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Prologue du Seigneur Croqnignole

MM. Edmond et Jules de Goncourt ont admis peut-être avec une facilité trop trompte certains renseignements sur les habitudes trèsprivées d'Ourliac; ils lui ont presque fait un crime du peu d'argent dont il pouvait disposer dans les parties de plaisir *. On peut répondre, à la décharge de ce pauvre garçon, qu'il ne possédait aucune espèce de patrimoine, et que la littérature telle qu'il la pratiquait pouvait suffire tout au plus aux exigences premières de la vie. Qu'il ait conçu quelque honte de sa pauvreté et qu'il l'ait exhalée en-

1. « Quand rompant sa chaîne de famille, et parti tout un jour de la maison paternelle, Ourliac courait les cabarets autour de Paris avec une bande d'amis, des artistes et des écrivains de son âge, il lâchait toute bride à sa verve. 11 improvisait des chansons burlesques :

Le père de la demoiselle, Un monsieur fort bien, En culotte de peau, Qui voulait tout savoir!

» A ces petites fêtes sous la treille de banlieue, quand il s'agissait d'en payer l'écot, Ourliac n'avait jamais que quarante sous dans sa poche ; c'était le nec plus ultra de son appoint. » Autre part, MM. de Goncourt disent encore : « Au milieu des rires qui accueillaient ses saillies, il restait grave et blême, presque humilié d'une galerie, comme un Deburau sur une chaise curule; et, chose étonnante, de ce Pierrot dont il avait si bien la face, il avait aussi les mignons vices; il eût très-bien passé par les sept compartiments d'un dessin allemand des sept péchés capitaux, etc., etc. »

suite dans des romans, tels que Collinet et Suzanne, cela est tout naturel, Mais nous ne nous avancerons pas davantage sur ce terrain.

Pour donner à la fois une idée précise de son caractère et des tendances de sa littérature, à l'époque de sa collaboration au Figaro, nous allons prendre une composition publiée, en 1837, dans les livraisons de ce journal : la Jeunesse du temps, ou le Temps de la jeunesse , parade bourgeoise, Elle est peu connue, et elle est' réjouissante. — M. Vidalot est un marchand de Saint-Quentin, un honnête drapier. Il attend son fils Joseph, qui doit revenir ce jour même de Paris, après quatre années passées dans l'étude du droit. Un inconnu de mauvaise mine se présente en déclinant le nom de Joséphin Widarlof. 11 embrasse la bonne, il embrasse la cousine Canélia ; c'est lui, c'est l'enfant prodigue.

« Ah! s'écrie-t-il, comme il est doux de revoir sa vieille maison, le clos, le verger où l'on a joué tout enfant, les volets verts, la vigne grimpante, la mare aux canards, le dindon qui glousse, et vous mon vénérable père, et vous! 0 jardin paternel ! Tiens, il faudra que je fasse des vers là-dessus; j'en ai de fameux dans ma malle, vous verrez ca.

Le père. — Ce sont là des occupations secondaires, mon fils, nous en parlerons à leur tour.

Joséphi>j. — 0 papa, qu'avez-vous dit? l'art, des occupations secondaires! toute la vie d'un homme! l'art, cette doublure de Dieu ! ce culte, cette religion! Écoutez ceci :

Le premier château-fort qu'on rencontre quand on Débouche par le plus joli bois du canton, Est celui du seigneur de Couci, le beau sir?..,

Gomment trouvez-vous ce début?

Le père. — Ça coule, ça coule bien. Tu as de la facilité. Mais parle-moi d'abord de tes études.

Joséphin. — Inutile. Je n'ai pas de diplôme. Injustice criante! Je n'ai pas été reçu. Il est vrai que je ne me suis pas présenté.

A ces paroles, la désolation du père commence. Joséphin ne fait qu'en rire. Il caresse sa barbe, il demande du feu pour allumer son cigare, il secoue ses manchettes et pirouette avec des façons débraillées.

« Palsambleu! ma jolie cousine, il est fâcheux que vous ne soyez pas une femme du bel-air avec le mantelet, les mules et les mouches, et mon père un vieux roué avec la bourse et l'épée ; je me serais cru, au milieu de ces meubles du temps, en partie fine, dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques.

Le père. — Mon fils, tu m'assassines 1 Et tes inscriptions payées chaque mois, et tes livres, et ta pen-

sion de douze cents francs, le revenu d'une famille !

Joséphix. — Et mes poésies I mon roman ! Croyezvous qu'il n'en coûte rien pour vendre ses livres au libraire?

Le père. — Et l'argent de votre parrain ?

Joséphin. — Je m'en suis fait une redingote.

Le père. — Et mes étrennes ?

Joséphin. — J'en ai soulagé l'indigence... où je me trouvais.

Le père. — Seigneur du ciel! il me manquait cela sur mes vieux jours. C'est fini, je n'ai plus de fils; car je rougirais d'appaler ainsi un mauvais sujet, qui faisait mon orgueil et ma consolation. C'est ainsi que vous reconnaissez les sacrifices que j'ai faits pour vous; je me privais des aliments les plus grossiers, et Monsieur dissipait mon avoir avec ces femmes légères, l'opprobre de leur sexe ! Vous avez fréquenté ces repaires où l'on commence par être dupe et où l'on finit par être fripon. Le chemin du vice est rapide; de là à l'échafaud il n'y a qu'un pas. Grand Dieu 1 un Vidalot sur l'échafaud ! Retirez-vous de ma présence, montez dans votre chambre jusqu'à nouvel ordre ; je vous chasse !

Joséphin, tendant la main. — Vous me donnerez ma pension?

Le père. — Vous levez la main sur moi I Frappez, frappez le sein de votre père! frappez les entrailles qui vous ont porté, les mamelles qui vous ont allaité !

Joséphin. — Papa, calmez-vous, songez qu'il y a des dames.

Le père. — Cela m'est bien égal, je ne me connais plus.AJi ! vous m'injuriez! Battre son père, vil passetemps I indigne d'un bon fils! »

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Ici la parodie est complète ; elle dérive de Robert Macaire, cette pièce monstrueuse qui a exercé autant d'influence sur les mœurs du dix-neuvième siècle que le Mariage de Figaro sur celles du dix-huitième. La raillerie étourdie du jeune Ourliac ne s'arrête devant aucune sottise, pas même devant la sottise paternelle. Il se moque des cheveux blancs, quand ces cheveux sont ceux de Jocrisse. Tout principe, toute moralité s'envole devant sa téméraire épigramme. Il amuse, c'est vrai, mais à des conditions inacceptables; et plus tard, Edouard Ourliac devait être le premier à regretter tant de verve employée si mal à propos. La gouaillerie littéraire reprend le dessus. — « Demain., je vous ferai embarquer ! s'écrie le père ».

« Joséphin. — Embarquer ! ça va. Couleur maritime. Oh I les heures de quart, par les belles nuits du tropique I l'horizon bleu, le bercement des huniers, les mœurs tranchées, l'agile corvette qui file dix nœuds, les pays nouveaux, les brunes filles de Madras, de l'or, du grog et du tafia !

Le père. — Tu ne t'embarqueras pas ; je te ferai mettre à la tour de Saint-Quentin.

Joséphin. — La tour ! Couleur mo}ren âge. Tête- Dieu ! messeigneurs les hauts barons n'ont pas tel fief dans leur apanage : quatre donjons avec mâchicoulis et barbacanes, haute et basse justice dans le

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canton, cent bonnes lances et trois cents gens de pied ! Vous êtes insensé, maître, si vous croyez que cela me contrarie! Holà! Pasque-Dieu! varlets et manants, mon haubert, ma cuirasse et ma bonne lame de Tolède !

Le père. — Tu resteras ici, et dès demain tu tiendras la boutique.

Joséphin. — Oh! pour cela, impossible, papa! Couleur garde national, couleur épicier, couleur tricolore. Impossible ! »

Aucune nuance, pas même la nuance politique, ne manque à ce petit tableau, où repassent tous les livres orgiaques d'alors, la Salamandre, le bibliophile Jacob, les romans intimes de Drouineau et la république du National. Edouard Ourliac s'attaque à toutes les actualités, à la colonne Vendôme, aux briquets phosphoriques, aux mythes, à la palingénésie, au parapluie, à tout ce qui est relief ou trait caractéristique. Il y a même un personnage mûr, Balloche, qui est imité de M. Prudhomme. De tous ces éléments, il résulte quelque chose de fort drolatique, certes. Le mot éclate sous les pieds, la phrase cherche l'impossible dans le joyeux; le rire s'y déploie , exagéré et grimaçant , comme sur les masques antiques où la bouche déchire la joue. Mais, j'ai quelque regret à le

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dire, ce n'est pas du comique, dans le sens large et humain de ce mot; ce n'est pas même de la caricature, quoique cela y ressemble d'abord. C'est quelque chose à côté, un sousgenre qui apprête bien des supplices aux linguistes de l'avenir, une nouvelle langue d'argot spécialement empruntée aux mœurs artistiques, et comme qui dirait des balayures des ateliers de peinture et des cabinets 'littéraires. L'expression, recrutée dans le vagabondage des entretiens les plus intimes, s'y montre sous un déshabillé dissolu, comme ces courtisanes qui hasardent tout dans leur demi-costume. C'est la folie organisée en rhétorique et rencontrant, à travers ses écarts, d'incroyables bonnes fortunes de pensée et de forme. Un mot créé sous le dix-neuvième siècle, mais trop souvent détourné de sa vraie signification, — la blague, — pourrait servir à qualifier certains aspects de cet idiome, si difficile à baptiser. L'auteur de la Jeunesse du Temps a, un des premiers, popularisé l'école de la blague à une époque où la bourgeoisie rebelle estimait qu'elle avait déjà bien a^sez à faire avec le romantisme sur les bras. En même temps qu'Ourliac, on remarquait dans

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ce sillon moqueur l'auteur des Jeune-France, Théophile Gautier, et ces deux vaudevillistes qui ont souvent approché de la comédie : MM. Duvert et Lauzanne. Le petit journal fit le reste; et aujourd'hui, quoique cette école bâtarde ne nous semble réunir aucune condidition de vitalité, partant de durée, ne l'en voilà pas moins installée et même fortifiée dans ses retranchements. Elle compte déjà des succès; on peut considérer comme deux de ses types les plus distinctifs, et comme deux exemples de ce qu'elle a fourni de détestable et de supérieur, la création de Jérôme Paturoî et la série des Scènes de la Bohême, Tout ce que nous pourrions écrire pour et contre la blague se trouve contenu dans ces deux ouvrages, si différents et si pareils; nous n'irons pas chercher nos arguments ailleurs. Chez M. Reybaud, c'est la bourgeoisie qui se venge de la littérature; chez M. Mûrger, c'est la littérature qui se venge de la littérature ellemême. Le but est commun dans l'un et l'autre livre, les moyens sont semblables aussi; mais combien leur mise en œuvre diffère, et quelle énorme distance sépare ce Paturot si lourd, si vulgaire, des Scènes de la Bohême, si

vives, si folles et si brillantes dans leur immoralité !

Revenons au proverbe d'Edouard Ourliac, pour en dire la conclusion. Chassé par son père, Joséphin lui écrit une lettre :

« Je ne puis vivre éloigné de vous, mon père; il ne me reste plus un liard. D'ailleurs, j'ai tout vu, tout usé, tout approfondi. Je suis las de la terre où l'on se crotte, des hommes à qui l'on doit de l'argent, des libraires qui n'en donnent pas, des maîtresses qui en demandent, des dîners à dix-huit sous, des bottes percées et des portiers. Vous m'avez donné la vie, père voluptueux et cruel, je vous la rends pour n'avoir rien à vous. Je prends donc la liberté de m'asphyxier sous la tonnelle de votre jardin. Réjouissezvous : à trois heures très-précises votre polisson de fils aura cessé de vivre. »

On va au jardin, où on le trouve à demi renversé dans une posture vaporeuse. — Quelle tête volcanique I s'écrie le père ; et il court après un docteur, laissant Joséphin en tête-à-tête avec Canélia, sa cousine.

« Canélia. — Pauvre cousin! Tiens, il est gentil comme cela; on dirait qu'il dort. Si je lui faisais respirer des sels? (Elle va chercher un flacon,)

Joséphin, à part. — Qu'il est doux de voir ainsi planer au-dessus de soi un ange à la voix de femme, une blanche vision ! Au fait, cette enfant-là n'est pas s

laide qu'elle en a l'air; dans mon ardeur de fuir l'auteur de mes jours, je ne l'avais pas remarquée. Et puis, je lui ai fait un certain effet, — je le crois bien 1 — un beau front pâle, — de longs cheveux épars, — jeune poêle mourant !

Cane lia, revenant. — Tenez, beau cousin, respirez.

Joséphin, feignant l'égarement. — Euh! eh! ah!... la muse passe avec une étoile au front; elle pose ses pieds nus sur des nuages d'or... Canélia!

Canélia. — Il m'appelle? Oh! pauvre jeune homme !

Joséphin. — Canélia ! c'est toi que j'ai rêvée, c'est toi qui passes dans ma sombre nuit...

Canélia. — Il pense à moi. Joséphin!

Joséphin. — Laisse tes beaux chevaux pleuvoir sur mon front ; laisse tomber un baiser sur ma lèvre, comme une rosée sur la fleur flétrie.

Canélia. — On ne peut rien refuser à un malade. Souffrez-vous encore, mon cousin !

Joséphin. — Au contraire, belle cousine; encore un baiser et j'irai à ravir.

Canélia. — Si mon oncle nous voyait... Finissez ! »

Joséphin ne finit pas, et l'oncle les voit; il

ne sait trop, cet oncle, s'il doit se fâcher ou rire, mais sa bonté l'emporte. De son côté, Joséphin prononce en ces termes son abdication poétique :

« Joséphin. — Je renonce à Satan, à ses pompes et à mes œuvres. Je n'ai pas dîné, je n'ai pas un sou,

j'aime ma cousine, et je me fais drapier, marguillier, allumeur de réverbères, s'il vous plaît. 0 figure symbolique de l'industrie, que tu es enchanteresse ! ô sirène fallacieuse, qui nages dans le vert-de-gris des gros sous, que tes charmes sont puissants sur un poëte à jeun!

Le père. — Mes chers enfants, je vous unis ; allons nous livrera la joie.

Joséphin prend un bonnet de coton des mains de son 'père et s'en couvre la lête. — O sacré flambeau du genre, étouffe-toi sous l'éteignoir ! »

Cette fin a été imitée très-visiblement dans Jérôme Paturot.

Le même journal ayant publié César Birotteau) un des chefs-d'œuvre de Balzac, Edouard Ourliac eut l'honneur d'écrire pour ce roman une préface qui ne ressemble à aucune préface connue. C'est de cet épisode sans doute qu'il faut dater la liaison de ces deux hommes, qui ont plusieurs points de .contact dans le talent, Lorsque Balzac fut saisi tout à coup d'une fantaisie de collaboration, principalement en vue du théâtre, il songea d'abord à Edouard Ourliac. Le deuxième acte de Vautrin passe pour être presque en entier de ce dernier

Les occasions de se produire ne lui man-

quèrentplus; il mit son nom dans la série des Français peints par eux-mêmes, dans la nouvelle Caricature, dans la Presse, où il imprima la Confession de Nazarille, œuvre assez faible, selon moi, et qui cependant souleva les susceptibilités morales jdes abonnés. C'est qu'Ourliac était alors plus que jamais engagé dans la voie du scepticisme. Un puissant effort sur luimême l'en tira subitement; un premier cri de douleur s'échappa de cette jeune poitrine : il fit le volume intitulé Suzanne.

On a dit — et c'est l'éloge désespéré que tous les beaux romans arrachent à la critique — qu'il avait mis sa propre histoire daus Suzanne. Nous croyons plutôt que c'est une manière perfide de lui attribuer les traits souvent odieux dont il s'est servi pour peindre le personnage de La Revoie. Il faut avouer qu'il eût été ou bien maladroit ou. bien cynique en hasardant de lui un tel portrait; son esprit de mortification, qui se développa par la suite, . n'allait pas encore jusque-là. Accordons qu'il est singulièrement entré pour quelques instants dans la peau de son héros, si nous pouvons nous servir de cette expression récente, mais n'allons pas plus loin; ce serait méconnaître

de la façon la plus outrageuse les privilèges de la composition littéraire. Quand on dit que l'abbé Prévost s'est peint dans Desgrieux, George Sand dans Indiana, et Edouard Ourliac dans La Reynie, on se trompe; ne dites pas qu'ils se sont peints , dites qu'ils se sont rêvés.

Suzanne donna la vraie mesure de son auteur, dont elle dévoila tout à coup une des facultés les plus inattendues : celle des larmes.

Madame de Girardin, à propos des parades du Journal des Enfants, avait signalé ce talent plein d'hilarité. Balzac, dans sa Revue parisienne (n° du 25 août 1840), annonça Suzanne et la Confession de Nazarille en ces termes : « Je m'occuperai de M. Ourliac dans ma prochaine lettre, parce que je connais de lui des fragments pleins de comique et recomtnandables par une certaine puissance de dialogue. » Le numéro suivant de la Revue contient, en effet, le compte rendu de Suzanne; comme tout ce qui émane de la critique trop rare de Balzac, ce morceau est un modèle d'appréciation philosophique et grammaticale; il y indique les points de ressemblance entre Suzanne et Ceci n'est pas un conte, de Diderot, tout en rendant

justice à l'intérêt poignant qui domine dans Suzanne.

'« M. Ourliac, dit-il, a l'entente des délicatesses de la femme. On sera content d'avoir lu un volume où l'on rencontre des scènes comme celles ou Suzanne ruinée, sans asiie et sans pain, trouve de l'argent pour apporter des fleurs, dans deux pots de porcelaine, à la Reynie qui les casse ; comme celle où la Reynie, par un de ces éclairs de vigueur si fréquents chez les méridionaux, vient souper chez la cantatrice sans invitation, insulte les convives, compromet Suzanne, si chaste, si pure, et si belle jusque-là, et finit par devoir à cette lueur d'énergie qui simule l'amour, la récompense refusée à l'amour vrai de M. d'Haubertchamp. Ces deux scènes, entre autres, annoncent un vrai talent. Elles ne sont pas dans Diderot. »

Plus loin, M. de Balzac analyse le style d'Edouard Ourliac :

« A part quelques emmêlements dans le fil dès idées, sa phrase est nette, vive, précise. M. Ourliac peut devenir un écrivain ; mais il n'a pas .encore étudié le travail que demande la langue française, et dont les secrets sont surtout dans l'admirable prose de Charles Nodier. 11 entasse imparfait sur imparfait pendant trois ou quatre pages, ce qui fatigue et l'œil et l'oreille et l'entendement; quand il a trop de l'imparfait il se sert du verbe au prétérit. Il ne sait pas encore varier la forme de la phrase, il ignore les ciselures patientes que veulent les phrases incidentes et la manière de les grouper. Entre la force qui

marche, à l'instar de Bossuet et de Corneille, par la seule puissance du verbe et du substantif, et le slyle ample, fleuri, qui donne de la valeur aux adjectifs, il y a l'écueil de l'a monotonie des temps du verbe. Cet écueil, M. Ourliac ne l'a même pas soupçonné. Néanmoins, il y a en lui les rudiments d'un style particulier, sans ampleur, mais suffisant. »

On voit que Balzac n'épargne pas la vérité à l'auteur de Suzanne. C'est que Balzac l'estimait et le traitait, non pas en père, non pas en ami, mais en confrère, c'est-à-dire presque d'égal à égal.

Subissant l'effet de ces encouragements, Ourliac ne devait plus s'arrêter dans sa transformation. Aux réminiscences religieuses qui devenaient de plus en plus fréquentes en lui, se joignirent — on ne sait par quelle succession d'idées — des aspirations légitimistes, qui se traduisirent par une étude de la Vendée et de sa chouannerie. Les buissons, qu'il interrogea avec une pieuse patience, lui racontèrent des drames héroïques, de plaintives anecdotes. Mademoiselle de la Charnaye, insérée dans la Revue des Deux Mondes, est l'expression la plus complète de cette phase; et, vraisemblablement, s'il nous eût donné beaucoup de nouvelles comparables à celle-ci pour l'émotion et

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la vérité, ce n'est pas au second rang, mais bien au premier, que nous aurions aujourd'hui à placer Edouard Ourliac. Mademoiselle de la Charnaye donne à regretter que, trop peu confiant en ses forces, il n'ait pas accordé plus de développements à ses récits; alors, nous aurions eu mieux qu'un romancier de chevalet. N'a-t-il pas voulu ou n'a-t-il pas pu? Son ambition était-elle uniquement de se créer une place isolée dans un genre où il avait l'espoir de devenir maître? S'il en fut ainsi, on ne lui refusera pas d'avoir atteint en partie son but; car de son vivant il fut le plus habile écrivain de nouvelles, à côté de Gozlan, et c'est pourquoi sans doute il ne crut pas devoir être ingrat envers une spécialité l\ laquelle il devait sa fortune littéraire.

Cette période, la plus décisive pour son talent, et employée en outre aux réflexions les plus salutaires, aux retours les plus graves (il s'était mis à la lecture de MM- de Ronald et de Maistre), peut être regardée comme la plus heureuse de sa vie. Il gagnait son pain avec sa plume, il se sentait dans une excellente voie morale, il était jeune. Bien qu'il n'eût pas trente ans, il se sentait déjà fatigué de la vie

au jour le jour. On le conduisit dans la maison d'un chef de bureau au ministère de la guerre ; il plut; on le savait spirituel, on le maria. Ces choses se passaient en avril 1842.

Edouard Ourliac vit s'accroître son talent dans les deux années qui suivirent son ma riage. Tout en cédant encore, par intervalles, aux sollicitations des directeurs de journaux qui lui demandaient, comme à M. Galland, quelques-uns de ces contes légers qu'il contait si bien, il accorda une part plus large à la veine de sensibilité qu'il s'était ouverte. Brigitte et les Garnaches, deux œuvres étendues et dont nous parlerons plus tard, sont de cette époque.

On doit attribuer à cette recrudescence de travail le rapide développement d'une maladie des bronches qui se manifesta chez Edouard Ourliac. Cette maladie inspira de graves inquiétudes à ses amis.

Le mal d'Edouard Ourliac empirait de jour en jour. Il chercha un refuge dans la pratique de la religion catholique; ce fut un nouveau sujet d'étonnement; il laissa s'étonner, et toussant, crachant, amaigri, pâli, il prit le chemin qui monte à la rue des Postes, chez les Pères Jésuites. Là on le consola comme on put. Sur

ces entrefaites, Y Univers lui fit des propositions de collaboration qu'il accepta. On le vit alors publiquement et courageusement brûler ce qu'il avait adoré, et relever l'étendard des doctrines du dix-septième siècle. Il ne faudrait pas croire cependant qu'une fois acquis au catholicisme militant, il abdiquât ce que nous appellerons les côtés agressifs de son talent. Au contraire, il retira de cette volte-face une verve nouvelle, qu'il mit au service d'une guerre à outrance contre son ancien parti. Nous devons à la vérité de déclarer qu'il ne put s'y défendre d'une pointe de fanatisme; ses premières adorations pour Boileau reparurent, plus exclusives que jamais. D'un autre côté, il épousait ses nouvelles amitiés avec trop de similitude dans la façon d'écrire; il prenait la brutalité pour la vigueur. Heureusement pour lui, il ne continua pas la revue littéraire et dramatique qu'il avait commencée dans Y Univers; il revint à ses nouvelles, qu'il inclina dorénavant dans le sens de sa conversion, sans rien leur faire perdre pour cela de leur essence incorrigiblement comique. Ce fut pour le coup qu'il « retourna l'ironie de Candide contre la philosophie de

Voltaire, » mot de Balzac, qui définit Ourliac. Pour mieux travailler, un matin, il fit un petit paquet et s'en alla habiter une maisonnette dans la Touraine. Il a daté de là plusieurs lettres charmantes; quelques-unes d'entre elles trahissent d'involontaires retours vers

la vie mondaine :

• « Je suis entouré de belles choses à quatre ou cinq lieues de distance. J'ai visité avant-hier le château d'Azay, sur l'Indre. La vaRée d'Azay est celle du Lys dans la vallée. Les habitants sont furieux contre l'auteur qui a trouvé leurs femmes laides. C'est une belle chose que Paris, mais je n'en persiste pas moins à croire que nous ferions bien, sur le retour, de nous en venir par ici planter nos choux avec quatre ou cinq amis sensés. La nourriture saine, le bon vin, le repos, les jardins, le loisir ont bien leur mérite. J'ajouterai qu'il y a ici certains vins qui valent le Champagne. »

Cette lettre était adressée à un ami mondain . En voici une autre de la même époque à un ami religieux; l'esprit en est le môme, il n'y a que le ton de changé — et le vin de supprimé.

« O mon cher ami! que nous pourrions vivre doucement quelque jour en pareil endroit et ensemble. Il ne me manque qu'un ami comme vous. C'est la pensée de Dieu qui console et détache de tout, et nulle part elle ne peut être plus présente. J'ai trouvé quel-

q ues livres, de ceux que vous n'aimez guère ; mais ils me servent. Je suis ramené aux pieds du bon Dieu par Jean- Jacques et le Vicaire savoyard... »

Nous nous imaginons qu'à cet endroit l'ami religieux a dû légèrement froncer le sourcil. Ourliac continue :

* J'ai vu une petite annonce des Contes. Sachez si le libraire est content ; mandez-moi aussi le peu que vous pourrez voir dans les journaux. J'attends surtout votre article... Je m'excuse de paraître si âpre à cette littérature. C'est mon gagne-pain, et que saisje encore toutes les bonnes raisons que pourrait me souffler la vanité de mon métier misérable et tant aimé ! Il faut la mettre un peu en dehors, de peur qu'elle ne nous dévore en dedans. Laissez-moi donc être un peu ridicule. Je ne le suis aux yeux de personne autant qu'aux miens propres. Je ne me lasse point d'admirer ceci : on écrit une misère qui n'est rien, qui ne vaut rien, on n'est pas content, on le dit, on le pense, mais l'on s'en inquiète, et l'on veut qu'elle soit approuvée, comme si le public était obligé d'être plus sot que vous. J'ai beau gratter la plaie, je doute qu'on la guérisse... »

C'est bien dit, c'est simple, c'est touchant. Il parlait de ses Contes du Bocage, qui venaient alors de paraître. Ce livre força en quelque sorte le succès par les sentiments élevés qui y dominent. Il le fit suivre de Nouvelles diverses ; mais ce recueil qui, par sa forme enjouée, s'a-

dressait plus directement à la foule, n'y arriva cependant point. Personne n'en parla dans la presse ; il prit son parti de cette petite vengeance et s'arrangea pour que son existence littéraire n'en souffrît pas trop. Malgré ses douleurs de toute espèce, malgré la mort de sa mère, sa meilleure amie et la confidente de tous ses chagrins, — bon cœur de femme du peuple, esprit clairvoyant et droit, — il -redoubla d'activité et fournit de toutes mains aux journaux. Il fut héroïque à ce moment-là, et l'on a pu dire de lui avec justesse : « Il travaillait avec ardeur, plus encore pour se distraire que pour subvenir aux nécessités assez lourdes de sa vie ; plus encore pour se plaindre que pour se distraire; plus encore pour produire et pour obéir à l'impétueux instinct de sa vocation, que pour se plaindre. »

Les médecins ne savaient trop où l'envoyer. De Tours il alla au Mans ; toute ville lui convenait, pourvu que ce ne fût pas Paris. Au fait, l'auteur de Nazarille devait aller au Mans, la ville de Ragotin, de la Rancune, de mademoiselle de l'Étoile, de tous ces types, amis et parents des siens. Mais qu'il était loin du Roman comique à l'heure où nous parlons !

t Me voilà établi, comme un vieux de province, dans un grand fauteuil, derrière un carreau tranquille. Je bois trois pintes de lait par jour: j'habite une rue où il n'est passé depuis ce matin qu'un homme en paletot bleu, qui semblait s'être trompé de route. Je demeure chez un professeur de l'Université, M. P., qui professe la quatrième au collège; mais nous nous sommes montré nos chapelets, et, le soir, j'entendais les petits enfants qui récitaient en cadence : Ain, mn, mn, Ora pro nobis ; mn, mn, mn, Ora pro nobis, etc.; je me suis endormi là-dessus. »

Toute cette lettre est des plus singulières, elle peint à la fois l'état de son àme et l'état de son esprit; il y parle d'épreuves à renvoyer à M. Hetzel et à la Revue de Paris; il a dîné avec l'évêque, un aimable et admirable homme, dit-il, qui l'a constamment appelé d'Ourillac ou d'Houriaque. Puis, le vieux caractère reprend le dessus, et voici les farces qui arrivent : il annonce qu'on va éclairer la campagne aux bougies, spécialité du Mans. Et finalement : « En somme, je ne vais pas mieux; je ne souffre point, ma poitrine est bonne, nulle oppression; mais je tousse, je crache, je suis faible; rien n'y fait. »

Une autre fois (on comprendra que nous le laissions raconter lui-même ses années d'a-

dieu) il écrivait à M. Louis Veuillot, toujours de la ville du Mans :

« Je voudrais pouvoir vous dire que je vais mieux, je voudrais le croire, je le dis souvent; mais je voudrais que ce mieux finît, car il m'assomme; mes crachement et mes enrouements ne me lâchent pas. Dix paroles détraquent mon appareil... Savez-vous que je sais tout voisin des Visitandines? Ces bonnes sœurs m'ont accablé de prévenances et de confitures. Elles ont un sirop pectoral infaillible qu'on finira par me faire prendre, quoique je ne croie à aucun sirop, à aucune eau, à aucune tisane, mais seulement au bon régime et à la grâce de Dieu... Que vous dirai-je encore de ce benoît pays? que j'y prends la mesure d'une retraite, sinon d'une bière. »

De ville en ville, il se traîna de la sorte jusqu'en Italie; il passa l'hiver de 1846 à Pise, mais il était condamné, il le savait, et il s'en revint. Dans les rues de Paris, on vit alors passer l'ombre d'Edouard Ourliao : un corps fiévreux, une voix éteinte. Quoique marié, il ne vivait plus qu'avec son père, un vieillard de soixante-dix ans; pour le faire vivre, il accepta une petite place dans les bureaux de la marine, car il commençait à manquer de force pour le métier littéraire. Il s'était limité à deux feuilletons par mois. Miséri-

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corde! nous avons à peine le courage de continuer. Dans ce bureau de la marine, Edouard Ourliac restait quelquefois des heures entières sans pouvoir lever le bras. Il employa sa dernière énergie à réconcilier son père avec Dieu; grâce à ses exhortations, le vieillard, quelques jours avant sa mort, fit sa première communion. Alors, dégagé de tous devoirs envers les autres hommes, Ourliac alla demander un refuge à la maison des frères de Saint-Jean-de-Dieu, rue Plumet, où il expira saintement le 31 juillet 1848.

Chacune des phases de la vie d'Edouard Ourliac a son reflet dans sa littérature. En cela, il possède un mérite de sincérité qui fait sa force principale. Nous ne reviendrons pas sur ses diverses aptitudes : nous les avons indiquées, sinon appréciées, à leur moment et dans leurs manifestations les plus importantes ; nous préférons aller tout de suite et tout droit vers le point où paraît se déterminer sa supériorité réelle. Ce point, c'est l'étude de la vie intime en province. Là, ce

qu'on a pu quelquefois reprocher d'étroit à son esprit s'ajuste et demeure harmonieusement encadré. Il a le caquet du faubourg, la connaissance des petites choses bourgeoises, la malice du clerc, et mieux qu'ailleurs cette espèce de comique qui s'attache à, des personnes véritablement à plaindre, ou qui ressort d'événements fâcheux. Dans cette série, les Garnaches tiennent, à notre avis, la place d'honneur; le héros est ce même Nazarille, dans lequel Edouard Ourliac nous semble s'être personnifié bien plus visiblement que dans La Reynie. Il y a là des figures allongées, d'antiques maisons, de grandes armoires, des parties de campagne, des sérénades, qui sont décrites d'une souveraine façon. Brigitte, avec plus de sensibilité et de vraie morale, appartient au même système; mais le relief est moins puissant et le début a de la lenteur. Dans le volume des Nouvelles diverses, nous signalerons l'Ingénieux Thibault, chefd'œuvre de cinquante pages.

On nous accuserait d'injustice si nous allions oublier, entre tant de productions, la Physiologie de l'écolier, le plus petit de ses livres et le plus grand de ses succès peut-être,

du moins le plus unanime1. Nous sommes convaincu qu'un libraire ne perdrait ni sa peine ni son argent à le réimprimer. Nous croyons également qu'il y aurait les éléments d'un succès en rassemblant les épisodes de l'odyssée de Nazarille, éparpillée dans la Revue de Paris et dans l'Artiste. Ce Nazarille ne marche jamais sans un acolyte fort amusant aussi, lui, nommé Pelloquin. C'est encore un des traits caractéristiques d'Edouard Ourliac que cette préoccupation du grotesque dans les noms; de là les personnages de Lafrimbolle, de Paillenlœil, de Croquoie, de Parpignolle, de Laflèche, de Montgazon, de Ledrôle, etc., etc. Une des aventures de Nazarille a pour titre le Souverain de Kazakaba; elle fut, lors de son apparition, l'objet de critiques assez dures, car elle agitait à la fois

1. C'était la mode des physiologie*, en 1841. Nous relevons sur le Journal de l'imprimerie el de la librairie, à cette date, les physiologies : — du Rat d'église, du Prédestiné, du Franc- Maçon, du Chicard, du Prêtre, du Séducteur, du Macaire des Macaires, du Bas-Bleu, du Troupier, du Député, du Débardeur, de la Femme la plus malheureuse du monde, du Poète, du Chasseur, du Bourgeois, du Provincial, du Célibataire, de la Grisette, etc.; — du Gant, du Parapluie, de l'Argent, du Soleil, du Parterre, du Jour de l'an, du Recensement, des Champs Éiysées. etc. — 0 folie !

des questions philosophiques, politiques et religieuses. On y voit Nazarille débarquant sur une terre sauvage, et proclamé roi par les naturels sous le nom de Las-Sou-Po- Ghou. Des parallèles entre l'état de nature et l'extrême civilisation découlent de ce thème, joyeusement abordé. Les réclamations furent telles que, dans la dernière livraison du Souverain de Kazakaba, Edouard Ourliac se crut obligé d'ouvrir une parenthèse au milieu de son récit :

« Je vous entends, baudets soucieux. — Quoi! c'est lui qui écrit cela? peccaïré! Il a tant d'esprit d'ordinaire. Combien c'est regrettable, j'en suis tout contristé; hi han ! hi han! — Encore un coup, merci! Mais quoi ! mes frères, quand des milliers de faquins inondent la France de leurs inepties; quand les cochers ivres ne daignent plus charbonner les murs puisqu'ils ont sous la main le papier des gazettes; quand nous voyons en plein soleil les trésors de génie, d'esprit et d'invention que l'affreux despotisme tenait jadis sous clef; quand la sottise humaine a rompu ses écluses <-t déborde majestueusement sur le monde, je ne pourrai point, moi chétif, vider en un coin mon petit pot noir! Votre égout, dites-moi, en sentira- t-il plus mauvais? etc., etc. »

Quoi qu'il en soit, nous sommes forcé de convenir que le Souverain de Kazakaba n'est pas

une des œuvres d'Ourliac qui nous plaisent le plus ; le pastiche y déborde à toutes les pages : pastiches de Cervantes, pastiche de Swift et de Foë ; la gouaillerie y est poussée jusqu'à une gaminerie souvent intolérable.

Le Collier de sequins est une de ses bonnes histoires; il y a encore un peu de La Reynie dans son personnage de Loisel, jeune homme fantasque et pauvre, issu d'une honnête famille du Roussillon, spirituel, mais facile à entraîner, sans exactitude, rêveur, et ne s'obstinant qu'à des riens. Loisel fait le diable à quatre pour offrir à celle qu'il aime un collier de sequins, tel qu'elle en a vu un sur les épaules d'une demoiselle du monde; et, à bout de moyens, il finit par le voler.

Nous sommes plus sévère que M. de Balzac, lorsqu'il affirme que la prose d'Ourliac est suffisante. Nous la trouvons, nous, négligée à l'excès, ne tenant aucun compte des répétitions de mots; et cela nous étonne d'autant plus, qu'il ne laissait passer aucune accasion d'afficher ses sympathies pour les littérateurs du dix-septième siècle, pour Racine, pour La Bruyère, pour Fénelon. Ce n'était pas cependant de la sorte qu'écrivaient ces

maîtres du style français : la correction, ïe scrupule et le perpétuel souci de l'éloquence, voilà ce qui frappe d'abord dans leurs ouvrages; d'où vient que cela n'a pas frappé Edouard Ourliac?Nous savons bien que, par son affectation de simplicité, il a voulu réagir contre les adorateurs exclusifs de la forme; mais, à son tour, il a été excessif, comme la plupart des réactionnaires, et il a franchi l'espace qui sépare la simplicité de l'insouciance absolue. Quelquefois il est réellement trop bonhomme dans son style ; passe encore quand il place un récit dans la bouche d'une personne du peuple; mais quand c'est lui-même qui raconte, il perd beaucoup de cette autorité que doit toujours garder un narrateur. Telle est pourtant la force du fait et du sentiment, que ses nouvelles, bien que dépourvues de cette fleur de littérature qui est depuis plusieurs siècles notre genre de supériorité, se lisent avec un intérêt soutenu.

Sous ce rapport, il serait possible de le con-. sidérer comme le précurseur de l'école de la réalité, qui cherche à s'imposer depuis quelque temps. A l'instar des écrivains réalistes,

EDOUARD OU RLIA< m

Ourliac réduit la description aux proportions les plus strictes et les plus naïves; il supprime presque le portrait ou il l'enchâsse au milieu d'un incident, et ce lui est affaire d'une ligne ou deux.

Ce n'est que dans le pastiche que son style acquiert de la prestesse et de la lumière; prenons pour modèle le début d'Aurore et Point-du-Jour, légende de corps-de-garde :

« Le régiment du roi était alors en garnison à Nancy, en Lorraine, la plus jolie ville de France, alignée comme un bataillon sous les armes, de bon séjour et agréable au soldat, sinon que le vin y est un peu cher. Et, de même que les grenadiers de ce régiment l'emportaient sur toute l'armée , le plus fier, le plus beau, le plus glorieux de ces grenadiers était Desœillets, dit l'Aurore, grand garçon du Languedoc, tenant bien du cru, hardi comme un page, brave comme un sabre, menteur comme un arracheur de dents, bel esprit, dansant bien, jouant du fifre, prévôt d'armes, tirant l'espadon, la pointe, la contre-pointe, faisant des contes à tenir un corps-degarde éveillé toute la nuit, et en état de chanter chansons, marches, romances et complaintes d'ici à demain, sans chanter la même. »

Nous ne croyons pas qu'il soit possible de tirer un enseignement quelconque de l'existence et de l'œuvre d'Edouard Ourliac. Où le

malheur passe, si précoce et si brutal, l'analyse perd la moitié de ses droits. Où ne commence guère à savoir vivre et à savoir penser qu'à Tàge où il est mort. La morale et la critique seraient donc mal venues à s'armer de rigueurs élevées vis-à-vis de lui. Quelle logique demander à une carrière sitôt brisée? Fallait-il voir dans lés amertumes et dans les souffrances de ses derniers jours l'expiation d'une jeunesse qui avait éveillé autour d'elle tant d'éclats de rire? nous ne le croyons pas. Fallait-il rattacher au charmant et délicat faisceau de ses nouvelles un corps de doctrines antiphilosophiques, et ériger en système ce qui ne fut chez lui que boutade passagère? ce n'en était guère la peine. Son aimable frivolité sur ce terrain nous a souvent rendu la tâche facile , et nous a permis d'éviter ces hautes et graves questions pour lesquelles nous ne nous sentons nous-même ni assez mûr ni assez préparé.

Le seul but que nous nous sommes proposé en commençant, et que nous nous estitimerions heureux d'avoir atteint , c'est de ramener un instant l'attention du public

vers les œuvres d'un jeune homme à qui sa trop courte existence n'a permis d'avoir que du talent, du bon sens, de la passion et de l'esprit.

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