CHAPITRE PREMIER
A quel signe reconnaît-on le sexe dans l'écriture ?
Peut-on, par l'examen d'une écriture, reconnaître le sexe de celui qui l'a tracée? Il est facile de le savoir. Ici, point d'incertitudes sur le caractère moral du scripteur. Le sexe est connu, c'est un fait précis. La seule précaution à prendre, pour estimer l'exactitude des déterminations du sexe par l'écriture, est de faire la part du hasard; car l'examinateur ne peut choisir qu'entre deux sexes; le calcul des probabilités montre qu'en opérant au hasard, sans même regarder les écritures, on devinerait juste une fois sur deux.
Par conséquent, le nombre des déterminations justes, pour être pris en considération, doit être supérieur à 50 p. 100. En outre, comme le calcul des probabilités s'applique seulement à de grands nombres, il faudra multiplier les expériences pour arriver à quelque précision.
Sur quels documents allons-nous travailler?
Prenons garde! Il faut que ces documents ne soient pas significatifs par leur contenu; une lettre, même non signée, Binet. — Ecriture. 1
peut nous révéler le sexe de qui l'a écrite, par beaucoup de signes, l'orthographe, le style, les idées. 11 nous faut des documents moins parlants. Le diagnostic du sexe doit reposer seulement sur la forme de l'écriture.
D'après le conseil d'un graphologue éminent, j'ai pris comme documents des enveloppes de lettres, portant une adresse, et généralement la mienne; il y a mon nom, mon prénom, le nom et le numéro de la rue, le nom de la ville et celui du département; parfois, on a ajouté mon titre: directeur du laboratoire de psychologie de la Sorbonne. Cela fait de 8 à 20 mots. Quelques personnes aimables ont bien voulu me fournir aussi des enveloppes reçues par elles. Le nombre total des enveloppes est de 180. Ce nombre est suffisant pour qu'on puisse éliminer la part du hasard.
Je donne quelques détails complémentaires sur cette collection d'enveloppes. J'en ai enlevé les en-têtes, les cachets, les armoiries, tout ce qui pourrait servir d'indice; j'ai éliminé les enveloppes trop féminines par leur forme et leur parfum. Les écritures sont tracées : les masculines en majorité par des hommes de profession libérale, avocats, médecins, quelques commerçants, quelques commis et de rares domestiques ; les féminines en majorité par des femmes du monde, quelques paysannes et quelques domestiques. Supposant qu'une lettre adressée à un homme ferait penser à un expéditeur masculin, et qu'à l'inverse une lettre adressée à une femme ou à une jeune fille paraîtrait envoyée par une femme, j'ai eu soin de placer dans ma collection 38 adresses de femme àhomme, balançant 47 adresses de femme àfemnie, et de même 22 adresses d'homme à femme, faisant la contre-partie de 68 adresses d'homme à homme.
Je dis tout de suite que cette suggestion par le sexe du destinataire a exercé une influence sur les réponses. Ainsi, jamais une enveloppe écrite par un homme à une femme n'a été jugée masculine à l'unanimité; au contraire, beaucoup d'adresses écrites par des hommes à des hommes ont été attribuées au sexe masculin à l'unanimité.
L'ordre de succession des enveloppes dans la série de 180 a été fixé par des chiffres écrits sur chaque enveloppe; les personnes ont reçu l'invitation de suivre cet ordre dans leur examen. J'ai essayé de ne mettre aucune régularité dans l'or-
dination des enveloppes ; parfois des enveloppes de sexe différent alternent par 1, par 2, par 3; parfois il y a de longues séries d'enveloppes de même sexe, par exemple 15. Le nombre total d'enveloppes féminines est de 89; enveloppes masculines, 91.
L'immense majorité de ces documents a passé par la poste ; c'est dire que les adresses ont été écrites d'une main naturelle par des correspondants qui ne songeaient pas à faire une expérience. Cependant, j'ai intercalé dans la série une dizaine d'adresses qui ont été écrites sur commande; enfin, je note une personne qui m'a offert spontanément de déguiser son écriture; elle a écrit 4 enveloppes différentes.
Je donne quelques détails complémentaires qui sont nécessaires pour préciser la signification des résultats obtenus. Il est clair, comme ce travail le démontrera, que certaines écritures cachent mieux leur sexe que d:autres.
Il est donc important que je dise que mes 180 enveloppes ont été réunies sans opérer aucun choix entre celles que je trouvais dans mes tiroirs ou que des amis complaisants ont bien voulu mettre à ma disposition ; il n'a été fait aucune élimination en vue de faciliter l'expérience ou au contraire pour la rendre plus difficile. Par conséquent, je tiens pour probable que mes 180 enveloppes représentent les caractères sexuels moyens des écritures, dans leur état moyen de fréquence et de difficulté.
Si d'autres personnes désirent renouveler l'essai de diagnostic avec d'autres corps d'écriture, elles feront bien de tenir compte de la circonstance ci-dessus, pour obtenir des solutions comparables aux miennes.
Lès experts. — Les personnes qui ont bien voulu collaborer à cette recherche scientifique sont nombreuses. Je citerai d'abord M. Crépieux-Jamin, qui, d'après les témoignages que j'ai recueillis, est aujourd'hui le représentant le plus autorisé de la graphologie. Je ne saurais assez le remercier de son zèle et de son amabilité. Mais vraiment, je me demande si je dois le remercier; car s'il a consenti à étudier mes documents, c'est beaucoup moins pour m'obliger personnellement que parce qu'il a cru accomplir son devoir,
en soumettant la graphologie au contrôle scientifique que je lui proposais. M. Crépieux-Jamin ne craint pas le contrôle, il le demande avec une franchise et une simplicité qui lui font le plus grand honneur. J'ajoute que l'expérience que je fais avec lui est rendue tout à fait satisfaisante par une circonstance accidentelle. Il habite Rouen, et je suis à Paris.
Cet éloignement des deux expérimentateurs paraît être, à première vue, un gros inconvénient; on ne peut pas se parler, il faut s'écrire. La vérité est que c'est là un avantage inappréciable; nous gardons avec soin les lettres que nous avons échangées ; par conséquent, nous n'avons pas à craindre d'avoir dit de ces mots imprudents dont on n'est pas avare dans les conversations, qu'on oublie aussitôt après, et qui n'en font pas moins une dangereuse suggestion ; la suggestion est toujours à craindre, même entre les personnes les plus loyales. Dans une lettre, on s'observe davantage, et si un mot imprudent a été écrit on en garde la trace1.
Un membre fort distingué de la Société de graphologie, M. Eloy, a bien voulu déterminer le sexe de 103 adresses ; nous trouverons quelque intérêt à comparer ses résultats à ceux de M. Crépieux-Jamin.
4. De plus, on évite de cette manière les suggestions involontaires et imperceptibles du geste, de l'attitude, suggestions qui finement interprétées par l'inconscient du graphologue, pourraient le guider vers la vérité, à peu près avec la même sûreté que des mouvements inconscients de la main ou de la respiration guident vers l'objet caché le chercheur qui fait du « cumberlandisme ». On évite aussi par la méthode de la correspondance l'équivoque de réponses mal définies, que le graphologue pourrait interpréter plus tard et très innocemment en sa taveur, par de Iietites modifications destinées à les l'aire cadrer avec la vérité. Je veux donner un curieux exemple de cette sorte de falsification rétrospective. Elle s'est ébauchée devant moi, un jour que je faisais une petite expérience de graphologie pour m'amuser, et sans prendre de précautions. C'était à une séance de notre Société de psychologie de l'enfant. Je présidais, et pour alimenter la séance j'avais fait circuler dans la salle quatre adresses dont deux étaient écrites par des hommes et deux par des femmes. Je demandais aux personnes présentes de bien vouloir' déterminer le sexe des scripteurs, et de me répondre par écrit. Pendant que le travail collectif suivait son cours, un graphologue très distingué vint s'asseoir près de moi au bureau; je lui montrai une des enveloppes, en l'invitant à deviner le sexe. Il examina l'écriture de très près, puis, après un moment, il me dit, avec ce bon sourire confiant des professionnels : « Ceci me paraît être très probablement une écriture d'homme. » Il lit une courte pause, puis ajouta : '( Cependant, je dois remarquer que je connais une femme qui a, à peu de chose près, la même écriture. » Une heure après, je causai de nouveau avec ce même graphologue ; et je lui dis, en lui montrant la même enveloppe : «C'est une écriture d'homme ». Une expression de satisfaction se peignit discrètement sur sa physionomie; il me répondit simplement : « Vous voyez! »
Et c'est tout. La conversation n'alla pas plus loin. Maintenant, examinons cette petite circonstance, en elle-même, et faisons abstraction du très sympathique graphologue qui y a joué un rôle. Je le sais très prudent et très perspicace. Si par hasard je lui avais demandé catégoriquement : « Pensez-vous avoir deviné le sexe
J'ai pensé qu'il serait curieux de savoir comment se tireraient de l'expérience des personnes étrangères à la graphologie. Une quinzaine de personnes, comprenant des hommes, des femmes, de tout âge, et aussi des enfants, ont consenti à étudier mes documents. M. Belot, inspecteur primaire de la Seine, a bien voulu en distribuer à plusieurs instituteurs. C'est un travail assez long. En général, ces bénévoles étaient laissés en tête-à-tête avec les 180 adresses, et me remettaient leurs appréciations par écrit.