‹ Les restes de Christophe Colomb (d. Cristóval Colon)Chapitre 5 sur 5 · LA BALLE · texte numérisé non relu

LA BALLE

Dans ce qui s'est passé à Saint-Domingue , le

10 septembre 1877, le plus étonnant est peut-être la trouvaille d'une balle de plomb pesant une once ou environ (1) dans la caisse qui contenait les « véritables restes » de Colon. Rien n'arrête, on le sait, les défenseurs de la prétendue découverte.

11 faudrait cependant prouver que Tillustre Almirante a été blessé, au moins une fois en sa vie, et blessé par une balle du calibre indiqué.

Pour discuter sérieusement cette question , il n'est pas inutile de dire quelques mots de la vie de Colon, avant son arrivée en Espagne, en 1480. Malgré toutes les recherches, elle est encore enveloppée de bien des doutes.

La date exacte de la naissance du Découvreur du Nouveau Monde est inconnue. Les uns la fixent à 1435, les autres à 1430, tandis que quelques-uns la reportent à 1448. Le curé de los Palacios, André Bernaldez, qui fut l'ami intime et Thôte de Colon, dit qu'il mourut âgé d'environ soixante-dix ans (2),

(1) C'est le poids indiqué par le procès-verbal. V. Pastoral, p. 15, et Ir, forme de la R. Academia de la Historia, p. 187.

(2) André Bernaldez, Historia de los Reyes Catôlicos , chnp. XXXI.

GS Ui^ I', ESTES

et Irviiig adopte Ja môme opinion (1). 11 serait donc né vers 1486 (2).

On a prétendu qu'il était fils , petit-fils et frère de tisserands ou de cardeurs de laine, et qu'on ne lui aurait attribué une origine moins modeste que lorsqu'il eut illustré son nom , et lorsque ses descendants tinrent pour injurieuse la tradition qui voulait que lui-même, étant jeune, eût exercé cet humble métier. Le nom de « Colombo, - très répandu en Italie^ peut appartenir à une maison noble et ancienne ; cela n'empêcherait pas qu'une

(1) Life and voyages o[ Chrislopher Columbus, liv. XVIII, chop. IV.

(2) Dans l'excellont mémoire intitulé : Année véritable de la naissayice de Christophe Colomb et Revue chronologique des principales époques de sa vie {Bulletin de la Soc. de Géographie de Paris, 1872, t. II, p. 6-59), M. d'Avezac place la naissance de Colon en 1446. Nous croyons , quant à présent, devoir nous en tenir à la date adoptée par Navarrele, Irving, Alexandre de Ilumboldt, Napione, Hoëfer, et un grand nombre de biographes qui ont étudié consciencieusement cette question.

Quant au lieu de naissance du grand lionnne , c'est très probablement la ville de Gênes elle-même En dépit du décret du Président de la République qui, le 6 août 1882, a autorisé l'érection d'une statue de Colon à Calvi, et quoique le Président des États-Unis ait, dit-on, octroyé le titre de citoyen américain à tous les Corses, on ne peut prendre au sérieux la prétention de faire du Découvreur du Nouveau- Monde un Corse , émise récemment dans La Vérité sur Vorigine et la patrie de Christophe Colon, par l'abbé Martin Casanova de Pioggiola. Sur tous ces points , v. Harrisse , ChristopJie Colomb, son origine, sa vie, ses voyages, sa famille et SCS descendants, Paris, 1884, 2 vol. in-8".

DK CllllLSTUl'llI': COLO.MIJ. 09

branche de celte l'ainille fût tombée dans Ja pauvreté et dans Toiibli.

L'enfance de Gris levai Colon se passa près de ses parents, qui, plus tard , renvoyèrent à Pavie, pour étudier les sciences et les lettres. A la grande école lombarde, comme il était fort intelligent , il devint un homme remarquablement instruit. Son goût le poussa vers la cosmographie et tout ce qui se rapportait à la navigation. Fernandez de Oviedo, Las Casas, Lopez de Gomara , et bien d'autres historiens rapportent qu'il excellait, dès lors , à dessiner des cartes marines. De bonne heure il se fit marin.

Pendant de longues années , il parcourut les mers du Levant et visita la plupart des ports de la Méditerranée. On dit qu'il se signala aussi par son intrépidité dans diverses campagnes, notamment, dans une bataille navale en vue de Chypre, et dans une autre qui fut livrée dans les eaux de Tunis. Le seul fait certain , c'est que dans les années 1474, 1475 et 147(3, il y avait au service du roi de France deux Colombo, l'oncle et le neveu, marins renommés l'un et l'autre. Le premier est sans doute celui qui attaqua l'escadre vénitienne chargée de défendre l'île de Chypre (1). Le second, « Colombo el Mozo », corsaire français, s'empara de quatre galères de Venise, à la hauteur du cap Saint- Vincent , en 1485. Gristôval Colon a pu se

(l) Irving, Life and voyages of Christop/ier Colambiis , appendice, ii" G.

trouver sous les ordres de Colombo <> l'oncle, » pendant la campagne de Chypre ; mais il n'a pu prendre part au combat de Saint-Yincent, puisqu'il avait quitté le Portugal dès 1484, pour venir solliciter en Espagne l'appui nécessaire à l'entreprise qu'il méditait.

Nous n'avons, avant cette époque, qu'un seul renseignement sérieux sur sa carrière militaire. Il nous est fourni par D. Fernando Colon, fils et historien du grand homme, dans une lettre que celui-ci adressa d'Hispaniola aux Rois catholiques, en 1495. On a mis en doute l'authenticité de ce document, parce que D. Fernando serait seul à le citer et parce que le texte espagnol de cette lettre ne s'est jamais retrouvé ni aux Archives générales de Simancas, ni à la Chartreuse de Séville, ni dans les archives du duc de Veragua (1). Remarquons toutefois que Las Casas l'a publiée aussi et que l'évoque de Chiapa avait compulsé minutieusement les papiers de la famille de l'Almirante (2). Dans cette lettre , Colon raconte comment , étant au service du roi de Naples, René d'Anjou, il avait été en vue de Tunis « s'emparer de la galère Feriiandùia , » événement qui dut avoir lieu entre 1459 et 1461 , alors que notre héros était âgé de vingt-quatre à vingt-cinq ans.

11 y a donc une période obscure dans la vie du grand homme, celle oii il n'était qu'un aventurier,

(1) Los Restas de D. Crislôval Colon, p. 85.

(2) Las Casas, Historia de las Indias, liv. I, chap. m.

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un soldat de l'ortunc, comme lorsqu'il suivait la cour de Gastille, dans la dernière guerre contre les Mores de Grenade. A cette époque , qui voulait combattre en trouvait toujours l'occasion, et c'est ainsi que Colon a pu différentes fois prendre part aux expéditions des corsaires de la Méditerranée. Mais, entre courir le risque d'être atteint dans la mêlée et recevoir une blessure telle qu'une balle volumineuse se soit logée dans les os, il y a loin. Pour expliquer la trouvaille de cette balle au fond du cercueil, il faudrait des raisons sérieuses.

Ni Bernaldez, ni Pedro Martyr de Angheria, qui ont bien connu l'Almirante , ni Fernandez de Oviedo et Las Casas, qui ont écrit peu après sa mort, ni Lopez de Gomara et d'autres chroniqueurs, quasi contemporains des premières découvertes du Nouveau Monde, ne mentionnent ni ne laissent supposer que Colon ait jamais été blessé dans ses rencontres avec les corsaires, les Mores ou les Indiens. Tous cependant parlent longuement des maladies dont il fut atteint pendant ses expéditions, et ils nous le montrent soutirant d'ophthalmies et de rhumatismes, sujet à la goutte, cloué sur son lit, en proie à des douleurs aiguës, et dirigeant encore ses navires du fond d'une étroite cabine, sans que les tortures physiques pussent vaincre sa grande âme.

Comme la balle exige une blessure, l'évoque d'Orope, que rien n'embarrasse, en invente une, et pour donner une ombre de vérité à son dire, il cite la phrase suivante de César Cantu : u Sur la

rZ LES :',5:^TES

côte de VeragLia, sa blessure s'ouvrit , en la costa de Veragua se ahrio su herida (1). » Malheureusement, celte traduction est infidèle. Le texte italien porte : « La mia piaga si apri (2) " ; c'est-à-dire : ma plaie s'ouvrit. Mgr Gocchia , né en Italie et devenu vicaire-général apostolique dans l'Amérique espagnole, doit pourtant bien savoir que piaga (plaie) se traduit par llaga, comme ferita (blessure) par /z(?;7V/f?, et que ni en italien, ni en espagnol ces mots ne sont synonymes. Mais il fallait que Colon eût été blessé^ sans cela la présence d'une balle eût établi d'une manière trop certaine que ce ne sont pas là les << véritables restes )) du héros.

Gantu a tiré le renseignement dont il s'agit de la lettre écrite de la Jamaïque, le 7 juillet 1503, aux Rois catholiques, et dans laquelle l'Almirante expose les fatigues et les dangers sans nombre qu'il a éprouvés pendant sa navigation le long des côtes de Yeragua. ^ Là, dit-il , je me reposai du mal de la plaie ialli se me refrescô del mal la llactaJ ; pendant neuf jours j'avais perdu l'espoir de vivre (3). »

L'éminent historien a eu grand soin de traduire llaga psirpiaga. Lui n'avait pas besoin de changer le sens du texte. Quoiqu'il en soit, si, durant la

(1) Pastoral, p. 11.

(2) Documenti alla storia vniversale ; Torino,, 1858, t. IX, partie II, p. 705.

(o) Navarrete, Coleccion de viajes y descubrimicnlos, t. I, p. 301.

I>K i:ill',lST<il-ilK (Ol.U-Mll. 73

pénible expôdilioii de Veragua , quelqu'un lut blessé, ce fut TAdelantado^ D. Barlolomé Colon , qui reçut dans la poitrine un coup de lance ou, selon IleiTcra, un coup de dard, en combattant corps à corps avec les Indiens, résolus à venger le cacique Quiban emprisonné par les Espagnols. L'Almirante, malade et éloigné de la côte par de violentes tempêtes, ne put débarquer ni secourir son frère et les siens , malgré leur dangereuse situation (1).

Un récent biographe de Colon , faisant cause commune avec Mgr Cocchia, écrit : ■• On sait que, dans sa jeunesse , Cristôval Colon parcourut les mers du Levant, infestées à cette époque par les corsaires musulmans. Dans un combat contre les Turcs, une balle lui entra si profondément dans les chairs que jamais elle ne put être extraite {sic). La cicatrice, qui s'était rouverte vers la fin de son existence pendant sa dernière expédition, mit sa vie en péril (2). ^ Ce passage, emprunté à V Histoire de Clwistoplie Colomb, de M. Roselly deLorgues, est un des nombreux exemples des moyens employés pour égarer Topinion. Dire simplement : « on sait )•, n'est pas une preuve. La seule chose certaine ici, c'est que depuis son arrivée en Espagne, même quand il éprouvait les soutîrances les plus atroces , même quand il se

(1) Las Casas, Hist. de las Imlia^, 1. II, chap. xxiv et xxv Herrera, Hisloria fjciwral, décade 1, liv. YI, chap. i.

(2) Crcicela de Santo Domingo, 2 septembre 1S7H.

croyait en danger de mort, Colon ne se plaignait jamais d'une blessure. L'ignorance du temps, du lieu, des circonstances de cet événement, permet de rejeter tout ce que M. Roselly de Lorgnes affirme d'une manière si hardie sur la profondeur à laquelle la balle laurait pénétré comme sur les efforts tentés inutilement pour l'extraire.

La blessure de FAlmirante n'est pas prouvée ; elle est invraisemblable, en raison du projectile auquel on devrait l'attribuer.

En effet, Colon était à Lisbonne dès 1470 et l'usage des armes à feu portatives ne se répandit en Europe que dans les dernières années du XY° siècle. A l'époque des expéditions du jeune marin dans la Méditerranée, l'artillerie se composait de lombardes, de couleuvrines, de fauconneaux et de pièces plus petites, espingardes, canons de main et serpentines. Sur terre et sur mer, l'infanterie était armée d'arquebuses et de mousquets. Pour les premières, suivant qu'il s'agissait d'arquebuses de rempart ou d'arquebuses de main, le poids des projectiles variait de six onces à moins d'une once ; vers le milieu du XVP siècle (1), il était de trois

(1) Les mousquets lançaient des balles d'une once et demie et les arquebuses des balles de trois quarts d'once. D. Sancbo de Londofio, .Discurso sobre la forma de reducir la disciplina mllilar al rnejor y aniiguo estado; Bruxelles, 1587 et 1589; Madrid, 1593, in-4o. Cette œuvre très-importante est dédiée au duc d'Alba, qui faisait le plus grand cas de l'auteur, dit Nicolas Antonio, dans sa Blbliol/ieca nova, t. II, p. 277.

DE CllRlSTOrilE r.OLOMR. 7o

quarts (ronce, tandis que pour les mousquets il était d'une once et demie. Si Colon a été blessé, ce n'a pu être que par une arquebuse et jamais cette arme n'a lancé de projectile pesant juste une once, comme la balle trouvée, en 1877, au milieu des « véritables restes. »

Donc,, si la balle a été trouvée dans le cercueil d'un Gristôval Colon , ce n'est pas le cercueil du Découvreur du Nouveau Monde , mais peut-être celui de son petit-fils, portant le même nom de baptême, et frère du troisième Almirante D. Luis, tous les deux ensevelis dans la cathédrale de Saint- Domingue ainsi que leur glorieux aïeul. Le D. Gristôval, deuxième du nom^ mourut en 1572 (1), alors qu'on employait tout à la fois l'arquebuse et le mousquet. Ceci admis, le poids du projectile peut être d'une once ou environ (2).

(1) L' Almirante D. Luis Colon, dans son testament, passé à Oran, le 9 janvier 1572, charge son frère D. Gristôval de doter diverses chapellenies. Le 16 avril de la même année, D. Diego Colon, fils de D. Cristôval, se présenta devant la justice de la ville de Gelves, pour demander à être nommé curateur ad litem, en raison du procès de recréance soulevé par la mort de l'Almirante D. Luis. Mémorial del pleito sobre la sucession en posesion del eslado y mayorazgo de Veragua, fol. 11 et 19.

(2) D. José Almirante , Diccionario militar. V'^ Arcahuz, Fusil, Mosquete, etc.

70 LES iU':sTi':s

COxNCLUSION.

Il nous reste à conclure.

En étudiant la possibilité d'une supercherie et de la substitution des restes d\in squelette à ceux d'un autre, M. Tejera écrit : « L'archevêque de Saint-Domingue étant Espagnol, de même que la plupart des chanoines, le curé de la cathédrale et les principales autorités, on ne peut concevoir qu'ils aient été inventer des restes de Colon quand on croyait les posséder à Cuba depuis 1795 (1). >» Ceux qui auraient pu commettre une fraude sont, en elï'et, tous Espagnols ; cela diminuerait nos soupçons, mais , fait bizarre , ni l'archevêque^ ni son clergé, ne sont intervenus dans les actes préliminaires à la découverte des « véritables restes » de Colon , et cela justifie tous les doutes.

M. Tejera, s'engageant sur ce terrain dangereux, ajoute : « Quel intérêt si puissant avaient le P. Cocchia et le chanoine Billini à se jeter dans une entreprise si criminelle, et que leur importait que les restes de Colon fussent à Saint-Domingue et non à la Havane ? » L'Académie royale de l'Histoire n'a pas voulu se prononcer sur la gravité d'une semblable imposture ni sur les mobiles qui ont

(i) Los Pysios de Colon, p. 25.

JlH ClimsTdlMIl': C.OLOMII. / /

inspiré toute cette intrigue. Elle a eu raison ; ce n'était pas dans son rôle. Mais d'autres ont manifesté leur vive indignation et ont violemment attaqué les auteurs et les propagateurs de la prétendue trouvaille.

xVvant d'aller plus loin dans le récit de la polémique, il convient de rappeler des faits qui ne sont pas sans influence dans toute cette affaire.

L'évoque d'Orope ne se contente pas de célébrer les qualités héroïques, les vertus sublimes, la piété fervente de Colon ; il en fait un saint, u Qui sait, s'écrie-t-il^ si, tandis que des prélats et des laïcs emploient leurs soins et leurs plumes pour introduire la cause de cet insigne personnage près du Saint-Siège, la Providence n'a pas permis au moment opportun la découverte de ses reliques? )> M. Roselly de Lorgnes, venant au secours de Mgr Gocchia, et prenant un ton supérieur à sa condition de simple laïc, déclare sans hésiter que Colon est mort en odeur de sainteté.

Nous n'avons pas à nous prononcer sur ce point.

Il y a quelques années déjà, des membres éminents du clergé catholique, cardinaux, primats, archevêques, évoques, et de nombreux fidèles présentèrent la cause de la béatification du premier Almirante des Indes, dont l'évoque d'Orope se fit l'un des plus ardents défenseurs et M. Roselly de Lorgnes l'infatigable postulateur. La cause se trouve aujourd'hui abandonnée ou en suspens^ « pour difficultés de forme, » prétend-on. L'Académie royale de l'Histoire fait observer judicieusement

qu'aucun historien n'avait jusqu'à nos jours prétendu que Colon fût mort en odeur de sainteté. Elle se garde d'affirmer qu'il existe entre la tentative des postulants et cette trouvaille si opportune un lien secret, ou qu'il y a là un mystère providentiel, comme le déclare Mgr Gocchia d'un ton solennel. Mais, dit-elle, n'esl-on point en présence d'un dolo pio ? N'y-a-t-il pas au fond un but caché, différent de celui des brochures et des gazettes de la République dominicaine ? Peut-être.

Le désir de perpétuer la mémoire glorieuse de Colon n'est pas seul en jeu. Si le Découvreur du Nouveau Monde était béatifié, l'église primiliale des Indes deviendrait bientôt une sorte de Jérusalem américaine , dont la piété des fidèles ferait un lieu de pèlerinage florissant. Ce n'est pas là une supposition gratuite ; elle s'appuie sur des documents officiels, et nous allons le prouver.

Dès que l'évoque d'Orope eut fait connaître le procès-verbal du 10 septembre 1877, il s'empressa de notifier a la découverte des véritables restes de Colon » à tous les gouvernements d'Europe et d'Amérique, en leur demandant de contribuer « à l'érection d'un monument digne du Père du Nouveau Monde », dans la cité de Saint-Domingue. Voici la traduction de ce document, tel qu'il a été adressé au Président de la République argentine :

« Excellence,

« Un événement de la plus grande importance histori([iie, la découverte des véritables restes de Gristôval

DE OlIlUsTOl'lU': COLOMB. 70

Colon, iii'eugayc à m'adresse r respectueusement à Votre Excellence.

« La découverte a eu lieu, le 10 courant, dans cette sainte église cathédrale, dans la forme et solennité constatées parle document imprime que j'ai l'honneur d'envoyer ci-joint à Votre Excellence.

« Les précieux restes seront religieusement conservés dans la môme cathédrale; mais le nom et la gloire de Colon appartiennent d'une manière particulière à toute l'Amérique.

« Dans ce sentiment, comme il s'agit d'ériger un monument digne du Père du Nouveau Monde, j'ai cru qu'on ne devait pas trahir la vive afTection, ou pour mieux dire les sentiments fdiaux de tous les états qui le composent.

« En ma qualité de chef du saint archidiocèse, j'adresse donc ma demande à Votre Excellence pour qu'Elle daigne contribuer audit monument de la façon qu'Elle jugera opportune, et m'autorise à graver en temps voulu, sur un des marijres, le nom de Votre Excellence...

« Signé : Dr. ROQUE COCCHIA,

" Evèr|ne d'Oropc, « Délégat et Vicaire apostolique. •>

Cette circulaire , ainsi que d'autres expédiées dans les mêmes termes à tous les chefs d'états, tendait à obtenir une reconnaissance, implicite tout au moins, des « véritables restes » de Colon. Par un procédé nouveau^ on voulait trancher une question historique au moyen d'une décision internationale ; toute souscription au monument projeté eût été considérée comme un vote favorable.

80 LES IIESTES

Les chancelleries étrangères ne lombèrenLpas dans le piège. Huit mois après l'envoi de sa circulaire , Mgr Cocchia n'avait reçu que deux réponses et elles étaient négatives. Le Foreign office s'excusait courtoisement de n'avoir pas de fonds applicables à un objet de cette nature , et le roi de Danemarck adressait un refus catégorique.

La presse intervint dans la polémique. En Italie, les journaux embrassèrent aveuglément le parti de l'évêque d'Orope , leur compatriote (1) ; aux États-Unis, on attendait prudemment la décision de l'Académie royale de l'Histoire (2) ; à Buénos- Ayres, un journal imitait cette réserve, tandis qu'un autre engageait le président de la République argentine à ne pas prendre la circulaire au sérieux ; à Londres , VAtheiiœum traitait sans détours la prétendue découverte de véritable farce ( a perfect humbug ).

La réfutation la plus vive et la plus serrée de la lettre pastorale et de la circulaire de Mgr Cocchia a paru à Caracas. Son auteur est un Cubain , D. Juan Ignacio de Armas, assez peu favorable à l'Espagne, mais bien renseigné sur l'histoire de Colon et la généalogie de sa famille, ainsi que sur tout ce qui s'est passé à Saint-Domingue et dans les environs. En voici quelques passages :

« Le cercueil est celui de D. Cristoval Colon, fils

(1) Notaintneat 11 Movlmento, de Gênes.

i2i Voir eiitro antres doux journaux dn Hoston , The Daibj Advertiser et The Kveninfj Transcript.

DE CIIRISTOniE COLOMB. 81

du second Almirante D. Diego, frère du troisième Almirante D. Luis et pcLit-fiIs du Découvreur du Nouveau Monde. L'inscription en lettres gothiques allemandes convient bien à sa tombe, parce qu'il ne fut point Almirante, étant mort du vivant de son frère aîné D. Luis, et parce qu'il était iliistre // esdarecido varon (illustre et noble homme), comme fils de Dona Maria de Toledo, nièce du duc de Alba et cousine de Ferdinand le Catholique

« D. Cristôval Colon y Toledo porta les armes et vécut jusqu'au dernier tiers du XYP siècle. A l'époque de sa mort, les projectiles légers tels que celui trouvé dans le cercueil étaient déjà d'un usage général. On ne sait s'il fut blessé ou non ; mais une balle d'une once au milieu de ses ossements n'est pas un fait inconciliable avec son identité, comme si elle se trouvait avec les ossements du Découvreur. Il mourut à Saint-Domingue et fut enterré dans la cathédrale, d'oii les Espagnols n'emportèrent pas ses restes lors de l'enlèvement de ceux du premier Almirante.

<' Enfin, l'authenticité de sa tombe est constatée par le passage suivant de Moreau de Saint-Méry, que connaît bien l'évêque d'Orope : '^ En dehors de la marche du maître-autel, etc. (1). ^ Et cela était exact. Là reposaient, chacun dans un cercueil de plomb, les deux frères Colon y Toledo, petits -fils du Découvreur : à droite , D. Cristôval, mort le premier, et, à gauche, D. Luis. Le cercueil de ce

il) V. supra, p. 220.

dernier fut exhumé Tan passé (1877), non forluileraent mais de propos délibéré, et l'on "vit à l'extérieur du couvercle Tancienne inscription rappelant ses titres et dignités. L'autre tombe quitta sans bruit l'endroit bien connu oii elle se trouvait^ et aujourd'hui on la chercherait en vain à la droite des degrés du grand autel ou dans quelque autre partie de la cathédrale. Elle fut perdue à la suite d'une substitution évidente d'un personnage à un autre. Une main pieuse et bien intentionnée la transporta dans le sanctuaire sous l'emplacement du siège épiscopal, le même cette fois qu'occupaient, avant 1795, les restes du Découvreur. Le couvercle avait une inscription sur le dessus ainsi que cela a lieu dans tous les cercueils; mais comme il fut retourné à l'envers , l'inscription gravée en lettres gothiques allemandes se trouva à l'intérieur et on traça alors sur la face restée à l'extérieur les initiales «.c D. de la A. » et les autres que l'on connaît, anachronisme et erreur que seule put commettre une personne peu versée dans l'histoire des colonies de l'Espagne (1). "

Égarés par leur imagination ardente, les Dominicains ne veulent pas reconnaître la supériorité

(1) Le judicieux article de D. Juan Ignacio de Armas est intitulé Las supuestas ccnizas de Colon et est inséré dans La Opinion National, de Caracas, du 24 mai 1878. Depuis cette époque, le même auteur a publié ; Las cennas de Crislôual Colon suplantadas en. la catedral de Sunto Domingo ; Caracas, 1881. Dans cette nouvelle brochure, il soutient énergiquement ses précédentes conclusions.

DE CIIRISTOPTIE COLOMB. 83

des raisons invoquées par les Espagnols à la possession des restes de Colon, « parce que, disentils, Hispaniola est la première terre qu'il découvrit, la Goncepcion de la Vega, la première cité qu'il fonda et peupla, et celle qu'il choisit pour sa sépulture, parce qu'enfin ce fut la terre de sa prédilection, la terre de son amour, le berceau et la patrie du dernier Almiranle. » Ils oublient qu'avant de former une nation indépendante^ ils étaient unis à l'Espagne par les liens du sang et ceux de la politique , qui rattachaient la colonie à sa métropole; que l'Espagne, en renonçant à son droit de souveraineté, n'a pas pour cela eifacé son histoire ; que les hauts faits de Cristôval Colon appartiennent à son pays d'adoption ; que les ducs de Veragua, ses descendants et les représentants actuels de son nom et de ses titres, sont grands d'Espagne et non citoyens de la République dominicaine. Ils oublient encore, lorsqu'ils élèvent la voix pour dénoncer à la postérité l'ingratitude des Espagnols, qu'ils sont eux-mêmes de la race des conquérants, et que parmi eux se trouvent des descendants de ce D. Francisco de Bobadilla , l'homme qui jeta dans les fers le Découvreur du Nouveau Monde.

En contemplant les <« véritables restes » de Colon, l'évêque d'Orope apostrophait ainsi la vieille Hispaniola : <^ L'homme qui t'a découverte est et sera avec toi (1)1 « Dans sa circulaire aux puissances,

(!) Pastoral, p. 11.

il affirmait que les précieuses dépouilles seraient religieusement conservées dans la cathédrale de Saint-Domingue. Prophétie et engagement qui ne devaient pas s'accomplir! Ce trésor est aux mains de dépositaires infidèles.

Dès le premier moment, M. Cambiaso, consul d'Italie et confident de Mgr Gocchia, oiïrait à la ville de Gênes « un petit vase en cristal, contenant un petite quantité des cendres du très célèbre Découvreur du Nouveau Monde (1). » Au mois de janvier 1878 , un individu , qui se prétendait ingénieur de la cathédrale et chargé de recueillir des offrandes pour l'érection d'un tombeau, exhibait à Boston un peu de poussière rougeâtre provenant , disait-il, du cercueil découvert à Saint-Domingue. Au mois de mai de la même année, on montrait en grand mystère, à Caracas, " une portion de la poussière sacrée, ainsi qu'un morceau de la pierre qui couvrait le caveau , que quelqu'un avait pu se procurer à grands frais, ^> avec une attestation en règle signée d'un notaire et légalisée en quatre langues par autant de consuls étrangers.

N'insistons pas sur ces honteuses profanations, sur ce commerce de reliques dont l'authenticité n'est admise ni par la tradition populaire, ni par les documents historiques, ni par FÉglise catholique, qui refuse de se rendre la complice des auteurs

(1) Un vassetto in crislallo^ coiilenenle una piccola quantita délie cineri del celeherrimo sciiopritore de Nuovo Mondo, dit la lettre d'envoi.

de cette pieuse fraude. Au patriotisme mal entendu des Dominicains , aux intrigues des Italiens, bornons-nous à opposer Tattitude plus digne de l'Espagne qui, dans sa respectueuse reconnaissance, n*a jamais consenti à partager avec qui que ce soit les ossements de Timmortel navigateur.

Les restes de Gristôval Colon , de celui qui a donné un Nouveau Monde à l'humanité, reposent donc dans la cathédrale de la Havane , à l'ombre du drapeau de la Gastille qu'Isabelle la Catholique confia à l'audacieux navigateur lorsqu'il s'élança dans les solitudes de l'Océan , mettant le cap à l'Ouest , à la recherche de terres inconnues. Le pavillon qu'il arbora dans le port de Palos de Moguer, en s'embarquant sur la caravelle Santa Maria, le 3 août 1492, est celui qui devra toujours flotter sur sa tombe, et les cendres du premier Almirante des Indes sont abritées par cette noble bannière sur une terre espagnole.

L'Espagne saura garder pieusement ce dépôt sacré.

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