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CHAPITRE XXIII Questions de méthode

Comment jugerons-nous les solutions des experts?

C'est peut-être la partie capitale de cette étude, la clef de de voûte de tout l'édifice.

Et d'abord, nous-même, comment connaissons-nous le caractère de ces assassins? A coup sûr beaucoup moins bien que celui de M. Bordi. et de Mme X.... dont nous avons esquissé la physionomie, pages 174 et seq.

Il est inutile d'avertir le lecteur que ces criminels ne sont ni de notre famille, ni de notre société. Personnellement, nous ne les avons jamais vus, ni en cour d'assise ni en prison, nous les connaissons indirectement, par la lecture de documents; ces documents sont, dans les cas les meilleurs, des rapports d'experts, des actes d'accusation, des comptes rendus de journaux spéciaux qui ont reproduit les débats de la cour d'assises, des études publiées dans des Années criminelles. Parfois les renseignements sont beaucoup moins abondants '. Or, il est un fait évident, et pour ainsi dire inévitable, c'est que le souvenir du crime que ces gens-là ont commis est devenu inséparable de leur nom. Quand on pense à Vidal, on voit le tueur de femmes, on imagine le geste qu'il a exécuté; le nom d'Eyraud évoque l'image de Goufïé pendu dans l'alcôve. Ils se personnifient, ils s'incarnent, ils se symbolisent dans leur crime. Notre esprit établit une re lation qui est exacte, en fait, mais qui n'a point en réalité une valeur aussi générale, aussi absorbante. Plusieurs gra-

1. On pourrait toujours en recueillir de nouveaux, si c'était nécessaire, puisque ce sont des personnalités connues.

phologues ont présenté cette remarque, qui est juste, à la condition toutefois de ne pas être exagérée. Il faut se garder ici de toute exagération, soit dans un sens, soit dans l'autre; et pour se tenir en équilibre, on doit faire la part de deux ordres de considérations, qui plaident en sens inverse.

D'une part, il faut admettre que la valeur du crime nous révèle au moins une partie de l'âme de son auteur. Il est incontestable que c'est un renseignement de premier ordre sur quelqu'un de savoir qu'il a tué et dans quelles circonstances il a donné la mort. Beaucoup de gens seraient incapables d'assassiner par cupidité, fort heureusement. Ceux qui s'y décident doivent avoir quelque chose de spécial dans leur mentalité.

Un mot là-dessus.

Ce que nous appelons la moralité (terme pris ici non dans un sens sexuel, ni même dans le sens de l'honneur, mais dans le sens le plus large) dépend ce me semble de deux facteurs différents : l'un égoïste, comprend l'amour de soi, la vanité, la prétention, l'ambition, le cabotinage, la vantardise, et aussi le respect de soi, le culte de l'honneur, etc. L'autre facteur, de nature altruiste, comprend la bonté, la sympathie, la tendresse, la pitié, la douceur, la serviabilité, le désintéressement, l'oubli de soi, l'amour, etc. Or, à lire les rapports médico-légaux sur les grandscriminels, les criminels de sang par cupidité, et de nature professionnelle, on a l'impression que le facteur égoïste de la moralité ne leur fait pas défaut, bien au contraire ; tous sont prétentieux, vantards, et combien se font un tremplin de la cour d'assise! Ils ont été parfois entraînés au crime par desarguments qui s'adressent uniquementà leur vanité ;comme!cette phrase qu'on rencontre si souvent qu'elle devient typique : « Tu as donc peur? Tu n'es donc pas un homme? » C'est justement la phrase de lady Macbeth à son mari, et c'est incroyable combien de fois elle a été prononcée! Et on a le sentiment que puisque cette disposition vaniteuse existe en eux, on pourrait souvent l'utiliser, la mieux diriger, en leur faisant quelques compliments au bon moment, pour développer l'amour-propre, et éveiller le respect de soi. C'est à voir, c'est à essayer. Mais ce qui leur manque presque incurablement, c'est la série des sentiments altruistes; leur sang froid, leur cruauté au moment du crime,

l'absence de repentir après, la liberté d'esprit et le cynisme avec lequel ils étalent les détails les plus répugnants sont des faits qui ont frappé depuis longtemps tous les criminalistes.

On dit communément que les criminels sont des êtres atteints de folie morale, qu'ils sont des anormaux, en ce sens qu'ils comprennent la distinction du bien et du mal, mais qu'ils ne la sentent pas.

Il y aurait lieu de revenir sur ces questions et de les préciser, en établissant la série exacte des sentiments qui manquent aux criminels, car on va un peu vite quand on dit en bloc que les sentiments moraux leur manquent.

Il faudrait entrer dans le détail 1. En tout cas, on verra par les renseignements que je donne ici sur quelques assassins dont j'ai pu me procurer l'écriture à quel point ils portent l'insensibilité morale. Je recommande particulièrement à ce point de vue, Hoyos, Eyraud et la femme Galtié.

Ces diverses considérations tendent à faire admettre qu'un crime est un document du plus haut intérêt pour établir la psychologie d'un individu; et on a raison de le dire; mais il faut ajouter des considérations un peu différentes, qui conduisent à des conclusions opposées, et qui corrigent tant soit peu l'effet des premières.

Si le crime est la manifestation d'une personnalité, on doit reconnaître toutefois que c'est une manifestation à la fois particulière et occasionnelle ; particulière, disons-nous, tandis que le caractère est une chose générale. Il n'est pas prouvé que tel acte particulier réprésente en miniature tout l'individu. En termes moins abstraits, disons que bien des mobiles différents peuvent pousser au crime et l'expliquer; de même, bien des traits de caractère, qui n'ont aucun rapport avec le crime, peuvent exister chez le criminel, et même jouer en lui un rôle très important; il est possible que le crime ne soit chez lui qu'un accident, important sans doute pour la victime, mais accessoire dans la psychologie de l'auteur, et ne représentant pas son état normal moyen.

Une manifestation occasionnelle, disons-nous encore; et par là nous voulons faire entendre que pour qu'une certaine tendance psychologique aboutisse à un assassinat, il a fallu

1. Ce ne serait possible que si l'administration de la justice ouvrait toutes grandes ses archives aux psychologues.

le concours de circonstances matérielles qui sont indépendantes du caractère de l'agent, et qui auraient pu manquer. Un sceptique pourrait même prétendre que l'écriture ne recèle pas plus le crime commis qu'elle ne pourrait indiquer qu'on a une tante dans le commerce ou un neveu dans la magistrature. Ce serait exagéré; mais on peut du moins aller jusqu'à dire que la matérialité du crime est une résultante dans laquelle le milieu joue un rôle aussi important que l'agent1.

Ceci posé, quelle conduite allons-nous tenir vis-à-vis des experts? Qu'allons-nous réclamer d'eux, quand nous leur montrerons de l'écriture d'assassin? et comment jugeronsnous leurs solutions? Nous pouvons employer deux procédures; en fait, nous les emploierons toutes deux.

La première consiste à rapprocher le modèle et son portrait graphologique et à décider si le portrait est ressemblant. A quelle condition le sera-t-il? On ne peut pas demander au graphologue de déclarer devant une écriture : cet homme a tué, puisque le meurtre est un fait empirique et non un trait de caractère; et s'il ne fait pas cette reconnaissance, on ne peut pas le taxer d'erreur. Cependant celui qui conclurait que le scripteur est capable d'assassiner ou d'avoir assassiné mériterait la palme; de même, il faudrait louer celui

1. Sans être un grand devin, je prévois â quels assauts je m'expose de la part des graphologues, lorsqu'ils discuteront ma méthode de contrôle. Il est à peu près certain qu'ils ne verront pas entre l'écriture des criminels et celle des honnêtes gens des différences aussi grandes que celles qui existent réellement entre les personnages ; tout ce que nous savons de la psychologie et de l'expérimentation nous permet de le prédire. Par conséquent, pour atténuer leurs erreurs, ils auront une tendance à chicaner ces différences de moralité et à soutenir, avec la finesse et l'entrain qu'on trouve toujours lorsqu'on plaide pour sa propre cause, que les assassins ne sont pas toujours aussi criminels qu'il en ont l'air, et que les honnêtes gens sont moins honnêtes qu'on ne croit. M. Crépieux-Jamin, dans les lettres qu'il m'a écrites, a déjà esquissé ce commencement de défense : « Un crime, écrit-il, est un fait possible dans des conditions morales extrêmement variées. On n'est guère assassin par profession, on l'est parfois sans être de moralité très basse. Il y a des brutes qui n'ont jamais eu affaire avec la justice, et des gens très intéressants qu'un moment d'oubli a jetés au bagne. » M. Crépieux-Jamin a l'esprit trop averti pour donner en plein dans cette manière de plaider; mais malgré lui, en quelque sorte, il cherche à réhabiliter mes criminels. Je citerai plus loin quelques exemples piquants de son indulgence. Il ne m'en voudra pas de les lui signaler. C'est un homme d'esprit, et avec lui on s'entend toujours. Une remarque à ce propos. En relisant mes pages, je constate que c'est avec lui que je discute le plus, lui que je prends à parti, comme s'il était le seul à -se tromper! C'est juste le contraire qui est exact. 11 est celui qui s'est trompé le moins souvent, et dont les solutions sont non seulement les plus justes, mais les plus fines. Ceux qui se sont trompés le plus souvent, en réalité, ce sont ceux que je ne nomme pas, et avec lesquels je ne discute pas, usant ainsi d'une discrétion dont j'espère qu'ils me sauront gré.

qui sans faire des précisions de cette sorte verrait cependant par l'écriture toute une série de mauvaises tendances qui sont capables d'expliquer un crime.

Malheureusement, cette procédure est pleine d'écueils. Ce sont ceux que nous avons déjà rencontrés dans le chapi tre XXI de cette troisième partie, quand nous avons essayé le contrôle des portraits graphologiques. Nous pouvons prévoir presque à coup sûr que les portraits que nous dessineront les graphologues seront complexes comme la nature, et contiendront des traits discordants. Parmi ces traits les uns nous paraîtront s'appliquer au criminel en question, les autres pas. Les graphologues que nous jugeons auront une tendance toute naturelle à insister sur les points qui paraissent exacts, et à considérer comme accessoires ceux qui seront reconnus inexacts. Nous, qui avons moins de parti pris qu'eux, comment jugerons-nous? Faudra-t-il compter les traits de ressemblance et de différence? C'est bien grossier. Faudra-t-il, au lieu de les compter, chercher à les juger, les évaluer? C'est bien délicat.

De plus, n'oublions pas que ces modèles ne nous sont pas connus dans leur intimité morale ; et lorsque l'expert attribue à un criminel notoire une qualité du cœur, l'erreur dont nous accusons cet expert est peut-être une simple apparence due à ce que la psychologie du criminel nous reste ignorée sur certains points. Et l'efïet contraire pourrait se produire tout aussi bien. Il n'est pas invraisemblable d'imaginer tel défaut de caractère qui, imputé par l'expert au criminel, nous paraîtra juste, parce que nous avons une tendance à croire que quelqu'un qui a commis un crime abominable est capable de tout, tandis que si on connaissait mieux le personnage, on trouverait peut-être que le jugement de l'expert est erronné, et qu'il y avait au fond de cette brute quelques petites délicatesses de sentiment.

Cette première procédure est donc pleine d'inconvénients. C'est celle qui vient la première à l'esprit, et qu'on voudrait poursuivre à fond lorsqu'on aime la psychologie; mais je ne crois pas, pour les raisons que j'ai dites, qu'elle conduise à des conclusions fermes. La finesse des analyses est ici hors de saison; elle est même dangereuse; il faut un contrôle plus sommaire, et donnant plus de certitude.

Je me trouve ici, d'une manière inattendue, en conflit avec M. Crépieux-Jamin, qui, lorsqu'il eut connaissance de ma méthode, — c'était après qu'il eut fait et envoyé ses diagnostics — la jugea très sévèrement. Il me déclara, avec la grande franchise dont nous avons pris l'habitude dans nos relations scientifiques, qu'il était surpris, choqué, dépité de me voir employer des procédés aussi sommaires. « Ce qui manque le plus à votre contrôle psychologique, n'a-t-il cessé de me répéter sur tous les tons, c'est la psychologie. Vous allez faire crier contre vous ! » Un professionnel de la psychologie à qui on fait ce reproche en est toujours un peu étonné. On n'a que trop de tendance à pencher du côté de son métier. Si donc, je me suis gardé contre l'excès de la psychologie, si j'ai fait à l'analyse psychologique une part restreinte, je ne m'y suis décidé que par une violence contre moi-même, et pour des raisons que M. Crépieux-Jamin comprendra certainement, s'il ne les admet pas.

La délicatesse des analyses psychologiques ne me paraît intéressante qu'à la condition de venir à son point. Lorsqu'il s'est agi de faire passer la graphologie de l'intelligence sous les fourches caudines de la critique, j'ai éliminé tous les renseignements que je pouvais avoir sur les types si divers de l'intelligence; lorsque j'ai demandé qu'on comparât une lettre de Victorien Sardou à celle d'un petit commerçant qui consacre à la littérature tous ses moments perdus — perdus à plus d'un titre, — je n'ai tenu compte que d'une chose : c'est qu'incontestablement l'intelligence de Sardou est supérieure à celle de mon boutiquier. J'ai resserré le problème, je l'ai rendu plus étroit, plus grossier et aussi plus précis. Car c'est surtout de précision que nous avons besoin. C'est pour les mêmes raisons que maintenant, dans ce contrôle de la graphologie de la moralité, je jette au vent tout ce qui est d'analyse psychologique subtile; la subtilité confine à l'imprécis et à l'indémontré. Je veux au contraire de l'incontestable, afin d'assurer, aux yeux de tous, un bon contrôle.

Ce contrôle nous l'obtiendrons surtout en employant la seconde procédure, que j'ai annoncée tout à l'heure. Elle consiste tout simplement à faire le mélange des écritures de criminels avec les écritures d'honnêtes gens, et à prier le

graphologue d'opérer le triage. Nous verrons en détail un peu plus loin sous quelle forme on peut leur proposer cette sélection. Pour le moment, il suffit de poser le principe. Il ne s'agit plus de faire des analyses fines de caractère, de peser des qualités et des défauts, mais de faire une différenciation qui est très grosse et répond à une vérité certaine, car il est incontestable que tous nos honnêtes gens, pris en masse, sont d'une moralité supérieure à l'ensemble des criminels ; il est très vraisemblable, ajouterons-nous, que chacun de nos non nêtes gens est d'une moralité supérieure à celle de chacun de nos criminels. Cette seconde proposition est moins certaine que la première, je le reconnais ; et je ne puis garantir qu'aucun de mes honnêtes gens ne deviendra un assassin. Il se peut que cet excellent marchand de légumes qui figure dans ma série honnête s'introduise chez moi pendant la nuit pour me tuer à coups de couteau, que l'aide pharmacien m'empoisonne ou que le boulanger mette le feu à ma maison. C'est possible, mais ce n'est pas du tout vraisemblable : la vraisemblance est plutôt pour que des gens qui jusqu'ici n'ont point commis de gros crime achèvent leur existence sans en commettre. Ce n'est pas la vérité absolue, certes, mais c'est la vérité approchée, c'est le maximum d'approximation dont nous sommes capables. Par conséquent, sans vouloir me porter garant de la moralité d'autrui, je pose en principe, je le répète, et même j'admets comme un postulat, que n'importe lequel de mes onze honnêtes gens est supérieur à n'importe lequel de mes onze criminels.

Voilà trouvé notre principe directeur. Nous verrons dans un moment quel parti nous en tirerons.

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