter publiquement le héros de son livre. Molière, l'abbé Prévost, Beaumarchais n'ont pas fait autrement. Et Balzac donc! vous le meniez dans votre famille, parmi vos frères, vos sœurs, votre père, votre mère, vos oncles et vos tantes; Balzac n'avait l'air de rien, il riait, causait et faisait la partie au coin du feu ; seulement, au bout de trois jours, il vous racontait l'histoire de votre famille entière, sans vous faire grâce d'un cousin. Il avait pris ses notes; en d'autres termes, tous ces gens-là avaient été autant de modèles pour lui.
Je ne sais comment Edouard Ourliac se trouva amené à écrire dans le Journal des Enfants. Toutefois est-il qu'il en devint bientôt un des collaborateurs les plus assidus et les plus aimés. Une ou deux parades qu'il avait écrites sans y prendre garde eurent un succès inespéré ; on lui en demanda d'autres ; et une véritable vogue s'attacha dès lors à ces petites compositions scéniques.
L'une d'elles, la Première Tragédie de Gœthe, contient un prologue en vers débité par le seigneur Croquignole :
Permettez-moi, Messieurs, en mouchant mes chandelles.
De causer un instant de ce qu'on joue ici;
Ce ne sont, il est vrai , que farces, bagatelles,
Mais si l'on est content, je le suis fort aussi.
Ma foi ! vive la joie et les parades folles .
Où le héros survient, la perruque à l'envers,
Un bras gris, l'autre bleu, le chapeau de travers,
Et débute, s'il veut, par quelques cabrioles.
Ma catastrophe, à moi, c'est un coup de bâton ;
Mon poignard, Arlequin le porte à sa ceinture;
Nos sabres sont de bois, nos noirceurs en peinture,
Et si le dénoûment nous touche d'aventure,
C'est qu'on doit immoler un pâté de carton .
Voilà son programme tout entier. On aime à découvrir ce coin de naïveté inattendu chez un auteur déjà aguerri aux malices du Figaro, cet amour des enfants chez un journaliste accoutumé à tirer profit des passions des hommes. Mais qu'on ne s'abuse pas cependant : le théâtre d'Edouard Ourliac procède moins de Berquin que de Gherardi ; la tradition qu'il suit est celle des Janot, des Grippe-Soleil, des Funambules, du tréteau. Il ne danse pas, il gambade; il ne mange pas, il s'empiffre; il ne rit pas, il tombe en épilepsie. Mais comme après tout il ne cherche pas à dissimuler son
pastiche, qu'au contraire il l'étalé franchement, on le lit sans prévention, et on se laisse volontiers prendre au rire qu'il veut exciter. Parmi les pièces de ce spectacle dans une chaise, l'Hôpital des fous est basé sur une idée fort plaisante. La scène se passe dans la cour d'un établissement d'aliénés ; un fpoëte pensionnaire du lieu entre avec quatre de ses camarades :
« Le poète. — Ma foi, messieurs, vous me voyez fort embarrassé. J'ai composé pour ce soir un grand ouvrage de théâtre (car vous savez que c'est mon métier), et je n'en connais pas encore le sujet. Mon drame, s'il vous plaît, doit être précisément ce qui va se passer aujourd'hui ici-même; belle pièce , je vous jure, et où l'on verra s'agiter toutes les passions qui gouvernent la destinée humaine. Nous y jouerons tous notre rôle. On nous recommande de peindre les hommes; mais que diable ! nous sommes des hommes. Au lieu d'une copie de la nature, nous donnons l'original. Çà, l'heure approche, le théâtre est tout prêt. On entrera par cette porte, on sortira par cette autre. Je vous prie aussi de considérer comme nos décors sont bien peints, que ces arbres sont de vrais arbres, et que cette cour est une cour véritable. Je suis fort curieux de connaître mon œuvre, et si le héros est laid, et si l'héroïne chante bien, si cela est sérieux, si cela est comique. Il serait temps de commencer. Mais je ne vois point arriver d'acteurs. »
Le poëte se dépite pendant quelque temps ; enfin, il aperçoit un homme qui escalade le mur de l'hospice et saute dans la cour.
« Le poëte. — N'en doutez plus, la scène s'ouvre. C'est le héros du poëme. Allons, la musique I ferme tenez bon, souillez fort.
Pascariel. — Ouf! peste soit des gens qui m'ont valu ce sautl Je cours après mon maître comme il court après la raison, et je perdrai mes jambes comme il a perdu son esprit. Je vais m'informer à ces gens que voilà. — Au -poète : Monsieur, je cherche ici mon maitre.
Le poëte. — Je le sais, vous entrez par la gauche du théâtre; c'est fort bien, je l'avais pensé ainsi. Mais que m'allez-vous dire à cette heure? Qui vous attriste ou vous égayé? Êtes- vous le messager funèbre de la fatalité ou le héraut bouûbn d'une trame burlesque ? Venez-vous nouer une action tragique ou n'êtes-vous qu'un valet de comédie ? Allez-vous rire ou pleurer, donner des coups de poignard ou recevoir des coups de bâton?
Pasgariel. — Mon ami, vous tenez vous-même sur la nuque un assez joli coup de marteau, et je donnais dans une fière bourde. Je ne suis point un valet de comédie, entendez-vous, et si je vous donne à pleurer, je vous jure en tout cas que vous me faites rire.
Le poète. — Parlez plus gravement, et exposezmoi votre conte.
Pasgariel. — Je ne demande pas mieux, soyez donc raisonnable.
Le poète. — Soyez vous-même plus réservé; le ton doux, la voix claire, le geste mesuré, allez.
Pascariel. — Eh bien ! oui, soit, je veux bien.
Le poète. ~ Vous entrez par là?
Pascariel. — Sans doute, j'entre par là, et je vais vous dire pourquoi. Mon maître a perdu ces joursci sa raison au jeu. J'entends qu'il a perdu sa raison, parce qu'il a perdu son argent. L'esprit lui a tourné.
Le poète. — C'est grand dommage, et vous m'intéressez au dernier point. Continuez.
Pasgariel. — On a conduit mon maître dans cette maison. Sa famille est désolée. J'apporte ici une lettre de son oncle, pour qu'on ait à le bien soigner. Or, je voulais le voir par la même occasion, car je l'aime tendrement ; on a eu la barbarie de s'y opposer ; les guichetiers m'ont barré le passage. Heureusement, je suis garçon avisé autant que fidèle, j'ai du cœur et de l'esprit : je vous ai planté une grande échelle au pied de ce mur, et me voici en deux sauts.
Le poète. — A merveille ! L'histoire paraît vraisemblable et s'expose naturellement. Tout me fait supposer un dénoûment heureux.
Pasgariel. — Indiquez-moi d'abord où je trouverai mon maître, si vous le connaissez. C'est un grand brun, bien fait, l'œil bleu, le nez de travers et une verrue sur la joue.
Le poète. — Soignez votre style surtout. Ne vous intimidez pas. Bonjour. (Il sort.) »
Cela, comme nous l'avons dit il y a quelques lignes plus haut, n'est pas en effet dans la manière du Bordelais Berquin, mais cela n'en vaut pas moins sous le rapport littéraire.
A la même époque , nous assure-t-on, Ourliac, que le démon des vers n'avait pas encore abandonné, insérait des fragments poétiques dans les recueils de madame Janet, la providence des poètes d'alors (les poètes d'à présent n'ont plus de providence). On veut aussi qu'il ait passé dans le feuilleton du Constitutionnel, mais pour s'y moquer des propriétaires et des lecteurs. De ce moment, et par suite de cette multiplicité de travaux, il commença à compter dans les rangs littéraires; aussi croyons-nous devoir placer là une esquisse de sa personne.
C'était un petit homme ; il avait le teint un peu bilieux; le sang- froid et le pétillement se succédaient sans transition sur sa physionomie, incontestablement marquée du sceau de l'intelligence 4. A le voir, à l'écouter surtout, on aurait dit un neveu de Voltaire. C'était bien là le journaliste endiablé, l'homme du coup de griffe; c'était bien là l'esprit parisien dans sa personnification la plus téméraire,
1. Nous ne connaissons pas de portrait d'Edouard Ourliac. Seulement, dans une série de trois planches intitulée: Grande course au clocher académique, Grandville l'a représenté derrière Balzac.
tantôt habillant l'insolence d'un vêtement de gravité, tantôt faisant traîner à la raison toutes les fanfreluches et toutes les casseroles de la Courtille. M. Arsène Houssaye a dit vrai : Ourliac avait beaucoup de camarades et peu d'amis. La faute en était à son caractère trop exclusivement et surtout trop brillamment tourné vers la goguenardise. Il était le feu, l'entrain d'un repas d'hommes de lettres; il en était aussi l'inquiétude. Il tirait ses pétards dans les jambes de tout le monde, ou bien, comme Musson le mystificateur, il choisissait une victime, et dès qu'il l'avait choisie, il ne la lâchait plus. Il était acerbe, quoique turbulent, et certains de ses bons mots produisaient une sensation de froid, comparable à celle d'un acier entamant l'épiderme. L'étude des parades lui avait donné un goût réel pour la cruauté dans le comique ; il ne parlait qu'avec délices des coups de bâton pleuvant dru sur l'échiné, des côtes fracassées, des médecines amères, de la noyade et de la pendaison ; il se plaisait à faire frissonner son auditoire avec des détails chirurgicaux. Pour tout dire enfin, son esprit n'aimait qu'à travailler sur le vif. Aussi toutes ses plaisanteries n'avaient-elles
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pas le même succès; quelques-unes ressemblaient trop à ces bourrades que se donnent les paysans dans les fêtes de village, ou à ces espiègleries funèbres qui consistent à se revêtir d'un long, drap blanc et à venir agiter des chaînes dans la chambre d'un ami qui dort. Lui-même en est convenu de bonne foi :
Je l'avoue, un soumet qui se trompe de face, Au fort de son courroux Cassaudre qu'on fait choir, Un coup de pied qu'on donne ou reçoit avec grâce, Un grand plat de bouillie en un manteau bien noir; Giile, en fouillant au pot, qui se brûle à la braise Et qui lèche en hurlant ses doigts enfarinés; Qu^nd celui-ci s'assied, l'autre tirant la chaise, Et les portes toujours sa fermant sur les nez, Sont divertissements qui me font pâmer d'aise '.
Tout cela contribuait à le faire redouter de ses collègues, spirituels autant que lui peutêtre, mais moins doués de spontanéité. Quoi qu'il en soit, de là au méchant homme qu'on a voulu faire d'Edouard Ourliac, il y a loin, très-loin. Son cœur était sain et bon. S'il n'a pas contracté d'amitiés dans les lettres, il a rencontré dans la vie privée et partagé de douces affections.
Dans un croquis très-littérairement tracé,