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CHAPITRE XII Comment l'intelligence se révèle dans l'écriture

C'est aux experts que je passe la plume. Voici d'abord la petite notice que me communique M. Crépieux-Jamin. On la lira avec d'autant plus d'intérêt que M. Crépieux-Jamin a complètement renouvelé, pour ne pas dire créé, par ses travaux personnels, la graphologie de l'intelligence.

Je distingue dans l'intelligence six degrés, le génie, le talent et l'intelligence vive qui sont les trois degrés de supériorité; la médiocrité, l'insignifiance, l'esprit commun, trois degrés d'infériorité.

Les points faibles de cette classification, c'est que le génie est à la fois un coefficient de l'intelligence et la caractéristique du talent débordant ; l'insignifiance est tantôt une forme d'esprit réellement nul, ou une forme de la médiocrité. Mais dans la pratique l'usage de ces six degrés donne des résultats très satisfaisants, facilement appréciables ; c'est un moyen très maniable.

Dans l'écriture le génie se manifeste par la puissance, la clarté, la simplicité et l'activité. Le tracé n'est jamais de forme commune, mais élégant, ou net avec des inégalités assez nombreuses mais jamais discordantes.

Le talent se révèle par les mêmes signes avec moins de caractère, de puissance, de grandeur. Les signes de cultures d'esprit (consistant dans les modifications qu'on fait subir aux formes de l'écriture normale dans le sens d'une abréviation ou simplification quelconque), sont aussi nombreux que dans l'écriture des gens de génie.

L'intelligence vive se manifeste encore par de la clarté et de la simplicité. L'inégalité du tracé, indice de sensibilité intellectuelle, est encore grande, sans discordances, et donne l'impression d'un frémissement de la plume. La netteté n'est déjà plus aussi grande que dans l'écriture des gens de talent. On voit apparaître des indices de caractère qui sont rares et non prédominants dans les natures supérieures, comme la ruse, l'esprit de chicane, la versatilité, la violence, etc., sans que ces indices soient associés.

Binet. — Ecriture. 5

C'est chez les médiocres qu'on rencontre des associations de signes d'insuffisance ; c'est la marque même de la médiocrité d'offrir des trous et des discordances. De là un grand nombre d'indices, et une grande facilité pour distinguer les médiocres. Les principaux signes de la médiocrité sont : les formes recherchées ou touchant à la vulgarité, les marques de mesquineries, des gaucheries, des exagérations dans l'inégalité du tracé, le manque, d'harmonie, la clarté faible, les signes de culture peu nombreux et non qualitatifs.

L'insignifiance se reconnaît à la simplicité enfantine du tracé, à son manque d'énergie, d'activité, et de signes de culture. Elle est égale et monotone, avec des espacements souvent exagérés.

L'esprit commun se manifeste par des formes grossières, confuses, exagérées, sans marques de culture.

En somme, les signes capitaux de l'intelligence supérieure sont la clarté, l'activité, l'inégalité du tracé et les simplifications.

La médiocrité, se reconnaît par les discordances et les insuffisances. L'infériorité plus profonde encore par l'inactivité, la grossièreté, le manque total de simplification.

Il est bien entendu que ce qui précède est un résumé à grands traits pour le philosophe et non l'exposé de tous nos moyens d'investigation.

M. Humbert a condensé dans le passage suivant sa théorie graphologique de l'intelligence :

Ce qu'on entend d'ordinaire par intelligence, c'est la faculté de penser par soi-même, c'est l'originalité du cerveau. A celle-ci correspond logiquement l'originalité de l'écriture. Ainsi, toute simplification de tracé signifie valeur intellectuelle. Les trois degrés du signe constituent trois classes : la supériorité, le talent, l'intelligence normale. En sens inverse on aura la médiocrité, la vulgarité, la bêtise (écriture compliquée). L'originalité représente l'intelligence en puissance, les autres qualités, l'intelligence en acte. Elles se subvisent en trois groupes.

Le premier comprend les qualités mélioratives : la précision, la condensation des idées, la délicatesse, le coup d'intuition, les aptitudes artistiques, littéraires, scientifiques et critiques. Les qualités mélioratives, affermies par la volonté, augmentent la valeur du scripteur. Elles conduisent à une quatrième classe, la transcendance.

Le deuxième groupe renferme les qualités essentielles : l'activité cérébrale, la clarté, la modération, la simplicité et la réflexion. L'absence de ces qualités abaisse le niveau de l'écrivain. A plus forte raison ensera-t-il ainsi des vices péjoratifs, résultant de leur interversion : l'inertie ou l'agitation, la confusion, l'exaltation, la recherche et l'irréflexion.

Nous y joindrons la faiblesse de volonté. Ces défauts aboutissent à un dernier échelon : la grossièreté.

Le troisième groupe est celui des qualités plastiques : l'intuition, le raisonnement et l'assimilation. Leur excès produit l'utopie et le sophisme, qui rabaissent aussi le classement.

Au point de vue intellectuel, les écritures peuvent donc aisémenent se répartir en huit classes.

L'originalité est la base de cette distinction : les autres facultés lui apportent un harmonieux concours.

Je donnerai encore la notice que M. Vie a bien voulu me communiquer :

L'épreuve en cours porte sur l'intelligence supérieure, — celle dont l'écriture suggère souvent le degré sans permettre de le préciser d'après des règles fixes. Quelle est la commune mesure entre la fine cursive de Lamartine, si séduisante, et l'écriture grosse, laide, mais puissante de Chateaubriand, ou le vilain graphisme de Balzac? — entre les pattes de mouche sèches et ternes de la vieillesse de Humboldt, et la merveilleuse calligraphie de F. Arago, débordante à la fois de grâce et de condensation *?....

Dans bien des cas de cet ordre, se fonder sur les coefficients de clarté, de soin, de goût, d'ordre, de réflexion...., c'est s'exposer à s'égarer, car chez les hommes de grande valeur intellectuelle qui ont voué leur vie à un travail opiniâtre, le tracé graphique porte souvent l'empreinte de déformations provenant de la fatigue, du surmenage, du désir de se soustraire hâtivement à une tâche matérielle qui usurpe un temps précieux et retarde les élans de la pensée. Cette première recherche livre des dérogations révélatrices, mais elles peuvent s'étendre à toute une classe de grands travailleurs, quelle que soit la puissance de leur esprit. Le graphologue ne s'y tient pas ; il en dégage cependant une première donnée.

Il élimine ensuite toutes les écritures où des abréviations abusives suppriment la ponctuation, les accents, parfois des lettres, ou même des finales entières, sans que des signes de culture très marqués, ou desidio- Usines de forme originaux et puissants permettent d'absoudre ces privautés.

L'esprit inférieur se confine dans le moule de l'enseignement reçu. S'il est perfectible, s'il progresse, s'il fait souvent acte d'originalité personnelle, il brise le moule : ces brisures sont les signes de culture. On peut les trouver en grand nombre et de très bon goût dans l'écriture d'un homme d'une intelligence moyenne, mais, pour révéler l'esprit supérieur, il leur faut encore un relief d'originalité peu commune — dût le goût luimême en pâtir au besoin dans une petite mesure.

Telle est, selon moi, la méthode à suivre dans le double cas du problème que vous posez et des écritures déformées.

Deux catégories sont ici hors de cause : les génies, dont l'écriture est fruste, faute d'exercice, — les grands esprits, à la fois lumineux et soigneux, qui livrent au premier regard le secret de leur puissance (Raphaël, Arago, Lamennais, etc.).

Je termine par la notice suivante, qui m'est fournie par Mme de Salberg :

Les principaux signes graphiques de l'intelligence sont les suivants : L'espacement normal entre les lignes et les mots;

La proportion entre les majuscules et les minuscules;

La séparation des lettres par groupes;

La netteté, le relief, la simplicité et la sobriété des traits;

La simplification des lettres ;

Les liaisons anormales;

L'harmonie des formes et des blancs ;

La rapidité du tracé;

La clarté de l'ensemble;

En un mot l'eurythmie de l'écriture.

Les signes d'intelligence que nous signalent les experts me frappent à la fois par leur complexité et le degré d'interprétation qu'il supposent. Dans ces écritures, dit M. Crépieux- Jamin, le génie se manifeste entre autres signes par la puissance.

Et il explique ainsi ce terme de puissance, qui ne me paraissait pas un signe graphique bien objectif :

« Tout signe devient puissant lorsqu'il se manifeste avec une intensité au-dessus de la moyenne, et sa puissance est confirmée lorsque les indices de la volonté forte existent en même temps dans l'écriture. »

M. Paulhan, dans une lettre qu'il m'écrit, a bien traité cette question, et je crois qu'il reproduit exactement la pensée de M. Crépieux-Jamin.

« Je ne crois pas aux significations constantes des signes, même des signes généraux. C'est l'ensemble de l'écriture et de ses caractères qui détermine leur sens et qui fait même qu'il en ait un, car les caractères indiqués avec un sens précis restent, je crois, assez souvent insignifiants, ou, du moins, à peu près négligeables. Ici l'analyse ne me paraît valoir que par la synthèse.

« Au reste, même les caractères graphiques indiqués donnent une idée de ce genre. Ils sont souvent assez vagues et témoignent plutôt d'une impression d'ensemble que d'une observation minutieuse et précise. Sans doute des caractères comme « mots finissant en pointe » ou « lettres disjointes » ou « écriture montante» sont susceptibles d'évaluations assez rigoureuses, mais « écriture bizarre » et « écriture gracieuse » « écriture ornée avec goût et mesure »? A quoi reconnaît-on au juste la bizarrerie, la grâce, la mesure et le goût, sinon a une impression qu'on en a, et comment les mesurer avec précision et objectivement? Et naturellement, la bizarrerie

de l'écriture indique la bizarrerie de l'esprit; le. goût et la mesure : le sens esthétique, et ainsi de suite. On arriverait vite à conclure à la supériorité de l'esprit, parce que l'écriture est « supérieure ». Et cependant il faut certainement considérer dans l'appréciation de l'écriture des caractères aussi mal définis que ceux-là i. »

Malgré toutes ces réserves, j'ai demandé avec insistance que chacun développât ses moyens d'investigation et nous permît de les juger. Beaucoup de graphologues se sont contentés d'abord de me faire connaître leurs solutions sans les justifier. Ce doit être une habitude professionnelle, encouragée par le public, qui se soucie peu des justifications. Pour les engager à me donner plus de détails, j'ai prié un de mes plus obligeants collaborateurs, M. Vie, de dresser un tableau des principaux signes graphologiques, et j'ai envoyé ce tableau aux autres experts en leur recommandant de s'en servir. Je pensais arriver ainsi à une sorte d'unification. Plus précisément, je pensais savoir si leurs désaccords, qui sont assez fréquents, portaient sur la perception des signes ou sur leur interprétation. Mon effort n'a pas entièrement abouti. Quelques-uns ont durement critiqué le tableau, et M. Crépieux Jamin a refusé de s'en servir.

Le voici, pourtant.

Nomenclature abrégée des signes graphiques de l'intelligence et de quelques signes connexes.

S" d'ordre SIGNES SIGNIFICATIONS

1 Ecriture claire Clarté d'esprit.

2 — confuse Esprit confus.

3 — sobre Réflexion. — Jugement.

4 Hampes empiétant d'une ligne à l'au-

tre Jugement confus.

o Ecriture nette Précision.

6 — nette, avec relief Précision et relief de la

pensée.

7 — ordonnée Ordre. — Attention.

8 Ponctuation soignée — —

9 Mots oubliés Etourderie.

10 Barre du l courte et en pointe . . . Sagacité. Sens critique.

1. « Je vous avoue, m'écrit M. Crépieux-Jamin, que d'accord avec M. Paulhan je considère la graphologie comme un art, justement à cause de l'imprécision de certaines données que je ne vois pas le moyen de rendre plus précises. »

Mots finissant en pointe

Écriture petite

Mots filiformes

— grossissants

Ecriture simplifiée

g ou q h courbe renversée ....

d composé d'un o et d'un jambage Ecriture « floue »

Écriture négligée par excès de rapidité

Points en avant de la lettre .-..■..

Points en arrière de la lettre ou écriture lente

Ecriture compliquée

— simple

— — et gracieuse . . . .

— bizarre

— — mais gracieuse . . .

— ornée, avec affectation . . .

— — avec goût et mesure .

— calligraphique

Ecriture de forme typographique.

Ecriture harmonique, sans calligraphie

Marges régulières

— absentes

— à droite et à gauche ....'.

Ecriture serpentine

Points ou accents placés très haut. .

— — — très bas. . .

— — très légers.

Ecriture pâteuse

Écriture serrée, sans les révélations

complémentaires du penchant avare

Lettres disjointes

Lettres liées

Lettres liées par groupes

Lettres liées toutes ou quelques-unes

sauf la première

Grand développement des majuscules,

des hampes ou des finales

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