Les restes de la guerre d'Estampes
J^^E ne sais ce que c'est que le sieur î)' 1^ Hémard. Je ne pourrais dire non plus gg^/3^ pourquoi le recueil d'épigrammes in- 3fc4^ titulé : Les Restes de la guerre d'Esnpes, porte le titre qu'il lui a donne' (i). Elles it généralement fort plates, assez grossières ; lis je n'y ai pu trouver aucune allusion aux énements politiques.
C'est ainsi que s'exprime Viollet-le-Duc dans Bibliothèque poétique. En notre qualité de
i) Les Restes de la guerre d'Estampes, par le sieur Hémard. Paris, lis Chamhoudry, 1653, petit in-]2 de 17 feuillets non chiffrés )mpris le titre et 145 pages.
compatriote de l'auteur, nous avons voulu conJ' naître ce qu'était le sieur He'mard, oublié par l'abbé Gouget dans sa Bibliothèque française^ et après bien des recherches, nous sommes parvenu à découvrir un ouvrage manuscrit qu'il a laissé et qu'il destinait à l'impression, renfermant entre autres choses importantes un récit curieux de ses voyages en France et en Italie, et de précieux détails sur le siège d'Etampes et sur sa vie. A l'aide de ces renseignements, nous pouvons lui consacrer cette notice biographique qui fera connaître l'écrivain et l'homme énergique qui osa lutter, comme maire de la ville d'Etampes, avec le fameux ministre Louvois.
René Hémard, seigneur de Danjouan (i), conseiller du roi, naquit à Étampes en 1622, de Claude Hémard, marchand de laine, puis receveur général de la terre de Mesnil-Girault, et de Jeanne Martin. Sa mère étant morte en 1629, son père épousa en secondes noces, au mois de juin i63o, Julienne Provensal, veuve de Barthélémy Chéron. Après avoir commencé ses études dans sa ville natale chez les Pères Barnabites, le jeune Hémard alla les continuer au collège de
(i) Danjouan était un fief situé commune de GironTille, canton i Milly (Seine-et-Oise).
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lontargis, et les termina à Bourges chez lus 'ères Jésuites, où il fut reçu maître-ès-arts.
,Çes e'tudes finies, sa famille l'envoya à Orléans our y faire son droit ; mais son père ayant été nporté par une attaque d'apoplexie à la fin de année 1644, il fut obligé de revenir à Étampes. ,'année suivante il retourna à Orléans pour y rendre ses licences, et après un séjour d'une nnée, il revint de nouveau dans sa ville natale.
Héritier pour un tiers de la belle fortune lissée par son père et dont l'administration fut anfiée à sa belle-mère , René Hémard muni 'une somme d'argent suffisante se rendit à .ngers où il résida quelque temps, fréquentant !S salles d'armes et les femmes faciles. Pendant jn séjour dans cette ville (1646), il ne fut pas eu surpris d'apprendre que Julienne Provensal, ui avant son départ lui avait fait la promesse i plus formelle de rester veuve, convolait en •oisièmes noces avec un capitaine de la garison d'Étampes, Charles Colas, sieur de Cintré, ui devint plus tard major, puis lieutenant du oi à Brest. Ce mariage auquel il était loin de attendre, et qui devait être si nuisible à ses itérêts pécuniaires, le décida à quitter Angers t à visiter le centre et le midi de la France.
De retour à Étampes après une absence assez longue, il se lia d'amitié avec plusieurs jeunes gens appartenant aux meilleures familles de la ville , parmi lesquels se trouvait le jeune François Baron, fils de Pierre Baron, médecin, secrétaire du roi. Admis dans l'intimité de cette famille, René Hémard devint épris des charmes de Marie Baron, sœur de son ami et sut s'en faire aimer. Mais s'étant aperçu que Pierre Baron avait d'autres vues sur sa fille, il résolut de s'éloigner.
Il était d'usage et même de rigueur au XVII^ siècle pour un jeune homme de bonne maison, d'entreprendre le voyage d'Italie pour compléter son éducation avant d'entrer définitivement dans le monde. Saisissant ce prétexte pour oublier ses chagrins, René Hémard se rendit à Marseille et s'embarqua pour Livourne, visita cette ville, puis Pise, Florence, Viterbe et Rome où il séjourna jusqu'en i65o.
Rentré en France par Nice , il revint à Étampes avec l'intention de s'y établir d'une manière définitive. Mais pour arriver au but qu'il se proposait, il lui fallait une charge et une compagne. Or, comme la charmante image de Marie Baron était restée profondément gra-
îe dans son cœur, et sachant que son amour :ait partagé, il n'eut pas de peine à renouer /ec elle des relations interrompues forcément ir son voyage en Italie.
Au moment où ses affaires paraissaient en Dnne voie, une catastrophe épouvantable vint indre sur la ville d'Étampes. Le 23 avril i652, armée des princes commandée par le comte 2 Tavannes, s'emparait par surprise du fauourg St-Pierre qui fut immédiatement occupé, insi que toute la ville. Cette occupation eut our les malheureux habitants les conséquences :s plus désastreuses, car quelques jours après, ;s maréchaux de Turenne et d'Hocquincourt, à i tête de l'armée royale, investissaient, la place t en faisaient le siège, qui ne fut levé que le
juin suivant. Quoique René Hémard ne prît art que comme spectateur aux nombreux comats qui furent livrés dans l'intérieur des murs,
se conduisit bravement et montra dans pluieurs circonstances beaucoup de courage et un rand sang-froid.
Quelque temps après la levée du siège, il demanda à Pierre Baron la main de sa fille qui iii fut formellement refusée. Cet obstacle auquel es deux amants ne s'attendaient pas leur
suggéra l'idée de passer outre. En effet, pendant que Marie Baron se retirait à Orléans chez une tante, René Hémard obtenait les dispenses religieuses nécessaires et faisait les sommations civiles obligatoires. Ces formalités remplies, lui et sa fiancée partirent accompagnés de parents et d'amis pour se rendre à Mainvilliers, village situé près la petite ville de Malesherbes, où le curé du lieu bénit leur union le 19 août i653. Le 27 septembre suivant , René Hémard acheta d'Arthur Provensal, frère de sa bellemère , la charge de Prévôt des maréchaux. Toutefois comme cette charge ne convenait ni à ses goûts ni à ses aptitudes, il la revendit le 4 septembre 1654 pour acquérir le 8 octobre de la même année celle de lieutenant particulier au bailliage d'Etampes , où il fut installé le 6 juillet i655. Lors de son installation, il prononça le discours d'usage dans lequel il inséra quatre vers du poëme latin de Pierre Baron, intitulé : Stemparum halosis (i), attention délicate de sa part qui émut son beau-père et qui contribua à rendre plus solide encore la récon-
(i) Nous avons publié ce poëme en 1869 chez le libraire Willem, sous ce titre : La Prise d'Etampes, poëme latin inédit de Pierre Baron, traduit en français, avec le texte en regard et des notes, in-12.
ciliation qui s'était opérée entre eux quelque temps auparavant.
La mort de Pierre Baron, arrivée le 21 novembre 1661, lui fut très sensible, car il avait pour ce vieillard une affection toute filiale. Un autre coup beaucoup plus terrible encore devait l'atteindre quelques mois plus tard. Le 6 juillet 1662, il eut la douleur de perdre sa femme enlevée par une fièvre pernicieuse contractée en soignant les malheureux (i). Cette perte cruelle
(i) René Hémard lui fit cet épitaphe qui peint éloquemment l'épouse vertueuse et charitable.
Maria Baron et génère et virtute sic fuit illustris, ut felices sortita nuptias, et marito et Dec, quod rarum est, placuerit. Pietas in ca nunquam elanguit, Imo eo ardentior, quo fini propinquior : in publica enim annonse penuria, charitatis œstu fervida, pauperibus prandiura exhibuit, et habitu famuls, succincta, cibum apposuit, poculum porrexit. Scd heu! lugete pauperes, et universi; Dura populum, ejusmodi aliisque olim beneficentiis demeritam, ad imorera Dei pelliceret, ardentissiraa febre correpta, tamque pic coniumpta incendie, in ipsa florida setate,
Corpus solo, animam cœlo reddidit
Anno salutis 1662, Julii die 6 oetatis 38.
Abi viator,
Defunctamque prope martyrem, totara per urbem, orbemque
Dicito felicera.
Renatus Hemard, hujus provinci$ proprceses, •
In desolata orbitate vix superstes,
et inattendue altéra sa santé, mais grâce à son robuste tempérament, il se rétablit promptement.
Élu maire d'Étampes en 1667 par les suffrages de ses concitoyens qui le considéraient avec raison comme un homme d'une probité incorruptible, en entrant en fonctions, il trouva les finances de la ville dans un état déplorable. N'écoutant que son dévouement à la chose publique, il n'hésita pas un instant à faire rendre gorge aux fonctionnaires qui l'avaient pillée. A cet effet, il intenta plusieurs actions en remboursement des sommes dues par des débiteurs de mauvaise foi ou par des créanciers concussionnaires, qui furent condamnés après avoir épuisé toutes les juridictions. Cet acte de vigueur accrut sa popularité et lui valut les éloges de ses administrés, qui payèrent plus tard ses services par la plus noire ingratitude.
exiguum hoc et commune futurum utrique monumentum, adumbrari 1 curavit, christianeque praescripsit.
Ne geraina ista cinis, majore superbit urna Quos Thalamus, Tumulus jungat, eosque polus. Avitï annuarum 20 librarum institutioni, Pro 12 missis sollemniter celebrandis, que satlsfiat animasius aliisque duobus sacris in diebus obitus utriusque que canis repetendis alias 20 libros addidit.
On sait que l'année 1668 fut une des plus brillantes du règne de Louis XIV. Après avoir conquis, en 1667 toutes les places fortes de la Flandre, en trois semaines et en plein hiver, il s'emparait de la Franche-Comté, qu'il dut rendre quelques mois après, en exécution du traité conclu à Aix-la-Chapelle.
Forcé alors de rester quelque temps dans l'inaction d'une paix qui lui procurait quelques loisirs, ce monarque, qui, tout en'aimant la guerre ne dédaignait ni le faste ni les plaisirs, voulut faire voir aux populations de son royaume qu'il savait joindre à la gloire des armes la magnificence d'une cour qui n'avait pas d'égale en Europe.
C'était un spectacle vraiment curieux de voir alors la fine fleur de la noblesse si arrogante et si fière, et avec laquelle la royauté comptait autrefois, mais que la hache de Richelieu avait rendue depuis si humble et si soumise, graviter lutour de ce roi orgueilleux qui avait pris pour ïmblême le soleil , avec cette devise prétentieuse : Nec pluribus impar. Il n'y avait point ie bassesse qu'elle ne fît pour lui plaire, et le plus petit sourire qui tombait des lèvres du maître était accueilli comme une faveur insigne par tous ces courtisans sans dignité.
Au commencement de l'automne 1668, Louis XIV résolut d'aller se promener à Chambord, afin de faire respirer l'air natal à celle qui, quelques années plus tard, devait, sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde, s'enfermer au fond d'un cloître de Carmélites pour y pleurer ses fautes et les infidélités de son royal amant.
Le 21 septembre, le roi et la reine arrivèrent à Étampes ; quelques jours auparavant , une foule d'équipages et un grand nombre de troupes de toutes armes les avaient précédés, et, depuis le fameux siège de i652, la ville n'avait point vu un tel déploiement de forces, qui ressemblait plutôt à une marche d'armée entrant en campagne qu'à une escorte d'un roi en voyage.
Les officiers municipaux , en apprenant le départ du roi pour Chambord , dépêchèrent aussitôt à Châtres (aujourd'hui Arpajon) un émissaire pour connaître comment il désirait être reçu. Mais, quoiqu'il lui fût répondu qu'il n'y aurait, pendant tout le voyage, ni harangue ni présents à faire, ils ne purent souscrire à une aussi sèche résolution.
La milice prit les armes le matin et se rendit hors la ville, où elle rencontra le maître des
cérémonies qui lui donna l'ordre de se retirer. Le maire et les échevins qui suivaient les habitants reçurent également de cet officier la même injonction, mais ils n'en tinrent aucun compte et continuèrent leur chemin jusqu'à la tête du faubourg, en face le couvent des Capucins, où ils demeurèrent exposés au soleil et à la poussière une partie de la journée.
A cinq heures parut le carrosse du roi, précédé de plusieurs autres, et de celui du capitaine des gardes. Le roi, en voyant les officiers de ville réunis et prêts à le recevoir, fit arrêter ses chevaux. Alors, René Hémard, à la tête des échevins, prononça à genoux la harangue suivante que nous reproduisons comme une pièce curieuse.
« Sire,
« Nous venons moins apporter aux pieds de Vostre Majesté les clefs de cette pauvre ville, que le zèle et les respects syncères du reste de ses habitants. Les premières lui sont délies comme au monarque de la France, et les seconds comme à celuy qui mérite l'estre de toute la terre ; l'un par cette puissance commune que les souverains ont sur les corps, et l'autre par ce doux empire particulier qu'ils doivent avoir.
et qu'ils n'ont pas souvent comme elle, sur les cœurs.
Oui grand Prince, quand la nature Par erreur ne t'eust pas fait Roy, Le Peuple François en murmure Se serait rangé sous ta loy.
« Mais permettés-vous, Sire, à des chétifs provinciaux, aveuglés de ce soudain bonheur, de bégayer un peu sur le sujet le plus illustre du monde ? Des nains ozeront-ils pour un moment s'ériger en géants ? Non, Sire, encore un coup nous n'apportons icy de bonne foy que des cœurs muets, mais ardens et fidelles ; les plus belles paroles qui s'offrent, n'arrivent pas à la moitié de leur imagination, et ne trouvent rien dans le destin et la vie des Alexandres et des Césars, qui ne cedde à la gloire des vostres ; soit au dedans, soit au dehors : soit en la céleste bénédiction d'une nombreuse famille royale qui leur a manqué, et fait toujours le plus seur bonheur de l'estat, soit en la grandeur martiale de vos faits héroïques, relevés par la conjoncture des temps, infiniment au-dessus de ceux de ces anciens braves. Dans leurs siècles maladroits et presque sans deffence, le gain d'un royaume ne coustoit pour l'ordinaire que celuy
d'une bataille ; au lieu qu'en celui-cy l'esprit et le courage liés ensemble, re'sistants pied à pied, ne laissent plus guère monter sur les remparts ruinés d'une bicoque , qu'à travers les ponts encore demy-vivants d'un millier de corps morts. Et néanmoins où en sont à présent ces vieilles testes ruzées de Madrid, et ces pezans bras d'Allemagne, devant mon Roy ? Où en est toute l'Europe ? en cervelle, en admiration et en crainte ; et ne sçait-on pas de bonne part, que ces importantes impressions ont donné à Raab, et donnent ailleurs jusques dans le turban mesme ? Grand Prince nous n'avions pas peut estre dessein d'aller si avant, mais comment ne pas essayer à suivre Vostre Majesté quoyque de loin, et comment finir une gloire infinie, si ce n'est en disant sans fin, après les protestations ordinaires et extraordinaires d'une fidélité inviolable , de bouche et de cœur Vive le Roy ! »
Aussitôt après , le maire se releva , prit les clefs dorées de la ville , qui étaient déposées, dans une corbeille de gaze d'argent, et les présenta au roi, lequel, avec un visage satisfait, répondit obligeamment : Gardez-les, je vous les rends, elles sont en bonnes mains.
Si les deux premières anne'es de sa mairie avaient été paisibles et prospères, il ne devait pas en être de même pour celles qui suivirent, lesquelles furent des plus orageuses. Au mois de février 1669, le ministre Louvois envoya en garnison à Étampes une compagnie du -égiment du Dauphin, commandée par le maréchal des logis de Sainte-Catherine. Les habitants ayant eu en 1664 des démêlés sérieux avec une autre compagnie du même régiment, reçurent le nouveau détachement avec froideur et une antipathie marquée. Des contestations au sujet des billets de logement et du prix à payer pour chaque homme , ne tardèrent pas à s'élever entre le maire et le commandant du détachement, soutenu dans cette circonstance par le commissaire des guerres, M. Chanteloup. Voyant que le maire fort de son droit refusait énergiquement de souscrire à ses désirs, le commissaire porta plainte à M. de la Vallière, commandant le régiment, qui obtint du ministre Louvois l'autorisation de mettre garnison chez lui. En effet, le 7 mars, quatre chevau-légers les plus indisciplinés de la compagnie s'installèrent de force dans sa maison et lui firent endurer mille vexations jusqu'à lui enlever son
canif, en sorte qu'il fut obligé de demander l'hospitalité à un ami pour lui et ses quatre jeunes enfants.
Blessé par une insulte aussi grave , René Hémard partit immédiatement pour Paris avec l'échevin Legendre, afin de soumettre ses griefs au roi lui-même. Arrivé au Louvre à l'heure où le roi donnait ses audiences , il attendit son passage pour lui remettre son placet. Mais la foule était tellement grande qu'il ne put l'approcher. En descendant le grand escalier, il rencontra M. de la Valliére causant avec le ministre Louvois. Un instant après le commandant du régiment du Dauphin vint à sa rencontre, le prit par le bras et l'invita à venir chez le ministre, rendre compte de ses actions. Lorsqu'il fut devant Louvois, celui-ci, rouge de colère, s'emporta et lui dit « qu'il lui apprendrait à vivre, et qu'il eût à l'avenir à en user d'une autre manière qu'il ne faisait. » Malgré cet accueil qui ne lui présageait rien de bon, il représenta au ministre l'injure qu'il avait reçue. Louvois répondit que c'était par son ordre, ajoutant que dans trois jours il enverrait six cents hommes à Etampes. Sans se déconcerter, il lui fit observer qu'il y en avait déjà de trop pour ruiner la ville qui
était innocente, et qu'en sa qualité de maire on pouvait lui faire son procès si on le croyait coupable. Le ministre furieux donna l'ordre aux Suisses qui l'accompagnaient de le chasser de sa présence.
Croyant être plus heureux en s'adressant à M. Le Tellier, il se rendit le lendemain à l'hôtel du père de Louvois situé au Marais. Après lui avoir donné connaissance de ce qui s'était passé la veille entre lui et son fils, il lui présenta un placet dans lequel il plaidait chaleureusement la cause des habitants d'Étampes. Celui-ci, circonvenu d'avance, pour toute réponse s'empara de la pétition et la déchira sans la lire. En présence d'une réception aussi significative, il prit congé du ministre et quitta Paris de peur d'être mis à la Bastille.
Cependant Louvois ayant reconnu que la mesure qu'il avait prise à l'égard du maire était aussi odieuse que ridicule , écrivit au sieur Chanteloup, commissaire des guerres àEtampes, de retirer les quatre chevau-légers qui tenaient garnison dans sa maison (i).
(i) Voici la dépêche de Louvois copiée sur la minute conservée aux archives du Dépôt de la guerre, vol. 232, fol. iij. Nous ferons observer que le ministre pour justifier l'ordre arbitraire qu'il avait
Quelque temps après, c'est-à-dire au mois de de'cembre, la compagnie du régiment du Dauphin reçut l'ordre de quitter Étampes, circonstance heureuse qui mit fin à des démêle's dont les suites pouvaient avoir les conséquences les plus funestes pour les habitants d'une ville à moitié ruinée par la guerre de i652, et aussi pour le maire qui avait osé tenir tête à un ministre brutal et vindicatif dont le despotisme ne connaissait aucune borne.
Abreuvé d'ennuis et de dégoûts, René Hémard quitta sans regrets la charge de maire dont le mandat expirait en 1670 (i). Délivré d'un fardonné, l'a rédigée de manière à dénaturer les faits, en accusant le maire de favoriser les ricbes au détriment des pauvres. « 12 mars 1669.
« A Monsieur Chanteloup Commissaire des Guerres, « Monsieur,
« La conduile qu'ont tenue les Maire et échevins d'Estampes est si blâmable que vous avez bien fait de loger chés le Maire quatre des chevau-légers de Mgr le Dauphin. Mais présentement qu'il doit avoir connu la faulte qu'il a faite de vous refuser le controUe des logements et de satisfaire à vos billets, vous pouvés le décharger pourvu qu'il vous fournisse ledit controUe, qu'il fasse les logements fort régulièrement, et qu'il ne soulage point les meilleurs habitants préférablement aux plus pauvres. »
« Louvois. »
(i) Après avoir montré le plus grand dévouement aux intérêts de la ville, René Héraard fut en butte aux récriminations les plus
deau qui lui pesait depuis longtemps, il se consacra entièrement à ses fonctions de lieutenant particulier qu'il garda jusqu'à sa mort, arrive'e le 25 janvier 1691 (i). Il fut inhumé , dans le chœur de l'église Saint-Basile, a côté de sa femme. De son mariage avec Marie Baron, naquirent quatre enfants dont deux lui survécurent : Pierre et Claude Hémard. Le premier lui succéda dans sa charge de lieutenant particulier au bailliage d'Etampes.
René Hémard n'a livré au public que le recueil d'épigrammes publié en i653 chez le libraire Chamhoudry, sous le titre singulier : Les Restes de la guerre d'Estampes. Comme le dit fort bien Viollet-le-Duc, les différentes pièces qui composent ce petit volume n'ont aucun rapport
injustes de la plupart de ses concitoyens, qui lui reprochèrent amèrement de les avoir compromis inutilement dans le différend survenu entre l'administration municipale et la compagnie du régiment du Dauphin. Il fut tellement sensible à ces reproches immérités qu'il refusa énergiquement d'être réélu maire, malgré les instances les plus pressantes de ses amis.
(i) Le vendredy 26= jour de janvier de l'année 1691 fut inhumé dans le chœur de Saint-Basile, en sa place, M. René Hémard en son vivant conseiller du Roy et lieutenant particulier de cette ville et ancien maire, lequel est décédé en très bon chrétien après avoir reçu tous les sacrements.
Signé : R. Jouan, curé de S«-Basile et son filleul. (Registre de la paroisse S*-Basile, 169 1)
vec le siège de cette ville fait par Turenne en 652. Mais si le savant bibliophile s'était donné i peine de lire attentivement la curieuse épitre minaire de l'auteur adressée à son ami Dubin,
eût trouvé l'explication du titre bizarre choisi ar René Hémard.
Le jugement porté par Viollet-le-Duc sur le vre de notre compatriote quoique sévère est 3ndé, et nous sommes forcé de convenir que i plupart des épigrammes qui le composent sont ignés de figurer dans le Cabinet satyrique. LU reste, l'auteur ne s'est pas fait illusion sur la aleur de son œuvre, car il avoue ingénument ue ses rimailleries ne valent pas grand chose. in effet, on peut appliquer à ce péché de jeulesse de René Hémard cette épigramme du ieur de La Giraudière son devancier, qui lui ussi a laissé un recueil du même genre (i) :
Ces vers ne valent pas la maille; Il n'importe, il les faut ainsi :
Car en n'y trouvant rien qui vaille, Vous en rirez et nous aussi.
Aujourd'hui si ce petit volume est recherché les amateurs, c'est uniquement pour sa rareté.
(i) Les Joyeux Epigrammes du sieur de La Giraudière. Paris, Esienne Saucié, 1634, in-8°.
Mais aucun bibliographe n'en a connu la cause, et Brunet lui-même, ge'néralement très-bien renseigné, se borne dans la dernière édition du Manuel du libraire, où il figure pour la première fois, à donner une explication du titre, qui n'est que la reproduction d'une note copiée sur un catalogue d'une vente faite par le libraire Potier, en 1861, laquelle ne brille pas par son exactitude. Or, si nous en savons plus long que le savant bibliographe, c'est l'auteur qui nous l'apprend lui-même dans le passage suivant extrait de l'ouvrage inédit dont nous parlons plus loin. « Ce fut en ce temps (juillet i652) qu'estant dispensé du guet continuel d'amour, que je faisois depuis trois ou quatre ans, je visitay avec un peu plus de loisir en ma nouvelle solitude quelques chiffons un peu trop enjoués en prose et en vers, que j'avois griffonnés dans les rencontres : Je voulus envoyer les derniers à l'un de mes amis, mais je fus trahy par le premier de mes parents (i), et l'on vit au jour peu après ce qui ne méritoit guères que les ténèbres. Mais comme si ces rimailleries n'eussent pas eu assés
(i) Pierre Hémard, seigneur de Gommerville, gentilhomme de la maison du roi, frère aine de l'auteur.
taches originaires, l'impression précipite'e en uta de nouvelles, et retrancha par avarice les )stilles inge'nues et de bonne foy que j'avois ;es en plusieurs endroits, pour marquer i'auur dont j'avois emprunté, ou la dame qui m avoit fourni la pense'e. Je ne désirois me tir point de l'étoffe, où je n'avois donné que açon encore à la légère, et de la sorte qu'on use entre intimes, sans porter ma veiie jusoù la chose alla, n'y m'ériger sitôt en au- :ur de friperies, malgré les privilèges communs t poètes et aux peintres. J'achetay de})uis en )3, toutes les copies que je pus trouver au lais et ailleurs, et sacrifiay cet avorton basi de Vénus à son mari Vulcain, Stiano bene fiioco trusti, libri che trattano difumo. Cela satisfit un peu, et donna quelque repos à n honneur et à ma conscience, il me semit toujours auparavant entendre trompettes les oreilles. »
lené Hémard a laissé deux ouvrages inédits i ont une certaine importance au point de î historique et littéraire. Le premier en tête ijuel on trouve une épigraphe en vers de iteur qui fait connaître l'esprit dans lequel il conçu (i), est intitulé : Le Narcisse ridicule
ou la fable et l'ironie de la vie du sieur H~\ mard. Ces mémoires autobiographiques q s'arrêtent à l'année 1670, sont divisés en trc parties renfermant ensemble trente-sept ch/ pitres; ils sont précédés d'une longue et ci. rieuse épitre au lecteur empreinte de cet espr gaulois dont nos pères avaient le secret. I première partie contient une relation de s voyages en France et en Italie, la seconde i récit détaillé du siège d'Étampes en i652, et troisième roule principalement sur les évèn: ments auxquels il prit part, soit comme prév; des maréchaux, soit comme lieutenant partie lier au bailliage ou maire de la ville d'Étampe, Le style des Mémoires de René Héma quoique diffus, trivial et souvent incorrect, fj original et d'une énergie peu commune, m£i hérissé d'additions qui s'entassent, s'étouffent | étouffent le lecteur. Observateur du détail \ toutes choses, ses peintures sont vives et colj
(i) Je suis un chien aux yeux ouverts,
Qui ne fais qu'aboyer partout cet univers.
S'il m'arrive parfois de mordre.
C'est pour sauver des loups les brebis en désordre.
Mais je me mors moy-mesme, et deviens en plein jour.
Triple beste, chien, loup et brebis tour .i tour.
es. Tantôt il rit , tantôt il pleure. Sans se éoccuper des blessures, il frappe d'estoc et de ille et ne s'épargne pas lui-même. Ses coups nt vigoureusement appliqués et presque ujours emportent la pièce. Lorsqu'il s'ingne , sa bile s'exhale et se traduit par une ule de traits acérés lancés d'une main si ferme
si sûre que l'on croirait lire quelques-unes is satires les plus véhémentes de Juvénal. Il )us fait voir comment nos ancêtres étaient iités par la noblesse, le clergé, la magistrature, li non contents de s'engraisser de leurs sueurs, 3 maltraitaient pour le peu qu'ils voulussent
récrier contre les spoliations, les injustices, ; vexations dont ils étaient continuellement les ctimes innocentes. Dans ses Mémoires^ René, émard nous livre son existence. Il remplit i-même le plus grand rôle et souvent le plus mique de la comédie à laquelle il a donné, m sans raison, le titre de Narcisse ridicule. Dans l'autre qu'il a intitulé Le Carême-Pre- \nt moral, l'auteur a voulu peindre et flageller 5 vices, les abus, les ridicules de son temps, i méthode procède de Montaigne qu'il cherche suivre ou plutôt à imiter. Semblable à cet auur sceptique, ses raisonnements sur divers su-
jets, émaillés de longues digressions, n'ont ni \l^ suite ni liaison, et s'il n'a pas dans ses déduc- ' tions philosophiques et morales, la profondeurl :■'■:■ et l'enjouement du philosophe pe'rigourdin, on) '.^^ ne peut cependant lui refuser une grande con- t--naissance des hommes et des choses qu'il juge r.. toujours sainement. Sa morale, plus sévère que : celle de son illustre maître, a quelque analogie te avec le dogmatisme religieux de Pascal, et ses réflexions, entremêlées d'idées libérales et hardies pour le temps où il écrivait, indiquent de sa part une grande indépendance de caractère rehaussée d'une verve sarcastique peu commune, particularité qui n'est pas le côté le moin original de cet écrivain frondeur, qui aurait été un républicain convaincu s'il eût vécu à la fin du XVIII« siècle.
Toutefois, les nombreuses citations grecques, latines, italiennes et espagnoles dont son livrej'^'' est chargé , prouvent sa profonde érudition mais elles en rendent la lecture fatigante ; et si jamais cet ouvrage vient à être imprimé, l'éditeur fera bien d'en élaguer une grande partie sans nuire en rien à l'ensemble de cette composition hétéroclite.
Au milieu de ce fatras de pensées , de
laximes, de réflexions, d'anecdotes, plusieurs jrtraits dessine's de main de maître nous ont appé par la vigueur du coloris qui rappelle la anière et le faire, moins le style, de l'immortel iteur des Caractères (i). En dehors de leur ileur littéraire, ces portraits ont un très grand térêt local, en ce sens que l'auteur, par la iture de la charge qu'il occupait dans la ville Étampes, a pris ses modèles autour de lui et pu les étudier avec un soin tout particulier. Il lit de là que l'on peut avancer avec certitude le ces quelques figures représentent dans leur isemble un tableau exact, mais peu édifiant de société étampoise au XYII" siècle.
Aujourd'hui qu'on exhume de la poussière îs bibliothèques des écrits qui n'ont pour la upart qu'un intérêt médiocre, il serait à dérer qu'un éditeur intelligent entreprît la publiition des Mémoires si intéressants du lieuteint particulier au bailliage d'Étampes. Espé- )ns que notre appel sera entendu.
Paul Pinson.
(i) Il est bon de remarquer que René Hémard est un devancier, non un imitateur de La Bruyère, puisque son manuscrit, daté de 70, est antérieur de dix-huit années à la première édition des iracUres. '
DE
LA GVERRE
Par le Sieur HEMARD.