‹ Les révélations de l'écriture d'après un controle scientifiqueChapitre 39 sur 80 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Suggestibilité des graphologues.

Les pièges que je leur ai tendus.

Jusqu'à quel point les graphologues sont-ils certains des diagnostics qu'ils ont portés? Il m'a semblé que la mesure, même approximative, de leur certitude, pouvait être intéressante pour notre étude.

Voici à peu près la question que je me suis posée : est-ce que les graphologues se contentent d'un petit jeu de devinette? Est-ce qu'ils se décident d'après des impressions subjectives si hasardeuses que la moindre contradiction leur fera abandonner leur opinion première ? Ou bien ont-ils assez de confiance dans leurs procédés pour résister aux critiques, et même à l'affirmation qu'ils sont dans l'erreur?

J'ai choisi quatre de mes meilleurs collaborateurs : MM. Crépieux-Jamin, deux autres que je ne nommerai pas, pour des raisons qu'on comprendra tout à l'heure, et M. Paulhan; je leur ai écrit à tous la même lettre de mensonges; je leur déclarais que pour tels et tels couples d'écritures qu'ils avaient étudiés, ils s'étaient complètement fourvoyés; et j'ajoutais qu'ils seraient bien aimables de rechercher par un nouvel examen des documents, à qui la faute était imputable, à eux ou à la graphologie.

Parmi ces documents, il y en avait deux qui avaient réellement occasionné des erreurs ; les deux autres avaient été interprétés exactement.

Les réponses ont été bien curieuses.

M. Crépieux-Jamin ne fait aucune difficulté pour recon-

naître les deux erreurs vraies, mais il plaide les circonstances atténuantes avec sa finesse habituelle. Il avait préféré par erreur l'écriture 1 à l'écriture 1 bis. La première provient d'un appariteur, qui certainement n'est point un sot, mais enfin, il a l'état mental de sa condition. La seconde est celle de notre collègue M. Bergson, l'éminent professeur au Collège

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Fig. 46. — M. Bergson, le profond philosophe, l'auteur de « Matière de Mémoire ». Il est calomnié par son écriture, que les graphologues ont jugée défavorablement.

de France. Plusieurs ont préféré l'employé au professeur: et M. Crépieux-Jamin, versant dans l'erreur commune, écrivait la première fois :

1. (M. Rergson) '. — Esprit clair, net, pénétrant et cultivé, mais pas très actif. Intelligence: 38. — 1 bis (l'employé). Intelligence très vive et cultivée, avec des qualités harmonieuses, une grande sensibilité intellectuelle, de l'enthousiasme et de l'activité. La précision, la netteté sont ici au second plan. Intelligence : 45.

1. Toutes les indications entre parenthèse sont de moi. Il est évident par exemple que M. Crépieux-Jamin ne connaissait pas les noms des auteurs des écritures. Je les mets ici pour que le lecteur puisse mieux juger les appréciations de l'expert.

Ce dernier portrait contient des erreurs certaines. Je reconnais au modèle de la bonne humeur, et un certain sens pratique ; tout le reste est faux. Au reçu de cette lettre, j'écris à M. Crépieux-Jamin et, je me borne à lui affirmer que le 1 est tout à fait supérieur au 1 bis. Aussitôt, il me répond :

Vous me signalez que l'écriture 1 bis (l'employé) est inférieure à 1 (M. Bergson) contrairement à mon avis. J'avais jugé ainsi lors d'un premier examen, c'est le seul couple au sujet duquel j'ai changé d'opinion à plusieurs reprises. J'ai fini par coter 38 le n° 1, et 45 le 1 bis, parce que

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Fig. 47. — Un appariteur de Faculté a écrit ces quelques mots, qu'on devait comparer à l'écriture de M. Bergson, l'éminent philosophe. Par une singulière erreur, phisieurs graphologues ont accordé la palme de l'intelligence d l'appariteur.

l'activité du premier m'apparaissait moindre que celle du second. Mais celle du second est plus qualitative.

Cependant, vous pouvez voir par mes indications psychologiques que j'appréciais les individualités comme il fallait, si bien que tout en convenant de l'erreur de préférence, vous pouvez observer ce fait curieux qu'il n'y a pas de fautes dans mes appréciations motivées.

Vraiment, le 1 a bien plus de tenue, et doit être préféré au 1 bis. La faute m'incombe.

Donc, voici une écriture un peu calligraphiée qui provient d'un esprit éminent. C'est intéressant à noter, car d'ordinaire les graphologues jugent défavorablement la calligraphie.

C'est avec la même franchise que M. Crépieux-Jamin reconnaît la seconde erreur que je lui signale. Il s'agit d'une comparaison entre deux écritures de femme; l'une (le 30) est une nature charmante de tendresse, un peu ner-

veuse (fig. 49); l'autre est Mme Ackermann, le poète (fig. 48); je l'ai connue, et j'ai apprécié toute sa puissance intellec -

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Fig. 48. — Fin d'une lettre écrite par Madame Ackermann, la célèbre poète-philosophe . Ce spécimen d' écriture a causé de très graves erreurs des graphologues, qui n'ont pas discerné l'intelligence vraiment supérieure de Madame Ackermann .

tuelle. M. Grépieux-Jamin avait accordé la palme au 30. Voici ce qu'il écrivait au premier examen :

30 bis (Mrae Ackermann). — Intelligence médiocre, prétention et complaisance en soi excessives, 25.

30 (la femme du monde). — Intelligence vive, organisation intéressante,

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Fig. 49. — Une gentille intelligence de femme du monde, pleine de tendresse et de charme.

et qui était foncièrement perfectible, mais mauvaise éducation intellectuelle, 36.

J'ignore si la femme du n° 30 était perfectible et je ne devine pas en quoi elle a reçu une mauvaise éducation intellectuelle ; mais il m'a semblé que la cote 36 lui convient à peu près. La cote 2o, appliquée à Mme Ackermann, est une grosse erreur. Mme Ackermann avait peut-être, comme bien des poètes, de la « complaisance en soi », mais elle n'était point prétentieuse, et surtout l'expression d'intelligence médiocre ne lui convient nullement.

A ma demande, M. Crépieux-Jamin justifie son jugement par des indications graphologiques supplémentaires, qu'on lira avec intérêt, après ce que j'ai dit des personnalités en cause.

Fig. 50. — Écriture qu'on devait comparer à celle d'Ernest Renan.

30 bis(Mme Ackermann). — L'écriture contient des inégalité choquantes, principalement au sujet de la forme et de l'intensité du tracé. C'est un indice de sensibilité troublée. Les lignes s'enchevêtrent, signe d'esprit mal ordonné. L'enroulement des d marque une prétention peu commune. L'écriture est plutôt lente, quoique à grands mouvements, ce qui indique une imagination vive, avec une activité générale médiocre. Tout cela avec quelques signes de culture marque en plein la médiocrité.

30. (La Femme du monde.) — L'écriture est rapide (activité) et plus claire (clarté) que nette (culture, précision, sûreté), ce qui veut dire une intelligence vive mais insuffisamment cultivée. Elle a des inégalités qui ne sont pas choquantes et qui disent la sensibilité intellectuelle. Par exemple, les mots finissant en pointe sont une marque de finesse. L'écriture montante (activité), dextrogyre (nature expressive), simple (simplicité), claire (clarté), disent le bon vouloir, le naturel, le perfectibilité.

Après cet envoi, j'ai signalé à M. Crépieux-Jamin son erreur, sans lui nommer le poète qu'il avait si mal traité. Il reconnaît sa faute et voici comment il se disculpe.

Binet. — Ecriture. 9

J'avais trois documents pour apprécier le 30 bis; ils sont tous trois d'allure différente; un seul manifeste de l'activité. Comment contrôler les documents pour savoir quel était le meilleur? Ils sont trop courts!

Ici, je ne me reconnais pas en faute; mais la graphologie et la documentation. Il faudra étudier avec soin cette écriture, sur des documents éten-

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Fig. 51. — Un billet d'Ernest Renan.

dus, et faire une enquête approfondie sur le caractère, j'imagine que l'imagination vive (grands mouvements delà plume) et une vue originale des choses, jambages étranges, formes très personnelles de l'écriture) chez le 30 bis, orientent déjà l'explication. Le 30 est plus facile à comprendre, mais plus banal.

L'essentiel est que M. Crépieux-Jamin reconnaît son erreur; et j'ajoute que l'erreur est certaine. Madame Acker-

mann n'était certainement pas une médiocre d'intelligence.

Pour les deux documents suivants j'affirme faussement à M. Crépieux-Jamin qu'il s'est trompé. Il proteste avec vivacité et courage, sans se douter — au moins en apparence — du piège tendu. Cette résistance fait le plus grand honneur à sa sagacité.

Dans le premier cas, je l'entreprends sur l'écriture de

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Fig. 52. — Écriture de Paul Bert, à propos de laquelle y ai tendu, un piège aux graphologues.

Renan (lig. 51) que je lui ai fait comparer à celle d'un avoué de province (fig. 50).

La première fois que je lui envoie les deux documents, M. Crépieux-Jamin accorde la bonne place à Renan. Bien qu'il soit dans le vrai, je le contredis; il me répond ceci :

Ici je cherche en vain une explication. Vous avez dû confondre avec une autre série. Voyez cela ; il me semble impossible que, 18 (c'est Renan), ne soit pas supérieur, très nettement, à 18 bis. Il y a une grande différence. Bien mieux, à la lumière de ce nouvel examen, je serais porté à augmenter la différence, c'est-à-dire à hausser 18 et à baisser 18 bis, chacun de trois points. Par conséquent, soyez assez aimable pour rectifier mes chiffres dans ce sens.

On ne résiste pas mieux à une suggestion.

J'ai échoué aussi piteusement quand j'ai essayé de faire commettre à M. Crépieux-Jamin une erreur dans la comparaison de l'écriture de Paul Bert avec celle d'un fonctionnaire degrande administration. Ce dernier n'est pas dépourvud'habileté pratique, mais ce n'est pas Paul Bert! A son premier examen, M. Crépieux-Jamin ne s'y était pas trompé. Il disait

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Fig. 53. — Écriture de fonctionnaire, a comparer à celle de Paul Bert.

du fonctionnaire : « Intelligence développée, mais point de talent, 35 » ; et de Paul Bert : « Intelligence très vive, délicate, souple, fine : 42. » Je crois bien que ces cotes atténuent la différence des deux hommes; mais en tout cas elles en donnent le sens.

J'écris à M. Crépieux-Jamin que le 1 (le fonctionnaire) est supérieur à 1 bis (Paul Bert). Sa réponse est bien amusante de tranquille certitude :

C'est certain que vous avez dû confondre des séries : Entre I bis et 1, il y a une différence comme entre un homme d'affaire intelligent, et un savant à l'intelligence très exercée. L'erreur me chagrinerait bien plus que pour 30 et 30 bis (Mni0 Ackermann et une autre dame, voir plus haut), car je la vois bien plus difficile à expliquer.

Je crois avoir bien dit pour 1 (le fonctionnaire) en le cotant 35. Pour i bis (Paul Bert) je mettrais volontiers 5 points de plus. Nous ne sommes

donc pas du tout d'accord, et il faudra étudier ces écritures sur des documents variés. En attendant marquez 1 bis avec 47. Il est fin, délicat, souple et compréhensif à un haut degré.

C'est parfait. Ces quatre réponses nous font bien augurer de la graphologie. Pour qu'un expert que l'on vient de contredire maintienne son opinion première avec une telle fermeté, il faut bien que son diagnostic ne soit pas une affaire d'impression capricieuse ; il faut que l'examen des écritures lui ait donné le sentiment de la certitude.

M. Paulhan, que j'ai soumis à la même épreuve, s'en est tiré à peu près d'une manière aussi heureuse.

M. Paulhan est, comme graphologue, un esprit très fin, très subtil, mais il commet beaucoup plus d'erreurs que d'autres confrères plus lourds. Il est donc curieux de voir que la finesse d'esprit n'est pas nécessairement proportionnée avec les qualités d'exactitude. Remarquons cependant que M. Paulhan n'est qu'un amateur, en graphologie, ce qui explique ses erreurs.

En ce qui concerne la suggestion, M. Paulhan a une tendance à résister toujours ; pour les deux cas où il avait absolument raison, il résiste même énergiquement. Je citerai par exemple ce qu'il dit des deux écritures de Paul Bert et du fonctionnaire d'administration.

Averti par moi qu'il a commis une erreur sur ces écritures (ce qui était inexact), il répond :

Au point de vue qualificatif, mes premiers résultats me semblent justes. Pour les cotes, j'avais exprimé la crainte de coter un peu bas pour le 1 (l'employé). Peut-être pourrait-on, au lieu de 36 lui donner 39. C'est douteux, et je ne pourrais pas dépasser ce chiffre.

D'autre part, je ne vois rien à changer à ce que j'ai dit du 1 bis (Paul Bert). Je trouve toujours un certain nombre de caractères par lesquels le 1 bis me parait l'emporter sur le 1. Il a une allure générale plus libre et plus aisée. Les simplifications y sont plus heureuses, bien qu'il y en ait quelques-unes de jolies dans le 1. (Je passe sur une longue discussion graphologique et je trancris la conclusion :)

Et malgré tout, dans le cas présent, je donnerai encore le premier rang à l'écriture 1 bis (Paul Bert). Elle montre peut-être plus de supériorité acquise que de supériorité naturelle et foncière (en tant qu'on peut distinguer ces deux choses qui ne sont pas absolument séparables) mais elle me parait montrer à la fois l'une et l'autre.

Bref, M. Paulhan a eu raison de ne pas changer d'avis.

De même, pour la comparaison entre l'écriture de 18 (Renan) et 18 bis (un avoué), il avait vu juste la première fois; et il ne renonce pas à son appréciation première :

Ma première analyse qualitative me parait encore exacte.

Au point de vue quantitatif aussi je ne puis que persister dans ma première opinion. Comme netteté, comme relief, comme simplicité élégante des formes le 18 me parait bien supérieur.

Je maintiendrai donc mon jugement sur le rang respectif des deux écritures.

Même une nouvelle raison me porterait à augmenter la distance qui les sépare. En examinant encore le 18 (Renan) une hypothèse sur le nom de l'auteur m'est venue à l'esprit. Je ne l'avais pas encore faite, elle m'est arrivée après que ma conviction était formée, et probablement parce qu'elle était déjà formée, mais elle rend mon erreur plus invraisemblable encore. Le contenu de la lettre m'avait plutôt mal disposé pour son auteur, et j'avais réagi contre cette impression pour constater une supériorité qui me paraissait s'imposer. Maintenant, je comprends mieux le contenu, le ton, etc. Si j'y avais réfléchi, j'aurais probablement eu la même idée à mon premier examen, mais si je ne repoussais pas les suggestions qui m'arrivaient du texte même, je ne cherchais pas à les faire naître, et me rapportais surtout à l'examen graphologique. J'ajouterai que j'avais vu autrefois des reproductions de l'écriture de la personne en question, que non seulement je ne l'avais pas reconnue, mais que je ne la reconnais pas encore très bien en la comparant avec mon souvenir, probablement par ce que c'était une écriture plus jeune que j'avais vue jadis. Les lettres qui restent de la signature me rappellent davantage maintenant la signature que je crois avoir vue il y a assez longtemps, mais je n'ai pas fait de nouvelles recherches pour comparer.

J'ai tenu à reproduire ce long passage; il est un bon échantillon de la manière minutieuse de M. Paulhan.

Pour les deux autres cas, où cet auteur s'était réellement trompé, il accueille mon erratum avec un peu moins d'intransigeance. L'un de ces cas est relatif à cette comparaison entre M. Bergson et un employé que nous avons déjà signalée plus haut, M. Paulhan avait commis l'erreur si commune de préférer l'employé. Il ne s'est rendu qu'à demi à mes observations.

Au point de vue qualitatif, m'écrit-il, mon opinion est toujours la môme. En ce qui concerne la supériorité relative, il se peut bien que l'on trouve le 31 bis (M. Rergson) supérieur. Je n'ai pas mis une grande différence entre les deux — 39 et 35; peut-être pourrait-on mettre le 31 à 36 et hausser le 31 bis à 37 ou 38? Je ne crois pas à une grande dilférence au point de vue de la supériorité d'ensemble entre les deux esprits dont les qualités sont très diverses.

Le 31 (l'employé) a quelques formes assez inharmoniques ou peu distinguées ; l'écriture est un peu pâteuse l mais le 31 bis (M. Bergson) a l'air artificiel, voulu, recherché — surtout sur la carte, avec dans la lettre une tendance aux finales sencstrogyres qui n'est pas très bonne. Il ya des jolies formes de lettres — voir le mot croyez vers la fin de la lettre — de la netteté et de la finesse, et du soin, et par là il l'emporterait sur l'autre, il est plus « distingué », mais s'il l'emporte par l'ensemble, ce n'est pas, je pense, de beaucoup.

C'est avec bien de la peine que M. Paulhan revient sur son premier jugement, qui, du reste, est complètement faux, comme on peut le voir en se reportant à ce que j'ai dit plus haut des personnalités à comparer ici.

Dans un autre cas encore, où il s'agissait de comparer un médecin médiocre à un physiologiste éminent et où M. Paulhan avait commis une erreur dans son premier examen, il a bien voulu admettre qu'il s'est trompé; mais il le fait avec beaucoup de réserves et de difficultés.

En somme, pour nous résumer, M. Paulhan se comporte vis-à-vis de mes suggestions avec moins de souplesse intelligente que M. Crépieux-Jamin. C'est à peine s'il accepte mieux les suggestions justes que les fausses.

Les deux autres graphologues qui ont subi, sans le savoir, la même épreuve, sont parmi les meilleurs. Tous deux ont montré une grande sagacité dans l'examen de mes écritures. Je ne les nommerai pas ici, parce que tous deux ont mis le pied dans le piège que je leur tendais, et ce serait désobligeant d'imprimer leur nom. Si, malgré mon désir de leur conserver l'anonymat, ils se reconnaissaient, je leur demande pardon pour l'incorrection de mon procédé ; j'ai été incorrect, cela va sans dire, au point de vue strictement mondain. Mais je ne crois pas avoir dépassé mes droits d'expérimentateur, et je les crois assez philosophes pour le comprendre.

L'un de ces deux experts a reçu de moi la suggestion écrite qu'il avait fait erreur pour quatre comparaisons ; en réalité, il s'était trompé dans deux cas seulement; pour les deux autres cas, il avait vu juste. Je lui demandai par la même lettre quel était le coupable, lui ou la graphologie. J'ajoutai même : maintenant que vous êtes édifié, vous est-il possible

4. Ces appréciations sont faites sur un autre document graphique que celui que j'ai publié plus haut.

d'expliquer graphologiquement la supériorité de X sur Z?

Trop docile à mon désir, et ignorant mes habitudes de tendre des pièges, le graphologue en question n'a pas hésité, les quatre fois, à changer son fusil d'épaule, et il a recommencé son travail graphologique en adoptant une conclusion inverse de la première.

Je citerai un seul exemple.

Ce graphologue avait eu à comparer l'écriture d'un auteur dramatique connu, M. André de Lorde, avec celle d'un petit magistrat de province, personnage d'intelligence absolument moyenne. (Voir les deux écritures, fig. 36, fig. 20). A son premier examen, il vit juste :

Le n° 35 (le petit magistral) est d'originalité normale. Peu de goût, peu de simplicité. Intelligence.

Le n° 35 bis (M. André de Lorde) a une originalité développée, et possède des qualités mélioratives (la précision et la condensation). Les qualités essentielles sont bien marquées. Classe du talent. Pour le moins.

Cette solution est absolument exacte. Mais impressionné par ma suggestion, d'après laquelle je lui affirme que le 35 (le petit magistrat) est supérieur au 35 bis, mon graphologue consent, sur ma demande expresse, à justifier graphologïquement ce nouveau choix.

Pourquoi le n° 35 est-il supérieur au 35 feis?

A première vue, le n° 35 bis (de Lorde) parait supérieur.

C'est que le 35 est très âgé (exact) ; sa main tremble et son écriture parait lourde et sans grâce.

Le n° 35 bis a au contraire une écriture élégante, et qui paraît d'une grande clarté. Elle renferme aussi plus de signes d'originalité. Elle éveille enfin une idée de précision par sa clarté jointe à des signes diacritiques.

Les qualités essentielles se balancent dans les deux écritures. Cependant le n° 35 a des d à volute qui manquent un peu de simplicité.

On arrive cependant à conclure en faveur de ce dernier par un examen très approfondi du n° 35 bis.

Beaucoup de mots sont mangés par la plume ; il écrit rendz pour rendez, pair au lieu de pour, vois au lieu de vous, voulz pour voulez, etc. La précision et la clarté subissent donc ici une grave atteinte. Et comme il reste une apparence de précision, il faut conclure à la minutie, qui est un vice péjoratif. Enfin plusieurs t ne sont pas barrés, ce qui indique la faiblesse de volonté.

Au point de vue des facultés plastiques, le n° 35 est Bien équilibré. Beaucoup de mots sont sectionnés, ce qui donne l'assimilation, le n° 35 bis oiïre au contraire dans son écriture un excès de liaisons, qui aboutit au sophisme. La graphologie permet donc de conclure en faveur du n° 35.

LES PIÈGES QUE JE LEUR Al TENDUS. 137

Le second graphologue qui a succombé à mes embûches est un des meilleurs experts que j'aie rencontrés. Il a les qualités d'un esprit pondéré, réfléchi, prudent. Je lui ai envoyé, entres autres couples d'écritures pour un nouvel examen d'écriture, le 1 (employé) et le 1 bis (Paul Bert), et ensuite le 18 (Renan) et le 18 bis (avoué de province), en lui affirmant par écrit qu'il s'était trompé. Il me répondit par une longue lettre, où il discute patiemment son erreur. Voici sa lettre :

Vous avez mille fois raison en ce qui concerne les couples 1 et 18 (série rouge) que vous m'invitez à revoir. Ma double erreur est tellement évidente qu'elle m'a, dès l'abord, sauté aux yeux. Je ne la commettrais pas à l'heure présente.

N° 1 (l'employé), fig. 53, premier examen. — Cette écriture m'avait impressionné défavorablement pour les motifs suivants :

1° Elle est impétueuse et mouvementée (contre-indication d'une imagination calme et d'un jugement pondéré).

2° Très sensitive (partant pas de sang-froid).

3° Longs jambages empiétant d'une ligne à l'autre (signe contraire à celui de la clarté d'esprit).

Revision

Les critiques primitivement énoncées contre ce document sont partiellement contestables.

Le diagnostic du jugement était incomplet.

L'impétuosité, qui est, en effet, fort grande ici, ne se produit point par à-coups ; elle est homogène et constante. Elle résulte, non d'une tendance impulsive, mais de la facilité, de la vivacité de conception, d'une activité peu ordinaire.

Le trouble de la pensée n'est qu'apparent, car les lettres sont distinctes et espacées ; en outre, la plume évite généralement le croisement des longues hampes plongeantes. Ajoutons que la régularité des formes et le soin permanent de la ponctuation sont en faveur de la précision. Si cette nature est très vive, on n'est donc pas fondé à dire qu'elle est irréfléchie.

Ce qu'on pourrait souhaiter à ce graphisme, si on l'attribuait à un savant, ce serait plus de pénétration et plus de condensation delà pensée ; mais l'abondance qui s'y manifeste et l'enchaînement des idées peuvent seconder utilement le talent de la parole.

Enfin et surtout, beaucoup d'originalité, le relief du vouloir, une grande persévérance à poursuivre le but.

N° 1 bis (Paul Bert), fig. 52, premier examen. — Ce document est la contre-partie de son concurrent. La modération et la réflexion calme y sont les qualités dominantes. De là, les raisons de la préférence que je lui avais à tort attribuée.

Revision.

L'auteur de cette écriture étiolée manque d'originalité, de fermeté et de goût. Il doit, à plusieurs égards, céder le pas à celui du n°l.

N° 18 (Renan). — Cette écriture de vieillard est remarquablement

active, mais elle ne contient pas les caractéristiques d'un homme détalent. Elle est claire, pondérée et précise, mais dépourvue de goût et d'originalité.

N° 18 bis (avoué). — Celle-ci, au contraire, élégante, ferme, sobre et d'allure montante, révèle à la fois de l'originalité, un goût affiné, un esprit sagace, et tout un ensemble de qualités intellectuelles qui permettent d'affirmer le talent de la personnalité qui l'a tracée.

Ces explications et justifications sont curieuses. Elles montrent que l'argumentation graphologique peut servir à appuyer des opinions diamétralement opposées. Mon Dieu, on trouve à chaque instant des exemples pareils dans la vie, et surtout dans la politique ; à l'aide de lieux communs, ou d'arguments vagues, on plaide tour à tour le pour et le le contre. La faute des deux graphologues n'est pas bien grande ; et il n'est que juste de remarquer que je ne les avais prévenus de rien ; s'ils avaient su que j'éprouverais leursuggestibilité, sans bien entendu savoir dans quel cas spécial je ferais l'épreuve, je suis bien certain qu'ils m'auraient résisté plus fortement.

Il y aurait bien des conclusions à tirer de l'expérience précédente. La principale, c'est qu'on voudrait que la justification des diagnostics fut assez précise pour résister aux tentatives de suggestion. Il faudrait que la démonstration fût rigoureuse comme une opération d'arithmétique, et surtout contrôlable.

Ceci nous amène à parler des signes graphologiques et, sur ma demande expresse, quatre graphologues, MM. Crépieux-Jamin, Humbert, Paulhan et Vie ont bien voulu faire un exposé complet du travail auquel ils se sont livrés sur dix couples d'écritures. Je les ai priés de se servir surtout du tableau de M. Vie ; je voulais introduire un peu d'uniformité dans leurs procédés.

Le nombre total des signes utilisés varie largement avec chaque expert; il en est d'eux comme des peintres, dont les uns ont une palette simple et les autres une palette compliquée.

Peut-être aussi les différences que je signale tiennentelles à une cause toute petite, à un détail de la procédure. Certains d'entre eux, comme M. Crépieux-Jamin, ont refusé énergiquement de se servir du tableau de M. Vie, et ne s'y réfèrent jamais ; M. Paulhan le consulte un peu, M. Vie, naturellement, le cite plusieurs fois. M. Humbert, seul, l'a pris constamment pour guide ; et je le sais, non parce qu'il me l'a dit, mais parce qu'il suit religieusement l'ordre du tableau dans ses citations.

Or, tandis que le nombre des signes employés par M. Crépieux-Jamin est au minimum, celui de M. Humbert est au maximum. Cela se comprend. Un tableau donne des idées, c'est un mémento pour des signes qu'on aurait négligé d'invoquer sans ce secours.

Le nombre total de signes dont M. Crépieux-Jamin fait

état pour juger l'intelligence d'une écriture est à peine de 20 ; et encore, l'auteur est loin de les faire figurer dans le diagnostic de chaque écriture : il n'en utilise guère que 7 ou 8 par échantillon, ce qui est vraiment peu, toute critique mise à part. M. Paulhan est encore plus' parcimonieux ; sa liste complète reste un peu au-dessous de 20, et pour chaque écriture il se borne à 5 ou 6 signes ; parfois il n'en mentionne pas plus de 4. M. Vie est en excès sur les précédents ; il va jusqu'à 11 ou 12 pour chaque écriture, et sa série complète est de 32. J'ai déjà remarqué qu'il ne s'est pas astreint à suivre l'ordre de son tableau, d'où je conclus qu'il le consulte après coup. M. Humbert est certainement le mieux documenté de tous ; chaque portrait s'accompagne d'une moyenne de 12 à 14 signes, et la collection complète s'élève à 38. J'avoue que je préfère le procédé de M. Humbert, il est plus clair, plus explicite, on voit mieux sur quels arguments il s'appuie. Je suppose que M. Crépieux-Jamin n'a rien à lui envier pour la richesse de la documentation, mais qu'il n'a pas cru nécessaire de noter tous les arguments graphologiques qui font sa conviction; peut-être a-t-il choisi dans le nombre, retenu l'essentiel et répudié le reste ; peut-être a-t-il moins répudié que sous-entendu. En tout cas, il m'est impossible d'admettre que devant une chose aussi infiniment compliquée que trois lignes de pattes de mouches, son œil si exercé n'ait saisi que cinq ou six manifestations de l'intelligence.

Nous n'avons pas assisté à son travail de sélection et de synthèse, et je le regrette beaucoup. Peut être serait-il extrêmement long à exposer. Mais, pour une fois, on aimerait à voir clair dans l'esprit d'un graphologue de sa puissance.

Je suis un peu étonné qu'on parle des signes comme de phénomènes absolus auxquels se poserait le dilemme d'Hamletrêtre ou ne pas être. Il y a une autre alternative : être partiellement. 11 faudrait introduire dans tous ces signes des degrés, pour traduire fidèlement la réalité. Ainsi, la clarté de l'écriture est l'objet d'une notation trop sommaire : écriture claire, nous dit-on ; mais que de nuances entre la clarté complète, la clarté moyenne, l'obscurité commençante, et l'indéchifïrabilité définitive ! Ne pourrait-on pas employer des coefficients qui feraient sentir les quantités? D'autant plus que tout cela doit être important. M. Crépieux Jamin dit

tantôt : « claire, inégale » tantôt : « écriture très claire, très inégale >). Cette insistance doit avoir ses raisons, et le très ne me paraît pas être un simple ornement de style. D'autres fois, il dit « assez claire » ce qui paraît signifier une clarté faible.

La nature des signes dont on fait l'emploi pour la démonstration varie avec les habitudes de chacun.

On pourrait presque deviner l'auteur à la manière dont il documente sa conclusion, M. Crépieux-Jamin va de suite aux caractères généraux de l'écriture, la clarté, la netteté, le relief, la sobriété, la simplification, l'inégalité, la rapidité, le mouvement, l'originalité, la banalité, le flou, le lâché, l'absence de grands caractère. M. Paulhan imite l'exemple de M. Crépieux-Jamin, dont il est l'élève. M. Vie et M. Humbert pénètrent plus avant dans le détail, ils parlent davantage de la barre des t, de la position des points et des accents.

Question plus importante, quels sont les signes qui servent le plus souvent et le mieux à révéler des inégalités d'intelligence ?

Cela ne se voit pas clairement à la lecture de chaque diagnostic, même motivé ; mais une étude synthétique, faite en dressant séparément la liste de tous les signes intellectuels des écritures moyennes et celle de tous les signes des écritures supérieures montre des différences constantes.

Je donne ci-après le tableau dressé, après un épluchage, des solutions de M. Crépieux-Jamin. On y verra que la clarté, la simplicité, l'inégalité de dimension et de direction, et même la simplification et la rapidité diffèrent très peu dans les deux catégories d'écritures ; ce sont des signes distinctifs médiocres ; au contraire, l'écriture floue, banale, lâchée, descendante caractérise bien l'intelligence moyenne, et de même le relief, le mouvement, la netteté, la sobriété se rencontrent plus fréquemment dans l'écriture supérieure; c'est la netteté qui paraît être le signe dominant. Quel dommage que malgré le nom qu'il porte ce signe soit si mal défini !

ntelligence

Intelligence

moyenne

supérieure

TABLEAU DES SIGNES UTILISÉS PAR M. CRÉPIEUX-JAMIN PANS LA COMPARAISON DE 10 COUPLES D'ÉCRITURES :

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