‹ Les ressuscitésChapitre 5 sur 11 · GOZLAN · texte numérisé non relu

GOZLAN

» Il est trop tard. — eugêne sue. »

Et bien d'autres encore, plus ou moins extraordinaires, signées Roger de Beauvoir, Alphonse Royer, Eugène Chapus, etc., etc. On voit que Jules Janin fraternisait, sauf quelques rares exceptions, avec toute la jeune génération littéraire. Ce Barnave n'est, à proprement parler, qu'un accès de fièvre chaude; on s'en effraya presque autrefois ; on en sourirait aujourd'hui. On y lit cette profession de foi qui porte bien la marque de M. Janin : « Si la critique vient me dire : Ceci s'est passé le 31 décembre 1789 et non pas le 1er janvier 1790 ; celui-ci vivait alors, celui-là était mort; je me rangerai du côté de la critique, mais je soutiendrai que ce n'est pas ma faute, que l'un a eu tort d'être vivant, l'autre d'être mort,

ne fût-ce que par mon histoire, et que, pour les punir l'un et l'autre, je ne changerai pas à mon histoire un seul mot. »

Ces deux ouvrages, qui avaient la valeur de deux coups de pistolet tirés par la fenêtre (il y avait de quoi se boucher les oreilles à cette époque, tant ces sortes d'explosions étaient fréquentes !) , jetèrent le nom de Jules Janin à la foule.

Comment se fait-il que les frères Bertin, du Journal des Débats, le choisirent alors pour remplacer dans le feuilleton dramatique Hoffmann et Duvicquet, les plus corrects d'entre les écrivains classiques? C'est ce que je ne me charge pas d'expliquer. A peine installé au rez-de-chaussée de cette importante feuille, Jules Janin y fit un vacarme de tous les diables; il y importa le style de Diderot, du Diderot du Neveu de Rameau et de Jacques le fataliste, du Diderot débraillé, gesticulant dans sa robe de chambre et jetant sa 'pantoufle au nez du lecteur. On s'étonna d'abord, puis on s'habitua à cette note enjouée, qu'il a comparée lui-même à celle du fifre, à ce turlututu de tous les huit jours. Cette modeste signature de J. J. acquit bientôt l'importance d'un Mane\

Thcccl, Phares. On était alors dans les premiers temps du journalisme; un monsieur qui parlait d'un acteur était un être redouté. Jules Janin acquit et mérita bientôt le surnom de prince des critiques.

Les gens de mon âge (lequel n'a rien cependant de fabuleux, ô lectrices !) se souviennent d'un Janin rayonnant, flamboyant, la poitrine tapissée d'un immense gilet blanc, — ce fameux gilet blanc du « critique influent » dont il est question dans les Scènes de la vie de bohème d'Henry Murger. La caricature et les petits journaux mirent le sceau à sa réputation en s'emparant de sa vie privée ; à les en croire, il ne pouvait travailler que coiffé d'un bonnet de coton, — et Grandville a rendu légendaire ce bonnet de coton dans une planche lithographique coloriée.

Il faut l'excuser s'il lui est arrivé d'abuser de son pouvoir (à de certaines hauteurs, le vertige vous gagne facilement), s'il a, tour à tour, inventé et renversé Rachel, s'il a patronné l'école du bon sens et poussé Lucrèce à travers les Burgraves, s'il a malmené Alexandre Dumas, George Sand, Balzac. Tout cela est connu et ressassé ; tout cela se perd dans un ensemble

considérable de travaux qui désarme par son charme incessant, par son entrain continuel.

Le Journal des Débats ne l'accaparait pas tellement qu'il ne pût déverser le trop-plein de sa verve (Molière aurait dit: le superflu) dans les recueils environnants, dans la Revue de Paris, dans le Musée des Familles, dans le Journal des Enfants, dans Y Artiste, dans les encyclopédies, dans les dictionnaires, dans mille autres lieux encore. 11 ne savait se refuser à aucune commande ni à aucune demande, à aucune préface, à aucun prospectus. Il obéissait à son tempérament d'improvisation. Gomme Mercier, il aurait pu s'intituler le premier articlier de France. Sa profession de foi, il a éprouvé le besoin de l'écrire, à cette époque, sous le titre de Manifeste de la littérature facile, et c'est une page exquise, un enchantement, une joie, pour parler son propre style.

Ce manifeste répondait à un article, d'ailleurs très-bien fait, dé M. Nisard, sur les intempérances de la littérature facile, — Ah ! il fallut voir l'ardeur, la pétulance, l'impertinence adorable avec lesquelles Jules Janin se hâta de riposter ! J'ai les pièces sous les yeux.

« C'est un honneur que j'accepte avec toutes ses conséquences, écrivait-il, je ramasse votre gantelet de fer ; venez ramasser le frêle gant jaune serin que j'emprunte, tout exprès pour vous le jeter, à la pi us jolie femme de France ! »

Quel aimable temps que celui-là ! Les belles passions littéraires ! Le noble emportement ! Et, comme jusqu'à : Je vous hais ! tout se disait tendrement, spirituellement I — M. Jules Janiq. n'y allait pas cependant de main morte lorsqu'il criait à son contradicteur : « Va-t'en, paria, va-t'en écrire des traductions à vingtcinq francs la feuille pour M. Panckoucke ! Tu n'es plus des nôtres ; tu n'es plus le facile bohémien" qui improvisait, mollement couché au soleil, sous l'ombre du hêtre; tu es un savant, un annotateur, un homme à palmes vertes, en un mot tout ce qu'on n'est plus. Malheureux et infortuné, tu seras de V Institut î »

C'était la grande injure alors: Tu seras de V Institut l Alfred de Musset écrivait, de son côté, le fameux vers:

Nu comme le discours d'un académicien.

Ils en étaient tous là, ou à peu près, et

Théophile Gautier aussi. Plus tard, comme les autres, Jules Janin devait revenir de ses préventions sur l'Institut et sur les palmes vertes. Il se présenta une première fois en 1865, et fut refusé; il en prit gaiement son parti et publia son Discours de réception... à la porte de l'Académie française. Ce n'était pas, comme on pouvait le supposer, une charge à fond de train contre l'institution du 'cardinal de Richelieu. On y remarquait des restrictions avisées qui permettaient et faisaient même pressentir un retour à cette porte mal close.

Voici en quels termes M. Jules Janin s'exprimait: «Qui que nous soyons, petits ou grands, inconnus ou célèbres, parlons avec respect de l'Académie ! Elle assistait, courageuse,- aux plus cruelles tempêtes ; elle a subi les plus terribles orages; encore aujourd'hui, après tant de gouvernements emportés dans l'abîme, elle est restée un refuge, un abri. C'est la plus ancienne de toutes les institutions abolies, et cependant la voilà vivante encore. Elle a tout subi, tout supporté ; elle a fait des choix indignes. . . elle a recruté des hommes qui l'ont trahie, outragée et reniée... Soudain la

voilà qui se relève et qui resplendit d'une clarté inattendue. Aux événements vraiment glorieux, elle ajoute un peu de gloire ; aux vaincus elle prête une auréole : elle donne à tout le monde, ellen/ôte à personne; et même ceux qu'elle accable injustement de ses rigueurs, elle ne les laisse pas tels qu'ils étaient avant qu'ils eussent supporté ses refus... Un refus de l'Académie est une distinction qui se compte, et c'est déjà un certain honneur d'en avoir été éconduit. »

Tout cela est fort bien, mais à une autre époque, M. Jules Janin n'aurait sans doute pas accepté la chose aussi patiemment ; l'âge amène la prudence et modifie les points de vue. A vrai dire, le refus de l'Académie n'était qu'un ajournement. Il arrive toujours une heure où il lui faut compter avec les gens d'esprit ; cette heure est plus ou moins tardive, selon que la polémique a tenu plus ou moins de place dans leur vie, comme chez M. Jules Janin. — Songez donc aux amourspropres, aux vanités, aux intérêts qu'il avait dû froisser, depuis plus de quarante ans qu'il s'escrimait de cette plume qu'il appelait un « outil léger, » en empruntant une image

au sculpteur Falconet ! Si léger qu'ait été cet outil entre les mains de Jules Janin, la pointe d'acier s'en est souvent fait sentir à ses contemporains. De là les retards, les difficultés, les hésitations de l'Académie française.

Dirai-je qu'il â fallu attendre certains décès et pactiser avec certaines rancunes ? On doit le supposer.

Enfin, trois ans après, on lui donna le fauteuil de Sainte-Beuve, qui avait été aussi le fauteuil de Fénelon ; mais (admirez la fatalité !) il n'eut pas la douceur de pouvoir s'y asseoir tout de suite ; la révolution et la guerre se disputaient notre malheureuse France ; le rôle de l'Académie était interrompu. M. Jules Janin dut attendre deux ans encore, jusqu'au mois de novembre 1871. Il avait alors soixante-sept ans, des cheveux blancs et la goutte. Voilà les conditions dans lesquelles le triomphe vint le chercher.

J'assistais à sa séance de réception, ; je peux dire comment les choses s'y passèrent.

M. Camille Doucet présidait. Le public n'était ni plus ni moins brillant qu'à l'ordinaire; depuis plusieurs années, les réceptions académiques avaient beaucoup perdu de leur éclat.

On était venu à l'Institut bourgeoisement, les femmes en mantelet, les hommes en paletot. Plus de cravates blanches, plus de gants blancs. 0 décadence ! ô fin de toutes les traditions ! Jadis, dans cette enceinte, que d'épaules nues ! que de riches costumes officiels soas cette coupole I que d'uniformes variés ! C'est là que j'ai pu voir, dans ma jeunesse, les dernières Muses du règne de Louis-Philippe, coiffées des derniers turbans et des derniers oiseaux de paradis, le cou ceint d'un long boa. Aujourd'hui il n'y a plus de Muses, il n'y a plus que de braves dames, habillées comme tout le monde et faisant partie de la Société des gens de lettres.

Après que les tambours eurent battu aux champs, M. Jules Janin fut introduit par ses deux parrains, soutenu par eux, car la goutte ne l'avait pas quitté. Cette ronde figure, éclairée par deux petits yeux fins, et encadrée encore par quelques mèches voltigeantes, produisit une impression singulière sur le public. Toute une époque réapparaissait, fatiguée, mais complète. On se tut pour l'écouter. Alexandre Dumas fils le guettait des yeux. Le duc d'Aumale attendait sa parole.

Jules Janin semblait heureux de son bel habit vert, et sa main s'appuyait avec complaisance sur sa belle épée à poignée d'argent. — Une épée ! un habit vert ! Tout ce qu'un homme de lettres ose à peine rêver dans ses rêves les plus extravagants ! Plus qu'un commissaire de police ! plus qu'un président de société agricole I

Et cependant, au bout de quelques minutes, le front de M. Jules Janin se rembrunissait. M. Janin se disait sans doute, en dépit de la sympathie évidente dont il se sentait l'objet, que les temps étaient bien changés, et que ces honneurs lui arrivaient bien tard, après tous ses frères d'armes, tous ses collègues, tous ses émules, tous ses contemporains, la plupart disparus, emportés ou éteints, après Villemain, Yitet, Alfred de Vigny, Lamartine, Musset, Prosper Mérimée et les autres. Il se disait cela en écoutant d'un air surpris, et comme un écho lointain, son propre discours lu par M. Cuvillier-Fleury, et qui semblait un discours de M. Cuvillier- Fleury lui-même.

Ce discours peut compter parmi les bons euilletons de Jules Janin, mais ce n'est qu'un

feuilleton. Sainte-Beuve y est caressé plutôt qu'analysé. On y sent la main d'un successeur plutôt que le scalpel d'un confrère. Et puis l'auteur des Gaietés champêtres est-il bienfait pour goûter et apprécier l'auteur de l'Histoire de Port-Royal ?

Quant à la réponse de M. Camille Doucet, tenez-la pour un morceau charmant de tous points, et qui aurait été applaudi même au théâtre.

L'heure de l'Académie avait semblé sonner l'heure de la retraite pour M. Jules Janin. De loin en loin, on put le lire encore dans les Débats , mais on ne le vit plus dans les théâtres. L'âge saisit aux jambes ce vigoureux athlète.

Embrassons d'un rapide regard la carrière parcourue et les livres semés en route, comme autant de pommes d'or. Le nombre en est prodigieux ; dirai-je que les plus petits sont les meilleurs ? cela aurait l'air d'un mauvais compliment ; et cependant, je suis tenté de rappeler, parmi ces derniers, Deburau (une plaquette devenue introuvable), les Catacombes, Béranger et son temps, Voyage en Italie, Y Amour des livres, les Contes fantastiques et les Contes nouveaux, etc.

Autant il excelle dans le chef-d'œuvre en quelques pages, où il fait tout tenir, autant il paraît se dérober dans les compositions de longue haleine. Il manque des qualités les plus essentielles du romancier. Il s'essouffle vite ; son style, qu'on a souvent essayé de caractériser, va de l'homélie à la tarentelle. Rien de plus facile à pasticher; Balzac est celui qui y a le mieux réussi. Si vous voulez en être convaincu, lisez, dans Un grand homme de province à Paris, ce surprenant compte rendu de l'Alcade dans l'embarras :

« On entre, on sort, on parle, on se promène, .on cherche quelque chose et l'on ne trouve rien ; tout est en rumeur. L'alcade a perdu sa fille et retrouve son bonnet ; mais le bonnet ne lui va pas, ce doit être celui d'un voleur. Où est le voleur ? On cherche de plus belle; l'alcade finit par trouver un homme sans sa fille et sa fille sans un homme, ce qui est satisfaisant pour le magistrat et non pour l'alcade. Le calme renaît, l'alcade veut interroger l'homme ; ce vieil alcade s'assied dans un grand fauteuil d'alcade, en arrangeant ses manches d'alcade. L'Espagne est le seul pays où il y ait des alcades attachés à de grandes

manches, où se voient autour du cou des alcades ces fraises qui sont la moitié de leurs fonctions. Et quel admirable alcade ! quelle bêtise importante ! quelle dignité stupide ! quelle hésitation judiciaire I Comme homme cet alcade sait bien que tout peut devenir alternativement faux et vrai! etc., etc. »

Tout le morceau est enlevé sur ce ton; à coup sûr, c'est du Janin.

Ce qui est au-dessus de tout pastiche, c'est sa ravissante traduction d'Horace, paraphrase plutôt que traduction, mais paraphrase miraculeusement imprégnée du sentiment du poëte latin et de son époque.

Il est sur les hauteurs de Passy, dans la rue de la Pompe, une habitation coquette en forme de chalet, environnée de beaux et grands arbres. C'est là que Jules Janin a terminé son existence au milieu de ses parents et de ses amis.

« Paris est le tonneau des Danaïdes : on lui jette les illusions de sa jeunesse, les projets de son âge mûr, les regrets de ses cheveux blancs ; il enfouit tout et ne rend rien. 0 jeunes gens que le hasard n'a pas encore amenés dans sa dévorante atmosphère, ne venez pas à Paris si l'ambition d'une sainte gloire vous dévore ! Quand vous aurez demandé au peuple une oreille attentive pour celui qui parle bien et honnêtement, vous le verrez suspendu aux récits grossiers d'un trivial écrivain, aux récits effrayants d'une gazette criminelle ; vous verrez le public crier à votre muse : Va-t'en, ou amuse-moi; il me faut des astringents et des moxas pour rani-

mer mes sensations éteintes ; as-tu des incestes furibonds ou des adultères monstrueux, d'effrayantes bacchanales de crimes ou des passions impossibles à me raconter? Alors parle, je t'écouterai une heure, le temps durant lequel je sentirai ta plume acre et envenimée courir sur ma sensibilité calleuse ou gangrenée ; sinon tais-toi, va mourir dans la misère et l'obscurité. — La misère et l'obscurité, entendez-vous, jeunes gens ? La misère, ce vice puni par le mépris ; l'obscurité, ce supplice si bien nommé. La misère et l'obscurité, vous n'en voudrez pas ! Et alors que ferez-vous, jeunes gens? Vous prendrez une plume, une feuille de papier, et vous écrirez en tête : Mémoires du Diable, et vous direz au siècle : Ah ! vous voulez de cruelles choses pour vous réjouir; soit, monseigneur, voici un coin de votre histoire. »

La vie de Frédéric Soulié est toute dans ces lignes, — préface amère d'un livre de rage et de larmes.

En a-t-il fait passer assez de douleurs inouïes, d'aventures étranges, de drames éplorés, sous cette arche triomphale élevée à Satan dans un jour de désespoir! Ce n'était

plus avec une plume, c'était avec un charbon rouge qu'il écrivait. Son diable n'avait aucune des traditions de Lewis ou de Maturin ; il était vêtu de noir et de blanc comme un valseur, mais il était réel comme un procureur du roi. Cela le rendait encore plus effrayant à voir et à lire. — Frédéric Soulié, qui l'avait appelé à lui pour fuir la misère et l'obscurité, une nuit que ses larmes tombaient silencieusement sur ses vers inconnus et sur ses histoires d'amour incomprises, dut hésiter avant de se cramponner à la queue du manteau qui allait l'enlever de terre. Il renonçait pour longtemps, pour toujours peut-être, aux douces causeries avec la muse de sa jeunesse et de son cœur ; il partait pour un voyage lointain et hardi, à travers les routes tortueusesdu monde, les alcôves, lesboudoirs, les comptoirs, les estaminets et la cour d'assises. 11 pouvait ne pas revenir de ce voyage.

Il n'en est pas revenu, en effet.

A dater de cette heure, sa littérature est devenue une littérature à coups de pistolet, un couteau incessamment plongé et remué dans la gorge de l'humanité, une perpétuelle cause célèbre. A peine si de temps en temps

il lui a été donné de se ressouvenir, comme dans le Lion amoureux, qu'il y avait çà et là des amours chastes dispersés sur la terre, des bouquets séchés à des corsages de seize ans, des rendez-vous sous les tilleuls enivrants des avenues. Le diable l'emportait dans une course sans frein, haletante, pleine de ricanements. Et tous les deux s'en allaient terribles, implacables, tuer des hommes, déshonorer des femmes, déchirer des voiles et des parures, pour le seul plaisir de philosopher tranquillement, un instant après, au fond d'un ravin, ou sur un sopha taché de sang. — Pauvre Frédéric Soulié ! né poëte, mort poète, sans avoir eu son heure suprême de poésie !

C'était une plume vaillante, un esprit énergique, un talent incontestable. Son nom reste attaché à plus de cent volumes; roman, drame, histoire, opéra, critique même, il a tout abordé, il a touché à tous les rivages de la littérature. Sans avoir la loupe microscopique de Balzac, la touche passionnée de George Sand, la verve gasconne d'Alexandre Dumas, il a glorieusement conquis une place à leur côté. Ceux-ci avaient l'esprit, la grâce, la fantaisie, l'amour, la passion; lui a eu la

force, qui lui a souvent tenu lieu de tout. Aussi, quels muscles dans ses drames ! C'est l'homme des colères par excellence, des haines vigoureuses, des violences! — Et jusqu'à : Je vous aime ! tout s'y dit brutalement. Cette brutalité a fait deux ou trois chefs-d'œuvre : Clotilde, les Mémoires du Diable et la Closerie des Genêts.

Il débuta vers 1830, comme tout le monde, avec des drames à la Shakspeare et deux ou trois romans dans le goût de sir Walter Scott. On lui siffla ses drames, comme on sifflait tous les drames en ce temps-là. « C'est, en vérité, un pitoyable métier que celui d'auteur dramatique, s'écrie-t-il dans une préface... vous avez égorgé mon drame sans le connaître!... » Pourtant, il ne se rebuta pas, parce qu'il avait la force. Le Théâtre-Français lui fut plus heureux que l'Odéon. Il fit des comédies avec M. Bossange, avec M. Arnauld, avec M. Badon ; il fit un opéra-comique avec Monpou, le pittoresque musicien qui l'a précédé au tombeau ; — et d'opéra en comédie, de comédie en drame, de drame en roman, il commença peu à peu à s'appeler Frédéric Soulié.

Alors, il se remit à travailler tout seul, Clo-

tilde avait donné la mesure de ce talent fougueux et volontaire ; Diane de Chivry en révéla les aspects attendris. Il entra en maître dans le roman-feuilleton, botté, éperonné, cravaché, et il lança à fond de train dans les journaux ses histoires altières et sauvages. Pendant dix ans il s'est attaché à peindre la société sous les couleurs les plus sombres ; pendant dix ans il a disputé pied à pied le premier rang où il s'est placé du second coup ; pendant dix ans il a tenu en échec les succès d'Eugène Sue; il a balancé la fécondité de l'auteur des Mousquetaires; il a fait tête aux nouveaux venus poussés de toutes parts et dressés en une nuit autour des réputations anciennes. Rien n'a réussi à l'abattre, nul ne l'a fait pâlir. Seulement, quand la critique a été lasse de le mordre par les côtés attaquables de ses livres et de ses pièces, il s'est retourné et il s'est fait critique à son tour; critique de théâtre et de roman; rien que pour quelques semaines, — histoire de rire, — et mal en a pris à ses détracteurs.. C'était la griffe du léopard jouant à la main chaude.

Nous ne rappellerons pas tous les romans

de Frédéric Soulié, dont il est réservé à l'avenir de faire le triage. Plusieurs ne sont que de chaleureuses improvisations. Nous nous contenterons d'en citer trois ou quatre, tels que le Maître d'école, brûlante esquisse révolutionnaire; les Drames inconnus, qui contiennent une idée immense, et la Comtesse de Monrion, — bonne chose.

C'est plutôt par l'idée que par la forme, et c'est surtout par l'action, parle sentiment, par la véhémence en un mot, que la plupart des œuvres de Frédéric Soulié resteront vivantes dans l'histoire littéraire du xixe siècle. Nous le répétons, parce que là est le côté distinctif de son talent. Chez lui, la forme, à proprement parler, ne tient le plus souvent qu'une place secondaire. 11 marche, non point pour faire admirer la grâce de sa tournure ou la richesse de son habit, mais pour arriver tout bonnement au but qu'il se propose. Ce n'est point un auteur petit-maître, chaussé d'escarpins à talons rouges, qui procède par entrechats et par cabrioles, faisant la roue et secouant la poudre de ses cheveux ; c'est un voyageur en souliers ferrés, avec un bâton ferré, emporté sur un chemin ferré. S'il reii-

contre en route une bonne fortune de style, il la saisit par la fenêtre du wagon, mais il ne la guettera point; ou si, dans l'intervalle d'une station, il s'arrête à piper des mots en l'air, ce sera alors quelque grosse excentricité, comme « une voix éperonnée de sourires moqueurs ; » mais* ces curiosités sont rares chez lui, et il faut vraiment qu'il n'ait rien de mieux à faire pour s'amuser à guillocher des phrases.

Au théâtre, son succès est peut-être moins net, moins franc, moins décidé. Longtemps il a cherché sa route à travers la tragédie, la comédie et le drame ; souvent on dirait qu'il m se sent à l'étroit sur les planches : il est saccadé, contraint : il ose trop et n'ose pas assez. Le Proscrit et Gaétan, quoique renfermant des scènes d'une beauté réelle, sont peut-être indignes de l'homme qui a écrit Clolilde. Dans ses derniers temps il avait installé son drame en plein boulevard. Son drame s'appela dès lors Y Ouvrier, les Étudiants, la Closerie, et devint le drame du peuple. 11 dit adieu aux grandes dames de la comédie, comme il avait déjà dit adieu aux grandes dames du roman ; il prit ses héros et ses héroïnes dans la rue, dans la

mansarde, un peu partout ; il ne s'inquiéta pas s'ils étaient bien ou mal vêtus, bien ou mal nourris. Il copia ses ouvriers comme Murillo copiait ses mendiants, avec la même fierté dans le réalisme. — Sa dernière œuvre indiquait un acheminement à la véritable poésie, simple et forte, à la poésie du cœur.

Frédéric Soulié est mort à quarante-sept ans.

Henry Murger est mort le 28 janvier 1861 , à dix heures moins un quart du soir, dans la nouvelle maison Dubois, au faubourg Saint- Denis. 11 est mort d'une mort horrible, barbare, injuste. Une de ces affections charbonneuses qui ne pardonnent pas, ou qui ne retardentleurs effets que de complicité avec les plus monstrueuses souffrances, a dévoré en quelques jours ce corps qu'animaient une âme exquise et un esprit élevé. Henry Murger n'avait pas trente-neuf ans. On a voulu rattacher sa mort aux privations premières de sa jeunesse, en faire la conséquence d'une existence trop disputée pour n'avoir pas été atteinte jusque dans ses sources profondes ;

mais les médecins ne nous ont pas tenu ce langage. Ils n'ont vu dans le coup de foudre qui Ta renversé qu'un accident en dehors de toutes les prévisions, qu'une calamité indépendante des calamités du passé. Ceux qui cherchent absolument une logique au trépas, n'avaient sans doute pas rencontré Henry Murger [dans ses dernières années : sa carrière rendue désormais facile , son séjour constant à la campagne, ses affections groupées autour de lui, tout avait contribué à effacer les traces d'un noviciat littéraire qui compta parmi les plus pénibles ; l'aurore d'une seconde jeunesse s'annonçait même en lui par une légère pointe d'embonpoint. Fait chevalier de la Légion d'honneur, accueilli dans les salons où l'on fête encore l'esprit, hautement estimé de tous les lettrés, vivement goûté du public, l'auteur du Dernier Rendez-vous était sur la route de l'Académie, lorsqu'une erreur brutale de la maladie l'a jeté tout à coup sur le lit de la Maison municipale de santé !

La biographie d'Henry Murger comporte peu de développements. Je lui ai entendu dire que sa famille était originaire de Savoie.

Il est né à Paris ; il y fit des études assez hâtives, mais d'où la latinité ne fat pas exclue. On le plaça dans une étude, comme Scribe, comme Henry Monnier, comme Balzac; il y resta assez de temps pour prendre en horreur le papier timbré. Une place de secrétaire chez un grand seigneur russe lui fut offerte : il l'accepta. Hantant le quartier Latin, qui était alors un Paris dans Paris, il s'y lia avec une bande de jeunes gens qui , depuis , se sont tous créé d'importantes positions : — avec M. Auguste Vitu, aujourd'hui l'un des principaux journalistes politiques; avec M. Ghampfleury, le romancier si discuté et si populaire; avec M. Fauchery, l'ex-correspondant-voyageur du Moniteur; avec MM. Théodore de Banville, d'Héricault , Charles Baudelaire , Barbara , Gustave Courbet, Bonvin, Armand Barthet, et tant d'autres.

La publication périodique des Scènes de la Bohème, dans le journal le Corsaire, le mit en lumière pour la première fois. On ne publie pas impunément ta Paris une vingtaine de nouvelles pleines de sentiment, d'originalité et d'esprit. Un éditeur à ses débuts, M. Michel Lévy, s'empressa de les réunir en volume ; un

vaudevilliste, dont quelques succès avaient consacré le nom, M. Barrière, offrit de les grouper en une pièce en cinq actes. On se rappelle la réussite sympathique de la Vie de Bohème. Du jour au lendemain, Henry Murger se vit l'objet des sollicitations des directeurs de théâtre et des directeurs de journaux; — il opta en faveur de ces derniers ; ce fut un tort au point de vue de ses intérêts matériels. M. Buloz, le propriétaire de la Revue des Deux Mondes, prenant ses rédacteurs partout où il les trouvait, dans les chancelleries comme dans les coulisses, prit Henry Murger au théâtre des Variétés, et il lui fît monter ce petit escalier de la rue Saint-Benoît, qu'ont monté la plupart des illustrations de notre époque. Je ne sais si cette rencontre fut un bien pour Murger ; je crois cependant que la Revue des Deux Mondes a étouffé en lui la note joyeuse au profit de la note mélancolique , et rien au monde ne m'empêchera de regretter le développement de la première, qui me semblait la plus riche et la plus variée.

Lié par un traité presque exclusif à ce recueil, le premier par les traditions, et où

chaque nouveau venu est involontairement amené à laisser quelques pans de sa personnalité, Murger y publia, pendant une période de sept ou huit années, ces romans dont les titres rappellent aux lecteurs tant d'heures délicieuses : Claude et Marianne (devenue en librairie le Pays latin), les Buveurs cVeàu, Adeline Protat, les Vacances de Camille, le Dernier Rendezvous. Cette dernière œuvre, qui n'a peut-être pas plus de cent pages, est une des choses les plus réussies et les plus fermement écrites qui soient sorties de sa plume. — Il est à remarquer, à ce propos, que la Revue des Deux Mondes, que tant d'abonnés prosternés dans la poussière s'accoutument à regarder comme l'arche sainte du rigorisme et du cant, doit particulièrement son lustre et son succès à ces écrivains, qualifiés poliment d'excentriques par le monde, et qui se sont appelés tour à tour : Alfred de Musset, Gustave Planche, kGérard de Nerval, Henry Murger.

C'est peut-être là un fait significatif. Ces quatre talents, ces quatre personnalités, ces quatre destinées, ayant vécu et succombé dans le même milieu, ont un air de parenté qu'on ne méconnaîtra pas. Tous les quatre, obéis-

sant à des tempéraments exceptionnels, assujettis à des nécessités intimes, et cependant avides d'indépendance, avaient peut-être droit à une place à part dans notre société, place que leur méritaient à la fois leur conscience dans le travail, leur discrétion dans la pauvreté, leur noblesse dans la souffrance. — A un talent exceptionnel ne faut-il pas un salaire exceptionnel? — Je voudrais m'expliquer davantage, et je n'ose. Pourtant, il est utile que le public apprenne ce que coûtent les œuvres durables.

Henry Murger avait le travail très-difficile ; il ne produisait guère que la valeur d'un roman par an. Le produit de ce roman, tamisé par le journal et par la librairie, rendait un millier d'écus tout au plus. Si l'on ajoute une rente d'une moyenne de trois cents francs pour les droits en province de la Vie de Bohème et du Bonhomme Jadis, quelques regains inattendus, les bonnes fortunes du petit journalisme, on arrivera aux appointements d'un; teneur de livres ; mais on ne les dépassera pas. Inégalement répartis, c'est-à-dire à des intervalles trop fréquents ou trop éloignés, ces quatre mille francs pouvaient-ils apporter une régu-

larité bien grande dans une existence déjà acquise à la poésie et aux entraînements du cœur? — Les besoins d'un écrivain [ne sont pas ceux du premier venu : il ne lui faut pas seulement du pain et un logement ; le loisir, les voyages, les roses, les réunions lui sont indispensables. — Tout compte vu, on devrait interdire l'exercice de la littérature à ceux qui, comme Henry Murger, n'ont ni famille ni moyens d'existence. Ce serait plus vite fait, et il n'y aurait sur leur tombe ni lamentations ni malédictions.

Le gouvernement de l'Empereur avait entrevu ce problème : une pension avait été récemment accordée à Henry Murger. Il n'en a touché que le premier trimestre.

Je suis ramené malgré moi [à cette mort, dont les épisodes sont sans exemple dans nos rangs littéraires. Tout à coup Murger sentit, au milieu de la nuit, comme un coup de fouet dans la jambe gauche ; il crut à un rhumatisme , à une attaque de goutte ; le docteur Piogey, appelé, constata une artérite , qui devait rapidement déterminer la mortification du membre. Les consultations se précipitèrent, à Tinsu du patient, dont Tin-

quiétude n'était que vague encore. Mais déjà l'effroi s'était répandu dans Paris, etles amis de l'écrivain accouraient à son domicile. Le mal empirait chaque jour; l'heure arriva où l'importance et la multiplicité des soins nécessitèrent le transport dans une maison de santé. C'était un samedi matin. — En rentrant, navré, je pris et feuilletai le volume des Scènes de la Bohème; je tombai sur le chapitre de la mort de Mimi. Hélas ! ce n'était plus de la mort de Mimi qu'il s'agissait alors, mais bien de celle de Rodolphe ! Je relus ce passage si touchant et si vrai, en substituant malgré moi le nom de l'amant à l'amante, le nom du poëte à celui de l'ouvrière. Et l'impression n'en était pas moins déchirante. Jugez plutôt:

« — Mon amie, le médecin a raison; — vous ne pourriez pas me soigner ici. A l'hospice on me guérira peut-être ; il faut m'y conduire. - Ah 1 vois-tu, j'ai tant envie de vivre à présent, que je consentirais à finir mes jours une main dans le feu, et l'autre dans la tienne. — D'ailleurs, tu viendras me voir. — 11 ne faudra pas te faire de chagrin ; je serai bien soigné. On donne du poulet à l'hôpital, et on fait

du feu. — J'ai beaucoup d'espérance maintenant. J'ai déjà été malade comme ça, dans le temps, quand je ne te connaissais pas; on m'a sauvé. Pourtant, je n'étais pas heureux dans ce temps-là, j'aurais bien dû mourir. — Maintenant que nous pouvons être heureux, on me sauvera encore, car je me défendrai joliment contre la maladie. Je boirai toutes les mauvaises choses qu'on me donnera, — et si la mort me prend, ce sera de force. »

Elle Ta pris de force, en effet.

Dès son entrée à la maison Dubois, les médecins le condamnèrent d'un hochement de tête unanime. Le mal faisait, de minute en minute, d'épouvantables progrès. Le dimanche et le lundi, ce fut un véritable pèlerinage à la maison du faubourg Saint-Denis. Peu de personnages, même entre les plus marquants, ont vu à leur chevet autant de fronts douloureusement penchés, autant de regards débordant de larmes. 11 fallait pourtant se contenir, et c'était le plus difficile, car Murger interrogeait chacun d'une prunelle dilatée et curieuse; il avait l'espérance de guérir, et cette espérance il Ta gardée jusqu'à la fin. — Des repré-

sentants du ministère d'État, du ministère de l'instruction publique, de la Société des gens de lettres, se succédaient à chaque instant ; le corridor de sa chambre était encombré de tous les amis de sa jeunesse, — et aussi d'amis plus récents qui, dans cette triste circonstance, ont bien mérité des lettres et de l'humanité par un dévouement qui n'a reculé devant aucune abnégation, devant aucune fatigue. Certes, un homme qui s'en va ainsi entouré peut être proclamé un bon cœur et un esprit d'élite ; depuis Béranger, on n'avait pas vu un pareil essor vers un agonisant. Dieu a brisé trop tôt la plume entre ses mains. Jamais plume, cependant, ne fut au service d'une conviction plus honnête, plus attendrie. Il n'a blessé dans sa vie ni un homme ni un principe. Il a constamment refusé de toucher à l'arme dangereuse de la critique. Il tombe dans sa pureté et dans sa liberté.

Voici une lettre inédite d'Henry Murger, écrite peu de mois avant sa mort :

HENRY MCRGER 181

« A Monsieur A, G., rue Mont y on, 19, à Paris.

» Moucher Monsieur,

» Je n'ai jamais eu l'intention de vous dire que vous n'aviez pas de cœur, car j'aurais cru alors vous faire une véritable offense. Dans laconversation que vous me rappelez, j'ai voulu seulement vous exprimerle regret que j'éprouvais de vous voir employer le remarquable instrument lyrique que vous possédez à la glorification exclusive delà matière et à l'apothéose trop fréquemment répétée de la Vénus bête, selon l'heureuse expression de Léon Gozlan. Cette divinité est déjà suffisamment idolâtrée par la jeunesse moderne, et elle n'a pas besoin de l'hommage des poètes, ou de ceux qui veulent le devenir, pour attirer des adorateurs. Avec une familiarité autorisée par la sympathie que vous m'avez inspirée, je vous ai dit que vous aviez besoin de vivre. Je vous le dis encore, et je pense que vos amis,

s'ils le sont véritablement, vous le diront

comme moi. Je n'ai ni l'intention ni la prétention de vous rédiger un programme littéraire, mais je vous ferai remarquer que l'école à laquelle vous appartenez compte parmi ses membres des gens d'un grand talent, et que leurs œuvres les meilleures datent de l'époque où ils ont commencé à comprendre que toute ] 'humanité n'était pas contenue dans le torse de la Vénus de Milo ou dans un entrechat de Colombine. Croyez-le bien, mon cher monsieur, il y a autre chose ; positivement il y a autre chose.

» Vous me dites, à ce que je comprends, que vous avez essayé de vivre, et qu'il est résulté de votre tentative une petite comédie à propos de laquelle vous voulez avoir mon opinion. Le ton léger avec lequel vous parlez de votre expérience semble indiquer que cette première expérience d'existence ne vous a pas été bien pénible. Tant mieux pour l'homme et tant pis pour le poète. Mais peut-être avezvous confondu faire la vie avec vivre, deux cho. ses bien différentes, cher monsieur, puisqu'il y en a une que l'on fait soi-même, tandis que c'est l'autre qui vous fait.

» Je serai à votre disposition vendredi ou

dimanche, de quatre à six heures du soir, 11 , rue Véron, à Montmartre.

» Mille sympathies.

» Henry Murger.

» P.-S. — Ne prodiguez pas mon adresse. »

Que de charme et que de raison dans ces simples lignes I A mesure qu'il s'approchait de la mort, le pauvre auteur des Vacances de Camille s'approchait de la vérité.

Je ne crois pas que cette lettre ait été envoyée au destinataire. Elle ne porte pas de timbre de poste. Après l'avoir écrite, Murger l'aura oubliée sur un coin de sa table, ou bien il se sera dit :

— A quoi bon?

Je suis heureux que ce livre me fournisse l'occasion de rassembler quelques notes sur un homme dont j'aimais le cœur autant que le talent, et cà côté de qui j'ai vécu pendant une huitaine d'années, rapprochés que nous étions par une certaine conformité d'humeur et quelquefois aussi par les mêmes études. Jusqu'à présent, mû par un sentiment de douloureuse discrétion , j'avais fait taire mes souvenirs ; aujourd'hui il m'est permis de les évoquer, de les grouper. Les cendres sont refroidies, la psychologie réclame ses droits.

C'est en 1846, dans les bureaux de l'Artiste, que je connus Gérard de Nerval. Il y avait quelques mois seulement que je venais d'arriver à Paris. Ce nom élégant, ces œuvres délicates, cette folie même dont un feuilleton de Janin m'avait apporté l'écho jusqu'au fond de la province, tout cela m'annonçait quelque jeune cavalier mystérieux et pâle. 11 me fallut rabattre un peu de mon idéal, ou du moins le modifier. Gérard de Nerval, modeste jusqu'à l'humilité, vêtu d'une redingote longue et à petits boutons, la vue basse, les cheveux rares, me rappelait assez les professeurs des collèges départementaux. Plus tard seulement je me rendis compte de ce mélange de finesse et de bonté qui était le caractère dominant de sa physionomie, et qui était aussi le caractère de son talent. Jeune homme, il avait été charmant, me dit-on ; ses cheveux blonds bouclaient.

Avec ce respect traditionnel des débutants pour les célébrités et même pour les demicélébrités, j'étudiai pendant quelque temps Gérard de Nerval sans oser lui adresser la parole. Enfin un jour, sa timidité enhardissant la mienne, — il n'y avait que nous deux

dans le salon du journal, — j'eus l'audace de l'inviter à dîner. Nous allâmes au restaurant. Je ne me lassai pas de l'entendre; il aimait à causer, mais à ses heures et à ses aises; un peu prolixe, amoureux des détails infinitésimaux, il avait dans la voix une lenteur et un chant auxquels on se laissait agréablement accoutumer.

Après le dîner, — qui avait été très-ordinaire, — Gérard me prit sous le bras, et je commençai avec lui, dans Paris, une de ces promenades qu'il affectionnait tant. Il me fit faire une lieue pour aller boire de la bière sous une tonnelle de la barrière du Trône, m' affirmant que ce ri était que là qu'on en buvait de bonne. Elle était servie dans des cruchons particuliers et apportée par deux demoiselles dont les cheveux abondants et roux faisaient l'admiration de Gérard de Nerval. Admiration toute paisible et extatique. — En revenant, il voulut que nous abrégeassions le chemin par une station au Petit Pot de la Porte Saint-Martin, où l'on prend des raisins de Malaga confits dans le sucre et l'alcool. Il mettait un amour-propre enfantin et une ardeur très-grande à la recherche de ces spé-

cialités parisiennes; il savait où Ton débite la meilleure eau- de-vie de Dantzick, où l'on vend au verre la blanquette de Limoux. Cet épicier qui est à côté de la Comédie-Française, au coin de la rue Montpensier, tient toujours chaud un excellent punch au thé. On ne peut savourer de délicieux chocolat qu'au carreau des halles, à deux heures du matin, dans un café où dorment des maraîchers et des paysannes encapuchonnées. — Ainsi me disait Gérard de Nerval.

Ce n'était cependant pas un buveur, surtout dans l'acception brutale du mot. Il entrait beaucoup plus de littérature que d'autre chose dans cet amour du cabaret et des mœurs de la rue. C'était l'influence d'Hoffmann, le ressouvenir des Porcherons, la lecture de Rétif de la Bretonne. Comme tous les promoteurs delà Renaissance de 1830, Gérard de Nerval voyait avec les yeux des peintres; il aimait les intérieurs populaires pour leurs couleurs étranges et leur énergique harmonie. C'était Jean Steen.

En ce temps-là, Gérard de Nerval travaillait beaucoup. Il revenait d'Orient, il écrivait son voyage; il rendait compte des premières

représentations dans l'Artiste, et parfois il remplaçait Théophile Gautier à la Presse. Je me souviens d'un très-joli et très-savant feuilleton, signé de lui, sur les Indiens O-jibbe-was, et dans lequel il développait le système de Joseph de Maistre, qui veut que les sauvages ne soient nullement des hommes primitifs, mais au contraire les représentants d'une civilisation dégradée etabolie. C'étaient de telles questions qui séduisaient Gérard de Nerval.

Je puis affirmer qu'il était alors parfaitement sain d'esprit, heureux de vivre et d'exercer sa profession, qu'il aimait pardessus tout. C'est à cette époque, M. de Rémusat étant au ministère, qu'il fut question de lui pour la croix d'honneur. Gérard n'y avait jamais pensé, il fut embarrassé et demanda à réfléchir; il se dit que le ruban allait l'entraîner dans des frais de costume, l'obliger à restreindre ses pérégrinations nocturnes. Je crois aussi qu'il se regardait un peu comme républicain. L'affaire en resta là.

La Révolution de 1848 ne le surprit pas,

mais elle le trouva sans argent. Au mois de

juillet, Alphonse Karr fonda le Journal; il y

appela Gérard de Nerval, qui fut investi des fonctions de secrétaire de la rédaction. Le Journal se vendait un sou; il ne dura guère.. — Gérard se retourna vers le Jhéâtre; il signa du pseudonyme de Bosquillon une parade représentée à l'Odéon, la Nuit blanche. C'était un tableau de la cour de l'empereur Soulouque; on y voyait paraître un Basile tout blanc. Longtemps retardée par des obstacles de plusieurs natures, et défendue après quelques représentations, la Nuit blanche n'était qu'un fragment d'una grande revue embrassant les cinq parties du monde, et commandée par le directeur de l'Odéon à Gérard de Nerval, Méry et Paul Bocage. La pièce avait été faite, refaite, abandonnée. Bref, on n'en avait sauvé que l'acte delà cour d'Haïti, — où, par parenthèse, Lambert Thiboust, alors comédien, jouait un bout de rôle avec infiniment de verve.

Gérard de Nerval demeurait au coin de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, dans une maison habitée par les demoiselles Brohan. Il avait le spectacle de la place du Musée, occupée, comme on se le rappelle, par des brocanteurs et des marchands d'oiseaux.

Combien Gérard devait se plaire dans un pareil lieu ! Tous les matins il descendait sur la place et y passait des heures entières; il s'était pris surtout d'un véritable attachement pour un remarquable kakatoès; plein de grandesse et d'éclat, attaché par une chaîne de cuivre à son juchoir. Au milieu du groupe de militaires et d'enfants -^qui ne cessaient de l'environner, ce kakatoès gardait la gravité d'un magistrat irréprochable ; mais faisait-on mine de l'agacer, il se hérissait, poussait un cri aigre, battait des ailes, et roulait sa langue épaisse dans son bec entr'ouvert. Il n'était accessible que pour Gérard de Nerval qui, rempli de façons aimables et d'attentions délicates, ne manquait jamais de venir chaque matin partager avec lui une demi-livre de cerises qu'il apportait dans son mouchoir. Quand les cerises étaient mangées, le kakatoès, pour manifester sa reconnaissance, se suspendait par le bec à l'un des bâtons et se balançait longtemps dans cette posture acrobatique, ou bien il mordillait le doigt de Gérard, ou il posait la patte sur son collet d'habit. Heureux kakatoès! heureux Gérard! Cette félicité innocente eut cependant une

fin, comme toutes les félicités. Un matin, Gérard de Nerval, arrivant avec ses cerises, ne trouva plus le kakatoès ; il apprit qu'un étranger l'avait acheté très-cher. Cette nouvelle le pétrifia : il s'était habitué à considérer l'oiseau comme son bien, comme sa propriété; il ne pouvait concevoir qu'on l'en eût séparé.

— Que ne l'achetiez-vous? lui dit le marchand.

— Ah ! répondit Gérard, cela n'aurait plus été la même chose !

Fouillant une fois dans mon humble bibliothèque, Gérard poussa un cri de joie. Il venait de s'emparer d'un livre intitulé : Les Aventures du docteur Faust et sa descente aux Enfers, traduction de l'allemand, avec figures. Il y avait plus de trente ans que Gérard de Nerval cherchait ce livre ; c'était pour lui un souvenir et un désir d'enfance. La première fois qu'il l'avait vu, c'était sur les rayons en plein air d'un étalagiste du boulevard Beaumarchais ; les figures l'avaient attiré par leur étrangeté : l'une d'elles représentait un Léviathan énorme, les cheveux chassés par le vent, les yeux et la bouche vomissant des flammes, habillé du reste comme un bour-

geois, c'est-à-dire en justaucorps et en culotte courte, chaussé de gros souliers. Ce Léviathan tenait du bout des doigts, entre l'index et le pouce, la dépouille humaine de Faust, ployé en deux, mort. — Gérard de Nerval, alors écolier, avait marchandé le livre ; mais le bouquiniste, petit vieillard aussi étrange que son livre, avait demandé un prix exorbitant, quinze ou vingt francs, je crois. Gérard s'étonna et soupira, comprenant qu'il devait y renoncer. Mais la fatalité le ramenait presque tous les jours devant ce Faust inconnu ; il en avait lu quelques pages, il voulait lire tout. Le bouquiniste inquiet mit le livre dans une vitrine qui fermait à clef. Alors Gérard se détermina à amasser sur ses économies la somme indispensable ; mais lorsqu'au bout de quinze jours il reprit le chemin du boulevard Beaumarchais, l'étalage et l'étalagiste avaient disparu. Il repassa le lendemain, même absence. Il s'informa de la demeure du vieux libraire, on l'envoya à la rotonde du Temple ; là, après avoir visité plusieurs galetas, il finit par apprendre que le bouquiniste était mort subitement; les livres avaient été envoyés à l'hôtel Bullion et vendus par lots.

Depuis lors, Gérard de Nerval n'avait jamais complètement oublié les Aventures du docleur Faust et le Léviathan en pourpoint allemand ; parmi les nombreux Faust qui ont précédé et suivi le type définitif de Goethe, celui-là lui tenait particulièrement au cœur. C'était un Faust marié, père de famille, voyageur. C'était aussi un Faust politique. Nous en reparlerons tout à l'heure. En retrouvant ce livre chez moi, Gérard assouvissait un de ces premiers désirs, un de ces désirs d'adolescent, les plus impérieux de tous ; on comprend sa joie. Il me demanda la permission de l'emporter; je fis mieux, je le lui donnai, et c'est avec les Aventures du docteur Faust et sa descente aux Enfers qu'il écrivit peu de temps après son drame de l'Imagier de Harlem.

Dans l'Imagier de Harlem ou la Découverte de l'Imprimerie, drame légendaire en cinq actes et en dix tableaux, Gérard de Nerval a substitué Laurent Coster au docteur Faust. Ce point de départ excepté, la fable est la même que dans le bouquin du boulevard Beaumarchais. Le diable conduit successivement Laurent Coster à la cour de l'archiduc Frédéric III, en France chez Louis XI, en Italie chez les Borgia. Les

lamentations de sa femme et de ses enfants suivent Coster dans ses pérégrinations, comme elles suivent Faust dans les siennes. Gérard de Nerval, dont la métempsycose et l'illuminisme se partageaient continuellement l'imagination, n'avait ajouté qu'un personnage, incompréhensible, il est vrai : c'était Aspasie, la courtisane Aspasie, qui s'incarnait à son tour dans la dame de Beaujeu, dans Impéria, et enfin dans une Muse. Ce drame, d'une contexture bizarre, bâti sur cette idée : le diable s'emparant de l'imprimerie et en faisant une de ses armes, écrit tantôt en vers et tantôt en prose, appelant à son aide les pompes de la danse et du chant, ce drame, qui n'eut d'ailleurs qu'un succès d'étoimement, accusait trois collaborations bien tranchées : celle de M, Méry, celle de M. Bernard Lopez et celle du directeur du théâtre qui le fit représenter, M. Marc Fournier.

Le Faust dont Gérard de Nerval s'est inspiré est connu en Allemagne sous la désignation de Faust de Klinger ; il fut publié vers 1792, et obtint un succès de plusieurs éditions. Malgré l'époque favorable aux licences écrites, Maximilien Klinger crut devoir garder l'anonyme; comme tous les Allemands spirituels, il était tombé à bras raccourci sur l'Allemagne, principalement sur les souverains et le clergé. Son livre est moins un roman qu'un pamphlet corrosif, un tableau de l'Europe à vol de démon. Une première traduction française en parut six ans après, à Amsterdam, avec six gravures et un portrait de Faust en médaillon sur le titre. Les traducteurs (MM. de Saur et Saint-Geniès) gardèrent d'abord l'anonyme, comme l'auteur; leur version, reproduite plusieurs fois à Paris et à

Reims, semble être un mot à mot ; elle est précieuse à cet égard.

Les Aventures du docteur Faust et sa descente aux enfers forment deux volumes in- 12, et comprennent cinq livres, divisés eux-mêmes en petits chapitres. Nous allons essayer d'en donner une analyse, qui mettra en évidence les points de rapprochement avec les situations principales de l'Imagier de Harlem. Dans le premier livre, le docteur Faust se rend de Mayence à Francfort avec le dessein de vendre au conseil de cette ville une Bible latine imprimée par lui. Il en demande deux cents ducats. Par malheur, on a acheté quelques semaines auparavant cinq foudres de vieux vin du Rhin, et sa requête reste sans effet. C'est vainement qu'il s'adresse aux échevins, au maire, aux sénateurs et à l'orgueilleux conseiller du corps de métier de saint Crépin. Faust, le cœur gonflé d'amertume, revient chez lui et se décide à tracer le cercle terrible qui va le séparer à jamais de Dieu. Au moment où il étend le bras, une figure confuse lui apparaît et lui crie : « Faust ! Faust!

» Faust. — Qui es-tu, pour venir m'in-

terrompre dans mon audacieux ouvrage ?

» La Figure. — Je suis le génie de l'humanité, et je veux te sauver, s'il est possible encore.

» Faust. — Que peux-tu me donner pour apaiser la soif de la science et mon penchant invincible pour la jouissance et la liberté?

» La Figure. — L'humilité, la résignation dans les souffrances, la modération, le noble sentiment de toi-même, une mort douce, et la lumière après cette vie.

» Faust. — Disparais, fantôme ! Je te reconnais aux ruses avec lesquelles tu trompes les misérables. Va faire tes momeries devant le mendiant, l'esclave, le moine ; adresse-toi à ceux qui ont enchaîné leurs âmes, à ceux qui ont renoncé à eux-mêmes pour échapper aux griffes du désespoir. Mes forces veulent de l'espace : que celui qui me les a données réponde d'elles! »

Ayant dit, Faust se précipite au milieu du cercle et prononce la formule magique. La porte s'ouvre, livrant passage à un personnage majestueux : c'est Léviathan, un des princes

de l'enfer. Faust s'irrite de cette forme : « Suis-je donc condamné à trouver l'homme partout? » murmure-t-il. Ensuite il ordonne à Léviathan de lui dévoiler le principe de toutes les choses, de mettre à nu devant lui les ressorts du monde physique et du monde moral, enfin de lui faire connaître l'essence du Très- Haut. « Insatiable! dit le démon; sache donc que depuis que nous sommes exterminés, nous avons perdu l'idée de ces secrets célestes, et même oublié la langue dans laquelle ils s'expriment. » Bref, supplié ou menacé, Léviathan ne consent qu'à promener le docteur Faust à travers l'univers. Son pouvoir est borné là. « Je prends un grand homme par la main, et je suis fier d'être son serviteur, » ditil. Ce respect du diable pour le génie est un des traits caractéristiques et louables de l'ouvrage.

En guise d'intermède, on assiste à un banquet donné dans l'enfer par Satan pour célébrer la découverte de l'imprimerie . Il s'agit d'un repas d'âmes fraîchement arrivées le matin : âmes de conquérants, de philosophes, de vizirs. Les marmitons les font cuire ou rôtir en le-s arrosant avec des coulis combustibles.

Les vins deviennent l'objet de soins tout particuliers; certaines bouteilles sont remplies avec les pleurs des collatéraux, des médecins et des veuves ; les flacons d'entremets contiennent les larmes précieuses des jeunes filles auxquelles la misère est venue passer autour du corps la ceinture dorée. Pour Satan et ses intimes, il y a, dans des coupes à part, un plus noble et surtout un plus rare breuvage : ce sont des larmes de rois et de ministres. Après avoir dressé les tables, les cabaretiers du noir séjour se rendent au marais des damnés, en chassent les âmes brûlantes, et les font voler au plafond de la salle pour éclairer le banquet. Tous les diables saisis d'allégresse élèvent leurs verres en répétant à plusieurs reprises : « — Vive Faust! Vive l'empoisonneur des fils de la poussière 1 »

L'horrible et l'ingénieux se mêlent dans ce chapitre, qui se termine par un ballet allégorique tout à fait dans le goût allemand. On voit le Crime danser avec l'Orgueil, pendant que l'Imagination joue de la flûte; puis c'est un menuet dont la Flatterie dessine les figures; l'Imposture donne du cor de chasse. Survient la Discorde qui se jette entre les

groupes. « La Théologie, s'aperce van t que tous embrassaient avec ardeur la voluptueuse Poésie, brûla par derrière, avec sa torche enflammée, l'idolâtrée déesse de la rime. Celleci poussa des hurlements effroyables; le Charlatanisme s'avança pour panser la blessure; mais l'Histoire eut pitié d'elle, et lui appliqua sur la partie lésée une feuille encore humide d'un roman sentimental. La Politique finit par les atteler tous à son char et les emmena en triomphe. »

Les livres deuxième et troisième sont cousacrés aux récits des excursions de Faust et du prince Léviathan par toute l'Allemagne : ils tentent les évêques, les ermites, les religieuses; ils corrompent les juges et les bourgmestres. Et la corruption a toujours raison ; et la tentation ne rencontre que des âmes sans résistance. Faust détourne la tête avec tristesse. — « Ramène-moi à Mayence! » dit-il au diable. Dans sa nouvelle fortune, Faust avait oublié sa famille; il la retrouve affamée et en haillons; ses enfants tàtent ses poches avec avidité pour y chercher du pain; son vieux père s'approche, les genoux tremblants; sa femme sanglote en l'entourant de ses bras

amaigris. Faust, ému, tire un sac plein d'or, et le jette sur la table. A cette vue, la joie renaît sur les physionomies; seul, le vieillard hoche la tête et soupire :

« Le vieux Faust. — Mon fils, reste dans ton pays et nourris-toi honnêtement, dit l'Écriture.

» Faust, — Et meurs de faim, sans que personne ait pitié de toi, dit l'Expérience . »

Faust repart. Il veut visiter la France, alors gouvernée par Louis XI; dès son arrivée, il assiste à la double mort du duc de Berry et de sa maîtresse, occasionnée par une pêche empoisonnée , envoi du roi très-chrétien. A Paris, il se heurte à l'échafaud de Nemours; dans le château de Plessis, il n'échappe qu'avec peine au lacet de Tristan; les prisonniers de la galerie des cages de fer le poursuivent de leurs prières et de leurs cris. — « Eh quoi! s'écrie Faust avec stupeur, c'est par un squelette vêtu de pourpre que les nerveux habitants des Gaules se laissent égorger! Qui comprend quelque chose à cela? Tout ce que je vois, tout ce que je sens en moi et hors de moi n'est qu'un tissu de contradictions. Des idées

affreuses errent dans mon cerveau, et souvent il me semble que le monde moral n'est régi que par une espèce de tyran, pareil à ce malheureux! »

Le diable sourit, et tous deux vont en Angleterre. Ils aperçoivent sur les degrés du trône une sorte de monstre, bossu, tordu, sanglant, hautain; ils reconnaissent en lui le protecteur du royaume, le duc de Glocester, qui sera bientôt Richard III ; ils pénètrent à la Tour et sont témoins de l'assassinat du jeune roi légitime et de son frère, qu'on enterre sous une dalle de cachot. Jamais Faust n'avait vu commettre de tels crimes avec autant de sang-froid ; il n'en veut pas voir davantage* Sur ïfe point de s'embarquer, Léviathan lui dit avec une adorable insouciance : — « Au reste, en enfer, on ne fait pas grand cas de ces tristes insulaires, qui suceraient la moelle de tous les cadavres pestiférés du globe, s'ils croyaient trouver de l'or dans leurs os. Ce peuple, qui méprise les autres nations, se joue de tout ce que tu nommes sentiment, ne conclut aucun traité que dans l'intention de le rompre dès qu'il y a un terrain à gagner. Si les habitants de la terre ferme savaient se

passer de sucre et de café, les enfants de la vaine Albion redeviendraient ce qu'ils étaient lorsque Jules César, Canut, roi de Danemark, et Guillaume de Normandie s'amusèrent successivement à y faire une descente. »

Le vent les pousse en Espagne. Un auto-dafé a rassemblé sur une grande place des cavaliers en habits magnifiques et des femmes éclatantes de beauté et de sourires. Là, Faust entend le fameux inquisiteur Torquemada se vanter auprès d'Isabelle et de Ferdinand de ce que le tribunal ajusqu'àprésent fait le procès à quatre-vingt mille personnes, et immolé dans les flammes six mille hérétiques. Faust commence à croire que toutes ces horreurs appartiennent essentiellement à la nature de l'homme, qui, en sa qualité d'animal, doit ou déchirer ses semblables ou être déchiré par eux. Il enveloppe sa figure dans son manteau, qu'il baigne de larmes.

D'autres scènes non moins atroces l'attendent cependant en Italie. A Milan, c'est le meurtre du duc Galéas S force, dans la cathédrale ; à Florence, c'est l'assassinat du neveu du grand Corne, ordonné par l'archevêque Salviati. Enfin Faust et Léviathan mettent le

pied dans Rome. Le cadre s'agrandit. Un livre entier dépeint la ville éternelle, courbée sous l'effroyable et somptueuse domination d'Alexandre VI.

Après avoir satisfait à la coutume du baisement de la mule papale, — Léviathan s'exécute sans trop faire la grimace, — ils sont reçus dans les petits appartements du Vatican, où une représentation de la Mandragore, de Machiavel, a été organisée. Ils lient connaissance avec Lucrèce Borgia, qu'accompagnent ses deux frères François et César. Des fêtes se succèdent, alternant avec des meurtres ; dans une partie de chasse à Ostie, le pape, afin d'augmenter les revenus dusaint-siége, trouve ingénieux de taxer les péchés et d'échanger les dispenses contre des florins d'or. Faust devient l'amant de Lucrèce. Toute cette série de peintures de fantaisie et d'histoire respire une incroyable chaleur, et est soutenue par une progression de vices qui fait quelquefois trembler le livre aux mains du lecteur. Plus que dans les autres Faust, on sent qu'un souffle vraiment diabolique a passé par là

Le livre cinquième commence. Ils ont fui

Rome. « Muet, sombre et rêveur, Faust était à cheval à côté du diable. Celui-ci le laissait avec plaisir livré à ses réflexions, et riait par l'espérance flatteuse de respirer bientôt avec lui les douces vapeurs de l'enfer. Ils aperçurent Worms dans la plaine ; lorsqu'ils n'en furent plus éloignés que de quelques jets de pierre, ils virent une potence à laquelle était attaché un jeune homme grand et bien fait. Faust leva les yeux. Un vent frais qui soufflait à travers les blonds cheveux du pendu, et qui poussait son corps en avant et en arrière, permit à Faust de remarquer une taille élégante. Ce coup d'œil lui fit verser des larmes, et il s'écria d'une voix tremblante :

« — Pauvre jeune homme! quoi! dans la fleur de ton âge, déjà ici, à ce fatal poteau !

» Le Diable. — Faust, c'est ton ouvrage.

» Faust. — Mon ouvrage ?

» Le Diable. — Considère attentivement ce jeune homme, c'est ton fils aîné.

» Faust regarda en l'air, reconnut son fils et tomba de cheval. »

Rien de plus. C'est sec et affreux comme la

réalité. L'or que Faust a jeté dans sa famille a dépravé son fils, tué son vieux père ; sa femme, couverte de lambeaux, va s'asseoir tous les jours devant la porte du couvent des Franciscains, attendant les restes du souper de ces moines. Faust, revenu à lui, appelle la mort. « Eh bien ! s'écrie-t-il, que mon sang fume devant l'autel du Formidable ! qu'il se réjouisse de mes sanglots, je l'ai atteint. Déchire la chair qui enveloppe mon âme incertaine et douteuse! Romps le charme, je ne t'échapperai pas ; et quand même j e le pourrais, je ne le voudrais pas, car les tourments de l'enfer ne doivent être rien en comparaison de ce que j'éprouve maintenant I — Ton courage, Faust, me fait plaisir, répond Léviathan; j'aime mieux entendre ce que tu dis que les hurlelements et les sifflements sur lesquels je comptais. »

Mais le diable de Klinger est un ergoteur, et il ne veut pas abandonner à si bon compte sa victime: forcé d'admirer son courage, il lui conteste sa logique ; il veut que Faust ait mal vu, mal jugé, et c'est là une thèse au moins étrange dans une pareille bouche : « Insensé! dit-il à Faust, tu te vantes d'avoir étudié

l'homme et de le connaître ! As-tu comparé les besoins et les défauts résultant de sa nature avec ceux qu'il doit à la civilisation et à une volonté qui n'est plus la sienne ? Tu n'as fréquenté que les palais et les cours. Peux-tu dire que tu connais l'homme, puisque tune l'as cherché que dans la lie du crime et de la volupté? Tu as passé avec dédain devant la cabane de l'homme modeste... » Encore- un peu, et ce diable deviendrait tout à fait un diable de Yécole du bon sens, si Faust ne l'interrompait brusquement en ces termes :

« Égorge-moi, et ne m'assassine pas par ton bavardage, qui tue mon cœur sans convaincre mon esprit. Vois, mes yeux sont fixes et secs. Diable, écris dans ces nuages obscurs, avec les bouillons de mon sang, la belle théodicée que tu viens de me prêcher ! »

Le dénoûment est prévu. Toutefois Léviathan permet à Faust de détacher son fils de la potence et de l'enterrer dans un champ voisin, récemment ouvert par la charrue. Ce devoir accompli, Faust revient vers lui en disant : — « Ma tristesse et mon malheur sont à leur comble; brise le vase qui ne peut plus les contenir. »

Alors s'exécute cette scène qui a fourni le sujet de la gravure que nous avons décrite. Léviathan saisit Faust avec un rire moqueur, dépouille son àme de son corps comme on dépouille une anguille de sa peau, déchire ses membres et les disperse dans la plaine. Puis il emporte l'àme en enfer.

Dans tout cela, on le voit, il est peu question de l'imprimerie, ou il n'en est question que secondairement. La satire passe à côté. Mais en somme l'ouvrage est curieux : il accuse de l'ampleur et de l'ardeur ; il ne marchande pas avec l'horrible; c'est bien le roman d'un Allemand mordu par la Révolution.

Gérard de Nerval a laissé de côté l'épisode du voyage en Angleterre. Il a supposé avec raison que Glocester était usé sur la scène; en revanche, il a cherché à développer le drame du ménage de Faust, et il a agrandi l'importance philosophique de la découverte de l'imprimerie. Cette dernière préoccupation n'a eu et ne pouvait avoir qu'une action médiocre sur le public. Néanmoins il est resté un assez puissant reflet du roman sur le drame ; et nul n'était plus propre que Gérard de

Nerval à distribuer cette lumière étrange sur les diverses parties d'une œuvre théâtrale.

Gérard m'engageait quelquefois à collaborer avec lui pour le théâtre. Il s'occupait depuis très-longtemps d'un drame sur Nicolas Flamely qu'il me raconta pendant une soirée. Une autre fois, il m'apporta un petit cahier tout écrit de sa main, intitulé : la Forêt Noire. « Lisez-le, me dit-il, vous me direz demain si nous pouvons en faire quelque chose. » Le lendemain, Gérard de Nerval ne vint pas. Il était parti pour La Haye, pour Senlis ou pour Saint-Germain. Nous oubliâmes tous les deux le petit cahier. Je l'ai retrouvé dans ces derniers temps, et je le transcris ici. On ,y retrouvera ce type de Brisacier qu'il affectionnait particulièrement, et qu'il a reproduit dans plusieurs de ses ouvrages.

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