‹ Les révélations de l'écriture d'après un controle scientifiqueChapitre 53 sur 80 · UNE EXPÉRIENCE SUR DES ÉCRITURES DE CRIMINELS · texte numérisé non relu

UNE EXPÉRIENCE SUR DES ÉCRITURES DE CRIMINELS

dette à la société. » Cette affirmation de principes qui s'appliquait, dans le cas présent, à la mémoire de Tropmann, m'a beaucoup frappé. M. le procureur général voulut bien ajouter qu'il consentirait à m'ouvrir des dossiers s'il était couvert par un ordre de son chef, le garde des sceaux. Il m'invita donc à m'adresser à ce dernier. Je ne me rendis pas à cette invitation. Je compris la gravité d'une pareille démarche, qui pouvait avoir une portée incalculable pour l'honneur de Messieurs les assassins, et je ne voulus pas troubler la paix profonde où dorment les décapités (1).

Les documents écrits sur lesquels les experts ont eu à travailler, présentent une abondance très variable. 11 y a toujours un minimum de huit lignes d'écriture ; quelquefois beaucoup plus, vingt lignes et davantage. Les experts se sont plaints quelquefois de l'insuffisance de la documentation, et ils n'avaient pas tout à fait tort; mais ce n'était pas ma faute; j'étais bien obligé de me contenter de ce qu'on m'envoyait.

Les lettres d'assassins avaient parfois un contenu caractéristique, ou bien significatif.

Il suffirait d'en lire certaines pour être au fait. Vidal, dans la page de mémoire qu'on me communique de lui, raconte un de ses assassinats, sans aucune émotion, et avec un peu de littérature. Au moment décisif il croit bon d'ajouter : « Un nuage rouge passa devant mes yeux. » Tilloy qui fait le récit complet de sa vie, donne aussi sans l'ombre de réticence le détail de plusieurs de ses assassinats.

Dans les autres lettres, les sujets traités sont différents. Ce sont des suppliques, des demandes à des avocats, des réclamations, ou des aveux et des dénégations, parfois des lettres, à des parents et à des protecteurs, lettres contenant des allusions au régime de la prison, ou un étalage hypocrite de sentiments tendres qui est tout à fait dans la note pénitentiaire. J'ai atténué du mieux que j'ai pu ces révélations en recouvrant avec des morceaux de carton, les parties de texte qui

1. M. Crépieux-Jamin craint que certains documents provenant d'assassins n'aient été écrits longtemps avant l'assassinat. « Car enfin, dit-il, il s'agit de savoir si vous nous avez donné à étudier des écritures d'assassins, ou bien celles de gens qui devaient le devenir. Ce n'est pas la même chose. Nous n'avons pas à prévoir le crime. » Je raccourcis la discussion, parce que je puis, d'un mot, rassurer M. Crépieux-Jamin ; tous les documents que je lui ai communiqués sont postérieurs au crime, c'est de l'écriture de prison.

étaient trop significatives ; j'ai apposé cà et là des cachets, et pris toutes les précautions possibles pour qu'on ne pût rien lire de suspect par transparence ou tout autre procédé. J'ai du reste appliqué les mêmes mesures de protection à des lettres, tout à fait incolores, émanant de très honnêtes gens. Il est évident que la multiplicité des cachets que j'ai imprimés à certains documents inspire une sorte de respect. On se dit : voilà une pièce qui doit être bien précieuse puisqu'on l'entoure de bandelettes comme une momie égyptienne. Plusieurs graphologues ont éprouvé ce sentiment et m'en ont fait part. Je suppose cependant qu'il n'y a pas eu là cause d'erreur.

Du reste, plusieurs documents émanant d'assassins ne présentaient rien de suspect; par exemple la lettre qu'Eyraud a écrite sous un faux nom, les copies et exercices d'écriture auxquels s'est livré Caron le parricide, et ainsi de suite.

Dans un cas, en particulier, le document était selon, l'expression d'un graphologue, « terriblement significatif ». C'est une lettre d'assassin qui demande qu'on fasse des démarches pour la commutation de sa peine. J'aurais dû peut-être supprimer cette lettre.

Les experts qui ont été conviés à ces analyses sont nombreux. Je citerai MM. Crépieux-Jamin, Vie, Eloy, Paulhan, Varinard et une dame, Mmc de Salberg, etc. L'expérience m'a appris qu'il est peu utile d'étendre le nombre des experts, car tous n'ont pas la même habileté, et il est juste de ne considérer que les plus habiles comme représentant la graphologie. J'aurais beaucoup simplifié le travail en me bornant à travailler avec le plus habile de tous ; incontestablement c'est M. Crépieux-Jamin. J'ai cependant demandé plusieurs esquisses à M. Vie, et je ne m'en repens pas, car il a fait preuve d'une grande finesse d'esprit. M. Eloy a aussi été mis bien souvent à contribution, et je le remercie bien de son zèle. Tous m'ont appris quelque chose, et aucune collaboration n'a été vaine.

Enfin, pour terminer ces renseignements préliminaires, je rappelle que nos experts ont opéré dans l'ignorance complète de la méthode que nous avions adoptée. S'ils ont découvert qu'on leur donnait à analyser de l'écriture criminelle, c'est par le secours de leurs seules lumières. Je ne les en ai jamais prévenus.

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