LE CONTROLE DES PORTRAITS DU CARACTERE
Mais c'est tellement variable, sans consistance, que l'impression agréable qu'il peut produire à certains moments s'évanouit vite. Il peut être aimable, à un moment donné, même très aimable, quand il le veut, mais ce n'est pas un homme aimable. Sa sensiblerie disparaît sous un égoïsme profond qui accapare toutes ses forces. Ce caractère faible est impétueux quand il a son moi à défendre : et il n'est résistant que là. Par exemple, l'injustice le chagrine, le choque quand un autre en souffre, il va môme jusqu'à se répandre en paroles contre les fauteurs de l'injustice, mais pour se défendre lui-même, il apportera un élan, une vigueur et une persistance dans l'action qu'on ne lui aurait jamais soupçonnées.
Malgré son égoïsme il a la loyauté courante et même un assez vif sentiment de l'honneur dont les racines plongent dans sa prétention et son admiration de soi.
C'est un homme qui se trompe souvent, mais qui n'est pas trompeur. Le mensonge n'est nullement son fait ; la sincérité, au contraire, est une de ses qualités les plus indiscutables.
Je ne donnerai pas le portrait de {M. Bordi que j'avais tracé moi-même d'après mes souvenirs. J'en résumerai seulement les traits principaux en disant que cet homme, médecin en province, intelligent, pas méchant, mais froid, sceptique, un peu moqueur, bon garçon avec ses amis, et terriblement égoïste dans ses relations de famille, a subi deux tendances qui ont complètement perdu sa vie, la paresse et la sensualité.
En relisant avec le plus grand soin le portrait de M. Crépieux-Jamin pour essayer de l'ajuster au mien, je suis amené à faire les distinctions suivantes.
1° Traits de caractère qui me paraissent exactement dépeints par l'expert.
Culture d'esprit. — (Exact.)
Horizon intellectuel assez étendu, peu élevé. — (Même idée ou à peu près.)
C'est un esprit moyen capable de s'intéresser à des objets variés et d'y développer des qualités de finesse. — (Je ne sais pas si le mot finesse lui convient.)
Il a peu d'idées personnelles. — (Je ne sais si c'est juste ; il avait peu d'originalité, mais il pensait par lui-même.)
Le doute philosophique ne provoque pas chez lui d'angoisses ni même d'hésitations. — (Ceci n'est pas très clair. Un croyant et un indifférent manquent également d'angoisse. Quant à lui, c'était un indifférent.)
Il peut être aimable à un moment donné, mais ce n'est pas un homme aimable. (Bien.)
Égoïsme profond, qui accapare toutes ses forces. (Bien.)
Caractère faible. (Bien.)
2° Traits de caractère pour lesquels l'expert s'est trompé.
Alerte. — (Il était paresseux.)
De l'ordre. — (Désordre complet dans ses affaires, sa comptabilité, son appartement.)
Une assez grande activité. — (Paresse et indolence.) Il apporte quelque passion dans ses études. — (Insouciance, pas d'ambition.)
Son imagination est très développée. — (Aucune imagination appréciable.)
Elle exalte la sensibilité. — (Très calme, très froid.) Sa logique est plus souvent celle d'un esprit faux. — (II raisonnait bien . ) Il s'enthousiasme. — (Sceptique, dénigreur, plaisantant à froid.) Sensibilité considérable, provoque des mouvements en dehors. — (Non.) Sensiblerie. — (Froideur accentuée.)
L'injustice le chagrine, le choque quand un autre en souffre. — (Indifférent.)
Le mensonge n'est nullement son fait. — (Inexact.) La sincérité est une de ses qualités indiscutables. — (Inexact.) 3° Le reste de la description me laisse perplexe. Je ne crois pas que M. Bordi manquât de sens critique, et que sa logique fût celle d'un esprit faux. Je ne crois pas qu'il fût hésitant; la faiblesse de caractère, chez lui, se traduisait surtout dans le domaine des émotions. L'admiration de soi ne m'a jamais parue marquée nettement. La vigueur et la persistance pour défendre son moi, ses intérêts? Je n'en ai pas vu d'exemples. Loyauté courante est bien vague. Ce n'était pas un voleur, certes, mais ce n'était pas non plus un homme extrêmement délicat. Le vif sentiment de l'honneur? Il a montré parfois un besoin de décorum extérieur, mais il y a manqué aussi très souvent. Ce n'était pas un trompeur, il ne s'exerçait pas intentionnellement à tromper, mais, certes, il n'avait pas le respect absolu de la vérité.
Je citerai encore un autre exemple. Il s'agit cette fois d'une dame, qui avait environ 60 ans, quand elle a écrit les lignes qui ont été soumises à M. Crépieux-Jamin. Voici ce que l'expert constate :
MmcX. est une femme intelligente, c'est-à-dire, pour préciser, supérieure aux médiocres, inférieure aux gens de talent. Elle a un esprit cultivé e possède une idéation claire, l'esprit vif et la faculté de s'assimiler rapidement les notions les plus variées. Aussi doit-elle apparaître évidemment intelligente, dans le sens propre du mot. Mais son attention n'est pas suffisamment soutenue. L'imagination, qualité dominante chez elle, est toujours prête à l'inspirer et nuit à ses facultés d'application.
Son esprit critique est assez faible, avec un jugement tout d'une pièce et passionné. Elle manque de mesure, elle a l'esprit de justice beaucoup, plus que l'esprit juste, plus d'intelligence aussi que de jugement; del'in géniosité, non de la sûreté. Elle s'égare aussitôt que son imagination est éveillée.
Toutefois, dans le domaine étendu des choses de la vie courante, qui ne
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passionnent pas, 'les qualités d'intelligence que je lui reconnais suffisent à tout, et même au delà.
Ses sentiments sont tous développés. Elle est impressionnable et susceptible, affectueuse, généreuse, quelque peu dépensière. Son altruisme devient excessif quand on s'adresse à son cœur ou même à sa vanité facilement excitée. A la réflexion elle se reprend souvent, mais le premier mouvement est généreux.
Elle est simple et très vive d'allures, avec une distinction native qui ne va pas sans grâce, ni élégance. Il s'en dégage quelque chose de sympathique. Môme lorsqu'on a découvert que le développement de son imagination offre quelques inconvénients, on l'aime encore pour son naturel, pour la séduction qu'elle inspire et parce qu'elle est d'un bon secours. Sa franchise me paraît certaine en ce sens qu'elle n'altère pas la vérité systématiquement et le voulant; son imagination seule l'entraîne à des inventions. Mais elle a des spontanéités qui n'empêchent pas le calcul.
Sa loyauté est plus certaine; elle tient ses engagemeuts et n'a même pas l'idée de s'y soustraire. Elle est cependant très habile quand elle veut. Son énergie ne va pas sans faiblesses ; elle est très inégale. Tantôt elle manque l'occasion d'agir, tantôt elle agit brusquement, par un coup de tête et dépassant le but. Elle est capable de fermeté, quoique plutôt vive et véhémente.
C'est par son activité qu'elle se révèle sous l'aspect le plus sympathique. Si on la critiquait d'une manière un peu serrée on la diminuerait fortement, mais on n'y songe pas avec ces natures-là, très en dehors, parce qu'elles ont tout à la fois de l'entrain et de l'assurance.
On peut lui reconnaître la plupart des qualités qu'on s'est longtemps borné à demander aux femmes. De fait elle n'a que des défauts féminins et ces défauts bien à leur place, si j'ose dire, emportent l'indulgence universelle.
J'ai étudié longuement la psychologie de cette dame, et je pourrais écrire sur ce sujet tout un volume. Il faut se borner. Voici, ce me semble, les principaux traits de son caractère : Intelligente, cultivée, intellectuelle, ayant des besoins de littérature et surtout d'art, avec beaucoup d'imagination, de l'esprit, de l'élan, de l'idéal, de la générosité, surtout de l'enthousiasme, de la versatilité, de l'exagération, de l'amour-propre du parti, pris, de l'étourderie, l'esprit souvent confus et incapable d'assimilation, Mme X.... représente un chaos de tendances contraires, où la volonté et la raison sont obligées de lutter contre une émotivité excessive. M. Crépieux-Jamin fait jouer à l'imagination un rôle que j'attribue plus volontiers à l'émotivité; pour le reste, son portrait paraît assez bon, sans qu'on puisse dire autre chose que cette appréciation trop sommaire.
Binet. — Ecriture. 12
Ces échantillons montrent ce qu'on peut obtenir avec notre méthode de contrôle lorsqu'on opère dans d'excellentes conditions, c'est-à-dire avec la collaboration d'un talent comme celui de M. Crépieux-Jamin. Vraiment, le résultat est médiocre. Tout cela ne prouve pas grand'chose. Il y a trop de flottement dans les appréciations.
Il y en aurait plus encore si on conviait à cette recherche d'autres experts qui, plus prudents, ou moins loyaux, excellent à dessiner des portraits tellement imprécis, que ce sont de véritables passe-partout, convenant à tous les modèles.
J'avais pensé un moment, pour perfectionner la méthode, à employer l'artifice suivant; étant donné le portrait d'après l'écriture de M. A, j'aurais cherché si ce portrait s'appliquait aussi bien ou aussi mal au caractère de B, de C, de D, etc. Mais j'ai été obligé de m'arrèter dans ces recherches, où je m'obligeais à doser de l'impondérable. Je me faisais l'effet d'un naïf qui voudrait, avec une balance de précision, peser des sourires ou des regrets.
Peut-être eût-il été préférable de posera l'expert des questions précises en forme de dilemme, ou autrement, sur le caractère des scripteurs. Je crois que ce travail serait délicat, et difficile à bien faire.
Somme toute, on voit que je ne me suis pas senti capable de contrôler des portraits graphologiques en les comparant à mes appréciations personnelles. Cette impuissance n'est, bien entendu, relative qu'à moi. Je devais donc chercher une méthode meilleure.
Voici celle que j'ai adoptée.