‹ Les ressuscitésChapitre 2 sur 11 · C FI A T E A U B R I A N D · texte numérisé non relu

C FI A T E A U B R I A N D

« S'il est infortuné, sois prodigue de tes caresses; que ton âme environne la sienne, que ta chair soit insensible aux vents et aux douleurs. Moi, qui m'appelle Celuta, je pleure maintenant sous le plaqueminier ; je suis la fille de la femme qui repose sous- le gazon. »

Ainsi chante une jeune fille couronnée de fleurs de magnolia et vêtue d'une robe blanche d'écorce de mûrier. Assise au milieu des Indiens, sur l'herbe semée de verveine empourprée et de ruelles d'or, René l'écoute et la regarde d'un air attendri.

Le voilà bien loin du pays breton.* Cette soif de solitude qui le tourmente comme tous les génies austères, il peut l'assouvir maintenant. Entre Dieu et lui la civilisation ne tend plus ses voiles. Son cœur souffre toujours, mais sa pensée grandit et se dégage. Laissez faire : peu à peu le soleil du désert dissipera sur son front l'ombre des bois de Combourg.

Il est probable que, sans le voyagé en Amérique, Chateaubriand n'eut jamais été qu'un timide élève de La Harpe et de Ginguené, — un poète de salon tenu perpétuellement en bride par les guirlandes artificielles de la coterie académique. Tout au plus se fût-il élevé

un jour à la bien innocente réputation d'Esménard ou de l'auteur du Printemps d'an Proscrit. Au contraire, Chateaubriand, jeté en plein Nouveau-Monde, chair blanche au milieu des chairs peintes, Chateaubriand égaré sous la lune de feu, mangeant des tripes de roche et respirant l'odeur d'ambre qu'exhalent les crocodiles dans les glaïeuls; le jeune officier du régiment de Navarre chassant le castor avec le sachem des Onondagas, après avoir couru le cerf avec Louis XVI ; le rimeur de YAlmanach des Muses enfin, chez les Iroquois, devait se transformer invinciblement, et, parti avec l'idylle sur Y Amour de la campagne, revenir avec le Génie du Christianisme,

Le voyage en Amérique fut toute une révélation pour lui. Ses convictions classiques, entaillées à la racine, ne devaient jamais bien se remettre; et le Cours de Littérature commença à s'évanouir à ses regards dans la poussière humide du Niagara. Qu'on s'imagine, en effet, l'étonnement d'un littérateur du xvine siècle à l'aspect de cette nature géante, vivace, inconnue, gracieusement terrible ; et quel puissant soufflet Dieu ne donnait-il pas devant lui au jardinier Le Nôtre !

CHATEAUBRIANDS 37

Tombé au milieu des hérons bleus, des flamants roses, des piverts rouges, Chateaubriand dut sourire en songeant à ce vieil oiseau français — Philomèle — sur lequel nous vivons uniquement depuis l'ère mythologique Le souvenir encore plein des héros de Racine et de Voltaire, n'ayant vu de sauvages que dans la tragédie d'Alzire, est-ce qu'il ne recula pas à la vue du premier Séminole qui se dressa devant lui, la perle pendante au nez, les oreilles en découpures, et portant un hibou empaillé sur la tête ?...

Le mal est peut-être qu'il n'y demeura pas assez longtemps pour l'anéantissement complet de sa rhétorique. Deux ans de plus, et Chateaubriand eût tout à fait noyé ses vieilles formules dans l'Ohio. Son passage trop rapide à travers la campagne ardente a produit un A style mixte, où le sauvage et le gentilhomme apparaissent à intervalles égaux.

Pourquoi partit-il si brusquement? quel souci lui fit déserter l'ajoupa et renoncer aux splendeurs des nuits américaines ? On l'ignore, et lui-même sans doute l'ignorait aussi. Il y avait alors dans l'air un tourbillon brûlant qui dispersait aux quatre coins du monde la

plupart des hommes de ce siècle : l'abbé Maury à Rome, Louis-Philippe à Elseneur, M. de Jouy à la cour de Tippoo-Saëb et Chateaubriand partout. Peut-être entendit-il, comme René, une voix qui lui disait : « Que faites-vous seul au fond des forêts, où vous consumez vos jours, négligeant vos devoirs? Des saints, direz-vous, se sont ensevelis dans les déserts 1 Ils y étaient avec leurs larmes et employaient à éteindre leurs passions le temps que vous perdez peut-être à allumer les vôtres. Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables. » Chateaubriand écouta cette voix et repassa les mers. Il a dit plus tard que son but était de rejoindre l'armée de Condé. Cela est possible. Mais à peine en France, — alors que la Révolution fait de Paris un vaste centre de fermentation sociale, alors que les clubs discutent, que le peuple tonne, que Mirabeau expire ; pendant que la Monarchie se sauve par une porte dérobée et que la République la ramène par l'oreille ; lorsque Sanson se pavane le matin sur son trône de Grève et va le soir, les mains lavées, au théâtre du Vaudeville ; à l'heure où tout frémit, où tout pâlit, où tout

se glace, — Chateaubriand, lui, s'en va tranquillement trouver une jeune fille qu'il a deux ou trois fois entrevue ; il lui parle, elle lui sourit; il lui offre de l'épouser et il l'épouse. René se marie;

Une fois marié, — alors il émigra.

C'est de ce moment que date sa véritable misère et son noviciat d'homme. Jusqu'à présent, ce n'a guère été qu'un poétique, élégant et douloureux rêveur; aujourd'hui le voilà qui saute à pieds joints dans la vie prosaïque et affamée, qui souffre du corps, qui est jeté dans un fossé comme un chien, qui n'a pas le sou, qui est mis à la porte par les filles d'auberge, couvert de plaies, souillé de fange, contagié et la cuisse entortillée de paille, ainsi que les gueux des plus implacables eaux-fortes. — Mourant, il se traîne sur les mains; on le pose dans un fourgon, la moitié du corps pendant en dehors ; on l'embarque à fond de cale et on [le rejette de nouveau à terre. Quelqu'un passant par hasard, — un bon Samaritain de Guernesey, — lui tourne le visage vers le soleil et l'adosse contre un mur. Puis il s'éloigne.

Mais le génie a la vie dure. Quelques mois

plus tard, M. de Chateaubriand était à Londres. Retiré dans un faubourg, au fond d'une maison vieille, devant une table branlante, il commençait YEssai sur les Révolutions, et traduisait de l'anglais, aux gages d'un libraire. Pendant huit ans, il mangea du grenier, pour parler le langage des artistes. Son habit était râpé; il ne sortait que le soir. Dans ses marches mélancoliques, on le voyait traverser le village de Harrow, à l'époque où une tête d'enfant vive et bouclée, — celle de lord Byron, — se montrait souvent aux fenêtres de l'école.

J'aime cette misère de Chateaubriand et jusqu'à ce pauvre habit nocturne que j'eusse voulu lui voir conserver toujours, comme fit le vizir des Contes, jadis gardeur de troupeaux. M. M*** lui avait dit un jour : — « Il n'y a qu'une infortune réelle, celle de manquer de pain. » Et souvent l'auteur de René eut l'occasion de se trouver réellement malheureux. Il parle en maint endroit du droguiste et du marchand de poignards qui demeuraient à sa porte. Mais ce ne sont que des déboires passagers, après lesquels, résigné et rêvant, nous le retrouvons par les rues de Londres,

allant au hasard, les yeux dans les étoiles, ou bien occupé

Devant quelque palais, regorgeant de richesses, A regarder entrer et sortir les duchesses.

« Quant à la haute société anglaise, chétif exilé, je n'en apercevais que les dehors. Lors des réceptions à la cour ou chez la princesse de Galles, passaient des ladies assises de côté dans des chaises à porteurs; leurs grands paniers sortaient par la porte de la chaise, comme des devants d'autel ; elles ressemblaient elles-mêmes, sur ces autels de leurs ceintures, à des madones ou à des pagodes. Ces belles dames étaient les filles dont le duc de Guines et le duc de Lauzun avaient adoré les mères : et ces filles étaient, en 1822, les mères et les grand'mères des petites-filles qui dansaient chez moi en robes courtes au son du galoubet de Collinet. »

L'Essai terminé, il le vendit à un brave éditeur de Gerrard-Street. C'est un ouvrage sans tête ni queue, triste, fou, anglais enfin, où le style vagabonde en compagnie de la pensée. On y trouve des pages éclatantes et des absurdités énormes, un parallèle entre Alexandre

et Pichegru, — des fragments d'un poëme sanscrit, — la négation de l'authenticité du Nouveau Testament ; et, par-dessus le marché, une fable de Mancini-Nivernois, intitulée Le Papillon et V Amour, Tout cela eut quelque succès en Angleterre.

Plus tard, c'est-à-dire trente ans après, Chateaubriand s'est prononcé lui-même sur cette production avec une brutalité sans exemple. Les notes qu'il y a ajoutées dans l'édition de ses œuvres complètes concourent à faire de ce livre un des monuments les plus singuliers de la littérature. « Je ne saurais trop souffrir pour avoir écrit l'Essai, » dit-il en commençant : « Ce ne sont qu'idiotismes et soties impiétés; une rage, une impertinence. Qu'est-ce que je veux dire? En vérité, je n'en sais rien; je me crois sans doute profond ! Gomme j'arrangeais la langue! quel barbare! » Tantôt, c'est une approbation ironique : « Pas trop mal pour un petit philosophe en jaquette, » et mille autres épithètes, qui font qu'on se sent ému de pitié malgré soi et prêt à demander grâce pour lui-même à M. de Chateaubriand. Mais, la discipline à la main, l'auteur de Y Essai se retourne et vous répond comme

cette femme dans Molière : « Eh 1 si c'est mon plaisir, à moi, d'être battu? »

Chateaubriand vécut sur l'Essai jusqu'au commencement du xixe siècle, époque à laquelle il rentra en France clandestinement et sous un faux nom, — comme s'il se fût agi de passer son talent en contrebande.

« Encore des romans en A I J'ai vraiment bien le temps de lire toutes vos niaiseries ! » s'était écrié le premier consul, un jour que sa sœur, madame Bacciochi, était venue le trouver, un petit volume à la main. Ce petit volume était Y Aida de Chateaubriand.

Dire la clameur assourdissante qui se fit autour de ce livre, c'est difficile. Son auteur marcha dans la gloire, et fut reçu dans tous les salons. On le traduisit à son tour, lui qui avait tant traduit; de son œuvre on fit des

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tableaux, des parodies, des caricatures, des éloges, des épigrammes. L'Europe entière en fut remuée. Voyageant plus tard en Turquie, à la porte d'une mosquée où il avait décliné son nom, Chateaubriand vit accourir vers lui, les bras ouverts, un musulman qui l' accueillit par cette exclamation : Ah t ma chère René et mon cher Atala ! — Ce n'était pas correct, mais c'était flatteur.

Atala est restée au fond de notre jeunesse comme un souvenir charmant, mêlé aux choses les plus intimes du catholicisme et de l'amour, comme un lointain bruissement d'orgue. La génération actuelle l'a lu au sortir de sa première communion, sur le coin d'un forte-piano, alors que tout Paris allait admirer les tableaux de Gérard, après une revue passée par le général Molitor. Aujourd'hui,, en tout temps, sous tous les points de vue, Atala demeure une fantaisie délicieuse, un romancuriosité, plein de chatoiements bizarres, et qui, pour la fidélité locale du style, sinon pour l'attendrissement profond du sujet, laisse en arrière Paul et Virginie. Tel chapitre est colorié, criard et gracieux comme un plumage d'ara. C'est le premier roman travaillé de forme ;

car Chateaubriand est le premier qui ait fait de sa plume un outil et de sa phrase une matière solide.

Mais ce n'était rien qu'un frivole prélude au Génie du Christianisme, un petit cantique avant une grand'messe. Dépouillé maintenant de ses idées de philosophe, Chateaubriand aspirait de toutes ses forces vives à l'initiative d'une réaction religieuse. On ne pouvait choisir mieux le moment. La France, abrutie de sang sous la Terreur, abrutie de vin sous le Directoire, hier furie, aujourd'hui bacchante, s'anéantissait tout entière dans les orgies du Palais-Royal. Après avoir mangé la salade d'anchois dans le saint ciboire, elle allait chez le traiteur Méot s'enivrer d'un vin dont il n'eût pas donné une bouteille pour tous les assignats delà terre. Puis elle s'attardait avec les nymphes empanachées du Perron. Ainsi Bonaparte l'avait-il rencontrée, ainsi Chateaubriand l'avait-il surprise. Un soir, tous les deux la prirent, chacun par un bras, et la remirent dans son chemin honnête. Le lendemain, quand elle fut réveillée, l'un lui fit signer le Concordat, l'autre le Génie du Christianisme.

Imaginez un vase de myrrhe renversé sur

les marches d'un autel sanglant, et vous aurez l'impression produite par l'apparition de ce livre saint. Des larmes de joie en vinrent aux yeux de toutes les mères. Peu s'en fallut qu'on ne décorât le devant des maisons et qu'on ne jetât des fleurs sur le pavé des rues, comme pour l'entrée à Jérusalem. « Quel est donc ce jeune homme, se demandait-on, qui ramène pieusement le Dieu de ses pères dans un pan de son manteau? »

La France aime Dieu; on ne peut lui ôter cela. Famille et religion, vous êtes invincibles; car vous .êtes les deux sources d'honnêteté et d'amour; en vous est la poésie, grande et petite; vous ne serez pas supprimées par les fous. Rêves frémissants de jeunesse, flammes mystiques mal éteintes, tendresse grave des parents, branches de huis accrochées au foyer domestique, pleurs silencieux qui tombezjournellement sur les tombes, vous êtes plus forts que tous les philosophes !

J'ai relu le Génie du Christianisme ; c'est encore le livre de notre époque, — le livre d'un lendemain de révolution. 11 a des baumes pour toutes les plaies, des consolations pour toutes les souffrances. Il prouve et il émeut, il rai-

sonne et il chante; c'est l'enthousiasme du prophète dans la logique de l'historien.

Dans ce panorama chrétien, les scènes touchantes et grandioses se succèdent avec une éblouissante diversité. Fénelon ne décrivait pas autrement; Bossuet n'avait pas de plus magnifiques éclairs. La phrase tombe sur l'idée à plis amples et riches. On admire. Ce qu'il y a de bon aussi quelquefois, c'est que, du milieu de cette majesté, tout à coup s'échappe un cri naïf qui vient vous frapper le cœur. C'est un géant qui, sur le rocher sublime où il rêve, s'est baissé pour ramasser une pauvre herbe.

Est-ce que Félicien David, lorsqu'il composait la Danse des Astres, n'avait pas lu le morceau suivant, écrit d'une main formidable, et qui n'a d'équivalent que dans les entassements à la fois lumineux et sombres du peintre Martinn :

« Conçoit-on bien ce que serait une scène de la nature, si elle était abandonnée au seul mouvement de la matière? Les nuages, obéissant aux lois de la pesanteur, tomberaient perpendiculairement sur la terre ou monteraient en pyramides dans les airs. L'instant d'après, l'atmosphère serait trop épaisse ou

trop raréfiée pour les organes. La lune, trop près ou trop loin de nous, tour à tour serai t invisible, tour à tour se montrerait sanglante, couverte de taches énormes ou remplissant de son orbe démesuré le dôme céleste. Saisie comme d'une étrange folie, elle marcherait d'éclipsé en éclipse, ou, se roulant d'un flanc sur l'autre, elle découvrirait enfin cette autre face que la terre ne connaît pas. Les étoiles sembleraient frappées du même vertige, ce ne serait plus qu'une suite de conjonctions effrayantes : là, des astres passeraient avec la rapidité de l'éclair ; ici, ils pendraient, immobiles ; quelquefois se pressant en groupes, ils formeraient une nouvelle voie lactée; puis, disparaissant tous ensemble et déchirant le rideau des mondes, suivant l'expression de Tertullien, ils laisseraient apercevoir les abîmes de l'éternité ! »

Ce sont de telles pages répandues à profusion, qui font du Génie du Christianisme un chefd'œuvre incontesté, jeune et vivant sous toutes les littératures. Il n'en fallut pas davantage pour placer son auteur à la tête du mouvement intellectuel, et baser sa réputation d'une manière solide.

Voyez-le ! Une fois lancé dans la gloire comme dans un char de feu, il ira jusqu'au bout. Après avoir lutté avec la Bible dans le Génie du Christianisme, il luttera avec Homère dans les Martyrs. Ses poèmes, contre-poids des batailles, feront, eux aussi, le tour du monde, passant là où le canon aura passé. Bientôt. il n'aura plus qu'un seul rival en renommée : l'Empereur.

L'Empereur ! — Voilà le nom qui fait pâlir et rêver Chateaubriand.

Chateaubriand ! — Voilà le nom devant lequel s'arrête l'Empereur, étonné.

On a souvent apprécié, et toujours diversement, la lutte de ces deux hommes. « En échangeant l'insulte, a dit un écrivain, ces deux ouvriers sublimes d'une même œuvre se mentaient à eux-mêmes. » Cela est vrai. Mais séparés tous deux, ils n'en ont pas moins travaillé à l'œuvre commune. Le conquérant militaire et le conquérant religieux suivaient un sillon parallèle, et plus souvent qu'eux-mêmes leurs idées se sont rencontrées face à l'ace.

Appelez cela orgueil, appelez cela conviction, toutefois est-il qu'au milieu de cette époque éperdue, devant cet empereur qui

s'est fait un pavé de fronts courbés, il est beau de voir un front debout, unique. Cela est grand, justement parce que c'est insensé. Cette plume aussi haute que ce glaive I cette démission éclatante qui arrive à cet homme un lendemain de meurtre ! cette voix qui le poursuit sous sa pourpre neuve ! ce gentilhomme qui brave ce soldat! On sait presque gré à Chateaubriand de son audace foudroyante ; et ceux mômes qui suivaient le plus aveuglément la fortune impériale, s'oubliaient quelquefois à admirer ce courage solitaire I

Idéologues ! idéologues ! voilà le mot que la rage arrache à l'empereur. C'est le mot désespéré d'un homme qui sent malgré lui que la plume a toujours raison contre le sabre, même lorsque la plume a tort. Idéologues ! Et lui qui n'a jamais pardonné, mais qui devine vaguement que l'écrivain pèsera plus tara de toute sa faiblesse contre la force de l'empereur, le voilà qui cherche à étouffer sa haine et à tendre, sans qu'on le voie, une main furtive à l'auteur du Génie du Christianisme. Mais vainement.

Dès lors, toutes les avances du Corse auprès

du Breton resteront inutiles. Colères, ordres, menaces, rien ne fera sur lui. Au retour d'un voyage en Grèce, Chateaubriand cingle Napoléon d'un coup d'article au visage; il le peint dans les Martyrs sous les traits de Galérius ; il le frappe à travers l'ombre du régicide Chénier, il le menace même dans l'avenir. Puis, lorsque le colosse impérial gît à terre, il arrive avec sa fameuse brochure : Buonaparte et les Bourbons, et pose son pied sur la poitrine de celui qui avait voulu le faire sabrer sur les marches de son trône.

La plume ne pardonne pas.

Quelques mois plus tard, Chateaubriand suivait Louis XVIII dans la seconde émigration. René allait devenir ministre.

Ministre ! c'est maintenant le rêve de tous ceux qui portent une plume au côté, l'épilogue obligé des existences illustres; c'estl'apothéose

et le martyre. Chateaubriand est arrivé au gouvernement par la force de son nom, de ses œuvres, de son caractère. Il est arrivé tout naturellement, et parce qu'il devait y arriver. Il était né ministre, comme il était né académicien.

En politique, La Fayette a engendré Chateaubriand, qui a engendré M. de Lamartine. — Mais la tache de Chateaubriand fut moins rude que celle de tout autre. Il venait après une époque de secousse, il entra dans une période de lassitude. La France haletait sur un lit de lauriers mouillés de sang. Il n'eut absolument qu'à organiser le repos, ■ après lequel aspirait le monde. Du haut de la Restauration on le voit donc rayonner à son aise, — mais c'est sur une nation déjà aveuglée par quinze ans de tonnerre et d'éclairs continus.

Aussi bien peut-être vaut-il mieux que la politique n'ait été qu'un intermède dans sa vie. L'homme de lettres en demeure plus entier de la sorte ; ses faiblesses d'action se perdent dans l'éclat unique de sa pensée. Un portefeuille n'est plus alors qu'une conséquence toute simple, et qui fait que Chateaubriand

ministre complète seulement Chateaubriand gentilhomme et soldat.

Sa devise dans les affaires fut celle-ci : Fais ce que dois, advienne que pourra. Il est advenu sa chute, comme on sait. « J'ai cru voir le salut de la patrie dans l'union des anciennes mœurs et des formes politiques actuelles, du bon sens de nos pères et des lumières du siècle, de la vieille gloire de Duguesclin et de la nouvelle gloire de Moreau ; enfin dans l'alliance de la religion et de la liberté. Si c'est là une chimère, les cœurs nobles ne me la reprocheront pas. »

Non, sans doute, jamais il ne lui sera fait un crime du bien qu'il a voulu et qu'il n'a pas pu. Ses contradictions apparentes s'effacent dans la loyauté de ses intentions. « Le peuple ne lit pas les lois, a-t-il dit un jour ; il lit les hommes, et c'est dans ce code vivant qu'il s'instruit. » Eh bien! en lisant Chateaubriand, le peuple a lu un bon et beau livre, écrit seulement avec trop de lyrisme, ce qui fait qu'il ne l'a pas compris à toutes les pages.

Le malheur est aussi que Louis XV11I ne l'ait pas gardé assez longtemps, quoiqu'il eût pu se donner avec lui et par lui des airs de li-

béralisme mitigé. Mais il étaitjaloux de M. de Chateaubriand, cet excellent monarque ! jaloux de ses talents, jaloux de sa popularité. Si bien qu'il prit aux cheveux la première occasion venue pour se débarrasser de ce ministre qui cachait trop le roi.

Sorti pauvre du gouvernement et forcé de vendre ses livres, Chateaubriand se réfugia sous latente du journal. Il fonda le Conservateur en opposition à la Minerve. Ses collaborateurs, c'étaient MM. de Bonald, Lamennais* de Corbières et de Castelbajac. On y vivait dans la haine de M. Decazes, et tous les actes du ministère y étaient passés chaque matin au crible de l'esprit le plus serré. C'est de cette époque que datent les premières dents de la presse, muselée par Napoléon, démuselée par Chateaubriand. On peut le regarder avec raison comme le père du nouveau journalisme politique. Il est redevenu jeune pour cette guerre à bras raccourci et de tous les jours, jeune comme il ne l'avait jamais peut-être tant été. Sur ce terrain qui brûle, son style môme acquiert une netteté nouvelle. Ce n'est plus seur lement cette épée de parade richement ciselée à la poignée; c'est un glaive robuste, beau de sa

nudité. Tancrède est ici remplacé par Roiand.

« La poésie est belle, dit-il quelque part; mais il faut éviter d'en mettre dans les affaires. » A défaut de poésie, M. le vicomte se rabat sur l'esprit, et alors il s'en donne à cœur joie. Talleyrand a dû lui envier ce mot: « Ce serait une chose utile de savoir combien il faudrait de sots ministres pour composer un ministère d'esprit; nous savons à merveille combien il faut cle ministres d'esprit pour former un pauvre ministère. »

Toute sa polémique est dans ce goût. C'est une merveille de raillerie, de fougue, de témérité. On chercha vainement à l'étouffer sous deux ambassades, sous des honneurs, sous une pluie d'or. Impossible. IL allait son chemin, discutant les hommes et les choses avec cette passion hère qui est un des signes distinctifs de sa phase politique. S'il lui arrivait de pencher l'oreille et d'écouter ce qui se disait de lui autour de lui, sa réponse avait de ces hauts dédains qui font le respect autour d'eux. Tout se taisait sur le parcours de son regard. « Nous le savons, les vérités que nous disons blessent. On veut dormir au bord de l'abîme. Après tant de révolutions, ou regarde

comme des ennemis ceux qui avertissent des nouveaux dangers. La voix qui nous réveille est importune; et il est reconnu qu'il n'y a que des hommes passionnés ou trompés dans leur ambition, qui trouvent que tout va mal, lorsqu'il est évident que tout va bien. »

11 ne faut pas s'étonner après cela si l'on fut obligé de lui ouvrir bientôt la porte de l'hôtellerie des Capucines, — comme il l'appelait, — et s'il revint une seconde fois éclipser Louis XVIII sur son trône.

Chateaubriand ministre a ses côtés sympathiques comme Chateaubriand écrivain. En politique comme en littérature, on est sûr de le retrouver à la tête de toutes les initiatives généreuses. C'est ainsi que, pamphlétaire ou gouvernant, il n'a jamais cessé de réclamer pour la liberté de la presse. A sa voix, Milton se lève et dit: « Tuer un homme, c'est tuer une créature raisonnable; tuer un livre, c'est tuer la raison, c'est tuer l'immortalitéplutôtquela vie. Les révolutions des âges souvent ne retrouvent pas une vérité rejetée, et faute de laquelle les nations entières souffrent éternellement. »

D'autres fois, Chateaubriand parle en son nom : « Qui souffre donc de la liberté de la

presse ? La médiocrité et quelques amourspropres irascibles. Mais dans le dernier cas, quand la susceptibilité se trouve unie au talent, c'est encore un bien pour l'État que cette susceptibilité, mise à l'épreuve, s'aguerrisse par le combat. »

Puis suit la leçon, leçon sévère, tombée de haut: « L'abîme appelle l'abîme: le mal qu'on a fait oblige à faire un nouveau mal, on soutient par amour-propre les ignorances où l'on est tombé par défaut de lumière. . . »

Et enfin l'arrêt, l'arrêt sans appel : « Tout considéré, nous ne voyons que le crime, labassesse et la médiocrité qui doivent craindre la liberté de la presse; le crime la repousse comme un échafaud, la bassesse comme une flétrissure, la médiocrité comme une lumière. Tout ce qui est sans talent recherche l'abri de la censure; les tempéraments faibles aiment l'ombre. »

Ne dirait-on pas ces lignes écrites d'hier, d'aujourd'hui, de ce matin ?

Considéré comme- homme d'État, Chateaubriand se dérobe à tout jugement. Sa politique est variable comme sa vie. L'honnêteté est son principe. 11 ne sait que cela. Ne lui demandez

donc point ce qu'il est, où il va, ce qu'il veut. Je ne crois pas qu'il le sache bien lui-même. Dans sa brochure sur le Bannissement de Charles X et de sa famille, il dit qu'il est « monarchiste par raison, bourboniste par honneur et républicain par nature. »

Une lettre particulière, que M. Augustin Thierry a bien voulu me faire communiquer1, montre également cette sympathie pour une république possible, — république qu'il voyait s'avancer vers lui à grands pas, république qui l'effraye et qui l'attire. Déjà il écrivait, lors de l'assassinat du duc de Berry : « Il s'élève derrière nous une génération impatiente de tous les jougs, ennemie de tous les rois ; elle rêve la république... Elle s'avance, elle nous presse, elle nous pousse; bientôt elle va prendre notre place ! » Cinq ans plus tard, son implacable doigt traçait le même avertissement : « Le monde chancelle, on le mène, il va à la république; nous l'avons dit, nous le répétons 1 » A cet endroit, je me suis rap-

1. « Si la France s'était formée en république, je l'aurais suivie, car il y aurait eu raison et conséquence dans le fait ; mais échanger une couronne conservée au trésor de Saint- Denis contre une couronne ramassée... cela ne vaut pas la peine d'un parjure. »

pelé Hamlet, lorsqu'il s'écrie : Le fantôme l le fantôme !...

L'écroulement du trône des Bourbons fut pour Chateaubriand le signal de la retraite. Dès lors, isolé du mouvement politique, il ne laissa plus échapper de ses lèvres, à des intervalles lointains, que cqs sombres prédictions qui tombaient sur notre époque avec le bruit sec et persistant d'une goutte d'eau qui creuse une pierre. — 11 ne faut pas s'y tromper, ses prédictions ont réellement un caractère de merveilleux qui fait rêver. C'est de la seconde vue.

Ce phénomène s'est représenté à diverses époques de son existence ; et c'est ainsi qu'on le voit, à travers vingt-neuf ans de distance, prédire avec une effrayante exactitude les choses de 1848: « Nous ne doutons point que l'Europe ne soit menacée d'une révolution générale. Mais les insensés quipoussent àcette destruction se flattent peut-être en vain d'atteindre leurs chimères républicaines. Les peuples européens, comme tous les peuples corrompus, passeront sous le joug militaire: un sabre remplacera partoutle sceptre légitime. »

Cette même idée revient dans la Réponse aux

journaux sur son refus de servir le nouveau gouvernement: « Il ne peut résulter, dit-il, des journées de juillet, à une époque plus ou moins reculée, que des républiques permanentes ou des gouvernements militaires passagers que remplacerait le chaos. »

Avertissements étranges ! voix éloquente et sinistre, que l'on n'a pas assez écoutée !

Arrêtons-nous. Ges fragments portent avec eux trop de découragement et une tristesse trop profonde. Nous préférons revenir à ce qu'il disait en 1830: « Que la France soit libre, glorieuse, florissante, n'importe par qui et comment, je bénirai le ciel! »

Lorsqu'il fut de retour de cette eampague à travers la politique, il s'enferma à double tour dans la publication de ses œuvres complètes, et n'en bougea plus. Nous ne pren-

drons pas corps à corps chacun de ses livres pour eu discuter le mérite. Ce travail demanderait, pour être développé suffisamment, une trop vaste échelle. Nous tâcherons de rappeler seulement en quelques mots les principaux titres de Chateaubriand. L'Itinéraire de Paris à Jérusalem est un bon livre qui va à tout le monde, parce qu'il est rempli de poésie et de science, et qu'au bout du compte il apprend une grande quantité de faits intéressants. Ces livres-là, où il y a de tout et où chacun trouve ce qui lui plaît, ne doivent pas être dédaignés, quoiqu'ils soient écrits sans aucune sorte de plan, avec des réminiscences et au hasard de la compilation. V Itinéraire nous semblerait encore meilleur si, trop souvent, — et ceci est un reproche grave, — Chateaubriand ne se laissait influencer par les souvenirs historiques. Un paysage n'a de prix à ses yeux que lorsqu'il a été célébré dans un poëme ; et lorsqu'il parcourut le monde, il le fait trop évidemment comme un gentleman, son Guide à la main, Xénophon ou Josèphe, après avoir averti le conducteur de le réveiller à la page marquée d'une corne. Ne lui parlez pas des Cévennes, elles n'ont

rien qui l'émerveille, ce sont des montagnes qu'on ne rencontre guère dans la Bible et dans la mythologie, elles sont belles seulement par elles-mêmes ; cela ne suffit point.. Passez, chaumières inconnues, saules tordus sur des abîmes sans nom, ruisseaux qui n'avez inspiré personne ; Chateaubriand ne tient pas à vous voir!

C'est mal. La nature ne tire pas sa beauté rien que des hommes. Il devrait mieux s'en souvenir, l'auteur de René. Dans son voyage à Jérusalem, le hasard lui a joué des tours malins et qui auraient dû restreindre son amour pour le pompeux. La vie ordinaire ne perd jamais ses droits, et malgré lui on la voit qui perce et qui jure à travers son lyrisme prévu. Déjà chez les Iroquois il avait rencontré un marmiton qui faisait danser le menuet à ces messieurs sauvages et à ces dames sauvagesses. Dans une des Cyclades, à une noce de village où il assista, il entendit chanter en grec, par mademoiselle Pengali, fille du vice-consul de Zéa, la fameuse romance: Ah ! vous dirai-je, marnant Peu de temps après, il tombe à Tunis, au milieu du carnaval, dans une folle compagnie d'officiers qui l'entraînent au bal et qui

le forcent k s'habiller en Turc. — Chateaubriand en Turcl Qu'a dû en penser M. de Fontanes, juste ciel !

Les Natchez ont eu le tort d'arriver après les Martyrs, quoiqu'ils fussent composés bien antérieurement. Ils complètent, avec le Voyage en Amérique, la série des précieuses études de l'écrivain sur le Nouveau -Monde, et renferment des descriptions, malheureusement mêlées à des discours de Satan et à des dissertations sur l'impôt. C'est du sauvage un peu à la manière de Saint-Lambert dans le conte des Deux Amis, et de Parny dans ses poésies madécasses1. D'autres tableaux cependant, celui de la moisson de la folle avoine et celui de la mort de René, révèlent la touche du maître.

Un peu moins de sécheresse dans les ligues eût peut-être assuré un succès durable au

1. Le voyage à la cour de Louis XIV et surtout l'épisode du Natchez à une représentation de la Comédie-Française, seront toujours difficilement approuvés des critiques. — Le Natchez entre au théâtre, un soir que l'on joue Phèdre. 11 s'assied, et voici comment il traduit ses impressions au lever du rideau :

« Une cabane , soutenue par des colonnes, se découvre à

mes regards. La musique se tait; un profond silence règne

. dans l'assemblée. Deux guerriers (Hippolyte et Théramène),

l'un jeune, l'autre déjà atteint par la vieillesse, s'avancent

Dernier des Abencerrages, qui pèche justement par des défauts inusités à son auteur, c'est-àdire par la sobriété et par l'absence de description. De la part de Chateaubriand, on s'attendait à mieux que Gonzalve de Cordoue, — et il faut croire sans doute qu'il pleuvait à Grenade le jour qu'il y est passé.

Publiés à de plus rares distances, les Éludes historiques, célèbres par leur préface,. l'Essai sur la littérature anglaise, et l'histoire de Rancé, achèvent l'ensemble de ses travaux.

Composé aux heures sereines de sa vieillesse, YEssai sur la littérature anglaise contient des fragments intimes et des retours de la plus délicieuse rêverie. Il semble que ce ne soit plus le même homme qui parle. Les côtés inconnus de son talent se dévoilent; et, abandonné comme à la dérive de son inspiration, il raconte les choses les plus familières de sa tête et de son cœur, avec un sourire

sous le portique. Je ne suis qu'un sauvage; mais malgré ma rudesse native, je ne saurais dire quel fut mon étonnement lorsque les deux héros vinrent à ouvrir leurs lèvres au milieu de la cahute muette. Je crus entendre la musique du ciel; c'était quelque chose qui ressemhlait à des airs divins. Vaincu par mes souvenirs, par la vérité des peintures, par la poésie des accents, les larmes descendirent en torrent de mes yeux. Mon désordre devint si grand qu'il troubla la cabane entière. . . »

attendri. Nous nous en voudrions de ne pas reproduire ce passage sur les correspondances d'amour, vrai, ému, pris sur nature, et qui est autant en dehors de son style habituel que les Martyrs, par exemple, le sont du style de madame de Sévigné :

« D'abord les lettres sont longues, vives, multipliées, le jour n'y suffit pas, on écrit au coucher du soleil ; on trace quelques mots au clair de la lune, chargeant la lumière chaste, silencieuse, discrète, de couvrir de sa pudeur mille désirs. On s'est quitté à l'aube ; à l'aube on épie la première clarté pour écrire ce que l'on croit avoir oublié de dire dans des heures de délices. Mille serments couvrent le papier où se reflètent les roses de l'aurore; mille baisers sont déposés sur les mots brûlants qui semblent naître du premier regard du soleil. Pas une idée, une image, une rêverie, un accident, une inquiétude qui n'ait sa lettre.

« Voici qu'un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d'une femme adorée. Le soufïle et le parfum de l'amour expirent dans ces pages de la jeunesse, comme une brise s'alanguit le soir sur

66 LES RESSUSCITAS

des fleurs : on s'en aperçoit, et Ton ne veut pas se l'avouer. Les lettres s'abrègent, diminuent en nombre, se remplissent de nouvelles, de descriptions, de choses étrangères ; quelques-unes ont retardé, mais on est moins inquiet; sûr d'aimer et d'être aimé, on est devenu raisonnable, on ne gronde plus, on se soumet à l'absence. Les serments vont toujours leur train; ce sont toujours les mêmes mots, mais ils sont morts : l'âme y manque. Je vous aime n'est plus là qu'une expression d'habitude, un protocole obligé, le J'ai l'honneur d'être de toute lettre d'amour. Peu à peu le style se glace ou s'arrête. Le jour de poste n'est plus impatiemment attendu, il est redouté; écrire devient une fatigue. On rougit en pensée des folies que l'on a confiées au papier, on voudrait pouvoir retirer ses lettres et les jeter au feu. Qu'est-il survenu? Est-ce un nouvel attachement qui commence, ou un vieil attachement qui finit? N'importe ; c'est l'amour qui meurt avant l'objet aimé. »

Rien de calme et de beau comme le poëme de ses dernières années. Un fauteuil au coin de la cheminée de madame Récamier, la solitude de son jardin, quelques voyages à Holyrood et à Venise, c'est tout. Et puis aussi cet autre grand voyage en lui-même, à travers son passé et dans ses œuvres, ce voyage appelé les Mémoires cl Outre-Tombe.

C'est à ce dernier ouvrage, couronnement de son édifice, qu'il a consacré le reste de ses jours. Rien n'a pu désormais le faire rentrer dans les affaires publiques, ni les prières de ses amis, ni cette chanson de Béranger, que toute la France a sue par cœur *. Sans doute qu'il sentait alors venir vers lui les temps

1. Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins ? N'entends-tu pas la France qui s'écrie : Mon beau ciel pleure une étoile de moins!

d'orage que nous traversons, et que, n'ayant plus d'espoir que dans le Christ, il désespérait de toutes forces humaines, — même des siennes.

Aussi quelquefois, du fond de sa vieillesse, il lui prend de singulières amertumes, des accès de goutte littéraire pour ainsi dire; il gémit, il se désole, parce que la démocratie est entrée enfin dans la littérature, ainsi que dans le reste de la société. Or, lui ne veut pas de la démocratie. « On ne reconnaît plus de maîtres et d'autorités, on n'accepte plus d'opinions faites, le libre examen est reçu au Parnasse. » Or, lui ne veut pas du libre examen. Il se plaint de l'envie qui s'attache aux grands noms, des gloires que Ton déprécie, des réputations qu'on dénigre, — injuste en cela pour toute une époque qui l'a entouré d'un respect vraiment unique. Il raille l'école de 1830, il

Va, sers le peuple, en butte à leurs bravades, Ce peuple humain, des grands hommes épris, Qui t'emportait vainqueur aux barricades, Comme un trophée, entre ses bras meurtris.

Ne sers que lui. Pour lui ma voix te somme D'un prompt retour après un triste adieu; Sa cause est sainte; il souffre, et tout grand homme Auprès du peuple est envoyé de Dieu.

se moque trop cruellement peut-être des jeunes gens qui se tuent pour attirer l'attention publique. Mais ce ne sont là, par bonheur, que des ombres momentanées sur son talent et sur son noble caractère.

La vieillesse, pas plus que la maladie, n'a pu mordre sur ce génie robuste. 11 a travaillé jusqu'à son dernier jour, il a dicté jusqu'à sa dernière heure. Dans une préface, il parle de l'opiniâtreté particulière à sa nature. « Lors de ma jeunesse, dit-il, j'ai souvent écrit douze et quinze heures sans quitter la table où j'étais assis. L'âge ne m'a point fait perdre cette obstination au travail. Ma correspondance diplomatique au ministère est presque toute de ma main. » ,

A qui le regarde bien en face, Chateaubriand apparaît dans le xixe siècle comme le contrepoids de Voltaire dans le xvme. Même universalité dans le travail, même courage dans la lutte. Chacun des ouvrages de Chateaubriand attaque, serre de près et soufflette un ouvrage correspondant de Voltaire. Depuis cinquante ans, en effet, pas un pouce de terrain que l'auteur du Génie du Christianisme n'ait disputé à l'auteur du Dictionnaire philosophique, pas un

sentier dans lequel il ne se soit engagé avec lui. C'est un duel de toutes les heures à travers l'histoire, le roman et la philosophie.

Il est un des quatre grands hommes qui ouvrent l'époque moderne. Plus enthousiaste que Walter Scott, moins exclusif que Byron, il est presque de la taille de Gœthe. 11 a remis en honneur la littérature à images ; et c'est de lui que datent ces romans artistes où le style cherche à rivaliser avec la peinture et la sculpture, voire même avec la musique, curieuses productions, siguées Balzac-Rubens, Gautier-Canova ou Liszt-Janin.

Mais notre travail serait incomplet si, après avoir détaché d'un fond d'or la tête pensive du grand vieiUard, après l'avoir assis sur un nuage d'encens, après l'avoir salué éternel et sublime, nous ne dévoilions également ses côtés humains, ses erreurs et ses défaillances. Peser sur le coup de ciseau hasardeux donné à l'Apollon du Vatican, c'est encore une manière de louer l'harmonie inaltérable du reste du corps. Tout génie doit sa dîme à la critique, si rayonnant que soit l'un, si modeste que soit l'autre; — et l'ombre illustre que j'évoque aujourd'hui serait elle-même la première à

s'indigner d'un éloge qui ne saurait marcher que sur les genoux.

D'ailleurs la critique ne sera pas pour lui chose nouvelle. Il est un de ceux qui ont le plus entendu grincer de plumes autour de leur renommée. Ses ennemis littéraires lui font cortège; et avec cette naïveté de grandeur qui le caractérise, lui-même a voulu leur donner accès dans l'édition de ses oeuvres complètes.

A leur tête, le plus fougueux et le premier, je distingue le grand républicain de l'Empire, Marie-Joseph Chénier. Vers et prose, analyse et satire, tout lui a été bon pour accabler Chateaubriand ; il n'est pas une page de ses œuvres où il ne le frappe malicieusement, le plus souvent sans raison, comme dans*son Tableau de la Littérature, quelquefois avec esprit, comme dans les Nouveaux Saints :

J'irai, je reverrai tes paisibles rivages, Riant Meschacebé, Permesse des sauvages; J'entendrai les sermons prolixement diserts Du bon monsieur Aubry, Massillon des déserts. 0 sensible Atala! tous deux avec ivresse Courons goûter encor les plaisirs... de la messe!

On sait que Chateaubriand ne lui a pas par-

donné ses plaisanteries. Aussi Marie-Joseph Chénier est-il le seul académicien de ces temps modernes à qui son successeur ait refusé l'aumône d'un regret. — Peut-être est-ce pousser la rancune un peu loin.

Soit jalousie, soit tout autre sentiment, Byron n'a jamais soufflé mot de l'auteur de René. De la part du noble lord, c'est au moins étrange. Chateaubriand n'en a pu complètement dissimuler son dépit. « Lord Byron, ditil, peut-il m' avoir complètement ignoré, lui qui cite presque tous les auteurs français? n'a-t-il jamais entendu parler de moi? »

Paul-Louis Courier, — ce Meissonier de la politique, — ne l'aimait pas non plus, et il lui a plusieurs fois enfoncé dans les chairs de méchants petits coups de poignard à tête d'épingle. 11 a appelé ses romans du galimatias, et il s'est moqué de son ministère. De l'auteur du Pamphlet des pamphlets à l'auteur des Martyrs, cela se conçoit; c'est une guerre de colibri à lion.

Mais M. Gustave Planche a été plus brutal que cela. Voici comment il parle de Chateaubriand dans son livre des Portraits : « Critique de second ordre dans le Génie du Christianisme,

voyageur inexact et verbeux dans l'Itinéraire, imitateur patient, mais inutile, de Virgile et d'Homère dans les Martyrs et les Natchez. » M. Planche ne reconnaît que René et l'épisode de Velléda. — Juger de la sorte, n'est-ce pas faire le procès aux gens avec une massue?

Telles sont, je crois, les critiques principales qui sont venues l'atteindre dans sa gloire J. Si maintenant nous cherchons une réponse à leur faire, c'est dans Chateaubriand même que nous allons la trouver, — et la voici : « On renie souvent les maîtres suprêmes, on se révolte contre eux, on compte leurs défauts, on les accuse d'ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles ; mais on se débat en vain sous leur joug : tout se teint de leurs couleurs, partout s'impriment leurs traces; ils inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général

1. Depuis [la publication de ce travail, et depuis la publication des Mémoires d'Outre-Tombe, bien des critiques nou velles sont venues s'ajouter à ces critiques. On s'est déchaîné avec un acharnement inconcevable contre ces immortels Mémoires, le livre le plus jeune, le plus magnifique, le plus profond qui ait éclaté à cette époque. *0n n'a pas voulu excuser beaucoup de vanité en faveur de (beaucoup de génie.

dos peuples ; leurs dires et leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoir et lignée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des faisceaux de lumière; ils sèment des idées, germes de mille autres; ils fournissent des imaginations, des sujets, des styles à tous les arts. Leurs œuvres sont des mines inépuisables ou les entrailles mêmes de l'esprit humain. »

Cela posé, — qu'on nous permette maintenant de substituer notre opinion à celle de nos devanciers.

Selon nous, c'est surtout comme figure que Chateaubriand resplendit sur son siècle. La grandeur de sa vie apparaît avant celle de son talent, son nom vient avant ses livres. Il est lui-même un homme-épopée. On l'aperçoit de très-loin, et le respect lui arrive avant l'admiration.

Aussi, longtemps encore peut-être sera-ce M. de Chateaubriand , avant d'être Chateaubriand tout court. Longtemps encore peut-être ce sera la majesté, avant d'être la force.

La majesté 1 — voilà son grand et superbe crime. Génie épique et théâtral, il lasse l'admi-

ration. Pour lui, la rue du Bac n'a pas de ruisseau. C'est un Murât, ce pouvait être un Napoléon.

Il n'a guère innové qu'à demi. Sa littérature est la littérature du xvine siècle retrempée chez les sauvages. Les Incas avaient déjà frayé le chemin, et l'on se souvient trop peut-être que Chactas a vu Versailles et qu'il a assisté aux tragédies de Racine.

Ce n'est pas avec peu de chose que Chateaubriand compose son paysage ; Poussin lui a donné des leçons. Il lui faut des colonnes à demi brisées, un clair de lune, des urnes cinéraires; et, par-dessus tout cela, le génie des souvenirs , assis pensif à ses côtés.

Cette recherche du grandiose le conduit quelquefois à des excès contre lesquels on ne saurait trop se tenir en garde. Je n'en veux pour seul et funeste exemple que ce coucher de soleil: «L'astre enflammant les vapeurs de la cité semblait osciller lentement dans un fluide d'or, comme le pendule de l'horloge des siècles 1 » Évidemment les poètes extravagants du xvie siècle n'auraient pas mieux dit.

« Peu m'importe l'action, écrit-il dans la préface des Martyrs ; elle n'est qu'un prétexte

à descriptions. » — Hélas I pourquoi le ciel mit-il La Harpe sur sa route, ainsi que M. de Fontanes, le Simonide français?

Il n'est pas de l'avis de Voltaire, qui disait que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. « Les vraiss larmes, dit Chateaubriand, sont celles que fait couler une belle poésie ; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur, » Ce malheureux système apparaît jusque dans René, au moment où le frère d'Amélie, qui vient de recevoir comme un coup de foudre l'aveu d'un amour criminel, trouve encore assez de force pour arrondir immédiatement la période suivante : « Chaste épouse du Christ, reçois^ mes derniers embrassements à travers les glaces du trépas et les profondeurs de l'éternité qui te séparent déjà de ton frère! »

La majesté 1 Chateaubriand lui a tout sacrifié ; aussi son génie, spécial et constant dans sa pompe, n'est-il pas de ceux qui vont à tous, comme Shakspeare par exemple, l'homme des palais et des tavernes, des rois et des ivrognes, grand avec les grands, familier avec les petits, puissant avec chacun; — Shakspeare, dieu qui parle le langage des

hommes; Chateaubriand, homme qui parle le langage des dieux.

Chateaubriand appelait Hamlet — cette tragédie des aliénés.

Comment Shakspeare eût-il appelé Moïse, cette tragédie de Chateaubriand ?

Car il faut bien le dire, comme poëte, Chateaubriand est nul ou à peu près. Sauf une cinquantaine de vers, je ne crois pas qu'il lui soit jamais tenu compte de son pindarique bagage. Pourrait-il en être autrement, lorsqu'on le voit s'appuyer sur une théorie aussi fausse que celle qu'il développe dans les lignes suivantes: «La poésie a ses bornes dans les limites de l'idiome où elle est écrite et chantée : on peut faire des vers autrement que Racine, jamais mieux. » Voici pourtant quelques strophes peu connues de Moïse, ses meilleures incontestablement, bien qu'il les ait supprimées plus tard par un sentiment de décence:

Que dit à son amant, de plaisir transporté,

Cette prêtresse d'Astarté Qui voudrait attirer le jeune homme auprès d'elle , Et lui percer le cœur d'une flèche mortelle ?

— Beau jeune homme, dit-elle, arrête donc les yeux Sur la tendre Abigail, que ta froideur opprime.

Je viens d'immoler la victime,

Et d'implorer la faveur de nos dieux.

Viens, que je sois ta bien-aimée.

J'ai suspendu ma couche en souvenir de toi;

D'aloès je l'ai parfumée ; Sur un riche tapis je recevrai mon roi. Dans l'albâtre éclatant la lampe est allumée; Un bain voluptueux est préparé pour moi.

L'époux qu'on m'a choisi, mais qui n'a pas mon âme, Est parti ce matin pour ses plants d'oliviers;

Il veut écouler ses viviers;

Sa vigne ensuite le réclame.

Il a pris dans sa main son bâton de palmier, Et mis deux sicles d'or dans sa large ceinture; Il ne reviendra point que de son orbe entier

L'astre des nuits n'ait rempli la mesure.

« Quand l'âme est élevée, dit le fier vicomte, les paroles tombent d'en haut, et l'expression noble suit toujours la noble pensée. » Certes, ce n'est pas nous qui protesterons contre cette admirable poétique en trois lignes; mais là où la pensée n'a que faire, alors que le récit ou la description suit doucement sa pente naturelle, à quoi bon la solennité de la phrase, l'éternelle aristocratie du mot? Quoi! toujours le marinier pour le marin, l'astre des jours pour le soleil? L'auteur des Natchez, que son grand respect pour la rhétorique oblige à reconnaître les trois styles, oublie donc que le premier d'entre eux est précisément le style simple, et

que c'est là surtout le style fort, parce que c'est le style vrai ?

Mon Dieu I de ce qu'il n'a pas fait de littérature avec les notaires, les femmes publiques ou les escrocs, nous -ne lui en voulons pas. Nous lui en voulons uniquement de ce que, chantant le marbre et la Grèce, il ne l'ait pas fait en style d'autant plus simple que le sujet était plus riche. Poétisez la réalité, c'est bon; mais alors réalisez la poésie. Il en est du génie comme d'Antée, qui reprenait des forces en touchant la terre.

Aussi rien de plus adorable que les haltes rares de Chateaubriand dans le simple et dans le naïf. Combien de pages ne donneraisje pas pour ce bout de chanson composé entre deux chapitres des Martyrs, petite fantaisie gracieuse, perle ramassée au pied d'un dolmen:

Combien j'ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance !

Ma sœur, qu'ils étaient beaux les jour De France !

Te souvient- il que notre mère, Au foyer de notre chaumière, Nous pressait sur son cœur joyeux Ma chère ?

Pour moi, Chateaubriand existe surtout dans ses préfaces, c'est-à-dire presque en dehors de ses livres, dans ses lettres intimes, et, comme nous l'avons dit déjà, clans son style politique *, partout enfin où il n'a pas le temps de boucler sa phrase, où il oublie Aristote et Boileau, où il improvise, où il se surprend à être lui malgré lui.

Pour l'avenir, il existera surtout dans ses Mémoires.

Au couchant de sa vie, une grave transformation s'est opérée dans son talent. Je dis grave et curieuse. C'est à soixante ans que lui est venue la jeunesse. C'est au bord de la tombe que cet austère penseur qui, à coup sûr, n'a jamais souri, s'est pris soudainement à rire aux éclats, du grand rire de Callot, de Montaigne, de Le Sage, et quelquefois aussi de Voltaire. Sa muse, au sortir de quelque fontaine de Jouvence inconnue, tout à l'heure déesse, nous est réapparue jeune fille couronnée de bleuets. C'était Junon; ce n'est plus

1. Sur ce terrain il a de très-beaux mots. Ainsi, dans- ses attaques contre les terroristes, il les nomme des architectes en ossements. Et un peu plus loin : « Manufacturiers de cadavres, vous aurez beau broyer la mort, vous n'en ferez jamais sortir un germe de liberté ! »

que Lydie ou Camille, une nymphe quelconque, la première venue.

Entre son œuvre passée et son œuvre actuelle, entre les Martyrs et les Mémoires, je vois une grande différence.

L'œuvre passée de Chateaubriand, ensemble harmonieux, m' apparaît comme un palais de marbre au milieu d'une forêt. Tout y est enchantement et magnificence. Des voix mystérieuses résonnent au dedans, des parfums enivrants s'exhalent au dehors. Chaque fenêtre ouvre sur un horizon de feuillage brûlant, sur un parc profond et rempli de statues, sur un coteau qui ploie sous les pampres. C'est un très-beau palais. Seulement un cercle de grilles l'emprisonne, des sentinelles en défendent l'approche à plus d'une demi-lieue à la ronde, et, pour y pénétrer, il ne faut pas moins de sept ou huit quartiers de noblesse.

L'œuvre posthume de Chateaubriand, — c'est-à-dire les Mémoires, — offre bien encore, si l'on veut, l'aspect d'un palais ; mais déjà ce n'est plus du marbre, c'est bel et bonnement de la pierre. La splendeur froide de l'architecture grecque a fait place à Fépa-

nouissement original de l'art gothique. Un pan de la foret a été abattu, et de ce côté le regard plonge dans le dédale fourmillant des rues de la ville. Les grilles rebelles se sont ouvertes, les gardes ont reçu une autre consigne; et bourgeois, paysans, peuple, femmes, ceux qui sont des gentilshommes et ceux qui ne sont que des hommes, les savants et les écoliers, tout le monde enfin entre librement. Lazare lui-même est assis sur la plus haute marche du portail.

Chateaubriand nous a dévoilé l'avenir de la politique; — essayons de jeter un coup d'oeil sur l'avenir des lettres. Pour tout homme qui se met sur la trace du mouvement intellectuel depuis quelques années, il est évident que nous touchons à une crise littéraire et à une transformation importante des opinions reçues.

Voilà que notre littérature, en moins de soixante ans, a déjà passé parles cribles successifs de trois révolutions. La première, la grande de 1789, a donné des résultats d'une puissance incontestable et souvent effrayante. D'abord elle a fait descendre quatre à quatre aux écrivains les degrés de l'Encyclopédie, et elle les a logés dans la rue, où bientôt, ahuris et chétifs, ils sont morts sans postérité. Alors ceux qui se sont levés derrière ont été de bien autres hommes. Littérateurs fauves, on ne sait d'où venus, sans tradition, jouant de la guitare sous la potence ou décrivant des scènes d'égorgement dans des châteaux, ils ont fait école neuve. Si bien qu'il y a eu pour eux lecture et succès, même aux jours les plus affreux. Ceux-là ont parlé au peuple ; seulement, ils lui ont mal parlé ; mais la tendance était bonne. Ils ont compris que, jusqu'à présent, on n'avait pas pris garde à la plus grande portion du public. De voir des livres qui ont la prétention de s'adresser à tous, écrits comme le Bonheur de M. Helvétius, cela leur a fait lever les épaules, et ils se sont mis à procéder d'autre façon. Malheureusement, ils ont dépassé le but : au

lieu d'être simple, leur style a été bas. Ils sont entrés chez le peuple, non par la porte, mais par l'égout.

Cette littérature grossière de la première révolution a servi du moins à répandre certaines idées vives, qui étaient encore dans l'œuf. De considérables agrandissements ont été faits sur les fiefs de l'imagination : on a percé des chemins et ouvert de nouvelles séries aux hommes de lettres, par l'adjonction d'éléments nouveaux. La plume dès lors n'a plus bronché devant les sauvageries de la vie réelle. Peu à peu Mercier a fini par voir comprendre son drame de la Brouette du Vinaigrier. Tout ce fumier, largement étendu sur le champ littéraire, devait produire tôt ou tard un épanouissement de hautes plantes.

Cet épanouissement est advenu aux environs de la deuxième révolution, — celle de juillet 1830 — qui restera comme une date brillante dans l'histoire de l'art en général. Le sol s'est mis à pousser des fleurs très-curieuses, d'extraordinaires enlacements de lianes et quelques arbres phénomènes pour lesquels on eut besoin d'inventer une serre romantique. Les poètes étaient tous des jeu-

nés gens, décidés et convaincus, la plupart exclusivement passionnés , qui marchaient serrés dans leurs folies, avec l'insolence de la verve et le courage né des circonstances politiques. Ils ont étonné avant de plaire. Mais enfin comment ne pas se rendre à cette littérature qui sonne si fort de la trompette et qui affiche son talent sur tous les murs en lettres dorées ? Il y avait d'ailleurs du bon dans cette mascarade, sortie copieuse et flambante des sépulcres soulevés de Rabelais, Shakspeare, Mathurin Régnier et Sterne ; cela replaçait la littérature dans un milieu seigneurial et bruyant, à l'écart de la philosophie sur les autels de qui s'étaient succédé précédemment de trop nombreux sacrifices.

La révolution de 1830 a surtout grandi le roman. Il y a eu progrès sur l'école de la République, progrès et complément. La forme s'est purifiée, tout en gardant sa franchise, et a conquis à elle les classes bourgeoises. Des gens sont arrivés, tels que Balzac, Soulié et George Sand, qui ont fait crier la vie dans leurs livres; d'où est venue cette importance sociale accordée au roman. De grands succès ont été obtenus par des œuvres douces, en

apparence vulgaires, comme César Birotteau, l'histoire d'un parfumeur; comme André, où uu père est sur le point de donner des coups de pied dans le ventre à une fleuriste ; comme encore le Lion amoureux, baliverne pleine de larmes. Quelques-uns de ces succès ont été lents et souterrains, mais l'effet n'en demeure pas moins très-grand.

D'autres succès, plus retentissants mais plus passagers, ont pu être obtenus à côté. Cela ne prouve rien. Seulement c'est affaire de curiosité ou d'actualité pour ces énormes machines" en tant de volumes, montées sur l'affût de quelque question à l'ordre du jour. Là dedans, rien n'a jamais inquiété la littérature vraie.

La troisième révolution est celle par où nous passons aujourd'hui. Elle n'a pas encore donné sa formule littéraire. Attendons l. Les résultats qu'elle prépare seront importants et mieux décisifs. Certainement il est impossible d'exclure les genres en littérature et de ne pas admettre les tempéraments ; insensé est l'absolutisme en pareille matière. Tel romancier a raison de se vouer à des récits d'Espa-

i. Encore une fois, qu'on me permette de rappeler la date ancienne de cette publication.

gne et de Cordoue, si sa nature l'y porte avec irrésistibilité ; tel autre fait bien de ne voir qu'éléphants et tigres sur la surface du globe, s'il sait mal décrire une brebis ou une vache. Mais ce qui fait par malheur la fragilité de leurs conceptions, c'est le manque total de sérieux; on connaît maintenant leurs procédés, et tout le monde lit dans leurs cartes. — Le sérieux ! Hoffmann ne Ta jamais perdu dans ses belles extravagances.

Nous ne savons pas au juste ce que sera la nouvelle génération littéraire ; mais par les leçons que lui font les événements et par les exemples de grandeur et de décadence qu'elle a sous les yeux, il est permis d'espérer qu'elle se présentera avec des qualités saines et un sens droit.

En littérature, — la première révolution a donné la force. La seconde révolution, l'éclat. La troisième révolution donnera peut-être la vérité.

MADAME REGAMIER

Après lui, elle.

Rue de Sèvres, à l'ancien couvent de l'Abbaye-au-Bois, il y a deuil et grand désert. Les arbres ont beau pousser des feuilles, les feuilles ont beau pousser des oiseaux, rien ne répond plus à cette gaieté du printemps. Un souffle funeste a passé surjle monastère. Demeurez closes, fenêtres ombragées ; rideaux bleuâtres, ne vous écartez plus sous une belle main; porte, reste fermée impitoyablement I Il faut désapprendre le chemin de cette maison. Déjà la rampe de l'escalier se couvre de poussière, et tout se taira bientôt dans cette solitude célèbre autrefois, ignorée demain. Madame Récamier est morte.

Elle est morte, on s'en souvient, pendant le choléra de 1849. C'était alors une débâcle générale. Chacun émigrait vers le cimetière du Père-Lachaise , ce Coblentz de tous les partis. Chaque jour les églises se tendaient de noir et pleuraient des larmes d'argent. Sur les boulevards, sur les quais, on ne rencontrait plus que des croque-morts, des tambours aux baguettes entortillées d'un crêpe, des compagnies de gardes nationaux qui portaient mélancoliquement le canon de leur fusil incliné vers la terre. Ah! le vilain spectacle! Tout le monde nous abandonnait au moment de notre révolution. Les personnes les plus illustres par leurs talents ou par leurs grâces s'empressaient de nous dire brusquement adieu, lorsque nous avions le plus besoin de grâce et de talents ; et parce que nous nous étions un instant absentés des salons, les salons se barricadaient sans pitié derrière nous.

C'était un autre champ d'asile, cette Abbaye-au-Bois, un nid de poètes et de belles femmes, où dans ces derniers temps, après avoir vécu de la vie ambitieuse, bruyante, romanesque, les uns et les autres finissaient

toujours par revenir s'abriter, traînant Vaile, comme dans la fable des Deux Pigeons. C'est au fond d'un des plus modestes appartements de l'Abbaye-au Bois que la duchesse d'Abrantès, ruinée par la chute de l'Empire, commença à écrire ses fougueux et spirituels Mémoires, — noble femme, tuée par le travail et la misère.

Ce n'est pas la misère qui a tué madame Récamier ; c'est l'âge, c'est le souvenir, c'est le spectacle des événements, peut-être. Toutefois est-il que madame Récamier restera comme une des figures les plus touchantes, comme un des esprits les plus singulièrement attractifs de notre époque. Elle a rallié à elle les sympathies de tout un siècle. Elle a été le centre de tout ce qui était beau, bon, généreux, facile. Principalement trois hommes, Chateaubriand, Benjamin Constant et Ballanche, se sont groupés autour de cette femme adorée.

Sa vie est un beau livre. Commencée dans une révolution, dans une révolution elle s'est achevée, sans y avoir perdu un seul rayon de son auréole. Indulgent cette fois pour une de ses plus ravissantes créatures,

le ciel ne lui a pas refusé l'élément pour lequel il l'avait créée : elle a vu s'écouler dans une fête éternelle son éternelle jeunesse ; l'hommage lui faisait escorte, et le malheur ne s'est approché d'elle qu'à respectueuse distance.

Elles étaient trois sous le Directoire, trois femmes admirablement belles, les trois Grâces, selon les madrigaux du temps, — madame Tallien, Joséphine de Beauharnais et madame Récamier. — A elles trois, ces femmes ont affolé Paris et vu tomber les personnages les plus illustres à leurs pieds, ces beaux pieds qu'elles portaient nus et seulement chaussés de cothurnes, avec des émeraudes aux doigts. On les rencontrait en tous lieux, aux concerts où chantait Garât, aux bals ou dansait Trénitz, — ce pauvre Trénitz, mort fou à Charenton I — Elles étaient l'âme du plaisir, et on les avait vues apparaître le lendemain de Thermidor, comme trois fleurs poussées tout à coup au bord d'un volcan éteint. Toutes les trois avaient leur mission politique ; elles régnaient et elles gouvernaient, de par la grâce d'elles-mêmes. Voici comment celle qui devait bientôt régner autrement et sous le nom

d'impératrice, écrivait à madame Tallien, en lui donnant rendez-vous à une fête éblouissante de l'hôtel Thélusson : — « Venez avec votre dessous de robe fleur-de-pêcher, il faut que nos toilettes soient les mêmes : j'aurai un mouchoir rouge noué à la créole, avec trois crochets aux tempes. Ce qui est naturel pour vous est bien hardi pour moi, vous plus jeune, peut-être pas plus jolie, mais incomparablement plus fraîche. Il s'agit d'éclipser et de désespérer des rivales, cest un coup de parti. » Seule des trois, madame Récamier a conservé jusque dans ses derniers jours le mouchoir noué à la créole.

C'étaient alors des luttes d'élégance et de frivolité , dont notre époque semble avoir perdu la tradition. Tant pis pour notre époque. Après la révolution des mœurs, venait la révolution des costumes. Thérésia Cabarrus avait ramené les modes grecques, la coiffure à l'athénienne, la tunique transparente et collante. Joséphine, la première, rechercha les camées les plus purs, les onyx et les agates les plus superbes, pour les faire étinceler à son épaule ou ruisseler dans ses cheveux. A son tour , madame Récamier introduisit le

voile. Le voile ! chaste invention, nuage tissé, estompe idéale , qui irrite justement assez pour fixer le désir, raillerie pudique, réalité enveloppée de rêve, qui tend à faire de la femme une création mieux qu'humaine et presque mystérieuse. Toute l'histoire de madame Récamier n'est-elle pas dans ce voile? Le voile ne nous dit-il pas sa vie reposée, sa beauté blanche ?

En 1800, madame Récamier, qui avait alors dix-huit ans, habitait le grand château de Clichy-la-Garenne, qui fut détruit par la bande noire. « A cette époque, dit l'auteur des Salons de Paris, il est impossible, à moins de l'avoir vue, de se faire une idée de sa fraîcheur d'Hébé. C'était une création à part que madame Récamier, à cet âge de dix-huit ans, et jamais je n'ai retrouvé, ni en Italie, ni en Espagne, ce pays si riche en beautés, ni en Allemagne, ni en Suisse, la terre classique des joues aux feuilles de rose, jamais je n'ai retrouvé le portrait de madame Récamier, la plus jolie femme de l'Europe ! » Rien ne manquait d'ailleurs à son éducation; elle touchait admirablement du piano et dansait à merveille en s'accompagnant du tambour de

basque, — ce qui était la graude fureur du jour.

C'est dans ce château de Clichy, et quelque temps après dans ses magnifiques salons de la rue du Mont-Blanc, que madame Récamier a reçu presque toute l'Europe princière. Son mari était riche alors, richissime ; il pouvait réaliser des miracles, et tenir tête aux Sardanapales en carrick de ce temps-là. L'architecte Berthaut avait transformé cet hôtel en féerie ; c'était un conte de Galland solidifié. Demandez à madame Lehon, qui en est devenue plus tard propriétaire.

Les bals de madame Récamier ne tardèrent pas à conquérir une vogue immense. De là s'élancèrent les gavottes nouvelles, les morceaux de clavecin destinés à devenir populaires, les toilettes égyptiennes, Spartiates, romaines, turques et françaises. Ce fut un délire, un triomphe dont rien n'approcha. Madame Hamelin , — une héroïne de ces fêtes, — madame Hamelin, au pied de Cendrillon, aurait pu seule raconter un de ces soirs magiques auxquels il n'a manqué qu'un peintre comme Watteau, qu'un poëte comme Lattaignant ou Voisenon, l'abbé Fusée !

Quant aux habitués de tous les jours, les intimes des causeries du matin , c'étaient Lucien Bonaparte, M. Fox, madame Visconti, le général Moreau, Mathieu de Montmorency, cette maigre , blonde et pâle madame de Krùdner, — et ce joyeux vivant qui se nommait Ouvrard, personnage plein de verve et de gaie science, qui avait le faste d'un homme de cour, l'esprit d'un homme de lettres et l'argent d'un homme d'affaires.

La troisième résidence de madame Récamier, la plus affectionnée peut-être, c'était Saint-Brice, avec son paysage lumineux, ses eaux courantes, ses épaisses charmilles ; Saint- Brice, où elle eut le bonheur et l'audace de donner asile à madame de Staël poursuivie par l'empereur. On a dit que cette conduite honorable valut à madame Récamier une parole haineuse de Napoléon. — Haïr madame Récamier ! cela est-il possible? Gela peut-il seulement se comprendre?

Elle visita madame de Staël dans son exil, qu'elle partagea volontairement ; mais lorsqu'elle revint à Paris, la fortune de son mari s'était écroulée. Plus de somptueux hôtels, plus de châteaux féodaux, rien, — rien que

la médiocrité latine, dorée encore d'un rayon de sa beauté !

Elle se trouvait aux bains de Dieppe , en noble compagnie de Fauteur à'Atala, lorsque la révolution de Juillet vint la surprendre. Ses efforts furent impuissants à retenir M. de Chateaubriand, qui partit pour Paris , où , reconnu bientôt à la porte du ' Journal des Débats par des élèves de l'École polytechnique, il se vit enlevé dans leurs bras et promené en triomphe par-dessus les barricades.

Depuis cette date, madame Récamier n'a pas cessé d'habiter l'Abbaye-au-Bois. C'a été son Versailles, son Trianon; elle y tenait cour plénière au coin de son feu ; elle avait hérité directement — c'est-à-dire en ligne spirituelle — de madame Geoffrin, cette bonne dame d'autrefois, chez qui toute la littérature et toute la philosophie d'un siècle étaient avec soin passées au filtre. Elle faisait la pluie et le beau temps du monde de l'intelligence, — plutôt le beau temps que la pluie, — car les orages passaient rarement sur ces augustes ombrages de l'Abbaye-au-Bois. Pas un homme supérieur qui n'ait brigué l'entrée de ce céna-

cle, lequel tiendra dans l'histoire artistique de la France une place importante ; pas une renommée, haute ou petite, qui n'ait franchi ce seuil, depuis Luce de Lancival, professeur d'éloquence au Prytanée français, jusqu'à Victor Hugo, sacré chez elle enfant sublime ; depuis le baron Gérard, peintre ordinaire de l'Abbaye, — ce qui était un titre, — jusqu'à M. Ingres, l'artiste inquiet et misanthrope ; depuis l'auteur de la Vestale , couvert de cheveux blancs et bardé de décorations, jusqu'à l'auteur du Prophète, noir et simple, mais étrange comme un enfant de Germanie. Là-bas, Stendhal, qui venait d'écrire son livre De l'Amour, a souvent posé devant ce buste de Canova, placé sur la cheminée; Mérimée, bien jeune, a coudoyé Ballanche, bien vieux ; M. de Bonald, bien grave, a salué Rossini, bien rieur. Ce salon bleu et blanc a vu tout à la fois la simarre de M. Pasquier, le cordon de M. le duc de Doudeauville, la tonsure de M. de Lamennais, les palmes de M. de Barante, et l'épée de M. de Vigny, — tout un pan de la galerie des portraits de Versailles dans cinquante ans 1 Il y avait aussi à l'Abbaye un accueil doux,

presque maternel, pour ces jeunes muses qui commençaient à s'épanouir, vives et attrayantes, mais faibles et délicates comme ces roses sauva ores perdues dans les buissons et qui naissent à demi effeuillées. — Vous les connaissez tous, ces muses faciles. — L'une aux yeux noirs, aux cheveux noirs, à la mante noire, se cache derrière la jalousie sévillane, épiant \emajo qui passe, et laissant tomber un poignard dans un bouquet. L'autre, triste et belle, assise sur quelque débris de temple écroulé, les pieds au fil de l'eau, la tête au soleil, berce un enfant souffreteux devant la treille d'une maison du Pausilippe. Celle-ci se pare des vieilles dentelles et des vieux falbalas de la vieille cour de France ; elle danse à l'Opéra, elle soupe à Bagatelle et à Vaucresson. Celle-là, toute récente et toute éplorée, erre au bord des lacs, se couronne de nénuphars et soupire ses peines d'amour aux aulnes de la rive. D'autres rient aux éclats, et ce sont les plus rares ; elles courent toutes décoiffées, sautant à travers haies et champs, poursuivies par les gardes champêtres !

Si bien qu'avec son chœur de muses mo-

dernes, l'Abbaye-au-Bois apparaissait dans le bleu du lointain comme un autre Parnasse, un sacré vallon, disaient les derniers preux de la Mythologie.

Ne nous y trompons pas, l'Abbaye- au - Bois formait une coterie littéraire aussi puissante que l'Université et que la Revue des Deux Mondes, Elle distribuait des brevets de gloire et nommait des académiciens, entre autres M. Ampère et l'auteur du Théâtre de Clara Gazul. Une lecture à l'Abbaye-au-Bois équivalait à un ordre de représentation à la Comédie- Française. Madame Casa-Major n'est pas arrivée autrement.

Mais n'oublions-nous pas un peu trop madame Récamier pour l'Abbaye? Ne délaissons-nous pas un peu trop la maîtresse de maison pour la maison elle-même ? Causons encore, causons de cette femme sans rivale, l'orgueil de notre nation, — qui n'a pas tous les jours une si bonne occasion de se montrer orgueilleuse 1

Elle aimait à se vêtir de blanc, gazes, mousselines, étoffes tendres. Cela lui allait on ne peut mieux. Son portrait, qui est au Louvre, a été gravé maintes fois. C'est bien

là ce visage candide, sans rigueur, qui arrivait parfois à des effets de naïveté incomparable, souvent songeur, profondément distingué toujours. Je retrouve ce regard pénétrant dont bien peu de ceux qui l'entourèrent ont pu guérir. Madame de Tessé disait d'une femme littéraire : « Si j'étais roi, j'ordonnerais à madame... de me parler toujours. » Moi, je ferai une variante à ce mot : Si j'avais été roi, j'aurais ordonné à madame Récamier de me regarder sans cesse.

Elle avait surtout cette coquette amabilité qui est à la beauté ce qu'est le relief au monument. Car je suis un peu de l'avis de ce vieil auteur de la comédie de la Thèse des dames, qui disait: « S'il n'entrait dans la composition d'une femme quelque pincée du sel de la coquetterie, elle deviendrait le ragoût du monde le plus insipide ; c'est ce qui la rend piquante et qui jette dans ses yeux tous ces traits de flamme dont le moindre cartilage du cœur ne saurait échapper; et les femmes qui sont autrement sont de vraies femmes au bain-marie. »

Mademoiselle Mars était peut-être celle qui approchait le plus de madame Récamier pour

l'exquise souveraineté des manières. Elle savait le regard, comme la châtelaine de l'Abbaye-au-Bois ; ainsi que le sien, son langage était empreint de suavités particulières et d'harmonie nonchalante, — voix d'or, lumière parlée, — suivant l'expression hardie d'un grand écrivain.

C'est qu'il faut le dire aussi, madame Récamier faisait des élèves à son insu. Une soirée passée à l'Abbaye-au-Bois valait mieux pour une comédienne que dix années de Conservatoire. Mademoiselle Mante y avait appris à faire craquer l'éventail de Célimène, à marcher , à sourire , à s'asseoir dans le goût suprême. La juive Rachel y a passé, elle aussi, et peut-être au fond du rôle d'Adrienne Lecouvreur retrouverait - on quelques réminiscences brillantes du salon de la rue de Sèvres.

Madame Récamier ne détestait pas raconter quelques anecdotes du temps révolutionnaire. Sa mémoire était comme un livre curieux, qu'elle ouvrait devant quelques intimes, et où elle lisait les yeux fermés, — car depuis quelques années sa vue s'était beaucoup affaiblie. Nous voudrions avoir souvenir de tous les

traits charmants qu'on tient de sa bouche. — La foule se pressait un matin, rue du Mont- Blanc, devant l'hôtel de l'ambassadeur d'Espagne. Sur le seuil, le roi d'Étrurie, qui allait monter en voiture, causait avec madame RécamieretM. Beffroy de Reigny, cet écrivain qui s'est fait une excentrique réputation sous le nom du Cousin Jacques. — « Le prince baisait galamment ma main, nous disait madame Récamier, lorsque j'entendis tout à coup une voix bruyante à mon oreille. Je me retournai. C'était un militaire de planton qui s'écriait de toutes ses forces : Citoyen, votre voiture est prête ; quand Votre 3Iajesté voudra y monter... »

Peut-être connaît-on mieux cette aventure d'un homme qui, se trouvant placé entre madame de Staël et madame Récamier, eut la maladresse de dire : — Me voilà entre l'esprit et la beauté 1 — Sans posséder ni l'une ni l'autre, répondit madame de Staël.

Une Anglaise, madame Trollope, qui pouvait avoir beaucoup d'esprit en anglais, mais qui, en français, se contentait simplement de déraisonner, a consacré dans son livre de Paris et les Parisiens quelques pages à madame

Récamier, qu'elle avait déjà vue à Londres1. Mais où il faut chercher des détails, plutôt que dans les écrits anecdotiques, c'est, ainsi que nous l'avons fait, dans la mémoire religieuse de plusieurs contemporains.

On dit que madame Récamier laisse des Mémoires. Nous voudrions le croire, nous n'osons l'espérer. — Ce qu'elle laisse plus sûrement, c'est le célèbre tableau de Corinne, qui ornait son salon; son buste, par Canova; le dessin original de YAtala de Girodet, et quelques toiles remarquables dont il ne nous reste plus souvenir bien précis.

Au fait, voici ces notes de Kotzebue sur madame Récamier. Elles compléteront et accentueront mon ébauche. L'assassiné de Karl Sand fait montre, en de certains endroits, d'une indiscrétion qui frôle la fatuité. Après cela, peut-être est-ce la faute du traducteur,

1. Kotzebue, dans ses Souvenirs de Paris, édités en 1805 par le libraire Barba (avec des annotations stupides, par parenthèse), a également parlé d'elle,— en des termes assez cavaliers, toutefois.

— qui aura voulu mettre sur les i des points plus gros que les i eux-mêmes.

i rayais des préjugés contre madame Réeamier lorsque j'arrivai à Paris; je m'imaginais voir une soquette enivrée des hommages

m lui rendait; j'ajoutais foi à toutes les calomnies que les journalistes allemands

ient débitées sur son compte. Je désirais la voir, mais non pas la connaître. Ce fut à l'Opéra que je satisfis ma curiosité pour la

mière fois. « Voilà madame Récamier, »

me dit un de mes voisins, et naturellement je m'avançai pour regarder dans la loge qu'il me désignait. Ses cheveux étaient sans ornements; vêtue d'une simple robe blanche, elle paraissait rougir d'être si belle.

» Cette première vue produisit sur moi une impression agréable, et j'acceptai avec plaisir la proposition qu'on me fit de me présenter chez elle. Quoiqu'elle fût au milieu d'une sorillante, elle avait la mise la plus simple. Presque toujours madame Récamier se

met en blanc et très-décemment... Elle n'a sur la tête d'autre ornement que ses cheveux châtains, quelquefois tressés, ou tombant en boucles ; d'autres fois relevés négligemment, et retenus par un peigne. Je l'ai vue presque tous les jours pendant plusieurs semaines, sans qu'elle ait jamais eu de parure de diamants.

» Au milieu du tourbillon de Paris, elle remplit tous les devoirs d'une épouse sage, quoique son mari soit d'âge à être son père. La calomnie même ne l'a jamais attaquée de ce côté. Elle n'a point d'enfants, mais elle soigne avec une tendresse vraiment maternelle ceux d'une de ses parentes," auxquels elle tient lieu de mère.

» Je n'oublierai jamais ce beau jour où je la trouvai seule avec une jeune fille sourde et muette qu'elle avait recueillie en allant se promener dans je ne sais quel village. Cette enfant avait été élevée à ses frais pendant quelque temps; elle lui avait ensuite procuré une place à l'excellent institut des Sourds- Muets; dans ce moment elle venait de la faire habiller à neuf, et se l'était fait amener pour la conduire elle-même à l'abbé Sicard. Elle

madame récamier 107

faisait déjeuner cette enfant dans son salon de compagnie, sur une table de marbre, et près d'un miroir dans lequel cette petite fille pouvait se voir des pieds à la tête, probablement pour la première fois. L1émotion de la charmante bienfaitrice en voyant la joie et l'étonnement de cette petite fille, les larmes de la pitié qui coulaient de ses yeux en la baisant au front, la bonté maternelle avec laquelle elle l'engageait à manger et lui mettait dans les poches ce qui restait dans le sucrier; les remerciements inarticulés de l'enfant, qu'il exprimait par une sorte de cri qui me remplissait d'émotion, seront longtemps présents à ma mémoire...

» Quand les envieux ne peuvent faire croire à leurs accusations contre la vertu et la moralité d'une femme aimable, ils finissent par dire qu'elle n1a point d'esprit. Si la connaissance des vérités naturelles et des produits des beaux-arts peuvent donner à une dame des prétentions à l'esprit, madame Récamier doit en avoir plus que bien d'autres.

» On me demandera peut-être comment on peut juger de l'esprit d'une femme. On peut se fier d'autant plus au jugement que je porte,

que non- seule ment je vis madame Récamier presque tous les jours, mais qu'en outre une circonstance particulière me mit à portée de juger de son esprit ; circonstance dans laquelle ni homme ni femme n'aurait pu dissimuler son insuffisance. Je fus promener en voiture avec madame Récamier pendant quatre ou cinq heures, sans autre compagnie que celle des enfants dont elle prend soin, et qui, certainement, ne se mêlèrent point de la conversation. Il n'y a pas de moyen plus sûr, pour connaître le degré d'esprit d'un homme qu'une conversation suivie en voiture (à moins que le sommeil ne s'en mêle); c'est là qu'il doit se développer ; et si les personnes qui sont renfermées dans une voiture étroite ont l'une pour l'autre un sentiment d'amitié, c'est là que la confiance est plus grande ; et cette femme , que l'on dit sans esprit, m'a fait voir, pendant quatre heures, qu'elle en avait. » Le dernier reproche que l'on fait à madame Récamier, et qui est insignifiant, c'est son amour pour la magnificence. Les escaliers de sa maison ressemblent à un jardin, c'est affaire de goût; les tentures de ses appartements sont en soie, les cheminées sont de

marbre blanc, les pendules et autres meubles ont des ornements en bronze doré, les glaces sont très-grandes ; mais tout cela convient parfaitement à un riche particulier. Je n'ai point trouvé de luxe chez elle, dans tel sens qu'on veuille L'entendre; j'y ai vu du goût partout, et de l'élégance seulement dans un ou deux appartements. Une antichambre, deux salons de compagnie, une chambre à coucher, un cabinet, et une salle à manger, voilà tout son logement ; et certainement une petite maîtresse allemande, qui serait aussi riche, ne se contenterait pas ainsi. Encore un trait, pour prouver combien peu madame Récamier cherche à éblouir par son luxe. Lorsque nous allâmes nous promener ensemble, comme je l'ai dit plus haut, nous montâmes dans une voiture très -propre, mais simple, et attelée de deux, chevaux; nous trouvâmes à la barrière un joli phaéton avec un très -bel attelage, qui nous attendait. Je lui témoignai ma surprise ; elle me dit : « Je n'aime pas à me montrer en ville dans cette voiture, on y attire trop l'attention. » Si c'est là de la vanité, au moins elle est cachée. » Les journaux allemands assurent que,

pendant que madame Récamier a été en Angleterre, son mari, qui était resté à Paris, disant un jour qu'il n'avait point de nouvelles de sa femme, une espèce de bel esprit lui demanda avec ironie s'il ne lisait pas la gazette? Quand cela serait vrai, que peut-on en conclure? Madame Récamier peut-elle empêcher que les journalistes anglais ne saisissent les plus petites circonstances pour remplir leurs feuilles? Est-ce donc à elle seule que pareille chose est arrivée ? Lisez le Morning Chronicle, vous y trouverez souvent des descriptions de la sensation qu'aura faite à un gala la parure de telle ou telle dame.

» Les journalistes allemands ont encore reçu d'autres informations. Madame Récamier avait donné un jour un bal; mais elle s'était couchée sur le minuit, et avait reçu dans sa chambre à coucher tous ceux qu'elle avait conviés â ce bai. Il y a quelque chose devrai dans cette anecdote. La belle madame Récamier fut saisie à ce bal d'un mal subit et violent ; mais elle eut la bonté de ne pas vouloir troubler la joie commune; elle se retira donc dans son appartement, et se coucha. Quelques amis particuliers vinrent savoir des nouvelles

de son état ; et cette circonstance si simple, si naturelle, occasionna ce conte ridicule.

» Voici encore une anecdote que rapportent les journalistes allemands. Un auteur dramatique, disent-ils, avait fait une pièce dans laquelle cette dame était tournée en ridicule; mais le mari a acheté la pièce pour une somme assez forte. Je suis autorisé par cet auteur lui-même à démentir cette calomnie ; il ne lui est jamais venu dans ridée d'écrire quelque chose contre madame Récamier : la vérité du fait est qu'on s'est permis, à la représentation d'une de ses pièces, quelques applications ridicules qui paraissaient dirigées contre madame Récamier ; et M***, pour faire cesser les mauvais propos, et sans aucune spéculation basse, sans même aucune sollicitation, a eu la délicatesse de retirer sa pièce.

» On avait fait à Paris une caricature sur cette dame ; elle entra un jour dans un magasin de gravures, et on la lui offrit sans la connaître; elle m'a elle-même raconté le fait. Elle fut surprise d'abord ; mais elle regarda cette gravure de sang-froid. « Sans doute, dit-elle au marchand, cette personne a mauvaise réputation. — Point du tout,répondit-ii sur-le-

champ ; c'est une dame dont la réputation est sans tache. » Et il continua de lui prodiguer des éloges qui, n'étant pas suspects, la consolèrent de l'intention qu'on avait pu avoir en traçant la caricature qu'elle avait entre les mains.

» Je pourrais parler encore sur ce sujet, et rapporter des traits qui ne sont remarquables que pour l'observateur exercé, parce qu'ils font voir le fond du cœur; mais il ne convient pas d'en dire davantage: un ami n'a aucun droit de publier ce qui se passe dans l'intérieur de la maison d'une femme bienfaisante. Je crois en avoir dit assez pour détruire les préjugés qu'on pourrait avoir sur madame Récamier. »

On raconte qu'un jour mademoiselle Rachel, ayant été conduite à la Chambre des députés, s'éprit d'une telle admiration pour le talent oratoire de M. Guizot qu'elle s'écria :

— J'aimerais à jouer la tragédie avec cet homme-là !

Toute la France, à un certain moment, a partagé l'admiration de Rachel. On peut avoir de l'admiration sans avoir de l'enthousiasme. M. Guizot a été, en effet, ce qu'on appelle en style de théâtre un grand premier rôle.

On ne s'attend pas à ce que j'écrive sa biographie ; elle est connue autant que celle de Voltaire ou de Jean-Jacques Rousseau. Tout le monde sait sa naissance à Nîmes, son éducation à Genève, sa jeunesse à Paris.

Cela court les dictionnaires.

Royer-Collard et Fontanes furent ses premiers protecteurs. Depuis, il a su marcher seul, — trop seul parfois. Je ne m'aventurerai pas à le suivre ; il me mènerait trop loin et là où je ne veux pas être conduit. Il me suffira d'indiquer ses principales étapes.

J'aurais désiré isoler l'homme d'État, le séparer de l'écrivain et du professeur; mais cela est impossible. Tous les trois sont étroitement liés ; tous les trois accomplissent la même œuvre et tendent au même but, — le professeur par la leçon, l'écrivain par le livre, le ministre par le décret.

Pendant le premier Empire et pendant la Restauration on voit M. Guizot, dans toute la verdeur d'une jeunesse exclusivement vouée â l'étude, se débrouiller laborieusement et faire déjà plusieurs parts de son existence. Fonctionnaire quand il le peut, publiciste toujours, il attaque la notoriété par tous

les côtés à la fois. Il parle sur tout, il écrit sur tout; il publie un Dictionnaire des Synonymes et des Annales de l'Éducation; il fait succéder les Vies des poètes français du siècle de Louis XIV à Y État des beaux arts en France ; il traduit de l'allemand et de l'anglais; il donne des éditions de Gibbon, de Shakspeare, de Mably, de Rollin. Il rappelle Beaumarchais par son activité, — un Beaumarchais à la glace. Comme Beaumarchais, il se jette dans de vastes entreprises de librairie, telles que la collection des Mémoires relatifs à i histoire d Angleterre et celle des Mémoires relatifs à lliistoire de France > soit une cinquantaine de volumes. Il y a là une « capacité, » incontestablement, et une destinée.

A travers ces travaux considérables, l'homme politique trouve le temps de s'accentuer. Il ne laisse passer aucune question à l'ordre du jour sans se l'approprier et sans en faire l'objet d'une brochure ou d'un volume. Je cite au courant (il faudrait dire au torrent) de la plume : Quelques idées sur la liberté de la presse^ Essai sur ï état actuel de l'instruction publique, Des moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de la France , Des conspirations et de la

justice politique, De la peine de mort, etc., etc.

Reste le professeur. Il avait été pourvu d'une chaire d'histoire moderne dès 1812, et déjà il s'était montré orateur habile. Si vous en doutez, lisez l'exorde de son discours d'ouverture, sa première leçon et sa première parole publique. Il ne s'essayait pas encore à la domination ; il recherchait l'ingénieux, le séduisant, il ne fuyait pas l'anecdote.

« Messieurs, — disait-il, — un homme d'État célèbre par son caractère et par ses malheurs, sir Walter Raleigh, avait publié la première partie d'une Histoire du monde; enfermé dans la prison de la Tour, il venait de terminer la dernière. Une querelle s'élève sous ses fenêtres, dans une des cours de la prison : il regarde, examine attentivement la contestation qui devient sanglante, et se retire, l'imagination vivement frappée des détails de ce qui s'est passé sous ses yeux. Le lendemain, il reçoit la visite d'un de ses amis, et la lui raconte. Quelle est sa surprise lorsque cet ami, qui avait été témoin et même acteur dans l'événement de la veille, lui prouve que cet événement a été précisément le contraire de ce qu'il croyait avoir observé! Raleigh,

resté seul, prend son manuscrit et le jette au feu, convaincu que, puisqu'il s'était si fort trompé sur ce qu'il avait vu, il ne savait rien du tout de ce qu'il venait d'écrire. »

M. Guizot part de là pour se demander : « Sommes-nous mieux instruits ou plus heureux que sir Walter Raleigh? »

Un instant dépossédé de sa chaire en 1825, il y remonte en 1 828 ; il y grandit, stimulé par le voisinage des Villemain et des Cousin. Sa parole est devenue plus grave, plus sûre d'elle-même. On accourt à ses leçons (où il puisera les éléments de son grand ouvrage sur la Civilisation); on l'écoute respectueusement, car c'est surtout le respect qu'il inspire. Bref, il acquiert une popularité que plus tard il ne retrouvera plus au môme degré. Vienne la Révolution de 1 830, M. Guizot est prêt pour le pouvoir.

Je ne sais pourquoi j'ai la mémoire obsédée par un fragment, d'ailleurs assez plaisant, d'un pamphlet paru en 1 853 dans la Revue de Paris. Voici ce petit morceau vraiment caractéristique : « Quand le règne de Louis-Philippe sera devenu légende, ce roi apparaîtra à nos descendants sous la mine d'un vieux bour-

geois, non dépourvu de bonhomie. Autour de lui se presseront ses nombreux enfaats, et il s'avancera, escorté de deux petits bourgeois, ses favoris, comme Louis XI entre Olivier le Daim et Tristan l'Ermite. Le plus petit des deux favoris aura un museau de renard et de grosses lunettes pleines de malice; il se nommera Thiers. Le second, Guizot, se tiendra grave comme un pélican. Ces deux personnages aussi distincts , aussi tranchés que les types de la farce italienne, se joueront une foule de mauvais tours qui divertiront singulièrement le vieux monarque ,d »

Le divertissement est de trop. Quoi qu'il en soit, l'élévation rapide de M. Guizot sous le gouvernement de Louis-Philippe réalisa les espérances qu'avaient conçues ses partisans. Tour à tour ministre de l'intérieur et de l'instruction publique, il apporta dans l'exercice de ses fonctions son inflexibilité d'idées et de manières. Un instant il put croire à la stabilité d'un régime qu'il avait aidé à fonder. On était en 1836. L'Académie française l'appela à elle.

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