PREMIER ACTE
Près de l'une des portes de Neubourg est une taverne avec un jardin et des tonnelles où l'on vient boire. Les soldats de l'armée victorieuse se mêlent au peuple de la ville dans cette sorte de redoute. On danse, on boit, et un piquet de dragons, tout en gardant le poste, regarde avec curiosité ce peuple étranger insoucieux des maux de la guerre. Un jeune capitaine, nommé Brisacier, cause avec un brigadier de musique, nommé Chavagnac ; ce dernier voudrait se mêler à la valse, mais le capitaine lui parle de la consigne et de son âge qui devrait lui commander la gravité. Brisacier est en effet le plus jeune, mais né de parents inconnus, élevé dans le régiment, la protection de Villars, qui ne s'est pas soucié de son origine, mais de son talent, l'a fait parvenir à son grade. Chavagnac s'attendrit en causant du passé et comprime avec peine
un secret qu'il doit cacher à Brisacier qu'il a vu tout petit et qui, quoique son supérieur, est resté son camarade. Le caractère gai et bruyant de Ghavagnac le fait échapper vite à de tristes souvenirs.
Cependant une troupe de Bohémiens se présente et veut franchir la porte avant que la ville soit fermée. Ils se sont trouvés pris dans la ville pendant le siège et leur humeur vagabonde les appelle ailleurs; ils disent que de pauvres baladins comme eux ne peuvent s'exposer aux chances nouvelles de la bataille qui doit se livrer. Au moment où Brisacier va donner l'ordre de les laisser sortir : « Sont-ce bien des Bohémiens? dit le lieutenant chargé de garder la porte sous les ordres de Brisacier. — IL y a un moyen de s'en convaincre, dit gaiement le trompette Ghavagnac, c'est de leur faire montrer leurs talents. »
Le chef des Bohémiens s'intitule comte d'Egypte, et se donne comme prédisant l'avenir et maître des destinées ; sa barbe blanche et sa tenue solennelle donnent quelque apparence à ses paroles. Une petite vieille qui l'accompagne et qui se dit sibylle, montre des cartes ou tarots et s'offre à tirer le grand
jeu. Quant à une jeune fille qui l'accompagne, celle-là ne sait que danser et chanter pour attirer la foule autour de ses compagnons. Sur l'insistance des officiers, elle se dévoile et chante aux sons du tambour de basque une chanson gaie qui dispose en sa faveur les assistants.
A peine s'est-elle dévoilée, que Brisacier se récrie dans un étonnement profond : il a reconnu en elle les traits d'une peinture vue sans doute dans sa plus tendre enfance, et communique sa surprise à Ghavagnac, qui dès lors partage son émotion.
Brisacier s'approche d'elle et lui parle, lui demande le lieu de sa naissance et mille détails que la vieille se hâte d'interrompre; elle cherche à donner le change. Sous ses traits basanés, on s'aperçoit qu'elle est jeune et qu'elle exerce sur la chanteuse une sorte de protection mystérieuse. Brisacier ne conçoit pourtant aucun soupçon, et commande aux soldats de laisser sortir les Bohémiens ; mais le lieutenant, malveillant et jaloux en luimême du capitaine (qui, quoique enfant trouvé, lui est supérieur en grade, à lui, descendant d'une ancienne famille), a fait préve-
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nir le colonel qui envoie l'ordre de retenir ces gens suspects.
Alors le vieillard, sans abandonner son rôle de Bohémien, tente de soulever la population et en ayant l'air de prédire, arrive peu à peu à faire appel aux idées religieuses des assistants, anabaptistes pour la plupart. Il parle du bonheur que Dieu promet à ceux qui soutiendront cette cause, et ses chants sont le tableau des joies mystiques du paradis où les croyants rejoindront leur famille et retrouveront ceux qui leur sont chers. Ce passage frappe vivement l'imagination de Brisacier qui pleure sa position d'orphelin et cherche à suivre les fugitifs. Au moment où le lieutenant et lui se disputent sur ce sujet, le colonel arrive, averti qu'on méconnaît ses ordres, met aux arrêts le capitaine Brisacier et ordonne que l'on entraîne à la mort ces malheureux qui ont tenté de soulever le peuple. Brisacier sort désespéré et se sépare avec la plus profonde douleur de la jeune fille qui va périr. Seulement à la chute du rideau l'on voit paraître le général en chef Villars et l'on peut prévoir un autre dénouaient.