ERNEST RENAN
Ce grand homme (fîg. 45) n'a pas eu de chance avec les graphologues. On me l'a massacré.
De Mme Ungern-Steinberg : « Intelligence originellement médiocre et peu cultivée. De réflexion, peu. En revanche, la crédulité et le bavardage s'accentuent. En partie le bavardage pourrait être mis sur le compte d'une sénilité débutante. »
Cette dernière erreur est véritablement énorme ; elle a été commise en étudiant une lettre de Renan qui contenait, en termes aimables, la réitération d'une invitation à dîner, et la demande d'une réponse. M. Crépieux-Jamin, en général mieux avisé, écrit sur Renan : « Esprit clair, délicat et fin, mais n'atteignant pas au talent. Cote 38. » Evidemment, l'erreur est moins lourde. Mais il y a tout de même erreur ; et il est inadmissible qu'on refuse le talent à l'auteur de la Vie de Jésus, alors même qu'on lui accorderait de la délicatesse et de la finesse. Nous discuterons cela tout au long au chapitre suivant. D'ailleurs, prévoyant d'avance les objections qu'on pourrait me faire, j'ai pris mes précautions. J'ai demandé à M. Crépieux-Jamin qu'il eût l'obligeance de coter l'intelligence de quelques personnages célèbres que je lui
indiquais. — et je me gardais bien d'ajouter que quelquesuns de ces personnages sont auteurs des écritures que je lui avais soumises. M. Crépieux-Jamin, se rendant à mon désir, m'envoya une trentaine de cotes : celle de Renan est 53. La
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Fig. 45. — Cette invitation à diner, écrite par Ernest Renan, a été l'occasion de bien des erreurs des graphologues. Le petit lapsus de la première ligne [avons avons] les a presque complètement fourvoyés.
différence entre 53 et 38 est tout à fait éloquente : et ici, c'est lui-même qui mesure son erreur.
Il serait injuste de laisser le lecteursur cette impression, car la faute commise sur cette écriture de Renan constitue la plus grosse erreur de Crépieux-Jamin. Pour d'autres
personnalités il a trouvé une cote de l'écriture qui a ressemblé étonnamment à sa cote de la personne. Ainsi, citons : pour Jules Lemaître ; cote de l'écriture 44, cote de la personne 45 ; pour Taine, 48 et 49 ; pour Claude Bernard, 53 et 52. Remarquons bien que l'expert a coté l'écriture sans en connaître l'auteur, et a ensuite, plusieurs mois après, coté la personne sans savoir qu'il en avait étudié l'écriture.
Continuant la série des erreurs éclatantes, j'en viens à M. Eloy qui a eu l'occasion de s'expliquer deux fois sur le cas de Renan.
La première fois, étudiant le document publié ci-dessus, il écrit cette simple phrase : « Intelligence d'une bonne moyenne ; quelque défaut de réflexion, mais très active. Quel bon cœur ! Cote 36. » C'est toujours la même dépréciation.
La seconde fois, ayant à examiner une autre lettre de Renan, (publiée par nous à la page 130) M. Eloy expose longuement sa manière de voir, avec une minutie à laquelle je rends hommage. Voici :
N° 18 (un seul document). — Activité médiocre. (D'après ce document, l'activité n'apparaît que médiocre ; mais cette lettre est une lettre officielle et il peut se faire qu'il y ait de ce motif une certaine inhibition.) — Ecriture un peu lente par soin de lisibilité. — Ecriture montante qui fait penser par l'ardeur qu'elle indique que l'activité réelle est supérieure à ce qu'elle apparaît ici. — Sensibilité bonne (inégalité de dimensions ; mots gladiolés). — Simplicité bonne. (Ecriture bien naturelle et sans autre recherche que la lisibilité). — Modération grande. (Quoique les lignes montent sensiblement, l'écriture est assez sobre ; on sent qu'il se retient de peur de griffonner.) — Distinction faible. (Si la disposition et l'ordre sont bons, les formes sont bien peu gracieuses : les deux f[ de « officier » sont trop longues ; de même pour les z en fin de mots et ces lettres sont peu gracieuses ainsi que presque toutes d'ailleurs. — Imagination faible (Peu de mouvements aisés ; si quelques hampes ont des boucles développées, c'est au-dessous de la ligne et ce n'est guère un signe d'imagination). — Réflexion très bonne. (Ponctuation exacte ; majuscules à leur place). — Clarté d'esprit suffisante. (Ecriture bien lisible ; espacements corrects). — Culture faible mais bien visible pourtant. (Peu de simplifications et cependant des majuscules assez esthétiques : les A et les C entre autres).
Soit intelligence d'une bonne moyenne, pondérée et réfléchie.
Les deux examens ont été faits à plusieurs mois d'intervalle. On voit que l'expert a été d'accord avec lui-même. Quel
dommage que cet accord résulte d'une erreur! C'est le cas de lui appliquer, en la modifiant un peu, une pensée de ce Renan qu'il a mal compris : « S'il avait changé d'opinion, il aurait eu plus de chance d'être une fois au moins dans la vérité. »
MM. Humbert et Paulhan ont eu à comparer l'écriture de Renan à celle d'un avoué de province. Ils se sont bien tirés de la difficulté, puisqu'ils ont accordé leur préférence à qui la méritait. Mais jenecroispas qu'il aient découvert la génialité de Renan dans son écriture. « Le n° 18 (Renan), écrit M. Humbert, est original, simple, clair, actif et réfléchi. 11 est supérieur au 18 bis (l'avoué)... » Et M. Paulhan, après avoir coté Renan 41, ce qui est bien peu, ajoute : « Le 18 (Renan) est une écriture très distinguée, un peu tatillonne et hésitante (l'hésitation peut être physiologique, plutôt que psychique, due à la vieillesse). Le 18 bis (l'avoué) a de la finesse... Je le mets bien au-dessous de l'autre. » C'est fort bien, mais incomplet.
La seule personne qui a découvert Renan dans son écriture est Mmo Forichon; après son examen, elle nous a envoyé ce petit morceau, qui ne manque pas d'éloquence :
Len° 18. (Renan) Admirable intelligence, toute de lumière! La sensibilité frémissante, l'activité ardente et soutenue, l'imagination, la réflexion, la pure simplicité, la culture profonde, quels dons harmonieux et quelle parure! Le relief et la clarté du grand talent qui est fait de force et de perspicacité. Une merveille d'équilibre, sans parler de sa grâce infinie.
C'est admirable!
Malheureusement, quelques jours après, Mme Forichon, interrogée spécialement sur ce point, confessa avec une loyauté parfaite, qu'en écrivant le portrait ci-dessus, elle avait reconnu « la belle et charmante écriture de Renan ».