DEUXIEME ACTE
Cet acte se passe dans la serre d'un château du Rhin, situé dans la Forêt Noire, à peu de distance de Neubourg. Ce château passe dans le pays pour être hanté des esprits, et Ondine, la reine des eaux, y attire, à ce qu'on croit, les jeunes gens séduits par les paroles des Bohémiennes. L'exposition en aura été faite dans le premier acte. Le trompette Chavagnac entre tenant dans ses bras son capitaine évanoui. Il expose qu'après sa condamnation aux arrêts, Brisacier, craignant de ne pouvoir assister à la bataille, avait tenté de s'échapper de la prison. Aidé par lui, il a sauté d'une fenêtre haute, mais sa tête ayant porté sur le sol, il est resté privé de ses sens. En cherchant du secours, Chavagnac a traîné son ami jusqu'à une ouverture par laquelle il est entré dans le château, et maintenant il appelle, avec une crainte que l'aspect étrange des lieux justifie. Des noirs arrivent et transportent le capitaine sur un banc de gazon. Le trompette leur recommande de prendre soin de lui et
cherche à se retirer, mais il ne peut retrouver son chemin, tout est fermé. Sa crainte des esprits revient et il les invoque avec une confiance comique. Bientôt une troupe déjeunes filles magnifiquement vêtues se répand sur la scène et elles entourent le capitaine en lui prodiguant des secours.
Brisacier revient à la vie et se croit dans un autre monde : les paroles du vieux Bohémien de la veille lui reviennent dans l'esprit, et il s'imagine qu'étant mort après avoir défendu ces infortunés le ciel l'a transporté dans le monde magique qu'ils avaient annoncé et où doit briller l'image de celle qu'il aime. Il la demande et elle paraît, mais non plus comme une obscure Bohémienne, sous des habits de grande dame et dans le costume du tableau qu'il a vu autrefois.
Il doute si c'est l'autre vie ou un rêve qui lui présente de telles apparitions; mais le souvenir des Bohémiens entraînés au supplice lui fait penser surtout que comme lui ils se retrouvent dans un monde meilleur. En effet, la vieille sibylle du premier acte parait en costume de reine et comme maîtresse du château. Chavagnac reconnaît en elle la fée On-
SiS LES RESSUSCITES
dine des ballades, tandis que Brisacier invoque sa puissance pour lui rendre celle qu'il aime, qui vient de disparaître encore comme l'idéal de sa vie.
Au moment où la sibylle semble s'attendrir, le vieillard paraît sous des habits d'une forme ancienne et semble en proie à la fureur de ce qu'un profane a pénétré dans le château. La sibylle le prend à part et lui explique ce qu'elle suppose, pendant que Chavagnac et Brisacier se communiquaient leurs impressions, qui chez l'un ont un caractère d'illusion combattue par le courage, tandis que chez l'autre la peur et la crédulité augmentent les éléments de conviction surnaturelle qui doivent frapper Brisacier.
Cependant le vieillard a déjà conçu une idée qui le frappe vivement ; la sibylle y ajoute ses propres observations, mais le doute fait encore que l'on hésite à prononcer sur le sort des deux militaires. Car les habitants du château ne sont autre chose que des protestants réfugiés et la sibylle prétendue est la margrave Sibylle, souveraine du pays de Bade qui, surprise dans Neubourg avec ses protégés, avait pris un déguisement
pour échapper aux troupes de Louis XIV.
La margrave Sibylle, femme capricieuse et spirituelle, s'amuse de Terreur de Brisacier et lui fait raconter sa vie et son origine. Elle apprend qu'il y a dans les souvenirs d'enfance du jeune homme une impression vive de quelque scène terrible à laquelle il a échappé, et c'est en instruisant de cela le vieillard, ancien comte iVAlby, qu'elle lui donne matière à réfléchir lui-même. Il se souvient alors d'un neveu échappé au massacre du château de son père, dans les Cévennes, et veut savoir si c'est réellement Brisacier.
Pendant qu'il prépare tout dans cette idée, la margrave cherche à agir sur l'imagination du jeune homme en lui disant qu'il est en ce moment sous le pouvoir des esprits, et que, soit illusion, soit rêve, c'est le moment solennel de sa vie où il doit se décider entre deux partis. Il pleure ses parents perdus, il rêve d'impressions oubliées ; la volonté céleste va les lui rendre, et alors il se prononcera.
En effet, un portique en style de la renaissance qui fermait le fond du théâtre ouvre ses portes et l'on aperçoit une table entourée de convives en costumes du siècle précédent.
Une jeune fille est à la droite du seigneur protestant, qui lui-même paraît plus jeune ; c'est toujours la Bohémienne, mais c'est en même temps la personne dont l'image est restée dans Timagination du capitaine.
Pendant que ces personnages prennent part au banquet de famille, le son d'une trompette retentit au dehors. A ce moment, Chavagnac porte la main à son clairon et s'écrie comme pris d'un souvenir terrible : « Les huguenots à mort I à mort I » Un clairon vêtu comme lui entre dans la salle en répétant ces mots ; des soldats costumés en dragons de Louis XIV se précipitent sur les protestants, et les portes du pavillon se referment au moment du tumulte que doit amener cette situation.
Brisacier, cependant, a revu dans cet instant toute une scène dont le souvenir vague n'avait jamais été expliqué pour lui; quant à Chavagnac, en proie à la plus profonde terreur, il demande pardon aux esprits vengeurs qu'il croit irrités contre lui, et raconte que c'est en effet lui-même qui a sonné l'attaque du château protestant. Seulement Jl a sauvé du milieu des morts et. des blessés un jeune enfant qui n'est autre que Brisacier, et l'ayant
fait élever dans la foi catholique et adopter par le régiment, il ne lui a jamais parlé de sa naissance et a détourné ses idées des premières impressions de sa vie.
La margrave reparaît, et pour effacer ces sombres souvenirs, elle ramène autour de Brisacier les jeunes filles qui lui présentent la coupe de l'oubli ; la seule image qui reparaît est celle de la fille aimée; elle lui chante et le bonheur et la perspective de se rendre digne d'elle en protégeant les malheureux proscrits. Cependant le sommeil s'empare des deux militaires, et l'on comprend que c'est dans cet état, du à une liqueur préparée, qu'ils seront transportés hors du château.