PASSAGE CHOISEUL, 2')-')\ M DCCCCV
La
Pupille de M. de Valbruant
La
Pupille de M. de Valbruant
ES dames sont-elles à la maison? La petite servante à tout faire qui se tenait derrière la porte à claire-voie, et dont les grands yeux bleus semblaient toujours étonnes, ouvrit une large bouche et poussa l'exclamation familière aux paysans de la montagne langroise :
— Ga! C'est vous, monsieur de Valbruant? Ma fi, non, il n'y a personne chez nous... Madame Liénard et mam'selle Nanine sont allées en visite dans le bourg. -
Le visage du questionneur prit une expression désappointée et il grommela entre ses dents :
— C'est ça, elles ont levé le pied... Elles savaient pourtant que je m'étais invité à souper chez elles, ce soir!
— Oui, monsieur, mais nous ne vous attendions pas à si bonne heure, et nos dames ont profité du beau temps pour prendre l'air... Si vous voulez entrer et vous reposer un peu, elles seront pour sûr de retour avant la brune.
— Merci, répliqua brusquement M. de Valbruant, je ne suis pas fatigué, et, puis qu'elles se promènent, je ne vois pas pourquoi je n'en ferais pas autant!... Tu diras à ces dames que je reviendrai à sept heures...
Mécontent, le visiteur pirouetta sur ses talons, laissant la petite bonne ébaubie, plantée sur le seuil du jardinet qui précédait le perron et dont les plates-bandes étaient fleuries de dahlias et d'asters.
La maison occupée par les dames Liénard avait été jadis une dépendance de l'abbaye de Saint-Clair, — un couvent de cisterciens aliéné comme bien national en 1792, — et le quartier du bourg où elle était située portait encore le nom de « l'Abbatiale ». D'un pas vif, M. de Valbruant tourna le dos aux logis dont les toitures en auvent abritaient d'originales façades datant du xv!*" siècle, et se dirigea vers une allée plantée
de tilleuls trapus et bordée à droite et à gauche par les eaux limpides des deux bras de l'Aubotte. Ce chemin, baptise du nom de a. Promenadeentre-deux-Eaux )), contourne le massif rocheux sur lequel sont bâties la plupart des maisons de Saint-Clair, et relie ainsi le quartier de l'Abbatiale au bourg proprement dit.
Les retombées feuillues des antiques tilleuls exercèrent sans doute une action apaisante sur l'esprit de M. de Valbruant, car il eut honte de sa mauvaise humeur et songea en son par-dedans : (( Après tout, je suis ridicule!... Ces dames Liénard pouvaient-elles se douter que j'arriverais chez elles dès quatre heures du tantôt? » Il haussa les épaules, s'arrêta pour allumer un cigare, puis, longeant les murs d'une vaste propriété oii résidait M° Palaiseau, le notaire, il quitta le village, et à travers des prairies récemment fauchées atteignit la lisière des bois de Montavoir.
Bien qu'il fût plus que quadragénaire, Claude de Valbruant portait gaillardement ses quarantecinq ans. Grand, sveltc et robuste, il avait bon pied, bon œil. Ses cheveux châtains touffus encadraient un front large et volontaire; sa barbe grisonnait à peine. Son visage au teint mat, un peu (( chabrun » aux heures de songerie ou de contrariété, était éclairé par de beaux yeux couleur noisette, clairs comme les eaux de l'Aubotte.
Brusque et assez autoritaire, il tenait volontiers les gens à distance, mais quand il daignait se livrer et sourire, ses lèvres charnues découvraient deux rangées de dents blanches et saines, sa voix chaude devenait sympathique, et on gardait de lui l'impression d'un brave cœur, très droit, très sensible et très bon, malgré ses sautes d'humeur et ses poussées d'égoïsme. Il faisait l'effet d'une de ces poires d'hiver un peu noueuses, mais à la chair fondante et à l'exquise saveur. Sorti de Saint-Cyr, après avoir brillamment servi pendant la guerre de 1870 et vaillamment gagné ses épaulettes de capitaine, il s'était tout à coup dégoûté cie son métier et avait démissionné à la fin de 1871. On ne savait comment expliquer cette soudaine résolution, prise sans motifs apparents. Toutefois quelques-uns de ses camarades prétendaient qu'un dépit amoureux, à la suite d'un mariage manqué, était l'unique cause d'un renoncement inattendu. Quoi qu'il en fût, Valbruant, une fois rentré à Saint-Clair dans sa maison patrimoniale des Corderies, s'y était claquemuré à vingt-six ans et paraissait ne plus songer au mariage. N'ayant ni créanciers ni parents pauvres, possesseur d'une jolie fortune qui lui assurait une pleine indépendance et lui permettait d'arranger l'existence à son gré, il menait un train de vie qui satisfaisait sa sauvagerie et son besoin d'activité. Installé simplement aux
Corderies, en compagnie de ses chiens Ravageau et Médor, il avait réduit son personnel domestique à un jardinier chargé des gros ouvrages et à une servante quinquagénaire, nommée Catherinette. Celle-ci, tout en le rabrouant, se montrait fort dévouée, lui cuisinait de bons petits plats et tenait avec un soin méticuleux son ménage de garçon. Il occupait ses loisirs, selon la saison, à pêcher dans les rivières poissonneuses des environs, ou à chasser au chien courant dans les forêts domaniales qui entourent Saint-Clair de leurs masses boisées et abondent en cerfs, chevreuils, sangliers, lièvres et bécasses. Le célibat pousse toujours peu ou prou à l'égoïsmc. A ce régime, insensiblement et sans presque s'en douter, Valbruant devenait un tantinet personnel : il aimait ses aises et supportait difficilement la gêne à laquelle nous condamnent les conventions mondaines. Les plus légères contrariétés, le moindre changement apporté dans ses chères habitudes, provoquaient chez lui d'enfantins accès de mauvaise humeur. Il ne se mêlait pas des affaires des autres et ne pardonnait à personne de prétendre se mêler des siennes. C'est pourquoi il visitait peu les notables du pays et n'entretenait avec eux que de passagères relations à l'époque de la chasse. La seule maison où il fréquentât était celle des dames Liénard. Feu M. Liénard, sous-inspecteur des forêts, avait
été un vieil ami de la famille Valbruant; Claude lui devait ses premières émotions et ses premiers plaisirs de chasseur. Après la mort de son mari, la veuve était revenue avec sa fille au pays natal, où depuis tantôt dix ans elle vivait d'une très modeste pension. Elle avait retrouvé à Saint- Clair le dernier des Valbruant, et, tout naturellement, la franche intimité d'autrefois s'était rétablie entre le propriétaire des Corderies et les dames de l'Abbatiale. Chez elles, l'ex-capitaine se sentait comme chez lui. Les mêmes sujets de conversation leur étaient familiers à tous trois. A l'Abbatiale, on évoquait pour Claude ses meilleurs souvenirs d'entance et de prime jeunesse. Et puis la vieille dame et le célibataire mûrissant étaient, sans se l'avouer, attirés l'un vers l'autre parce qu'ils saignaient pareillement d'une blessure au cœur. Par la mort prématurée de son mari. M""" Liénard avait vu sa vie bouleversée et l'établissement de sa fille compromis; Valbruant souffrait secrètement de la déception d'amour qui avait brisé sa carrière et fait de lui un inutile. Ces deux âmes endolories s'étaient devinées et leurs communs déboires les avaient plus étroitement rapprochées. — Seulement, dans ce commerce d'amitié, les deux femmes donnaient plus qu'elles ne recevaient. Une bonté native et un secret besoin de tendresse les inclinaient à se dévouer pour leur ami, à le choyer
et à le distraire de son isolement. Claude se laissait plaindre et dorloter. Il ne s'étonnait pas d'être traité en enfant gâté, mais en revanche il s'offusquait de la moindre négligence apparente. Il se piquait et grognait dès qu'on se permettait de le contredire et répondait parfois à la plus timide observation avec une désobligeante vivacité. Néanmoins, comme au fond il n'était pas méchant, il venait assez promptement à résipiscence, confessait volontiers ses torts et ne gardait nullement rancune des coups de boutoir qu'il avait donnés. Il en riait tout le premier et se montrait alors le plus aimable des compagnons. Pour le quart d'heure, il avait déjà oublié le désappointement causé par l'absence de ses deux amies, et il se délectait en aspirant l'odeur marcescente, particulière aux bois meurtris par les premières atteintes de l'automne. Il s'était engagé sous la futaie profonde et, avec lui, les rayons obliques du soleil couchant y pénétraient, empourprant les feuilles lustrées des lierres, faisant rutiler comme braise les sousarbrisseaux embroussaillés. Par ces radieux soirs des fins de septembre la forêt est dans toute sa gloire, dans la plénitude de sa maturité. Détachés de leur cupule, les glands pleuvaient comme une grêle sur le sol déjà jonché de feuilles roussies. Çà et là, des champignons étalaient leurs nuances vives ou attendries, leurs
lO LES REVENANTS
formes si originalement variées : — ■ fausses oronges couleur de sang; cèpes au pied renflé et au dos bronzé; giroles jaunes comme de l'or; agarics évasés, tendant leur coupe à demi pleine d'eau de pluie... De tous ces cryptogames une senteur anisée s'exhalait et parfumait l'air. Au loin résonnaient les appels de ramasseuses de faînes qui, leur récolte achevée, retournaient au village portant sur l'épaule de pleines sachées de graines brunes.
Tout en foulant les feuilles tombées où ses pieds s'enfonçaient et qui rendaient un bruissement soyeux, Valbruant songeait que les premiers givres dénuderaient bientôt les branches et qu'on pourrait commencer à chasser au bois. Cette perspective lui réjouit le cœur et le maintint pendant un bout de temps en d'allègres songeries. Mais bientôt les derniers rais de soleil s'évanouirent et une demi-obscurité emplit la futaie, qui devint solennelle et sonore comme une vaste nef d'église. Valbruant goûtait médiocrement cet envahissement d'ombres crépusculaires qui le prédisposait aux pensées moroses. Il rebroussa chemin et redescendit vers la lisière, où les ramures s'entre-croisant, pareilles à de noires dentelles sur un fond de transparentes clartés, indiquaient que là-bas, à la sortie du bois, le jour gardait un reste de gaieté.
En effet, le soleil en plongeant derrière les cimes boisées de la colline d'en face laissait à l'horizon d'intenses rougeurs. Les reflets des nuages roses coloraient les friches sinueuses, semées de genévriers, et les prés bas, récemment fauchés, où des meules de regain bossuaient le sol. Au loin, on apercevait les toits du village, nimbés de fumées bleues, et l'aiguille du clocher oii montait encore une flambée de lumière. Néanmoins, cette vespérale illumination allait s'affaiblissant et le vent du soir s'élevait. Sous une brise déjà froide, les arbres de bordure frissonnaient et des éparpillements de feuilles jaunes tournoyaient lentement puis venaient s'abattre sur le sol ainsi que des papillons blessés.
Les fins de jour et les fins de saison provoquent insensiblement les âmes les moins rêveuses à des réflexions rétrospectives et à de mélancoliques réminiscences. Claude de Valbruant subissait inconsciemment cette influence déprimante des crépuscules d'automne. Une subtile tristesse pénétrait en lui comme une pluie fine, tandis qu'il traversait la prairie tout embaumée de l'haleine des regains. Il faut croire que l'odeur suggestive des foins coupés évoque magiquement le souvenir des espérances fauchées en herbe, car soudain cette odeur fée ressuscita pour lui le plus douloureux épisode de sa jeunesse. — Parmi les buées blanches qui traînaient au-dessus
du courant de l'Aubotte, il revit un séduisant fantôme de jeune fille : cette Charlotte d'Hérelle dont il s'était violemment épris au début de sa vingt-cinquième année. Pendant tout un hiver, à Nancy, où son régiment tenait garnison, il avait fait une cour assidue à cette brune aux yeux caressants, à la taille souple, au sourire enjôleur. Foncièrement coquette et se laissant adorer, elle attisait la passion de Valbruant par des demi-promesses et des demi-aveux savamment dosés ; puis un soir l'amoureux naïf apprenait que sa Charlotte allait épouser un fils de famille très riche et très convoité, un M. de la Genevrayedont elle était depuis longtemps éprise. Et en effet le mariage eut lieu peu après la guerre de 1871. Aux peines de cœur de l'amoureux trompé s'ajoutait l'humiliation d'avoir servi de paravent. Le coup avait été si brutal et la blessure si profonde que vingt ans après, alors que l'ancienne passion n'était plus qu'une cendre froide, Claude ne pouvait repenser à sa mésaventure sans un frémissement de colère et un reste de rancune. Depuis bien des années il n'avait plus entendu parler de Charlotte. Il savait seulement que sa duplicité ne lui avait pas porté chance et qu'elle avait été à son tour jouée et trahie par son mari, M. de la Genevraye...
Ces visions rétrospectives hantèrent Valbruant pendant tout le temps qu'il mit à traver-
ser la prairie. Lorsqu'il atteignit le village et redescendit vers la promenade à'Entre-deux- EauX; il secoua vivement la tête, comme pour se débarrasser de cette obsession : « Elle a subi la peine du talion, songeait-il, tout se paye, et si je l'avais épousée, peut-être m'eût-elle fait payer cher cette satisfaction... Coquette, peu scrupuleuse, elle aurait soumis ma jalousie à de trop rudes épreuves... A cette heure, j'aurais probablement rompu avec elle ainsi qu'elle a rompu avec son La Genevraye... Je l'ai échappé belle et tout est encore pour le mieux... »
Comme il achevait sa méditation, il se trouva devant la grille du jardinet de l'Abbatiale. A son coup de sonnette, la servante aux yeux ébahis accourut et, reconnaissant le visiteur à la faible lueur du jour tombant, elle ne put réprimer un sourire moqueur qui lui fendit la bouche jusqu'aux oreilles :
— Oh! bé! bé! monsieur de Valbruant, s'exclama-t-elle. vous n'aviez pas tourné le bout d'Entre-deux-Eaux que nos dames rentraient... J'ai bien couru après vous... Mais bah! vous vous êtes vredé ni plus ni moins qu'un lézard...
— C'est bon! bougonna Claude en écartant la petite bonne, puisque tes maîtresses sont de retour, laisse-moi passer!... Tu vicieras et tu bavarderas plus tard!
'étroit logis des dames Liénard consistait uniquement en un rez-de-chaussée assez haut de plafond, avec un grenier mansardé au-dessus. Un corridor le coupait en deux parties : — d'un côté, la cuisine et la salle à manger; de. l'autre, les deux chambres de la veuve et de sa fille. — La salle à manger, qui servait aussi de salon, ouvrait ses fenêtres sur un jardin verger limité par l'Aubotte. Elle était tapissée d'un papier grisaille oii des scènes de chasse sous bois étaient représentées. Au-dessus d'un dressoir de noyer, une panoplie formée de fusils, de pistolets d'arçon et d'épées s'étalait entre des têtes de cerfs et de chevreuils. Faisant pendant à un vieux baromètre doré, une grande photographie représentait feu le sous-inspecteur Liénard en uniforme de forestier. — Çà et là,
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT If
comme décor, quelques gravures anciennes étaient accrochées au mur : — Le éMas sacre des Innocents, VcAppariîion de Jésus ressiiscirc à sa mère; le 'Bcncdicirc Qt le Château de cartes, d'après Chardin. — • Dans une niche, un poêle de faïence bleuâtre ronflait doucement. Discrètement éclairée par la lampe d'une suspension, M"'" Liénard, assise dans un fauteuil de paille, les pieds allongés sur un tabouret, tricotait paisiblement un fichu de laine.
La veuve, petite et légèrement replète, comptait cinquante-six ans à peine; mais ses cheveux étaient déjà couleur de neige. La blancheur de sa coiffure en tire-bouchons faisait ressortir la fraîcheur du teint et l'éclat des yeux bleus très fins, dont l'expression un peu moqueuse était corrigée par le sourire indulgent de deux bonnes lèvres épaisses. Au bruit de la porte ouverte pour laisser entrer Valbruant, elle tourna la tête :
- — Ah! mon cher Claude, dit-elle, venez recevoir mes excuses... Il paraît que vous êtes passé de bonne heure à l'Abbatiale et que vous avez été désappointé d'y trouver visage de bois?... Nanine et moi, nous avions profité du beau temps pour rendre visite au contrôleur et lui payer notre terme échu à la Saint-Michel; car depuis l'acquisition de l'ancienne Abbaye parle Gouvernement, le Domaine est devenu notre propriétaire... Et un disgracieux propriétaire, ma
l6 LES REVENANTS
foi!... Il veut qu'on le paye à jour fixe; mais, en revanche, il se fait cruellement tirer l'oreille pour exécuter à ses locataires les réparations les plus indispensables... Ainsi, par exemple, l'Etat doit nous tenir clos et couverts, n'est-ce pas? N'empêche que notre toiture ressemble à un parapluie troué, et, quand je me plains au contrôleur, il me répond qu'il en référera à l'architecte du Domaine. Pendant ce temps, les tuiles cassées forment autant de gouttières qui détériorent les plafonds... Hein?... C'est gai, à l'entrée de l'hiver!...
— Ma pauvre amie, dit Claude en baisant galamment la main de la veuve, je vous plains!... Les rouages administratifs fonctionnent encore comme au temps des diligences... Si vous ne vous décidez à exécuter vous-même les réparations, vous en avez pour jusqu'au mois de mai prochain, au bas mot...
Ayant parlé de l'air dégagé de quelqu'un qui prend d'autant plus légèrement les choses qu'elles ne le touchent pas personnellement. Valbruant s'était étendu dans un fauteuil douillettement capitonné, près du poêle, dont il ouvrait distraitement la petite porte de cuivre et où il introduisait sans façon une bûche supplémentaire.
— Vous avez froid ? interrogea avec sollicitude la vieille dame.
— Les soirées commencent à fraîchir, repli-
qua-t-il, et je me suis attardé-sous bois... Je ne sais à quoi cela tient... A la bise qui éparpille les feuilles, ou au brouillard des prés? mais selon l'expression des gens de chez nous, je me sens tout régrieuri... même le malaise physique a gagné le moral, et j'ai comme une brume de maussaderie sur le cœur...
— Vous avez tout bonnement l'estomac creux, déclara vivement une voix nette qui partait d'une pièce voisine; pour vous égayer les idées, il ne vous manque qu'un souper copieux et réconfortant... Patience, ce ne sera pas long!...
En même temps, sur le seuil d'une office communiquant avec la cuisine, apparaissait une jeune femme de vingt-sept à vingt-huit ans, tenant dans ses bras une pile de linge qu'elle jeta sur la table. Puis elle s'approcha de Claude, auquel elle tendit la main.
M"'^ Nanine Liénard était plus grande que sa mère. Svelte, élancée et souple, avec d'élégantes épaules un peu tombantes, elle avait la démarche agile et le geste brusque. Sur un cou flexible et pleinement découvert se dressait sa tête fine aux cheveux noirs bouclant naturellement et dont les frisons abondants faisaient ressortir l'éclat du teint et la blancheur du front. Des yeux bruns limpides, un nez grec délicatement modelé, des lèvres rouges et fières, un menton aux lignes fermes, complétaient cette physionomie franche-
ment ouverte et donnaient l'impression d'une Diane rustique à l'allure rapide et désinvolte. Tout en mettant la nappe et en allant de la table au dressoir qui contenait la vaisselle, Nanine continuait de parler à M. de Valbruant :
— Je vous ai cuisiné un menu qui vous plaira : une meurene d'anguille assaisonnée aux mousserons, des perdreaux rôtis et des pêches de notre jardin... Quand vous y aurez goûté, votre mélancolie s'en ira, j'espère, comme par enchantement... La! voilà le couvert mis et je n'ai plus qu'à sonner Lélette pour qu'elle nous serve...
Quelques minutes après, Lélette, — c'était le nom de la petite bonne au nez retroussé et à la bouche fendue jusqu'aux oreilles, — Lélette apportait sur un réchaud le plat de poisson, et les trois soupeurs s'asseyaient autour de la table ronde. La meurerre (sorte de matelote) fumait et répandait dans l'air une odeur alléchante. Nanine, ayant empilé devant elle les assiettes chaudes, servait copieusement M. de Valbruant, tandis que M"'° Liénard lui versait un joli vin rose, récolté sur les coteaux de Coiffy. Les deux femmes semblaient heureuses de choyer leur hôte et de dissiper ses idées moroses. Claude se laissait gâter. Il dégusta d'abord silencieusement sa part, puis son front se désembrunit, une lueur gourmande pétilla dans ses yeux noisette et il s'écria d'un ton de connaisseur :
— Mes compliments, ma chère Nanine, cette meurenc est un chef-d'œuvre et j'y reviendrai volontiers... Ma Catherinette, qui se flatte pourtant d'être un cordon bleu, ne m'en a jamais servi de pareille... Comment vous y prenez-vous pour obtenir cette sauce à la lois onctueuse, légère et finement parfumée?
— C'est mon secret, repartit Nanine, et je le garde pour moi... Si je le communiquais à Catherinette et si vous pouviez trouver chez votjs une meurette assaisonnée à ma façon, vous perdriez l'habitude de venir en manger à l'Abbatiale.
— Oh! protesta M. de Valbruant, vrai, vous me croyez un peu trop égoïste!
— Egoïste, c'est beaucoup dire, répliqua M"° Liénard... Mais enfin vous aimez vos aises... Je crois que si l'on vous cuisinait à domicile tous les plats dont vous êtes friand, vous vous dérangeriez moins souvent pour aller chez vos amis.
— Vous avez une jolie opinion de moi!... Mais votre meiircîte m'a rendu indulgent et je vous pardonne...
La matelote fit place aux perdreaux rôtis dans des bardes de lard et enveloppés de feuilles de vigne croustillantes; le visage du gastronome acheva de s'épanouir :
• — • « A la Saint-Remy, tous perdreaux sont perdrix, )> observa-t-il; où avez-vous déniché ces
oiseaux rares, dont la chair est si tendre et si délicate?
— Nous connaissons un honnête braconnier qui nous en procure encore à des prix doux...
— Un tendeur de collets! s'exclama ironiquement le chasseur, vous avez de précieuses connaissances!... Tous ces jours-ci j'ai battu les champs sans trouver un perdreau au bout de mon fusil... Ce sont ces gredins-là qui nous les prennent sous le nez!...
— Que voulez-vous? interrompit la veuve avec une pointe de malice, il faut que tout le monde vive.
— Je n'en vois pas la nécessité, riposta rageu- l sèment Claude. Le braconnage est un cas pendable... Vos honnêtes amis finiront par dépeupler nos forêts... C'est à quoi je pensais tantôt en flânant sous bois...
— Où êtcs-vous allé vous promener? interrogea Nanine.
— A Montavoir... Il y a là de magnifiques futaies où les chevreuils abondaient autrefois.
— Je vous envie, reprit la jeune femme, de pouvoir courir les bois à votre guise!... J'adore aller en forêt, et c'est malheureusement un plaisir dont je suis privée.
— Privée?... Pourquoi? Montavoir esta deux pas...
— Maman n'a plus ses jambes de vingt ans et.
bien que j'aie coiffé Sainte-Catherine, je ne puis courir les bois toute seule. Dans le pays, on déclarerait ça inconvenant.
— Alors, acceptez-moi pour compagnon... Je
serai heureux de vous piloter à travers la forêt.
Une rougeur monta au front de Nanine.
— Y pensez-vous?... C'est pour le coup que la société de Saint-Clair jetterait les hauts cris... On juge déjà mes manières trop libres; ce serait bien pis si on me rencontrait par monts et par vaux en compagnie d'un monsieur.
— Bah! riposta insouciamment Valbruant, à mon âge, ça ne tire pas à conséquence... Je suis un vieux solitaire et je ne compte plus.
— Mon bon Claude, affirma M'""" Liénard, vous avez la manie de vous vieillir... Après tout, vous ne comptez guère que quarante-six ans, et c'est seulement pour un homme l'époque de la maturité... Vous êtes robuste et plein de verdeur... Dans les petits endroits, on n'y regarde pas de si près et vous paraissez assez jeune pour donner prise à la médisance... Ma fille a raison.
Nanine demeurait silencieuse, mais ses yeux se fixaient sur Valbruant avec une tristesse attendrie :
— Vous voyez bien, soupira-t-elle, maman est de mon avis... Quand on est fille, et même vieille fille, il faut brider ses fantaisies et se résigner.
— Eh bien, riposta étourdiment Claude, mariez-vous !
Cette fois, ce fut la veuve qui jeta sur Valbruant un regard anxieux. Nanine surprit cette muette œillade, et, secouant la tête, répliqua avec un rire un peu forcé :
— D'abord, pour se marier il faut être deux, et, je vous le demande, qui voudrait se charger d'une personne sans dot, déjà montée en graine?... Et puis je vous avoue que je serais difficile... Je ne voudrais épouser qu'un homme que j'aimerais et auquel je plairais... Par conséquent, c'est une affaire réglée ; je resterai vieille fille.
■ — Ma foi! murmura Valbruant en forme de conclusion, c'est encore ce qu'il y a de plus sûr. Le mariage est plein de risques; l'amour est une maladie dont on a grand'peine à guérir... Eh! eh! le célibat a du bon...
La lueur qui avait un moment brillé dans les yeux bleus de M™'' Liénard s'éteignit brusquement et un pli amer crispa ses lèvres; en même temps, de rose qu'il était tout à l'heure, le visage de Nanine pâlit. Mais Claude, occupé à peler soigneusement une pêche, ne remarqua rien.
Cependant M"° Liénard, aidée de Lélette, enlevait le couvert et remettait tout en ordre. Elle versa à son hôte un petit verre de marc de Bourgogne, puis, apportant un jeu de dominos sur un
gucridon qu'elle plaça entre la veuve et le propriétaire des Corderies, elle prépara les dés pour la partie accoutumée.
Le domino était le jeu favori de M. de Valbruant et il s'y croyait très fort. Il se montrait généralement assez mauvais joueur et devenait d une humeur détestable lorsqu'il perdait. Aussi la bonne M"^° Liénard, qui connaissait son faible et craignait ses colères, employait toute son ingéniosité à lui ménager une victoire adroitement disputée, et à se faire battre finalement, Ce manège dont Nanine riait sous cape, tout en tirant son aiguille, réussissait toujours à leurrer l'adversaire et à le convaincre de sa supériorité. Cette fois encore, lorsque à neuf heures et demie la cloche de l'église sonna le couvre-feu, Valbruant posant son dernier dé cria d'une voix triomphante : (( Domino! )>
— Ma chère amie, ajouta-t-il, vous ne jouez pas mal, mais vous avez commis ce soir des étourderies impardonnables... Voici la cloche et vous savez que je suis un couche-tôt, sans quoi je vous offrirais volontiers votre revanche... Ce sera pour la prochaine soirée... Merci de votre hospitalité, mesdames, et bonne nuit!
Il baisa de nouveau le bout des doigts de la veuve, serra amicalement la main de Nanine et alluma un cigare, tandis que la petite bonne l'éclairait sur le pas de la porte.
Ragaillardi par la chère exquise du souper et la gloriole d'avoir battu sa partenaire, Claude marchait d'un pas allègre sous les tilleuls, savourait son cigare et se complaisait à écouter le frais bouillonnement de l'Aubotte. Sans se presser, il gravit la rampe caillouteuse qui montait vers le centre du village et se trouva bientôt devant l'huis de sa maison des Corderies. Il l'ouvrit à l'aide de son passe-partout et traversa la cour, guidé par le rai de lumière qui partait de la cuisine oii sa servante, Catherinette, les pieds sur son couver, filait au rouet en attendant son maître.
— Ma fille, dit Valbruant en passant sa tête par la porte entre-bâillée, me voici. Donnez-moi ma bougie et venez m'aider à me déchausser... Je tombe de sommeil.
La servante planta sa quenouille dans le rouet, alluma un bougeoir et précéda son maître dans l'escalier qui conduisait à la chambre à coucher située au premier étage. Catherinette était une fille de cinquante ans, assez forte, au corps taillé à coups de serpe, à la tête grisonnante sous un bonnet de tulle noir, au visage moutonnier avec de bons yeux de chien, toujours humides. Franchement laide, très pieuse, elle avait l'intelligence peu ouverte; mais elle rachetait ce défaut par un sens très droit et un dévouement absolu. Elle servait Claude depuis tantôt vingt ans,
c'est-à-dire depuis le retour à Saint-Clair. Précieuse à cause de son honnêteté, son activité et son entente du ménage, elle était attachée à la maison des Corderies comme le colimaçon à sa coquille; elle la regardait comme la sienne et y faisait la pluie et le beau temps.
La chambre de M. de Valbruant, sobrement meublée d'un lit de fer, d'un secrétaire de noyer, d'une table, d'un fauteuil de cuir et de quatre chaises de paille, n'offrait rien de réjouissant à l'œil. Très proprement tenue, sans un grain de poussière, elle n'avait pour tout décor que des engins de chasse et de pèche accrochés aux murs. Du reste, à l'exception de la salle à manger et du salon de compagnie, toutes les pièces du logis se faisaient remarquer par une absence totale de luxe et de confort. Dès que Claude fut entré, il s'installa dans le fauteuil de cuir; Catherinette lui enleva ses gros souliers de chasse et y substitua des pantoufles de molleton; puis elle tira de la poche spacieuse de son tablier de serge deux journaux et une lettre qu'elle tendit à son maître en murmurant : c( C'est le courrier de ce soir,., »
Claude empocha les deux journaux, puis ayant examiné négligemment la lettre dont la large enveloppe carrée était cachetée de cire rouge, il la jeta sur la table.
Catherinette, en fille curieuse, était restée de-
bout au milieu de la chambre et lorgnait l'enveloppe du coin de l'œil.
— Ga, murmura-t-elle, vous n'ouvrez pas tant seulement votre courrier, monsieur?. . . C'est peutêtre quelque chose de pressé!
— Ma bonne, répliqua Valbruant, j'ai remarqué que les lettres nous apportent toujours plus de tintouin que de plaisir, et, comme je tiens à dormir tranquillement, j'ai pour principe de ne les lire jamais avant de me coucher!... Bonsoir, vous pouvez aller vous reposer.
La servante sortit et Claude, tout en achevant son cigare, se dévêtit lentement. Au moment de se mettre au lit, le cachet de cire rouge attira néanmoins de nouveau son attention. Il prit la lettre, la soupesa, regarda la suscription et le timbre ciu départ. •
— (( Besançon », marmonna-t-il, je n'y connais personne... Qui diable peut m'écrire de Besançon? C'est bon, nous verrons ça demain... A chaque jour suffit sa tâche!...
Là-dessus, il s'enfonça dans ses couvertures, souffla sa bougie et, au bout d'un quart d'heure, s'endormit profondément.
ONSiEUR DE Valbruant doniiit tout d'une traite jusqu'à sept heures. Il fut tiré de son somme, à la fois par l'irruption d'un vif rayon de soleil tombant sur l'oreiller, et par l'entrée de Catherinette qui lui apportait son chocolat bouillant.
— Mazette! s'écria-t-il, le soleil est moins paresseux que moi... Le voilà déjà qui monte au-dessus de la forêt...
Tandis que la porte se refermait et qu'une affriolante odeur vanillée embaumait la chambre, il sortit du lit, s'ébroua, procéda minutieusement à ses ablutions et à sa toilette, puis revint tremper des rôties dans son chocolat suffisamment refroidi.
Il avait ouvert la fenêtre et, assis dans son fauteuil devant la table à dessus de marbre, il dégustait avec lenteur son premier déjeuner, quand l'enveloppe au cachet rouge attira de nouveau son attention. Il vida son bol sans se hâter, essuya ses lèvres d'un coup de serviette :
- — Maintenant, dit-il, voyons ce que chante cette lettre de Besançon...
Et il éventra l'enveloppe. Comme il dépliait une double feuille portant l'en-tête de l'étude de (( M° Noirot, notaire », un pli cacheté de noir s'en échappa et glissa à ses pieds; il parcourut l'épître notariale et poussa un grognement sourd :
c( Monsieur, lui écrivait M" Noirot, ma cliente, M"" Charlotte d'Hérelle, veuve de M. de la Genevraye, est décédée à Besançon le 25 septembre 1891. Par un testament olographe, déposé en mon étude, elle vous a désigné comme tuteur de sa fille unique Viviane de la Genevraye. Je joins, du reste, à cet avis, une lettre à votre adresse, trouvée dans les papiers de la défunte et qui renferme sans doute des explications supplémentaires. Veuillez en prendre connaissance et me mander le plus tôt possible si vous acceptez les fonctions dont vous a investi ma regrettée cliente.
J'ai l'honneur, etc.. »
Cette missive avait donné un choc à M. de
Valbruant et il était visiblement troublé. Il se rappelait tout à coup l'étrange coïncidence par laquelle, la veille, dans la futaie de iMontavoir, sa pensée avait été brusquement ramenée sur cette Charlotte d'Hérelle dont il se croyait depuis longtemps complètement oublié. En même temps, ses sourcils se fronçaient et une désagréable appréhension le saisissait, à l'idée des fâcheuses et surprenantes nouvelles qui lui étaient annoncées.
Il ramassa le pli scellé de noir. La suscription portait son nom, et il eut une subite émotion en reconnaissant l'écriture de la femme qu'il avait si ardemment aimée, vingt ans auparavant. D'un geste nerveux il déchira l'enveloppe. Ses doigts tremblaient un peu, en ouvrant la lettre où s'était posée la main de la morte et qui était ainsi conçue :
(( Monsieur et ancien ami,
(( Je sais que je vais mourir et que mes jours sont comptés. A cette heure douloureuse où je me sens prête à partir pour un monde mystérieux et terrible, vous aurez mes dernières pensées, tristement accompagnées de pénibles remords. J'ai eu de grands torts envers vous et je ne me dissimule pas que j'ai justement mérité vos mépris. Ma conduite a été indigne, mais
VOUS me pardonnerez peut-être quand vous saurez combien j'ai été punie de ma duplicité et de ma trahison. J'ai péché par coquetterie et par orgueil. J'ai dédaigné un amour sincère pour faire ce qu'on appelle (( un mariage brillant )), et ce mariage a été pour moi une suite de déceptions et de mortifications cruelles. Sous ses dehors séduisants, M. de la Genevraye s'est tout de suite révélé un maître brutal, égoïste, dissolu et d'une honnêteté douteuse. Il m'a trompée sans vergogne avec des créatures. J'ai dû me séparer de lui judiciairement, parce qu'il était en train de compromettre ma fortune, et la mort l'a enlevé à temps pour l'empêcher de se disqualifier et de nous déshonorer. — De cette lamentable union une fille est née, ma Viviane, qui a été ma consolation et qui vient d'entrer dans sa dix-huitième année.' C'est pour elle que j'ose vous écrire aujourd'hui. Elle est charmante et je l'adore. Au moment de la quitter pour toujours, ma plus angoissante préoccupation est de penser que cette enfant, qui ne sait rien de la vie, s'y trouvera abandonnée, seule, sans amis, sans guides, exposée à se laisser duper, comme moi, par de fausses apparences et à en souffrir affreusement. Dans ma détresse et mes terreurs, c'est à vous, mon ami, que j'ai recours. Je me rappelle l'homme que vous étiez il y a vingt ans : loyal et généreux, bon et dévoué. Je sais que vous êtes
resté le même, et, bien que j'aie peu de droits à une affection que j'ai si vilainement blessée et trahie, je me permets d'invoquer le souvenir d'un passé qui, malgré tout, a eu ses heures douces. Ces années lointaines ont vu s'écouler les seules minutes heureuses de ma jeunesse, et, vous-même, il n'est pas possible que vous les ayez totalement oubliées. Je n'ai plus aucun parent de mon coté, et la famille de M. de la Genevraye ne m'inspire que des sentiments de crainte et de méfiance. Ma pauvre Viviane me ressemble; c'est un peu de moi que je vous lègue. Vous m'avez aimée jadis, aimez-moi encore en elle et acceptez ce legs. Que l'ancienne amitié se réveille au fond de votre cœur, comme elle renaît en moi et me réconforte! Soyez le tuteur et le protecteur de ma fille jusqu'à sa majorité. Au point de vue matériel, vous n'aurez aucun ennui à redouter; la fortune de mon enfant est liquide, représentée par des valeurs de tout repos, et assez considérable pour lui assurer une large indépendance. Aidez Viviane à en faire bon usage et à trouver plus tard un mari sérieux qui l'aimera et la rendra heureuse. C'est le vœu d'une femme qui va mourir, qui vous supplie, qui vous envoie en vous embrassant ses dernières pensées et ses dernières tendresses.
(( Charlotte... ))
Si remué qu'il fût par cette toucliante et funèbre épître, par ces tardives manifestations de repentir et de tendresse, Claude de Valbruant n'en restait pas moins interloqué et embarrassé. Le célibat l'avait endurci; il aimait ses aises et s'était acoquiné à son existence de vieux garçon. Son premier mouvement fut de se révolter :
— Sacrcbleu! grommela-t-il, voilà qui est un peu fort!... Cette femme est folle!.,. Il ne lui suffit pas d'avoir endolori et gâté ma jeunesse, il lui plaît encore de troubler le repos de mes années de maturité... Elle croit avoir tout dit en m'affirmant qu'elle se repent du mal qu'elle m'a fait. C'est possible, et que Dieu l'ait en sa miséricorde! Moi aussi je lui ai tout pardonné, mais qu'elle ne m'en demande pas davantage! Si je me suis montré autrefois bête comme un melon, je ne suis plus naïf aujourd'hui et elle a été singulièrement présomptueuse en s'imaginant qu'elle conservait sur moi l'influence embobelinante du temps jadis. Vraiment, c'est trop d'outrecuidance!... Elle n'a pas changé, elle est demeurée jusqu'au bout frivole, despotique et ne doutant de rien. Elle s'est arrogé le droit de disposer de moi avec la même légèreté et la même insouciance qu'il y a vingt ans... Sa fille lui ressemble, écrit-elle, eh bien! tant pis!... Me voyezvous condamné à chaperonner une petite demoiselle coquette, capricieuse, élevée dans des
goûts de dissipation, qui bouleversera mon intérieur, changera mes habitudes et emplira les Corderies de l'agaçant froufrou de ses jupes? J'en ai un frisson dans le dos, rien que d'y penser... Non, mille fois non!...
Rageusement, il fourra dans sa poche la lettre du notaire et celle de Charlotte, se coiffa de son feutre et s'en alla promener dans les bois ses agitations et sa méchante humeur. Le grand air, au lieu de le calmer, accrut son trouble et le rendit plus nerveux. Encore qu'il se répétât obstinément : (( Je ne suis pas un hanneton et je ne veux pas qu'on m'attache un fil à la patte!... », néanmoins il lui arrivait de soupirer très fort. L'influence des ressouvenirs agissait sur lui à son insu. Il revoyait Charlotte d'Hérelle, dans tout l'éclat de sa rayonnante beauté, aux soirées de la préfecture, alors qu'ils valsaient ensemble et qu'elle lui abandonnait sa taille flexible, tout en écoutant avec un invitant sourire les mots d'amour qu'il lui murmurait à l'oreille. Puis soudain elle lui apparaissait paie et immobile, les yeux clos, couchée, dans le blanc linceul d'une de ses robes de bal. Il songeait qu'elle était de cinq ans plus jeune que lui, et que tout de même la mort l'avait prise... Combien d'autres compagnons de sa jeunesse étaient déjà prématurément partis!... Ces réflexions mélancoliques lui montaient au cerveau avec l'odeur des feuilles tom-
34 LESRE VENANTS
bées. Par moments, elles amollissaient son cœur de célibataire racorni. Alors, honteux de son insensibilité, il se sentait faiblir et, tout en jurant comme un païen pour s'affermir dans ses résolutions, il cheminait en proie à des hésitations et à des scrupules soudainement réveillés. Plus que jamais soucieux, cruellement ballotté de la révolte à la pitié, il rentra aux Corderies pour l'heure du dîner et ne mangea que du bout des dents.
Catherinette, qui remarquait son front rembruni et sa mine préoccupée, commença de se tracasser et essaya de le questionner insidieusement :
— Vous avez à peine touché à mon salmis de canard, monsieur de Valbruant. Êtes-vous malade?... ou bien plutôt ne serait-ce point cette lettre d'hier qui vous donne de l'ennui et vous coupe l'appétit?...
Mais Claude n'était pas en dispositions communicatives et il répondit par un de ses coups de boutoir des mauvais jours :
— Faites-moi grâce de vos turlutaines, grogna-t-il... Si je manque d'appétit, c'est que votre salmis manque d'assaisonnement... et voilà tout!... Allons! vite le café, j'ai à sortir...
— Ah! mon Dieu, Seigneur, est-ce possible? se lamenta Catherinette mortifiée, je n'ai pourtant pas épargné le citron!...
Dès qu'il eut avalé son café bouillant, au risque de s'échauder le gosier, Valbruant jeta sa serviette sur la table, enfonça son feutre sur son front et, sans changer de toilette, se dirigea vers la porte.
— Pardon, monsieur de Valbruant, hasarda la servante, est-ce que vous souperez chez nous, ce soir?
— Parbleu! où voulez-vous que je soupe?... A l'auberge?... Bonjour, je descends jusqu'à l'Abbatiale...
Et tandis que Catherinette, absolument ahurie, le suivait de loin en écarquillant ses yeux humides, Claude, à grandes enjambées, dégringolait la rampe d'Entre-deux-Eaux et courait sonner à la porte des dames Liénard.
La veuve était allée à Langrcs toucher sa pension et Nanine seule demeurait au logis, occupée à repriser des serviettes devant la fenêtre de la salle à manger. Etonnée de cette visite inattendue, elle rougit légèrement d'abord, puis s'inquiéta en remarquant la nervosité et la figure bougonne de Valbruant.
— Bon Dieu, dit-elle, vous avez votre air de sanglier... Que vous est-il arrivé?
— J'ai, répliqua Claude, la figure d'un homme qui vient de recevoir une tuile sur la tête.
— Une tuile? répéta Nanine sans trop s'é-
mouvoir... Vos chiens courants sont-ils malades ou Catherinette vous a-t-elle donné ses huit jours?
— Non, grogna-t-il, il s'agit d'un tracas autrement sérieux et qui me met aux cent coups.
Il tira de sa poche les deux lettres de Besançon, les étala devant la jeune fille et ajouta :
— Lisez ça !
M"''' Liénard prit connaissance de la missive du notaire et de la lettre de Charlotte d'Hérelle. A mesure qu'elle lisait cette dernière, sa physionomie mobile devenait plus attentive, plus grave avec une nuance d'attendrissement.
— Eh bien! reprit-elle d'une voix émue quand elle eut fini, c'est fort sérieux, en effet; que comptez-vous faire?
— Parbleu! J'ai bonne envie de décliner cette proposition incongrue... attentatoire à ma liberté... Mais tout de même la chose est embarrassante, vous êtes une fille sensée, et je ne suis pas fâché de vous consulter...
Nanine hocha la tête, puis, de sa voix nette, elle déclara en regardant son interlocuteur droit dans les yeux :
— Monsieur de Valbruant, me demandez-vous un conseil pour le suivre, ou bien, comme beaucoup de gens, pour le rejeter s'il contrecarre vos idées déjà arrêtées?... Avant tout, avez- vous consulté votre conscience?
— Naturellement, murmura mollement Claude gêné.
— Ah!... Et que vous a-t-elle répondu?
— Elle m'a répondu, s'exclama-t-il agacé, elle m'a répondu que j'ai acheté assez cher le repos dont je jouis maintenant, et que je ne suis nullement propre à jouer les saint Vincent de Paul ou les Bartholo... N'ctes-vous pas de mon avis?
— iMoi?... pas tout à fait, riposta carrément M"^ Liénard.
— Comment, protesta-t-il exaspéré, vous voulez qu'à mon âge je prenne la responsabilité de surveiller, diriger et piloter dans le monde une fille de dix-huit ans?
— Je comprendrais vos scrupules si, au contraire, vous aviez encore vingt-cinq ans; mais, puisque vous me priez de vous parler franchement, je ne les admets guère de la part d'un homme mûr et raisonnable, d'un homme qui a eu autrefois une vive affection pour la mère... Au fait, l'avez-vous réellement beaucoup aimée, cette Charlotte d'Hérelle?...
— Follement, passionnément... Et à cette heure mon amour durerait encore si elle ne s'était elle-même chargée de me désenchanter.
— Permettez-moi d'en douter.
— Ah! par exemple, je l'adorais, je vous le jure!
■]S LESRE VENANTS
— Soit!... En ce cas, reportez-vous au temps où vous l'adoriez... Si alors elle vous avait demandé un service analogue à celui qu'elle réclame de vous aujourd'hui, comment auriezvous agi?
— Le cas n'est pas le même, repartit-il en ergotant.
■ — • Absolument... Supposez qu'en ce temps-là elle eût été veuve et vous eût supplié d'être le protecteur de sa fille, auriez-vous hésité une minute?
— Non, parbleu! puisque je voulais épouser Charlotte.
— Et parce que vous ne l'avez pas épousée... par sa faute, je l'accorde; parce que vous avez souffert de cette déception, vous vous hâtez de vous défiler aujourd'hui!... Mais elle aussi a souff'ert; elle a été douloureusement punie de sa sottise, elle vous a confessé son repentir, et quand, de son lit de mort, elle sollicite de vous une dernière grâce, vous faites la sourde oreille uniquement parce que le service demandé va déranger vos habitudes!... Avouez-le, cela n'est ni bien généreux ni bien héroïque...
— Je ne suis pas un héros ! murmura Claude.
— Vous vous piquez néanmoins d'être un galant homme, rétorqua Nanine... Eh bien! à mon humble avis, vous allez commettre une mauvaise action.
— Hein? Comment?... Une mauvaise action?
— Parfaitement... Dans sa lettre, M"'° Charlotte ne vous écrit-elle point qu'elle n'a plus de famille, qu'elle se défie de celle de son défunt mari, et que sa fille, une fois orpheline, se trouvera au milieu d'indifférents, sans amis pour la protéger et la guider?... Est-ce exact?
— Hum!... Je le suppose.
— Donc, dans ces tristes conditions, si vous abandonnez à elle-même cette enfant de dixhuit ans et qu'elle tourne mal, vous seul serez responsable de ce qui pourra lui arriver de fâcheux... Et je vous en avertis, vous vous ménagerez ainsi un tas de remords pour vos vieux jours.
— Mais, saperlipopette! objecta M. de Valbruant qui se sentait acculé au pied du mur, mais, ma chère enfant, vous parlez de tout ça à l'aveuglette... Je puis être un tuteur inhabile et exposer ma pupille à recevoir une mauvaise direction... Qui vous assure que je m'acquitterai de ces fonctions mieux qu'un autre?
— J'en suis certaine... Je vous connais : vous êtes consciencieux et loyal, et, du moment où vous aurez accepté ce devoir, vous mettrez tout votre cœur à le remplir jusqu'au bout. Osez donc vous calomnier et prétendre le contraire!
— Alors vous me conseillez de répondre affirmativement ?
— Vous m'avez demandé mon avis, je vous le donne... Et notez, ajouta Nanine avec une pointe de tristesse, que ma franchise est méritoire, car nous serons les premières à pâtir du nouvel état de choses... Cette tutelle vous absorbera nécessairement; si vous vous attachez à votre pupille, comme je le crois, vous nous négligerez forcément et notre vieille intimité en souffrira.
— N'en croyez rien ! protesta M. de Valbruant fort ému et lui tendant la main; notre amitié n'en sera que plus solide; je vous demanderai souvent, au contraire, à votre mère et à vous, de m'aider de votre expérience, dont j'aurai grand besoin... Sapristi! je ne serai pas à la noce et je ne me vois pas du tout dans ce rôle de chaperon!... N'importe, mon parti est pris et je vous remercie de m'avoir fait envisager clairement mon devoir... Vous êtes une brave fille et un cœur d'or... Maintenant je vous quitte pour aller répondre sur-le-champ à ce diable de notaire... Excusez-moi!
E jour même, en effet, Claude s'exécuta bravement. Il écrivit à M" Noirot, notaire à Besançon, qu'il acceptait la tutelle à lui déférée par feu M'"° de la Genevraye. « Faites part de ma réponse à la jeune fille, ajoutait-il, et veuillez m'informcr de l'époque à laquelle ma future pupille sera prête à partir pour les Corderies. »
La lettre terminée, M. de Valbruant, pour ne plus être tenté de changer d'avis, alla lui-même la jeter à la poste avant la dernière levée. Avec un (( ouf! » résigné, il écouta le bruit de l'enveloppe carrée glissant dans la boîte, puis regagna son domicile et se mit à arpenter les allées de son jardin, afin de ruminer en plein air les conséquences de son acte héroïque. Il était fort agité et ne songeait pas sans effroi aux modifications
que cette aventure singulière introduirait dans son paisible intérieur. Néanmoins, à l'heure du souper, il ne parla de rien à Catherinette. Au fond, bien qu'il eût la prétention de mener sa servante au doigt et à l'œil, il n'était pas trop rassuré sur la façon dont elle s'accommoderait du nouvel ordre de choses. Fidèle à son principe de ne point gâter sa nuit par trop de préoccupations, il ajourna la révélation à un moment plus opportun et demeura muet jusqu'à l'heure du coucher.
Ce ne fut que le lendemain matin, au moment où Catherinette lui apportait son chocolat dans la salle à manger, que Claude, déjà botté et guêtre pour une promenade, se détermina à entrer dans la voie des confidences.
— A propos, commença-t-il en tournant distraitement la cuiller dansla tasse bouillante, j'ai une nouvelle à vous apprendre, ma fille...
— Une nouvelle? répéta la gouvernante qui, depuis la veille, était fort intriguée par la mine soucieuse de son maître; c'est donc ça que vous aviez hier tantôt l'air tout chose... Même que je songeais à part moi : (( Je parie que cette diablesse de lettre à cire rouge lui a causé de la tablature... ))
— Vous avez mis le nez dessus, Catherinette, et la lettre m'a fortement tracassé... Elle ne nous causera aucune tablature, je l'espère, mais pour
sûr elle amènera ici du changement... Dans peu, ma bonne fille, les Corderies vont compter un habitant ou, plutôt, une habitante de plus... Voilà!
Catherinette écarquilla les yeux et joignit les mains :
— Sainte Vierge! murmura-t-elle, ça serait-il que vous penseriez à vous marier, monsieur de Valbruant?
— Ne dites donc pas de bêtises ! riposta Claude en haussant les épaules. Me marier, moi, Dieu m'en préserve!... La personne que j'attends est tout bonnement une jeune demoiselle dont j'ai été nommé le tuteur.
— Bonté!... Une demoiselle... et de quel âge, s'il vous plaît?
— Dix-huit ans... je crois.
— Vous croyez?... Vous ne l'avez donc jamais vue?
- — -Jamais... Je ne la connais pas... Sa mère était une ancienne amie... Avant de mourir, elle m'a prié de prendre chez moi cette enfant jusqu'à ce qu'elle soit majeure...
— Une étrangère! reprit Catherinette ahurie, et vous avez accepté comme ça, tout de suite, sans réfléchir?... Ça ne vous effraye pas de vous mettre sur le dos une pareille charge... et coûteuse, sans doute, par-dessus le marché?
— Assez de questions! cria-t-il impatienté...
44 LESREVENANTS
D'abord M"° de la Genevraye a de la fortune, et son séjour ici ne sera nullement une charge coûteuse... Et puis, enfin, j'ai accepté; il n'y a pas à y revenir et j'attends ma pupille d'un jour à l'autre...
— Mais...
— Il n'y a pas de mais... Suis-je le maître ici, oui ou non?...
— Pour sûr, vous êtes le maître chez vous, monsieur... Pourtant je ne crois pas vous manquer de respect en vous priant de remarquer que je suis seule à la maison pour faire tout l'ouvrage... C'est déjà une grosse besogne... Mais, s'il faut encore servir une jeunesse qui sera peutêtre bien exigeante, vous êtes-vous demandé si la vieille Catherinette y pourra suflire?
— Ne vous inquiétez pas de ça... Nous trouverons dans le pays une gâchette qui vous aidera et qui sera pour ma pupille une façon de femme de chambre.
— Ha! murmura Catherinette toujours refrognée, c'est une autre paire de manches, et, s'il arrive quelque grabuge, je m'en lave les mains... Permettez-moi seulement une toute petite question encore... Où logerez-vous votre pupille?
— Sacrebleu! répondit Claude, il me semble qu'il ne manque pas de place... Nous avons assez de chambres à donner!...
— Des chambres, oui, il y en a, poursuivit
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT 4f
impitoyablement la servante; mais, monsieur de Valbruanr, sauf la vôtre qui est en assez bon état, les autres sont restées telles quelles depuis la mort de vos pauvres parents... Jamais on n'y a fait une réparation; les papiers sont en loques, les fenêtres ne joignent pas, les cheminées fument... Quant aux meubles, ils ne tiennent plus ensemble et datent du temps de magrand'mère!
— Bah! répliqua Claude, nous choisirons la meilleure pièce et, avec deux journées d'ouvriers, nous la rendrons très logeable... Ma pupille n'est pas une princesse et elle se contentera de ce que nous pourrons lui offrir.
— Y pensez-vous, monsieur?... Vous dites que cette demoiselle est riche; de plus, étant fille unique, elle a dû être gâtée et mise dans du coton. Et vous vous imaginez qu'elle se trouvera à son aise dans une de vos chambres carrelées où manquent les objets les plus nécessaires.?... Ah! bé! ah! bé! vous êtes bien loin de compte!
— Diantre! grogna Claude devenu rêveur, voilà bien des affaires!
La discussion fut interrompue par un coup de sonnette, et la servante, qui était allée ouvrir, introduisit peu après les deux dames Liénard dans la salle à manger.
— Bonjour, mon cher Claude, s'écria vivement la veuve dès l'entrée. Excusez notre visite matinale... Nous revenons de la messe de huit
heures et je n'ai pas voulu passer devant votre porte sans vous complimenter. Nous avons causé de vous hier, toute la soirée, et vos oreilles ont dû tinter... Mon ami, en acceptant cette tutelle, vous vous êtes conduit en homme de cœur!
— Ah! soupira M. de Valbruant en tendant la main à ses deux visiteuses, M""" Nanine vous a conté l'histoire?... Eh bien! oui, j'ai écrit à ce notaire que j'acceptais, et c'est une affaire entendue... Mais, chère dame, convenez que c'est raide tout de même et que je m'embarque dans une étrange aventure... Voici déjà Catherinette qui s'affole et soulève des difficultés grosses comme des montagnes...
— Oh! monsieur, interrompit la gouvernante, peut-on dire?... Voyons, je prends ces dames comme juges... Elles connaissent nos chambres du premier étage... Demandez-leur si elles sont logeables et si une demoiselle de la ville, élevée dans le grand et aimant ses aises, sera d'humeur à s'en accommoder?
— Catherinette a raison, déclara Nanine, autant qu'il m'en souvient, les pièces du premier étage ont été fort négligées, et les tapissiers auront besoin de passer par là...
— Les tapissiers? protesta Valbruant déconfit, mais alors c'est la maison sens dessus dessous!... Ce sont de continuelles allées et venues de Saint-Clair à Langres et de Langres à Saint-
Clair!.., Et puis, est-ce que je m'y entends, moi?... Est-ce que je sais quelles fanfioles conviendront à cette demoiselle?... Pauvre de moi! Je ne sortirai jamais d'un pareil tintouin...
— Allons, Claude, mon bon, remettez-vous! reprit M"'° Liénard, avec un coup d'œil ironiquement pitoyable. Du moment où l'on accepte de remplir un devoir, il faut s'en acquitter convenablement... D'ailleurs, ce n'est pas la mer à boire et nous vous aiderons... Avant tout, si vous le permettez, nous allons examiner les pièces que vous destinez à votre pupille et nous chercherons ensemble la meilleure façon de les approprier à l'usage d'une jeune fille du monde...
On monta donc au premier étage et l'on passa en revue les chambres disponibles. Valbruant montra aux dames Liénard l'appartement jadis habité par sa mère. Il se composait d'une grande chambre à deux fenêtres, communiquant avec un cabinet de toilette assez spacieux. Au point de vue de l'aération et de l'orientation, cela ne laissait rien à désirer. Les pièces étaient hautes et les fenêtres ouvraient au midi sur le jardin; mais les plafonds noircis et crevassés, les tentures de damas brun fané, les meubles inconfortables et mangés aux mites, le carrelage brisé et sans tapis, donnaient froid dans le dos et suggéraient des idées funèbres... Quant au cabinet de toilette, il était réduit à sa plus inconfortable expression :
quatre murs nus, avec une table de bois blanc supportant une cuvette et un pot à eau microscopiques.
— Brrr!... s'écria Nanine, après que Catherinette eut ouvert les croisées et poussé les volets, il semble que l'on pénètre dans l'intérieur d'un catafalque...
— Alors, demanda tristement Claude, vous pensez que ça ne peut pas faire l'affaire?
, — Mais si, répliqua plaisamment M"'' Liénard, comme dimensions, ce sera parfait... Seulement il faudra changer les tentures, repeindre les boiseries, transporter tous ces fatras au grenier, moderniser l'appareil de la cheminée, couvrir le carrelage d'une carpette, meubler le cabinet de toilette...
— Rien que cela! gémit Claude consterné, en s'asseyant dans un fauteuil qui craqua sous son poids, mais c'est un bouleversement complet!
— Ne vous désolez pas et surtout ne vous rebutez point d'avance, repartit Nanine d'un ton conciliant; avec un peu de patience et de bonne volonté nous en viendrons à bout. — Demain, si vous le voulez, nous irons ensemble à Langres consulter un tapissier consciencieux que je vous indiquerai. Nous choisirons nous-mêmes les étoffes et le mobilier... quelque chose de simple et de jeune, dans des prix doux, et vous verrez que tout marchera sur des roulettes ..
— Ainsi soit-il! soupira Valbruanr, ahuri par la perspective d'une maison livrée aux ouvriers, et retentissante de coups de marteaux.
Néanmoins, il fit bonne mine à mauvais jeu et s'exécuta sans trop récriminer. Le lendemain, en compagnie des dames Liénard, il partit pour Langres et se laissa emmener chez un tapissier de la rue Saint-Dizier, qui lui promit de tout arranger à souhait en trois semaines. On choisit un mobilier en pitchpin et une cretonne bleue très gaie pour les rideaux, les panneaux des murailles et les sièges. Le carrelage de briques devait disparaître sous une carpette assortie à l'étoffe des tentures. Quant au cabinet de toilette, qu'on garnirait de linoléum et de nattes, il fut convenu qu'on y installerait une baignoire et une vaste table à dessus de marbre blanc. Nanine, qui joignait à un goût très sûr un sens très pratique, fit établir un devis dont elle discuta les articles point par point, de sorte que Claude en définitive ne fut pas trop exploité.
Les travaux d'appropriation commencèrent peu de jours après. Tout n'alla point, naturellement, sans accrocs, sans emportements de la part de Valbruant dont les nerfs étaient très excitables, sans lamentations du côté de Catheri- ;iette qui se désolait de la turbulence désordonnée des ouvriers; mais enfin tout se débrouilla peu à peu. Dans l'intervalle, Claude avait reçu
des nouvelles de sa future pupille... En une lettre fort joliment tournée, M"° Viviane de la Genevraye lui exprimait combien elle était touchée des marques d'affectueuse sollicitude que M. de Valbruant lui donnait, en voulant bien se charger d'elle jusqu'à sa majorité. Elle lui promettait de faire en sorte qu'il n'eût pas à s'en repentir, se confondait en protestations de gratitude et de respect et le priait de l'informer de l'époque où il pourrait la recevoir à Saint-Clair... Claude se hâtait de répondre que quelques travaux de réparations exécutés en ce moment aux Corderies s'opposaient seuls à ce qu'il allât chercher sa pupille à Besançon. (( Mais, ajoutait-il, les ouvriers auront certainement terminé leur besogne d'ici à quinze jours, et, dès que la maison sera prête à loger convenablement sa nouvelle habitante, je m'empresserai, mademoiselle, de vous prévenir de mon départ pour Besançon, à moins qu'à cette époque vous ne puissiez rencontrer, par hasard, un voyageur de votre connaissance qui vous escorterait jusqu'à Langres, auquel cas j'irais vous attendre dans cette ville, à la date que vous me fixeriez... »
Le tapissier fut exact et la livraison eut lieu à l'expiration du terme convenu. Vers la troisième semaine d'octobre, tout fut en ordre aux Corderies, et Valbruant, en compagnie de Nanine, procéda à l'inspection de l'appartement destiné à
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT f[
M"" de la Genevraye. Parles fenêtres largement ouvertes pour laisser évaporer un reste d'odeur de vernis, un joli soleil d'arrière-saison pénétrait librement et donnait à ce nid de jeune fille un aspect gaîment hospitalier. Pour que les deux pièces claires et coquettes eussent tout à fait l'air habité et confortable, il ne manquait plus que quelques menus objets de fantaisie, dont Nanine démontra l'utilité : — une jardinière portative, une bonne lampe de travail, un écran devant la cheminée et un léger paravent mobile, pour masquer la porte d'entrée. M"" Liénard dressa soigneusement la liste de ces bibelots supplémentaires, et, le lendemain, Claude s'en alla une dernière fois à la découverte dans les magasins de Langres. Sa tâche fut plus compliquée qu'il ne l'avait pensé. Dans les petites villes de province il est rare qu'on puisse dénicher du premier coup ces articles de fantaisie et de pur agrément dont les marchands ne se fournissent guère d'avance. En outre, Valbruant, livré à lui-même et peu expérimenté, s'expliquait mal; on le renvoyait souvent d'une boutique à une autre. Tout son après-midi se passa à arpenter les rues caillouteuses, à inspecter les étalages, puis à surveiller l'emballage et l'expédition des objets enfin trouvés, non sans peine.
Quand, fourbu et énervé, il reprit le chemin de l'hôtel de l'Europe, le crépuscule tombait
déjà et le courrier du soir venait de filer. Claude était trop las pour se mettre en quête d'un cabriolet de louage ; il se fit préparer une chambre à l'hôtel et s'y réfugia aussitôt après souper, en recommandant qu'on l'éveillât le lendemain dès l'aube, afin que, cette fois, il pût prendre la voiture qui partait pour Saint-Clair, après l'arrivée des trains du matin.
Il se déshabilla lestement, heureux d'étendre dans un lit passable ses jambes fatiguées. La tête sur l'oreiller, il collationna de nouveau la liste crayonnée par M"° Liénard. Rien n'était oublié... Il se loua fort d'avoir si bien mené ses affaires et d'avoir accompli tout seul une tâche difficile. Maintenant tout était prêt pour accueillir cette pupille tombée des nues. Elle serait, ma foi, bien exigeante si elle ne se trouvait point satisfaite du nid douillettement capitonné qu'il venait de lui aménager aux Corderies!... Il avait princièrement fait les choses! Avec sa facilité d'oubli, Claude se souvenait à peine du concours efficacement prêté par Nanine, et, s'attribuant quasi tout le mérite de cette hospitalité si laborieusement préparée, il se congratulait doucement de la réussite... Content de lui, il souffla sa bougie, poussa un soupir de soulagement et s'endormit à poings fermés.
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT f^
ONSiEUR DE Valbruant rêva qu'il était de retour aux Corderies et que les marteaux des tapissiers emplissaient
de nouveau la maison de leur agaçant tapage.
Un martellement plus obstiné le fit sursauter
dans son lit. Cette fois, c'était à sa porte qu'on
frappait énergiquement :
— Hein?... Que se passe-t-il? demanda Claude encore à demi ensommeillé.
— Monsieur de Valbruant, répondit du dehors la voix du garçon de service, il est six heures... Le courrier de Saint-Clair partira dans une petite demi-heure.
Le dormeur se rappela enfin qu'il avait couché à l'hôtel. Il bredouilla un juron, alluma sa bougie et procéda tumultueusement à sa toilette. Quand
il descendit pour avaler une tasse de café, le jour commençait à blanchir; dans la cour, les sabots des chevaux heurtaient les pavés et leurs grelots tintinnabulaient impatiemment.
— On n'attend plus que vous, monsieur de Valbruant! cria Bernard, le conducteur.
Claude, en toute hâte, se précipita dans la caisse de l'antique diligence. A la faible clarté de l'aube, il remarqua à peine une vague forme féminine emmitouflée, encapuchonnée et rencognée à l'autre extrémité du coupé. Perché sur son siège, Bernard rassemblait les guides et enveloppait ses deux chevaux d'un coup de fouet.
— En route! s'exclama-t-il d'une voix rauque. Avec de brusques cahots, des tintements de
vitres, des grincements de roues, le courrier roula dans la direction de la porte des Moulins, tandis que Valbruant se tassait dans son coin, bien décidé à rattraper le temps perdu et à boire un dernier coup de sommeil.
Ce ne fut pas long. Bercé par le balancement de la voiture, dodelinant de la tête et fermant les yeux, il perdit bientôt la notion des choses et reprit son somme interrompu. Combien de temps dormit-il?... Près d'une heure. Confusément, il s'en rendit compte, en constatant au réveil que le courrier avait dépassé Saint-Geosme et commençait à descendre vers Pierrefontaine. La brume matinale se dissipait, le soleil montait ; des lisières
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT f^
de bois couleur bistre fumaient au loin, à l'horizon, et des vols de corbeaux planaient sur les jachères nues. Les rayons lumineux pénétraient obliquement dans la caisse poudreuse du coupé et y faisaient régner une atmosphère lourde, désagréablement imprégnée d'une odeur de paille foulée. Claude abaissa la glace pour renouveler l'air. Le vent vif du dehors acheva de le désengourdir. Il s'ébroua, se secoua et s'aperçut alors, en tournant la tête, qu'il n'était pas seul dans le compartiment.
Du fond de l'encoignure opposée, deux yeux curieux, légèrement rieurs et couleur d'eau verte, observaient le dormeur enfin réveillé.
M. de Valbruant, surpris, se frotta les paupières afin de savoir s'il n'était pas le jouet d'un agréable rêve. Les deux yeux pers appartenaient à une jeune personne qui venait de se débarrasser d'un manteau à capuchon et qui apparaissait toute fraîche et blonde dans une robe de mérinos noir. Elle s'était décoiffée et son chapeau de crêpe, suspendu à des bandelettes de cuir, se balançait au-dessus de sa tête nue, où un rai de soleil mettait comme une vaporeuse auréole de cheveux d'or. En gros et d'un rapide coup d'œil, Claude constata que la voyageuse était de taille moyenne, bien faite, avec des traits délicats, un nez fin et une bouche assez grande. Les yeux couleur d'eau semblaient avoir déjà.
depuis un bout de temps, étudié la physionomie du voyageur endormi, car ils pétillaient de malice, tandis que sur deux lèvres aux coins retroussés voltigeait encore un reste de moquerie. Claude eut conscience d'avoir provoqué ce sourire à l'expression gamine : a On est toujours ridicule quand on dort, songea-t-il, et de plus j'ai la mauvaise habitude de ronfler... »
— Pardon, murmura-t-il en saluant sa compagne de voyage, quand je suis entré dans cette boîte il faisait si noir que j'ai cru y être seul et que je me suis remis à faire un somme.
Et, la mine légèrement penaude, il ajouta : • — - J'ai le sommeil un tantinet bruyant... Je parie que j'aurai ronflé?...
— Je n'en sais rien, répondit avec le même persistant sourire son interlocutrice, je viens moi-même de me réveiller.
(( Hum! se pourpensa Valbruant, elle se défend de m'avoir épié... N'importe, je n'ai pas confiance... Ses yeux et ses lèvres démentent son affirmation polie... Mais où diable ai-je déjà vu ces yeux-là et ce sourire à la fois câlin et moqueur?... »
Un soudain ressouvenir dissipa le brouillard qui embrumait son cerveau. Il s'agita dans son coin et dévisagea plus attentivement sa voisine, qui avait redressé sa taille souple et en un tour de main réparait le désordre de ses frisons ébou-
riffés. Alors il remarqua la toilette noire de Tinconnue et la printanière fraîcheur de son visage.
(( Je n'ai pas la berlue, poursuivit-il en son par-dedans; il existe une ressemblance étrange entre cette voyageuse et... Charlotte d'Hérelie... Et puis, cette jeunesse, ces vêtements de deuil... Parbleu, ce serait curieux si, sans le prévoir, je m'étais rencontré avec ma propre pupille!... Tâchons d'éclaircir adroitement la chose... »
Il allait hasarder une question préliminaire, quand la voyageuse, tout en lissant ses cheveux avec un peigne de poche, reprit la parole.
— Oui, dit-elle, d'une voix un peu chantante, dont le timbre argentin frappa Valbruant, je m'étais assoupie au roulement de la voiture... C'est ce qu'on a de mieux à faire quand on voyage sur une route aussi monotone et ennuyeuse que celle-ci...
— Est-ce la première fois que vous la voyez, mademoiselle... ou madame? demanda Claude.
— Mademoiselle, affirma la jeune fille. — Après un petit temps, elle ajouta : — Oui, monsieur, c'est la première fois que je viens dans ce pays, et je vous avoue qu'il ne me plaît guère... Nos environs de Besançon sont autrement accidentés et pittoresques.
(( Plus de doute! se dit M. de Valbruant vivement ému, c'est bien la fille de Charlotte... »
— Je vous accorde, repartit-il à voix haute,
fS LES REVENANTS
que notre plateau de Langres a un aspect fort revêche... Mais patientez; tout à l'heure il y aura un changement à vue; nous possédons aussi de pittoresques paysages forestiers, et vous vous en apercevrez bientôt si vous poussez jusqu'à Saint- Clair...
— C'est précisément à Saint-Clair que je m'arrête.
— En vérité?... Vous allez visiter des parents ou des amis?
— Non, je n'y ai aucune relation... C'est-àdire, mon tuteur y habite et je vais demeurer avec lui.
Un silence tomba. Valbruant pensait : (c Voilà une belle occasion d'étudier le caractère de ma nouvelle pupille, tout en gardant l'incognito jusqu'à destination... »
— Pardon, monsieur, interrogea timidement la jeune fille en levant ses beaux yeux vers son interlocuteur, est-ce que vous êtes de Saint-Clair?
— J'y passe une bonne partie de l'année.
— Alors vous devez connaître au moins de nom un vieux monsieur qui s'appelle Valbruant?
— Parfaitement, c'est mon voisin, murmura Claude, qui ne put réprimer une grimace en s'entendant qualifier de « vieux monsieur ». — M. de Valbruant serait-il le tuteur dont vous me parliez?
— Oui... Et elle reprit en manière d'explication : — Je ne l'ai jamais vu, mais c'est un vieil ami de notre famille, et ma pauvre mère, avant de mourir, l'a prié de se charger de moi jusqu'à ma majorité.
— Ce qui m'étonne, c'est que Valbruant, au lieu d'aller au-devant de vous, vous ait laissée courir les routes toute seule à votre âge, car vous paraissez très jeune?
— Je vais avoir dix-huit ans.
— Votre tuteur n'était donc pas prévenu de votre départ?
— Non... 11 avait bien offert de m'aller prendre à Besançon ; mais (et elle se remit à rire), quand j'ai relu sa lettre, j'ai cru démêler entre les lignes que ce déplacement ne lui plaisait qu'à demi... J'ai voulu lui épargner la corvée du voyage; j'ai profité delà compagnie d'une dame qui se rendait à Chaumont et qui m'a déposée à la station de Langres.
Le propriétaire des Corderies se mordit les lèvres et resta un moment pensif. Au bout de quelques minutes, il fut tiré de sa rêverie par une nouvelle interrogation :
— Quel homme est-ce que M. de Valbruant?
— Un fort galant homme, déclara Claude en réprimant un sourire ; un original un peu sauvage, mais gagnant beaucoup à être connu...
— Bon!... Une sorte de bourru bienfaisant...
6o LESREVENANTS
Je vois ça d'ici... Rien d'un Iiomme du monde?
— Homme du monde, il l'a été jadis, je crois... Pour le moment, il est surtout un enragé coureur de bois... Aimez-vous la chasse, mademoiselle ?
— Je n'en sais rien, n'ayant jamais chassé... Cependant j'ai idée que c'est un sport qui m'agréerait assez.
— Un quoi? interrogea Valbruant, qui ignorait le sens de ce mot devenu à la mode et que la jeune fille affectait de prononcer à l'anglaise.
— Un sport... c'est un mot anglais qui signifie un amusement.
— Ha!... marmonna dédaigneusement Claude... Eh bien! mademoiselle, c'est un amusement que vous pourrez goûter à votre aise chez nous... Saint-Clair est entouré de forêts giboyeuses qui s'étendent à plus de trois lieues à la ronde... Tenez, vous allez en juger, car voici que nous entrons sous bois.
La route vicinale, après avoir traversé la plaine pierreuse connue sous le nom de « Plateau de Langres », pénétrait brusquement dans les grands couverts du « Ran de la Mancienne ». Dès la lisière on apercevait à perte de vue de profonds moutonnements de forêts, que le soleil déjà haut criblait de flèches lumineuses, et dont les feuillages, roussis par l'arrière-saison, étalaient à foison leurs opulentes couleurs fauves, mordo-
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT 6l
rées ou empourprées. A droite et à gauche, des futaies de hêtres et de charmes allongeaient leurs voûtes mystérieuses. L'air plus frais et plus sonore s'imprégnait de l'odeur automnale des feuilles tombées et des fougères marcescentes.
— Hein! est-ce beau? s'exclama Valbruant avec feu. — Ce milieu forestier le rendait lyrique. Il désigna de la main les lointains enfoncements de feuillées, que nimbaient de flottantes vapeurs. — Là-bas, continua-t-il, tout au fond, derrière ces buées, se trouve Saint-Clair...
— i\lon Dieu! soupira la jeune fille d'un ton médiocrement enthousiaste, mais c'est un trou perdu dans les bois!
— C'est précisément ce qui fait le charme de notre bourg, répliqua Claude; on y vit tranquille et caché comme des oiseaux dans un nid de verdure...
— Ou plutôt, insinua ironiquement sa compagne de voyage, comme des canards encroûtés dans un pâté d'Amiens... Cette bourgade offret-elle au moins quelques ressources de société?
— Certainement... Nous possédons plusieurs familles bourgeoises qui se réunissent de temps à autre pour des œuvres de charité ou des piqueniques en forêt. L'hiver on s'invite à des dîners de chasseurs, on organise des parties de mouche ou de nain-jaune, on danse même entre soi, aux noces... seulement les filles à marier sont peu
nombreuses et les épouseurs deviennent rares.
— Je comprends; dans ce beau pays, les filles montent en graine et se dessèchent ainsi que des roseaux au bord d'un marais... C'est plein de gaieté!
(( Décidément, se disait Claude, cette petite est un rien frivole... Dommage! elle est séduisante, bien que passablement irrévérencieuse. »
— Détrompez-vous, mademoiselle, riposta-t-il un peu piqué, on ne s'ennuie pas à Saint-Clair et on y rencontre d'aimables personnes aussi bien qu'ailleurs... Votre tuteur, à ce qu'on m'assure, est en relations d'amitié avec deux excellentes femmes, les dames Liénard, dont chacun apprécie la distinction, le bon cœur, la bonne grâce, et qui seront sûrement pour vous une agréable et désirable compagnie.
— Vraiment?... Quel âge ont ces excellentes dames?
— La mère a passé la cinquantaine ; quant à sa fille, M"=Nanine...
— Ah! il y a une demoiselle Liénard, interrompit la voyageuse; ce doit être une de ces vieilles filles dont nous parlions et qui ont coiffé sainte Catherine?
— Mademoiselle Nanine, protesta-t-il avec vivacité, n'est pas une vieille fille ! Elle a vingt-huit ans à peine et on ne les lui donnerait pas... Tout est jeune en elle, l'esprit, le cœur et le visage !
— Ho! ho! observa la moqueuse pupille, mais alors c'est une perfection que cette demoiselle !
— Personne n'est parfait, répondit vertement Claude, que ce persiflage agaçait, et c'est tant mieux, car une perfection, s'il en existait, serait parfaitement ennuyeuse!... Pour en revenir à M"° Liénard, elle a. Dieu merci! des défauts, mais de jolis défauts qui aident à faire ressortir ses exquises qualités.
— Une perle, enfin! Je serai enchantée de la connaître...
Enchantée?... On ne s'en serait pas douté au froncement des fins sourcils de la pupille et à la mordante raillerie de sa voix. Elle semblait plutôt désappointée d'apprendre qu'elle rencontrerait dans l'intimité de son tuteur une personne jeune, spirituelle et attrayante; cela se devinait à la moue boudeuse de ses lèvres, au rembrunissement de ses regards. Une taciturnité maussade succédait à l'espiègle expansion de tout à l'heure. Elle s'énervait et frappait de coups de talon impatients le plancher du coupé!
— Ces chevaux vont comme des tortues!
murmurait-elle entre ses dents. Nous n'y arriverons donc jamais, à ce village de Saint-Clair?
— Nous n'en sommes plus très loin, affirmait flegmatiquement son compagnon,
La diligence avait, en effet, laissé sur la gauche
le chemin de Vivey et gravissait une rampe d'où l'on dominait une étroite rivière aux sinuosités bleuissantes, qui serpentait entre des prés fleuris de colchiques. Un peu plus loin, à droite et à gauche, apparaissaient de blanches maisons neuves, coiffées de tuiles rouges. Les chevaux, sentant l'écurie, trottaient d'un pas un peu plus gaillard. Bientôt, dépassant les premières habitations, ils s'engagèrent dans une rue aux masures basses, que bordaient des tas de fumiers, et stoppèrent brusquement devant la porte d'un cabaret.
— Nous voici à Saint-Clair, annonça gaiement M. de Valbruant.
— Ce n'est pas malheureux! soupira la jeune fille, qui achevait de se recoiffer et de ramener sa cape sur ses épaules.
Claude ouvrait la portière, sautait à terre lestement et aidait la voyageuse à descendre :
— Merci, monsieur! Les Corderies sont-elles loin d'ici?
— A quelques pas... Si vous le permettez, je vais vous les montrer... Bernard, cria-t-il au conducteur, vous descendrez les bagages de mademoiselle et vous les brouetterez le plus vite possible aux Corderies...
— Soyez tranquille, repartit Bernard, avant un petit quart d'heure tout sera rendu chez vous, monsieur de Valbruant!
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT 6f
Lajeunefilleébaubie rougit jusqu'aux oreilles.
— Monsieur de Valbruant? répéta-t-elle, comment, c'est vous, monsieur?
— Mon Dieu, oui, mon enfant, avoua Claude avec un malicieux sourire... Vous voyez que votre tuteur n'est pas aussi vieux que vous vous l'imaginiez... Pardonnez-moi d'avoir gardé un peu trop longtemps l'incognito...
— C'est une trahison, protesta M"" de la Genevraye, suffoquée et confuse... Vous devez avoir de moi la plus détestable opinion!
— Nullement... J'aime les caractères francs et tout d'une pièce... Et maintenant que la présentation est faite, ma chère pupille, soyez la bienvenue aux Corderies...
ESDAMES, dit M. de Valbruant en entrant dans la salle à manger de l'Abbatiale, je vous amène ma pupille, M"'' Viviane de la Genevraye... J'ai voulu que sa première visite fût pour vous... Ma chère enfant, continua-t-il en prenant la main de la jeune fille, venez que je vous présente à mes deux excellentes amies. M'"" et M"*" Liénard.
Ceci se passait le lendemain de l'arrivée de Viviane. Celle-ci, nullement intimidée, saluait en esquissant une élégante révérence, suivie d'un petit sautillement alors à la mode. M""' Liénard y répondait par une cordiale embrassade; Nanine tendait la main à la nouvelle arrivante, et Claude, tout guilleret, contait sommairement
comment il avait rencontré sa pupille dans la diligence de Bernard.
Pendant qu'il discourait, M"' de la Genevraye, assise près de la veuve, examinait d'un rapide coup d'œil circulaire la salle à manger, dont un pâle soleil d'octobre éclairait doucement le dressoir de noyer, les têtes de cerfs, la panoplie d'armes de chasse et les vieilles gravures encadrées de bois noir. Un sourire énigmatique effleurait ses lèvres, à mesure qu'elle étudiait à la dérobée les détails de cet intérieur modeste, qui s'harmonisait avec les toilettes très simples des dames du logis.
— Après ce fatigant voyage, observa M""' Liénard, vous devez vous trouver un peu étourdie et dépaysée? Et puis vous arrivez à Saint-Clair juste au moment oii il ne se montre pas à son avantage... Mais, si l'hiver y est revéche, le printemps nous offre des compensations agréables... Vous verrez, quand nos bois auront revêtu leurs habits d'été!... Notre pays n'est pas aussi inhospitalier qu'il en a l'air aujourd'hui.
— Je sens, répliqua courtoisement M"" Viviane, que je m'accoutumerai très vite à ma nouvelle résidence.
— Avez-vous déjà fait connaissance avec les Corderies et êtes-vous satisfaite de votre installation? demanda à son tour Nanine.
— Je serais bien difficile si je ne m'en accom-
modais pas!... Mon tuteur m'y a préparé un nid délicieux et tout à fait confortable.
— Il vous plaît? s'écria Claude flatté; tant mieux, je suis ravi d'être parvenu à tout arranger à votre goût... Ah! dame, ça n'a pas été tout seul!... Ici, on n'a pas ce que l'on veut, les ouvriers y sont lambins et maladroits. Il m'a fallu plus d'une fois les relancer et courir à Langres pour presser les fournisseurs... Mais tout est bien qui finit bien, et l'important est que j'aie réussi à vous loger à peu près convenablement.
Il ne se souvenait plus de l'efficace initiative des dames Liénard et s'imaginait de bonne foi avoir tout combiné et fait exécuter d'après ses propres inspirations. Nanine ne put s'empêcher de rire, en constatant ce défaut absolu de mémoire et cette infatuation naïve.
— Mon tuteur, affirma Viviane avec une intonation légèrement ironique, est un organisateur merveilleux... Il a le don de la divination et il a su prévoir de menus raffinements auxquels, seule d'ordinaire, une femme est capable de penser.
— - Oh ! repartit modestement le maître des Corderics, vous exagérez... Je crains, au contraire, d'avoir commis involontairement des oublis; mais, maintenant que vous êtes là, ma chère enfant, si vous vous apercevez de quelque omission, vous n'avez qu'à parler...Jesuis à vos ordres.
— Vrai!... Vous me permettez une petite observation ?
— Je vous supplie de m'éclairer... Que vous manque-t-il?
- — - Un piano.
— Un piano!... Saperlipopette, c'est positif! Puis, se tournant d'un air de reproche vers
Nanine, il s'exclama :
— Comment ne m'y avez-vous pas fait penser?
Nanine éclata de rire :
— Que voulez-vous? riposta-t-elle, si doué qu'on soit comme organisateur, on ne s'avise jamais de tout.
— Bah ! reprit M"'' de la Genevraye, l'oubli est facilement réparable, et j'y remédierai moimême, dès que nous retournerons à Langres... Êtes-vous musicienne, mademoiselle Liénard?
— Hélas! non... J'ai un peu pianoté jadis, mais j'ai eu, depuis, trop d'occupations prosaïques et j'ai oublié complètement ce que je savais... C'est ce qui vous explique pourquoi je n'ai pas songé à renseigner sur ce point M. de Valbruant... J'aime pourtant la musique et je serai enchantée de vous entendre, mademoiselle.
— Peut-être serez-vous déçue! Je ne joue guère que de la musique sérieuse... Aimez-vous les classiques ou les modernes?
yo LESRE VENANTS
— Mon Dieu, je suis trop ignorante pour vous répondre catégoriquement, déclara Nanine... Pour moi, il n'existe que deux sortes de musiciens : ceux qui me charment ou m'émeuvent et ceux qui m'ennuient.
Un pli dédaigneux retroussa les lèvres de M"'' de la Genevraye.
— Souvent les gens du monde qualifient d'ennuyeuse toute musique difficile à comprendre... Faute d'étude et d'initiation, ils préfèrent une romance à une symphonie.
— Je ne suis pas du monde et je ne suis pas non plus une (.< initiée », répondit M"'' Liénard en soulignant malignement ce dernier mot; je n'ai aucun parti pris et j'entends avec grand plaisir une sonate de Mozart, voire même une simple chanson paysanne... Le rôle de la musique n'est-il pas avant tout de parler au cœur?
— C'est une théorie un peu élémentaire.
— Un peu rustique, dites le mot; je devine que vous l'avez au bout de la langue... Que voulez-vous? Je suis campagnarde jusqu'aux moelles!
Les questions et les réponses se succédaient avec une vivacité quasi agressive. Elles se croisaient comme des fleurets, — courtoisement mouchetés, il est vrai, — mais dont les coups portaient néanmoins, en laissant parfois des traces d'égratignures. On pouvait déjà deviner une absence totale de sympathie, une sourde
hostilité naissante, entre ces deux natures féminines qui prenaient contact pour la première fois. Claude de Valbruant, occupé à deviser tranquillement avec M""' Liénard et, d'ailleurs, peu observateur, ne remarquait rien. La veuve, plus perspicace, s'aperçut, aux intonations de Nanine, que cet entretien sur la musique n'allait pas sans de fâcheuses dissonances, et, pour rétablir l'accord, elle s'efforça de changer le sujet de la conversation. Elle questionna maternellement et discrètement M"'' de la Genevraye sur les circonstances douloureuses qui avaient précédé son départ pour Saint-Clair. Elle la plaignit d'être, si jeune, frappée d'une si cruelle affliction, et soumise à une épreuve que le temps seul peut alléger.
— Enfin, soupira-t-elle, nous agirons de notre mieux pour adoucir vos peines et vous ne trouverez ici que des amis... Il faudra, ajouta-t-elle en s'adressant à Claude, s'occuper de la distraire...
— J'y ai songé, repartit ce dernier, et je viens précisément vous prier toutes deux de dîner demain aux Corderies en compagnie de ma pupille et de mes voisins, le maire et le notaire. Nous mangerons ensemble un gigot de chevreuil, une truite de l'Aujon, et une couple de perdreaux farcis de truffes de Bourgogne... J'espère que Catherinette se distinguera et que nous passerons quelques bonnes heures d'intimité...
Après s'être assuré de l'acceptation des dames Liénard, il prit congé et s'en revint allègrement avec Viviane, en suivant la promenade d'Entredeux-Eaux :
— Eh bien! demanda-t-il à M""^ de la Genevraye, vous avez lié connaissance avec mes deux amies. N'est-ce pas qu'elles ont une bonté, une grâce cordiale, qui mettent tout de suite les gens à l'aise?
— Oui, murmura Viviane évasivement, ce sont des personnes fort affables.
Cette vague appréciation parut à Valbruant manquer de la chaleur à laquelle il s'attendait.
— Franchement, insista-t-il, comment les trouvez-vous?
— Ainsi que vous le dites, très gracieuses... d'une grâce un peu démodée, comme leur mobilier.
— Vous les jugez trop superficiellement, grommela Claude désappointé; vous changerez d'avis quand vous les connaîtrez mieux... La mère est un cœur d'or.
— Elle a l'air, en eifet, d'une brave femme.
— Et Nanine?... M'étais-je trop avancé lorsque je vous vantais son esprit naturel et primesautier?
— Oh! très primesautier... Nous pourrions même dire... sauvage.
— La sauvagerie a du bon; d'abord, elle n'est
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT y]
point banale... Nanine ne pense pas comme tout le monde et elle a le courage de son opinion.
— Oui, oui... C'est une originale et elle aime à le faire voir...
En dépit de son insistance, Valbruant ne put tirer de sa pupille que ce compliment assez énigmatique et il dut s'en contenter...
Le lendemain, à la brune. M'"'" Liénard arrivèrent les premières aux Corderies, et Catherinette les introduisit en grande cérémonie dans le salon oii Claude et sa pupille attendaient les convives, devant une belle flambée de bûches de hêtre.
— Nous sommes venues de bonne heure, expliqua la veuve, pour le cas où nous pourrions vous être de quelque utilité; mais je vois que vous n'avez pas eu besoin de nous pour tout organiser parfaitement...
Viviane se piquait d'entendre à merveille le rôle d'une maitresse de maison. — Les bougies de deux candélabres et deux lampes éclairaient de leur mieux la pièce un peu sombre, tapissée d'un antique papier à ramages; les sièges Louis XVI, tendus de velours d'L'trccht réséda et débarrassés de leurs housses, étaient disposés d'une façon invitante autour de la vaste cheminée. La réverbération du feu pétillant jetait de soudaines et capricieuses clartés sur les portraits de famille, accrochés aux murs, et sur les pende-
loques d'un lustre de cristal de roclie qui descendait de la rosace du plafond. Pour rajeunir la physionomie du salon et en égayer la nudité, la jeune fille avait disséminé çà et là des gerbes de verdure et de fleurs. Sur le marbre des consoles et l'entablement de la cheminée, des chrysanthèmes de toutes nuances emplissaient des vases de grès, artistement enfoncés dans une gaine de mousse. Viviane elle-même, malgré son deuil récent, n'avait pu résister à la tentation de glisser dans la ceinture de sa robe de crêpe un gros bouquet de violettes d'automne.
Cette note fleurie, qui s'harmonisait avec le noir des vêtements et la blonde chevelure crêpelée de la pupille, choqua Nanine comme un manque de tact et accrut ses préventions. Elle fronça ses sourcils bruns et détourna les yeux. M"" de la Genevraye surprit cette marque de désapprobation et afl'ecta dédaigneusement de ne pas s'en apercevoir. Elle accueillit les deux dames avec une politesse tempérée de réserve et dépourvue de cordialité. Aussi, malgré les eff'orts de M. de Valbruant pour animer l'entretien, une certaine froideur régna-t-elle jusqu'à l'apparition des deux autres invités : le notaire Palaiseau et M. Perdriset, maire de Saint-Clair.
Claude procéda aux présentations de rigueur. Maître Palaiseau, Bourguignon jovial et disert, se montrait volontiers familier et galant avec les
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT 'J<j
dames. Très en dehors, alerte et remuant malgré un commencement d'embonpoint, la bouche souriante, le teint haut en couleur, il enjôlait les clients par sa faconde insinuante; mais, sous son apparente rondeur, il cachait un esprit retors que trahissaient par intervalles les lueurs finaudes de ses petits yeux noirs. Le maire Perdriset, grand, sec et rasé de frais, était tout l'opposé du notaire; sa lippe boudeuse, son regard à la fois prudent et câlin, sa voix miaulante et plaintive, lui donnaient une mine de chattemite. Il avait débuté par être hôtelier à l'enseigne de la 'R^se d'Or et s'était enrichi ensuite dans le commerce des grains. Bien qu'il dût l'origine de sa fortune à son métier d'aubergiste, il n'aimait pas qu'on le lui rappelât. Engoncé dans une ample redingote marron, cravaté de noir, se drapant dans la dignité de ses fonctions municipales, il tenait avant tout à frayer avec la bonne société et ne chassait qu'en compagnie des notables du pays.
On avait à peine échangé quelques propos d'une honnête banalité, quand Catherinette annonça cpe la soupe était servie. M. de Valbruant offrit le bras à M""' Liénard, le maire escorta Nanine, le notaire ferma la marche avec la pupille; puis tous, attablés, dégustèrent le potage que M"*" de la Genevraye distribuait gracieusement à la ronde. Autant elle avait gardé
yÔ LES REVENANTS
jusque-là une réserve froidement polie, autant Viviane se mit en frais dès qu'elle fut assise entre deux convives masculins. Au contact de ses voisins, ses instincts de coquetterie s'épanouissaient à l'égal des violettes de son corsage. Elle cherchait visiblement à plaire aux invités mâles. Ses attentions multipliées et ses façons cajoleuses déridèrent le mélancolique Perdriset et rendirent maître Palaiseau tout frétillant. La bonne cuisine de Catherinette et les vins généreux de la cave des Corderies achevèrent de charmer les dîneurs et de faire ressortir les grâces enveloppantes de Viviane; si bien qu'au rôti le tabellion, levant son verre de corton, proposa la santé de la séduisante pupille de M. de Valbruant. Claude, très fier du succès de M"'-' de la Genevraye, riposta en buvant au fils du notaire, qui terminait en ce moment ses études de droit à Paris.
— René prépare sa thèse, déclara maître Palaiseau, et il nous reviendra dès qu'il l'aura passée... Je serai heureux de vous le présenter, mademoiselle... C'est un garçon solide et un excellent fusil. Vous en jugerez, du reste, vousmême, quand vous nous accompagnerez en forêt... Car, je l'espère bien, nous ferons devons une chasseresse accomplie, n'est-ce pas. Valbruant?...
— Je ne demande pas mieux d'essayer, se hâta de répliquer gaiement Viviane; si mon
tuteur veut bien me donner quelques leçons, je serai à bonne école...
L'entrain redoubla. On ne se sépara qu'assez tard, lorsque la cloche de l'église sonna le couvrefeu. Après qu'on eut pris congé et tandis que M"'' de la Genevraye aidait Catherinette à rétablir l'ordre, Valbruant et le notaire reconduisirent les dames Liénard jusqu'à l'Abbatiale.
Sous les tilleuls d'Entre-Deux-Eaux, Claude. qui donnait le bras à Nanine, questionna brusquement M"" Liénard.
— Hein? Que pensez-vous de ma pupille?... Avouez qu'elle s'est acquittée à merveille de ses devoirs de maîtresse de maison?... Elle y a mis une grâce, une bonne humeur, un enjouement!...
— Elle en a même trop mis, à mon goût du moins et vu son deuil récent, repartit brièvement Nanine.
— Voyons, voyons... On ne peut pas toujours pleurer, à son âge surtout... Vous êtes injuste et vous serez seule de votre avis... Le maire et le notaire sont enchantés.
— Pardine! Elle a assez fleureté avec maître Palaiseau, avec ce pauvre maire et avec vous!... C'est une fille qui minauderait avec un chien coiffé; elle a la coquetterie dans le sang. Aussi elle vous a tous embobelinés !...
LFS REVENANTS
ANINE LiÉNARD avait dit vrai. M"° de la Genevraye était une « embohelineuse ». Elle tenait de sa mère, et peut-être d'une longue suite d'aïeules lointaines, ce mystérieux don de plaire, cet art de la coquetterie, par lesquels les hommes, jeunes ou vieux, se laissent subjuguer peu ou prou. Elle n'ignorait pas le pouvoir de ses grâces enjôleuses et s'était promis de l'essayer sur les habitants de Saint-Clair, ne fût-ce que pour alléger les ennuis de son exil dans cette rustique bourgade. Naturellement, M. de Valbruant se trouvait d'abord tout indiqué pour un commencement d'expérience. — Au lieu d'être le tuteur sexagénaire et maussade que Viviane avait ima-
giné, il comptait seulement quarante-cinq ans et ne paraissait pas son âge. Il conservait l'entrain, la vivacité et la verdeur de la seconde jeunesse; même sa sauvagerie, la brusquerie de ses façons, lui donnaient une originalité piquante. La jeune fille et lui vivaient sous le même toit, se rencontraient chaque jour aux heures des repas, passaient ensemble leurs soirées. Ces rapports quotidiens fournissaient à M"'' de la Genevraye cent occasions d'exercer son charme, tandis qu'ils rendaient Claude plus sensible aux séductions féminines.
Alfred de Musset remarque quelque part qu'il n'est rien de si dangereux qu'une jolie voisine : (( Fût-elle laide, ajoute-t-il, je ne m'y fierais pas, car, à force de la voir sans cesse, il arrive tôt ou tard un jour où l'on finit par la trouver jolie. » Or, Viviane, loin d'être laide, possédait une printanière beauté fort attrayante et, encore que Valbruant fût, par ses propres ressouvenirs, armé contre les blandices des femmes, il aimait à se sentir enveloppé de prévenantes attentions et à en respirer l'atmosphère agréablement capiteuse.
Il avait sur le cœur l'oubli du piano; aussi se fit-il un devoir, la semaine suivante, de conduire sa pupille à Langres, afin qu'elle y choisît un instrument à son goût. De plus, pour mieux obtenir le pardon de sa négligence, il profita du
8o LES REVENANTS
voyage pour offrir à M""^ de la Genevraye une élégante carabine de chasse. Il lui en apprit le maniement, établit un tir dans le jardin des Corderies et, dès que Viviane lui parut suffisamment experte, il l'emmena à la lisière des bois de Montavoir, où elle s'exerça aux dépens des rougesgorges et des merles du voisinage.
Sur ces entrefaites, le piano arriva et, le soir même, la pupille voulut l'inaugurer pour son tuteur. Tandis qu'après dîner Valbruant, allongé dans un fauteuil, au coin de la cheminée flambante, sirotait son petit verre de cognac, Viviane s'assit devant le clavier et joua le Tr élude de Lohengrin. Elle s'attendait à des émerveillements et à des louanges; elle fut notablement déçue, en s'apercevant que cette musique trop savante n'avait réussi qu'à endormir l'auditeur. Le silence, succédant tout à coup aux modulations aiglies du morceau, réveilla Claude.
— Merci, ma chère enfant, murmura-t-il en se frottant les yeux, vous vous en tirez admirablement, mais c'est trop fort pour moi... Voyezvous, je suis vieux jeu et je ne comprends bien que les airs de danse ou les sonneries de chasse... Si vous tenez à me faire plaisir, jouez-moi une valse bien rythmée et chantante, comme celles que la musique de mon régiment exécutait au temps de ma jeunesse!
Viviane avaitl'intelligence prompte et souple.
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT bl
Tout en prenant en pitié les goûts bourgeois de son tuteur, elle comprit aussitôt quel genre de musique devait plaire à ce philistin. Elle songea aux valses favorites de sa mère et qui dataient des belles années du second Empire. Elle se rassit donc au piano et joua de mémoire le Torrent, Tiosita, Il "Bacio, le 'Beau "Danube bleu... Pendant que les notes s'égrenaient, tantôt langoureusement vibrantes, tantôt sur un rythme allègre et sautillant, Valbruant, complètement éveillé, balançait la tête et marquait du pied la mesure; ses yeux couleur noisette s'allumaient; un sourire un peu mélancolique entr'ouvrait ses lèvres; il semblait avoir vingt ans de moins sur le front.
— Bravo, dit-il à Viviane, qui était venue s'agenouiller sur le tapis du foyer et qui présentait à la flamme ses doigts engourdis, — car les souches de hêtre brasillantes ne suffisaient pas à réchauffer l'air glacé de la vaste pièce, — à la bonne heure, voilà une musique qui m'enchante... Je crois être encore au temps où je valsais dans les salons de Nancy et je me sens tout ragaillardi!
La jeune fille tourna vers lui ses grands yeux verts, et lui coulant de bas en haut une œillade caressante :
— Je suis heureuse, murmura-t-elle, de vous avoir fait plaisir.
Claude ne se lassait pas de la regarder et, si-
lencieusement, admirait la ligne onduleuse de la taille flexible, les contours savoureux du buste et des épaules, les tons laiteux du cou et de la nuque, les crépelures blondes où les lueurs delà braise mettaient une auréole rose :
— C'est merveilleux, soupira-t-il, comme vous ressemblez par moments à votre mère!
— On me l'a dit déjà... Vous l'avez beaucoup connue, ma pauvre maman?
— Beaucoup... avant son mariage.
— Vous deviez être de bons amis, puisque c'est à vous qu'elle m'a confiée?
— Elle était charmante et j'avais pour elle une solide affection.
— Eh bien, puisque je lui ressemble, reprit Viviane avec sa voix enjôleuse, j'espère que vous reporterez sur moi un peu de cette affection et que je serai aussi pour vous une petite amie...
Toujours agenouillée, elle s'était rapprochée de Valbruant et le frôlait presque du coude.
— Certainement, ma chère enfant, répondit-il avec émotion... Je vous en prie, ne restez donc pas ainsi sur vos genoux!
Très troublé, il s'était mis debout. Il saisit les mains de sa pupille et la força de se relever :
— Bonsoir, ajouta-t-il, il est tard... Votre musique m'a fait déroger à toutes mes habitudes et je crois qu'il est l'heure de nous aller coucher... Dormez bien, chère petite!
— Et VOUS aussi, mon tuteur!
En même temps elle lui tendait coquettement son front, sur lequel Claude posa un baiser.
Bien que la veillée se fût prolongée plus que de coutume, M. de Valbruant eut un sommeil agité, traversé de rêves où passait et repassait l'attirante figure de M"'' de la Genevraye. Le lendemain, quand il s'éveilla, ce furent encore les caressants yeux verts de Viviane qu'il revit en imagination et qui rayonnèrent pour lui, aussi clairs et réchauffants que des rayons de soleil. Malgré cette mauvaise nuit, il se leva très allègre et procéda à sa toilette en fredonnant son air favori :
Pour être un hoii chasseur, il faut Ne jamais rester en défaut. . .
Au dehors, un épais brouillard bruinait sur la forêt, mais Valbruant n'en avait cure. Il songeait au plaisir de se retrouver en compagnie de M"® de la Genevraye et se réjouissait de la présence de cette séduisante fille dans la vieille demeure des Corderies.
A partir de la soirée où le piano avait été inauguré, une plus familière intimité s'établit entre le tuteur et la pupille. Au contact de cette jeunesse en fleur, Claude rajeunissait, et Viviane, glorieuse de cette transformation dont elle était la cause, continuait de fleureter avec ce farouche
chasseur qui redevenait mondain auprès d'elle. Poussée d'abord par le démon de la coquetterie qui la possédait, elle persistait, un peu par désœuvrement et beaucoup parce qu'elle devinait l'affection que M"'' Liénard montrait pour le maître des Corderies. En bonne fille d'Eve, elle n'eût pas été tachée de supplanter Nanine dans l'amitié de M. de Valbruant, et elle usait de toutes ses câlineries pour y arriver. Non seulement elle amenait insensiblement son tuteur à préférer les soirées passées au coin de son foyer domestique à celles qu'il consacrait d'habitude aux dames Liénard; mais, malgré les froids noirs et morfondants, elle l'accompagnait intrépidement dans ses courses à travers bois et semblait s'intéresser aux mœurs forestières ainsi qu'aux récits de chasses qui défrayaient leurs conversations.
En décembre, la neige succéda aux brumes glacées. Pendant plusieurs journées, elle tomba abondamment et couvrit les champs et la forêt d'un manteau d'hermine. La gelée consolida l'épaisse couche blanche et rendit les chemins impraticables. Durant des semaines, il fallut se résigner à se calfeutrer au logis, et cette réclusion forcée accrut naturellement l'étroite intimité ébauchée dès l'arrière-saison. Elle devint même plus vive et plus tendre à mesure que s'assombrissaient les plus mauvais jours de l'hi-
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT 8f
ver, Claude ne trouvait plus les heures trop longues et ne songeait guère à chercher des distractions au dehors. A peine, de loin en loin, consentait-il à interrompre ce régime casanier par quelques visites à l'Abbatiale ou par quelques dîners, donnés aux fêtes carillonnées et auxquels les dames Liénard, le maire et le notaire étaient priés. — Le reste du temps s'écoulait dans le grand salon, en des téte-à-tête familiers, dont M"'' de la Genevraye s'ingéniait à varier le charme.
Elle chantait au piano de vieilles romances, contemporaines de la jeunesse de Valbruant. Puis on jouait aux dominos, et le tuteur éprouvait, en mêlant les dés, une sourde volupté à effleurer de ses doigts ceux de sa pupille. Les heures de repas coupaient gaiement les journées. Mis en bonne humeur par un menu délicatement choisi et par les câlines attentions de son vis-à-vis, Claude se plaisait à exciter la verve de Viviane en la forçant à boire quelques gorgées de vieux bourgogne, qu'elle savourait avec des mines de chatte gourmande. Après un intermède de musique, lorsqu'on se quittait à la sonnerie du couvre-feu, M'^° de la Genevraye, avec un geste onduleux, tendait son front à son tuteur. Celui-ci ouvrait les bras, puis les refermait de façon à enlacer la taille souple de sa pupille et déposait sur les tempes, presque au coin des
paupières, deux baisers qui n'avaient rien de trop paternel...
Claude arrivait à cette dangereuse période de la maturité où les brumes de l'automne sont par intervalles illuminées des trompeuses lueurs d'un faux printemps. Avec le pressentiment des déclins d'arrière-saison, on y éprouve à la fois l'amer regret des belles années enfuies et l'ardent désir de les ressaisir un moment encore. On se leurre d'illusoires apparences. On se répète la mélancolique interrogation de Jean de la Fontaine :
Ai-je passe le temps d'aimer?...
Ainsi, à certains jours dorés d'octobre, si parfois un magnifique papillon attardé se hasarde parmi les dernières floraisons des parterres, on croit assister de nouveau à l'aérienne envolée de sa propre jeunesse et l'on essaye de la rattraper par le bout des ailes; mais la fugitive apparition glisse entre nos mains et s'évanouit en ne nous laissant, hélas! sur les doigts, qu'un peu de poudre ternie...
Viviane, en fille précocement intuitive, avait observé chez son tuteur ces sentiments confus de regret et de désir. Elle devinait le soudain réveil d'un cœur assoupi dans la solitude du célibat et qui, sur le tard, voulait battre encore. Elle avait conscience du magnétique attrait de sa
printanière beauté, et cela l'amusait d'expérimenter jusqu'à quelle profondeur elle parviendrait à troubler cette eau si longtemps dormante. En quelques mois elle avait obtenu de notables succès; Valbruant, jadis si égoïste, si obstiné dans ses goûts d'indépendance, était devenu souple commue un brin d'osier. Il obéissait sans regimber aux capricieuses volontés de cette fée de dix-huit ans, qui le menait au gré de sa baguette et qui, en sa qualité de fée, lui faisait exécuter les besognes les moins en rapport avec ses mâles aptitudes de chasseur.
Un jour. M"" Liénard, étonnée de ne plus voir M. de Valbruant et désirant prendre de ses nouvelles, entra à l'improviste aux Corderies. Elle trouva Claude à genoux sur un coussin, devant sa pupille. Ses mains tendues étaient empêtrées dans un écheveau de soie, dont Viviane, rieuse, enroulait les fils sur un peloton de nacre. Nanine, qui avait quelque teinture de mythologie, fut sur le point de s'écrier : « Hercule aux pieds d'Omphale!... » Elle se contenta de sourire et de murmurer sarcastiquement :
— Ne vous dérangez pas!... Le groupe est trop joli et on voudrait le photographier...
Viviane remarqua l'ironie du sourire. Vivement elle enleva l'écheveau, le jeta avec le peloton dans une corbeille à ouvrage et répliqua sèchement :
— Trop tard, mademoiselle, la pose esc terminée !
Elle tira sa révérence, pirouetta sur ses talons et sortit brusquement. Tandis que la porte claquait derrière elle, Valbruant se relevait, non sans peine, et marmonnait :
— ■ Elle s'en va... Vous l'avez effarouchée avec vos moqueries...
— Vous croyez?... Alors je regrette d'être entrée tout de go, sans me faire annoncer... Comme nous ne vous voyons plus, je venais m'informer de votre santé et en même temps vous prier à dîner pour demain... si toutefois vos graves occupations ne s'y opposent point et si M"" de la Genevraye y consent.
— Ne soyez donc pas mauvaise, répondit Claude, vexé; montrez-vous un peu plus charitable pour cette enfant.
— Je me trouve très charitable, au contraire... N'est-ce pas moi qui vous ai conseillé de vous charger d'elle et n'ai-je pas ajouté que mon conseil était d'autant plus méritoire que nous pâtirions les premières du nouvel état des choses?... Mes prévisions se sont réalisées et au delà... car vous nous négligez plus que de raison! acheva M"" Liénard en hochant la tête.
— Que voulez-vous? balbutia-t-il, quand j'ai accepté les fonctions de tuteur, je ne me doutais pas des changements qu'elles introduiraient dans
mon genre de vie... Mais il ne faut pas en vouloir à Viviane, qui n'en est que la cause innocente.
— Laissez-moi tranquille avec son innocence ! riposta impétueusement Nanine... Elle emploie le vert et le sec pour vous éloigner de nous... Et encore, je lui pardonnerais de vous accaparer, si elle ne jouait par-dessus le marché un vilain jeu dont vous serez la victime...
— Quel jeu? demanda Claude en rougissant, expliquez-vous!
— Je m'entends... Ne me faites pas parler davantage... Pouvons-nous demain compter sur vous... et sur M"'' de la Gencvraye, naturellement?
■ — -J'accepte avec grand plaisir... Permettezmoi cependant de consulter ma pupille.
— C'est trop juste... Allons, sans rancune, et à demain, n'est-ce pas ?...
Mais le lendemain, Viviane eut la migraine et M. de Valbruant alla seul l'excuser près des dames de l'Abbatiale.
9© LKSRE VENANTS
''attachement, plus vif de jour en jour, que Claude montrait à sa pupille, lui faisait trouver des délices inaccoutumées à la vie casanière du coin du feu. Dans la compagnie de Viviane il oubliait ses goûts de vagabondage, et la malicieuse fille s'amusait de la merveilleuse conversion qu'elle attribuait à son unique influence; de sorte qu'à l'un ni à l'autre l'hiver ne sembla trop long. Après les bourrasques de février et les giboulées de mars, les premiers signes du renouveau apparurent. Les jaunes efflorescences des cornouillers nuancèrent la tonalité grise des lisières oii les merles sifflaient leur chanson de noces. Sur la terre noire et mouillée des combes, les scilles commencèrent à bleuir, tandis qu'au bord des
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT Çl
ruisseaux les populages épanouissaient à foison leurs larges fleurs d'or. Bientôt, dans l'azur pâle d'avril, les cloches de Pâques annoncèrent joyeusement l'allongement des jours, le réchauffement de l'atmosphère, la venue des fauvettes et des rossignols.
Elles publièrent aussi le retour d'un oiseau plus rare, à Saint-Clair. Le jeune René Palaiseau, fils du notaire, ayant enfin obtenu le grade de licencié, était rentré au village paternel, pendant la Semaine Sainte. Sa présence au pays, sa belle mine, ses succès à la Faculté de Droit, défrayaient les conversations des indigènes. Viviane apprit cet événement par Catherinette, et fut choquée de constater que Valbruant n'en soufflait mot. Lui qui, jadis, avait bu à la santé du futur licencié et chanté ses louanges, gardait maintenant un silence circonspect et ne paraissait nullement pressé de présenter le jouvenceau à sa pupille. C'est qu'en effet Claude, depuis qu'il se sentait rajeuni et transformé par le voisinage de M"" de la Genevraye, devenait inconsciemment ombrageux. Il savourait en égoïste les délices des tête-à-tête avec sa séduisante pupille et ne se souciait guère d'introduire un louveteau dans le bercail des Corderies. Il ne pouvait ignorer que cette rencontre des deux jeunes gens se produirait inévitablement un jour ou l'autre; seulement il prenait de sournoises précautions
pour retarder le plus possible la désagréable échéance. Les tièdes soleils de printemps, qui mettaient en mouvement la sève et gonflaient les bourgeons, agissaient aussi sur le cœur du maître des Corderies ; ils y faisaient fermenter de troubles désirs, de voluptueuses langueurs, des espoirs inavoués et de jalouses méfiances.
Dans nos régions de l'Est, la fin de mars et le commencement d'avril sont marqués par le passage des bécasses. Ces oiseaux, dont les chasseurs et les gourmets font grand cas et que le vieux naturaliste Belon appelait (( une moult sotte bête », s'attardent à la fin de l'hiver dans nos combes et nos taillis, avant de regagner les montagnes du Jura et de la Savoie, où ils nichent en été. Ils hantent les sources tièdes, les marais, pour y chercher des vers qu'ils déterrent à l'aide de leur long bec. Ils pratiquent cette quête le matin dès l'aube, le soir à la brune, et restent cachés, pendant le jour, au plus épais des couverts. Aussi chasse-t-on les bécasses principalement aux heures crépusculaires, lorsqu'elles quittent les fourrés pour s'abattre dans les terres molles et au bord des mares. Au départ et au retour, elles traversent les allées forestières, en agitant bruyamment leurs ailes et avec de brusques crochets. Ce sont ces heures d'entre chien et loup que choisissent les chasseurs pour les tirer plus commodément.
En sa qualité de gourmand, Claude attendait impatiemment cette brève saison de la « passe », et ne manquait pas de consacrer à ce sport la plupart de ses soirées. Un matin de la semaine de la Ouasimodo, il dit à Viviane :
— On m'a signalé l'arrivée des bécasses et, si vous le voulez, nous irons ce soir les chasser dans la combe du Val-Clavin... Vous y ferez vos débuts et vous verrez comme c'est amusant!...
M"'' de la Genevraye s'empressa d'accepter. Elle s'était commandé à Langres un costume de chasse, et il lui tardait de l'essayer. Elle employa une partie de l'après-midi à préparer sa toilette cynégétique. Vers cinq heures, M. de Valbruant siffla sa chienne Pandore, et, d'un pied léger, le tuteur et la pupille gravirent la route caillouteuse qui monte vers les bois du Val-Clavin. Il avait plu dans la matinée, l'atmosphère était encore humide et le soleil s'enfonçait, tout rouge, dans un bain de vapeur; mais la température était tiède, les merles sifflaient et les bourgeons éclatés poudraient les taillis d'une fine cendre verte.
Claude humait voluptueusement l'air chargé d'arômes forestiers; ses instincts de chasseur se réveillaient :
— Voilà un temps à souhait, déclara-t-il, et les amateurs de bécasses ne manqueront pas... Déjà le notaire est parti avant nous avec son fils...
— M. René Palaiseau est donc à Saint-Clair? demanda sournoisement Viviane.
Le tuteur se mordit les lèvres :
— Oui, avoua-t-il, il est arrivé ici l'avant-veille de Pâques.
— Tiens, vous ne m'en aviez rien dit?
— Vraiment?... J'aurai oublié... J'attendais, d'ailleurs, sa visite et il n'a pas encore daigné nous donner signe de vie... Les jeunes gens d'aujourd'hui semblent ignorer les plus simples convenances.
M"° de la Genevraye coula en dessous un regard soupçonneux. Elle crut deviner dans la contenance embarrassée de Valbruant une certaine disposition peu bienveillante à l'encontre du jeune Palaiseau. Sans répliquer, elle hâta le pas avec une attitude d'enfant boudeuse. Claude la regardait innocemment cheminer devant lui et s'émerveillait de la grâce de sa démarche. Le fusil sur l'épaule, bien prise dans sa blouse de voile de laine et sa jupe courte plissée; coiffée d'un feutre noir, orné d'une plume de héron; chaussée de brodequins jaunes avec les guêtres pareilles, serrant étroitement la cheville, Viviane trottait crânement au milieu de la route. Aux rougeurs du crépuscule, sa svelte et souple silhouette se détachait en vigueur sur les verdures légères du taillis. Avec une juvénile admiration, Valbruant la suivait complaisamment du
regard, et une molle tendresse lui gonflait le cœur...
On aperçut bientôt la combe qui s'évasait entre les flancs du bois des Fosses et les escarpements circulaires de la futaie de Montgérand. Au centre, sur une cminence gazonnée, la ferme du Val-Clavin dressait, parmi des cerisiers en fleurs, ses murs trapus et ses toits de lave estompés de fumée. Claude et sa pupille dévalèrent par un giippelot rocailleux jusqu'aux berges où l'Aubotte, fleurie d'iris jaunes, contournait la base du tertre et disparaissait dans le fourré. Çà et là, des prairies tourbeuses, des clairières bordées de bouleaux et de chênes rabougris, des mares envahies par les joncs, s'espaçaient au fond de la combe. Valbruant ayant atteint le seuil d'une tranchée examina le sol et y reconnut des traces de ces fientes blanches que les chasseurs appellent « des miroirs » :
— Nous y voici, chuchota-t-il, l'endroit est excellent pour là passe... Vous allez vous adosser à un arbre et ouvrir l'œil... Le gibier ne tardera pas à se montrer... Ne bougez plus! Quant à moi, je vais me poster à cent mètres plus haut... Vous n'aurez pas peur, je suppose?
— Nenni, rassurez-vous! répliqua Viviane, je ne suis pas poltronne.
Elle s'accota à un tremble et regarda Claude s'éloigner à pas de velours, en longeant le cor-
don de la tranchée, puis disparaître au fond de l'allée vaporeuse.
Restée seule, elle se conforma scrupuleusement aux instructions de son tuteur : elle fixa les yeux sur la double cime des arbres, et se mit aux écoutes. Pas un frissonnement d'ailes. Le silence crépusculaire n'était troublé que par le glouglou de l'Aubotte et par la sérénade d'un rossignol perché dans le verger de la ferme. De temps à autre, un coup de fusil partait au loin et le rossignol se taisait; mais, après un moment de pause, il se rassérénait et reprenait sa cantilène brusquement interrompue. Un long quart d'heure d'attente s'écoula; puis, du côté du bois des Fosses, une vive lueur apparut à l'horizon et la lune presque ronde montra, parmi des floconnements de nuées, son disque couleur de cuivre. Peu à peu, elle se dégagea et ses flèches argentées percèrent les buées qui flottaient au-dessus des ruisseaux de la combe. Viviane demeura encore un moment immobile, en contemplation devant la féerie de ce lever de lune; mais le spectacle de la nature n'arrêtait pas longtemps son attention. Ne voyant surgir aucun gibier, elle se lassa de cette vaine attente et perdit patience. Deux coups de feu, qui éclatèrent au fond de l'allée où s'était embusqué M. de Valbruant, lui suggérèrent l'idée de rejoindre l'heureux tireur, « Il a plus de chance que moi, se dit-elle.
LA PUriLLE DE M. DE VALBRUANT 97
et l'entraînement de la chasse lui fait oublier sa pupille... ))
Sans hésiter, elle quitta la place où Claude l'avait postée; mais, ignorant la topographie des bois du Val-Clavin, incapable de s'orienter, leurrée d'ailleurs par des voix lointaines qui s'interpellaient, elle prit trop à gauche. Elle se figura que Valbruant avait sans doute rencontré le notaire Palaiseau. Surexcitée par cette supposition, désireuse de nouer ce soir même connaissance avec le jeune avocat, dont on avait voulu lui cacher le retour, elle s'engagea résolument dans une tranchée montante, — et finit par s'apercevoir qu'elle s'était trompée. Brusquement elle rebroussa chemin, se jeta dans une sente transversale qui la conduisit en plein fourré. Là, constatant qu'elle se trouvait complètement fourvoyée, elle eut peur pour de bon, s'arrêta, appela... Mais la frayeur lui étranglait si fort la voix que personne ne pouvait l'entendre. Le cri d'une hulotte seul lui répondit du fond de la combe, et cette lugubre clameur, qui ressemble à la plainte d'un enfant perdu, redoubla son émoi.
N'osant plus bouger, le cœur serré, elle se voyait déjà condamnée à coucher en forêt et elle se sentait prête à fondre en larmes... Tout à coup, dans l'éloignement, une rumeur de branches froissées et le bruit d'un pas fermement
cadencé la surprirent au milieu de sa détresse. D'abord, cette découverte ne la rassura qu'à demi et elle se demanda avec angoisse si elle n'allait pas avoir affaire à un dangereux rôdeur de bois?... Pourtant, le marcheur ne semblait pas d'humeur farouche, car, au même instant, il se mit à entonner une gaillarde chanson rustique :
Mon pire a fait hatir chdlcaii;
Il n'est pas grand, mais il est beau.
O ma charmante blonde,
Vous ave^ im petit cœur
Qui charnie tout le monde...
La voix était sonore, limpide et assez juste. Cette mélodie populaire, montant dans la nuit, avait je ne sais quoi de réconfortant. Peu à peu, elle se rapprochait et devenait plus distincte :
La rivière passe devant,
Trois canards blancs s'y vont baignant.
0 nuj charmante blonde...
Viviane se décida à interrompre le chanteur par un timide appel.
— Houp! répondit le passant inconnu, voilà!
En même temps, les branches remuées s'écartèrent soudain et, à la clarté de la lune, M"° de la Genevraye vit déboucher, non loin d'elle, un jeune chasseur guêtre jusqu'aux genoux, grand, bien découplé, avec un visage d'un blanc mat.
encadré dans une frisante barbe brune. Rien qu'à la bonne mine du nouveau venu, elle pressentit qu'elle devait être en présence du fils du notaire et fut agréablement rassérénée. Quant au chasseur, un peu étonné d'abord à l'aspect de cette élégante apparition féminine, il salua et d'une voix encourageante :
— C'est vous, mademoiselle, qui avez appelé? demanda-t-il.
— Oui, monsieur, excusez-moi... Je me suis égarée en cherchant à rejoindre mon tuteur, M. de Valbruant, qui m'a emmenée à la (f passe )).
— Ah! vous êtes la pupille de M. de Valbruant?... Permettez-moi, en ce cas, de me présenter moi-même : René Palaiseau, fils d'un ami de votre tuteur, et tout à votre service...
Il avait de nouveau poliment enlevé son feutre et Viviane put remarquer à son aise la mine avenante du jeune homme, son front large, intelligent, et deux yeux noirs qui luisaient au clair de lune.
— Je suis heureux, continua René Palaiseau, d'être survenu à temps pour vous remettre dans le bon chemin, car vous tourniez le dos à la route forestière... Elle n'est, du reste, qu'à cinq cents mètres d'ici, mais quelqu'un qui n'a pas l'habitude de nos bois ne la découvre tout de même pas facilement... C'est sans doute la première
fois que vous vous hasardez dans les fonds du Val-Clavin?
— Oui, avoua Viviane en souriant, et dame! je n'étais pas très crâne, tout à l'heure... C'est plein de fondrières !
— Les sentiers sont mauvais, surtout après l'hiver... Si vous le voulez bien, je vais marcher devant vous pour vous guider.
— Merci, monsieur, murmura-t-elle, en lui laissant prendre la tête et en le suivant docilement.
Afin de couper au court, René s'engageait dans une sente à peine visible. De temps en temps, il retenait de la main les brindilles regimbantes et se retournait pour adresser quelques recommandations à M"" de la Genevraye, qui l'en récompensait par une œillade pleine de gratitude.
« Voilà donc, songeait-elle, ce René Palaiseau, la fleur des pois de Saint-Clair!... Il est réellement fort aimable et je comprends que mon brave tuteur soit jaloux de lui... »
Elle ne put s'empêcher de rire malicieusement, en pensant aux préventions et aux précautions inutiles de Valbruant. De son côté, le jeune Palaiseau, après s'être retourné trois ou quatre fois, se disait : « Elle est très bien, la pupille!... et je regrette que la route soit si proche... Enfin, j'aurai peut-être tout de même la chance d'ac-
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT lOI
compagner cette jolie personne jusqu'au village... »
Cependant ils avaient atteint le creux de la combe, oîi le ruisseau serpentait, grossi par les ondées de mars. René le franchit lestement, ramassa un parpaing, et le plaçant au milieu de l'eau :
— Mademoiselle, expliqua-t-il, posez le pied sur cette pierre et ayez la bonté de me donner la main.
Viviane obéit et à son tour sauta sur la berge opposée, en s'aidant de cette main secourable, dont la pression lui sembla très douce.
— Là... poursuivit son guide, nous n'avons plus qu'un raidillon à gravir pour gagner la route et pour que vous soyez tout à tait hors d'inquiétude...
— Oh! assura-t-elle avec une grâce enjôleuse, maintenant je ne suis plus inquiète!
— Mais votre tuteur doitl'étre un peu, observa son compagnon.
— Bah! repartit étourdiment M"*'' de la Genevraye, je ne suis pas en peine de lui; il connaît les bois comme sa poche et il nous rattrapera sur la route...
Elle avait accepté le bras de René et ils grimpaient lentement le raidillon.
— Quant à moi, déclara galamment le fils du notaire, je ne trouve pas le temps long et je
bénis ma bonne fortune de ce soir; j'espère que j'aurai le plaisir de vous revoir à Saint-Clair... Vous savez que nous sommes voisins; le parc de mon père s'étend jusqu'aux jardins des Corderies et confine à un bosquet de noisetiers qui surplombe au-dessus de la promenade d'Entre- Deux-Eaux.
— Vraiment? dit Viviane en accueillant cette indication avec un complaisant sourire... J'aime beaucoup cette tonnelle de noisetiers, c'est une de mes places favorites.
Arrivés au sommet du raidillon, ils aperçurent sur la route, baignée par la clarté lunaire, une noire silhouette de chasseur, qui allait et venait d'un pas agité.
— Je crois que voici votre tuteur, chuchota René en quittant le bras de la jeune fille... Houp ! hucha-t-il dans la direction de cette ombre errante, est-ce vous, monsieur de Valbruant ?
D'un rapide coup d'œil, Claude avait déjà reconnu sa pupille et s'avançait précipitamment vers elle.
— Ah! malheureuse enfant! s'écria-t-il, moitié furieux, moitié réconforté, dans quelles transes vous m'avez mis!... Je vous croyais perdue dans quelque marécage...
— En effet, répondit gaiement Viviane, je ne savais plus à quel saint me vouer, quand j'ai eu
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT lO]
la chance de rencontrer M. Palaiseaii qui a été mon sauveur.
— Oui, ajouta modestement René, mademoiselle s'égarait en cherchant à vous rejoindre, monsieur de Valbruant; j'ai été enchanté de lui -servir de guide...
— Bien, bien... merci! interrompit Claude avec humeur... Dépêchez-vous d'aller vous-même rassurer votre père qui a partagé mes angoisses et qui est en train de questionner les gens du Val-Clavin... Vous le retrouverez à la ferme... Bonsoir, mon garçon, bonsoir!...
Puis, après avoir donné au jeune homme ébaubi ce brusque et maussade congé, Valbruant saisit le bras de sa pupille et l'entraîna vivement dans la direction de Saint-Clair...
H~^\\V ^'^'^^NT^ ^^^^ ^^ trajet du Val-Clavin n Fw/ Jl ^^^ Corderies, M. de Valbruant deï^lr,^^^ meura soucieux et taciturne. Jusqu'alors il avait traité sa pupille trop en enfant gâtée pour lui adresser des remontrances ou manifester ouvertement sa mauvaise humeur. D'ailleurs, il se reprochait de s'être montré injuste envers René Palaiseau et d'avoir récompensé son zèle par une rudesse imméritée. Il enrageait de s'être mis dans son tort et il avait honte de s'en expliquer avec Viviane. Celle-ci, au contraire, affectait une insouciante gaieté et semblait jouir malignement de l'embarras de son tuteur.
— Avez-vous eu la chance de voir du gibier? demanda-t-elle pour rompre le silence.
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT lOf
— J'ai tué deux bécasses, répondit-il brièvement, et vous?
— Moi, je reviens bredouille.
— Parbleu!... Je suis sûr que vous n'êtes pas restée une minute en repos... Les femmes n'ont pas plus de patience qu'un chat qui étrangle! Pourquoi avez-vous quitté l'arbre oii je vous avais postée?
— Rien ne passait... Je m'ennuyais et j'ai voulu aller vous rejoindre.
— Absurde!.., On ne s'aventure pas ainsi dans des bois qu'on ne connaît point... Ne pouviez-vous m'appeler?
— Vous m'aviez recommandé le silence; je n'ai pas osé... Bast! l'important est que vous ayez rapporté deux pièces et que je vous aie retrouvé, grâce à xM. René Palaiseau... Du reste, la promenade était charmante et je me sens toute ragaillardie.
Là-dessus elle se mit à fredonner la hahanera de Carmen, ce qui redoubla la sourde irritation de Valbruant.
Ni le lendemain ni le surlendemain, bien que le temps fût à souhait et bien qu'il eût grand dépit de se priver de son plaisir favori, Claude ne proposa à sa pupille de retourner à la (( passe )). En revanche, il s'avisa de dédommager Viviane, en lui offrant une excursion à Dijon qu'elle ne connaissait pas. Us consacré-
Io6 LES REVENANTS
rent trois jours à cette fugue, du samedi au lundi. Quand ils rentrèrent le mardi soir, Catherinette leur remit la carte de René Palaiseau, qui était venu, le dimanche, leur faire sa visite. Tandis que Claude examinait le carré de bristol laissé par le fils du notaire : « avec tous ses regrets, » M"" de la Genevraye lança un regard soupçonneux sur son tuteur, qui prenait des airs distraits. Elle devina alors pourquoi Valbruant avait tant insisté pour exécuter ce voyage en Bourgogne. Avec le flair particulier aux amoureux et aux jaloux, le rusé tuteur prévoyait sans doute que le jeune liomme profiterait du dimanche pour se présenter aux Corderies; de là l'empressement avec lequel il avait choisi ce jour-là pour une partie de plaisir. Furieuse, Viviane froissa la carte qu'il lui tendait et dit d'un ton acerbe :
— ■ Nous n'avons pas de chance avec M. Palaiseau... Il sera convaincu que notre voyage a été imaginé pour l'éviter et que vous l'avez en grippe!
— • En grippe? répéta Claude qui rougit, allons donc, il serait diantrement susceptible!
— Dame, après la façon sommaire et un peu étrange dont vous l'avez remercié, l'autre soir, du service qu'il m'avait rendu, il doit croire que c'est un parti pris... On serait susceptible à moins, et moi-même, à sa place, je fini-
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT l OJ
rais par supposer... Bonsoir, je remonte chez moi!
— Comment? protesta Valbruant stupéfait... Eh bien, et le souper qui nous attend?
— Excusez-moi, j'ai une migraine atroce et je ne pourrais rien manger... Je vais me coucher...
Le matin d'après, Claude, ayant fait demander des nouvelles de sa pupille, apprit par Zëlie, la femme de chambre, que Mademoiselle souffrait toujours (( d'un grand mau à la tête » et qu'elle ne descendrait pas pour le déjeuner. Elle priait qu'on lui servit chez elle du thé et des tartines. — Le tuteur, à qui cette migraine prolongée paraissait suspecte, comprit que Viviane lui tenait rigueur. Cette bouderie, causée uniquement par le dépit d'avoir manqué la visite de René Palaiseau, acheva d'irriter M. de Valbruant et de lui mettre martel en tête. A son tour, il eut l'appétit brusquement coupé et s'en alla passer ses humeurs noires en forêt.
Sous les retombées des hêtres, qui avaient atteint leur complet épanouissement et dont les brunes écailles pleuvaient dans la lumière verte des futaies, Claude vit plus d'une fois, en imagination, se dresser l'ensorceleuse image de sa pupille. Plus d'une fois aussi, par cette tiède matinée d'avril, oii tous les oiseaux du printemps rossignolaient à l'envi. il se remémora la
Io8 LES REVENANTS
délicieuse intimité des soirées du dernier hiver et les affectueuses câlineries de M"" de la Genevraye. En ce temps-là, il espérait occuper une large place dans ses bonnes grâces. Aujourd'hui, après avoir souhaité le retour de la belle saison, pour savourer en sa compagnie la joie grisante du renouveau, il en venait à regretter les froids noirs de novembre et les rafales neigeuses de janvier. La subite apparition de René Palaiseau avait-elle donc suffi pour rompre le charme? Valbruant n'y pouvait croire. Etait-il possible que ce marjolet d'étudiant eût opéré en quelques instants une révolution si inattendue dans le cœur de Viviane? Hélas! depuis que Claude vivait à coté de cette jeunesse de dix-huit ans, il avait oublié qu'il en comptait, lui, quarante-six. Quand notre maturité est accompagnée de santé et de verdeur, nous nous illusionnons facilement. Non seulement nous ne nous sentons pas vieillir, mais nous éprouvons une pitié dédaigneuse pour les jeunes hommes qui touchent à peine à la vingt-cinquième année; nous n'admettons pas qu'ils puissent avoir la prétention d'aimer et d'être aimés à leur tour.
Claude trouvait René fort outrecuidant. Toutefois, en s'effbrçant de ne pas trop le prendre au sérieux, il ne s'en irritait pas moins de le voir bourdonner comme un hanneton autour de M"*" de la Gcnevrayc.
Il rentra aux Corderies dans l'après-midi et s'informa si la jeune fille gardait encore la chambre :
— Oh! que nenni, lui dit Catherinette avec une nuance de malignité, vous n'étiez pas plutôt parti qu'elle est descendue, fraîche comme une guigne et leste comme un pinson... Elle est allée s'installer avec un livre au bout du jardin, sous le chambrer de noisetiers, et peut-être qu'elle y est encore...
La réponse de la vieille servante amena derechef des nuages sur le front de M. de Valbruant : (( Je m'en doutais, pensa-t-il, la migraine était une frime et ma fantasque pupille se moque de moi! » Cette réflexion rengrégea sa mauvaise humeur. Sans soufller mot, il tourna les talons, sortit en faisant claquer la porte et se dirigea vers l'Abbatiale.
M""" Liénard était absente, mais la petite bonne à la large bouche affirma que Mademoiselle travaillait au fond du jardin et serait enchantée de recevoir M. de Valbruant.
Claude trouva, en effet, Nanine au bord de l'eau. Armée de ciseaux et les mains dans de vieux gants, elle s'affairait à couper des tiges fleuries, parmi les lilas qui penchaient sur le courant leur jeune verdure et leurs grappes blanches et violettes. En apercevant le visiteur, M"" Liénard poussa une exclamation :
— Eh quoi! vous voilà?... C'est merveille de vous voir, car vous devenez de plus en plus rare. Tenez, justement, je pensais à vous et je besognais à votre intention. Vous vous rappelez, ou peut-être vous ne vous rappelez plus, que chaque année, au printemps, j'ai coutume de vous offrir les premiers lilas de notre jardin?... Donc, avant qu'ils soient trop épanouis, j'arrangeais mon bouquet et je me disposais à l'envoyer aux Corderies... Regardez et fleurez!... Est-il à votre goût?
En même temps, elle lui mettait sous le nez la botte de lilas, dont les thyrses épais, grenus, à demi ouverts, foisonnaient parmi les feuilles d'un vert mat et répandaient leur parfum à la fois amer et pénétrant.
— Merci, ma chère Nanine, soupira Claude, touché, vous êtes trop gentille de vous occuper encore de moi. Vous avez des trésors de bonté et d'indulgence... Aussi est-ce toujours vers vous que j'accours quand j'ai besoin d'être consolé de mes ennuis.
Nanine releva la tête, scruta la mine rembrunie de son interlocuteur, et d'un ton moitié apitoyé, moitié railleur :
— Vous avez des ennuis?... Moi qui croyais que vous nagiez en pleine félicité!... Voyons, ajouta-t-elle en déposant sa gerbe sur un banc rustique, venez vous asseoir ici et contez-moi
VOS peines... D'abord, comment se porte M"® de la Genevraye?
— Très bien... physiquement du moins... Ce qui n'empêche que ce soit elle, précisément, qui me donne du souci... Je ne sais si elle subit l'influence du printemps; mais, depuis peu, son caractère se modifie d'une façon anormale. Elle a des sautes d'humeur qui m'inquiètent: elle devient capricieuse comme une chèvre, elle invente des supercheries pour se débarrasser de moi et déjouer la surveillance que mes devoirs de tuteur m'imposent...
— Oh! vous parlez comme un mari jaloux... Vous vous êtes donc querellés?
— Non... mais cette enfant m'a déçu... Je la croyais sincère, sérieuse, et voilà que je lui découvre des goûts frivoles, des instincts de dissimulation, des poussées de coquetterie...
— Ah! mon pauvre ami, vous avez mis du temps à faire cette découverte!... Rassurez-vous, le printemps n'y est pour rien. M"'"' Viviane est une coquette des quatre saisons. Je vous en ai prévenu, si vous vous en souvenez, dès le commencement de l'hiver... Mais, à cette époque, elle vous jetait de la poudre aux yeux et vous étiez sous le charme.
— Je la trouve toujours charmante, répliqua vertement Claude, et mon affection n'a pas changé... C'est précisément l'attachement que
j'ai pour Viviane qui cause mon souci et accroît mes scrupules de conscience... Je crains de ne pas être à la hauteur de ma tâche, je me demande si je suis le tuteur qui conviendrait à une fille de dix-huit ans, et le sentiment de ma responsabilité me pèse chaque jour davantage...
Nanine le regardait d'un œil de compassion et hochait la tête :
— Monsieur de Valbruant, interrompit-elle, je crois que vous vous exagérez les périls de la situation... Je suis tentée de vous répondre comme le renard au lion de La Fontaine :
Vos scnipiiîes fout voir trop de dclicatesse...
Votre pupille a été élevée dans un milieu mondain et elle s'ennuie à la campagne, voilà tout... De plus, elle subit la crise qui atteint les jeunes filles à l'approche de la vingtième année, et elle la supporte avec d'autant moins de résignation qu'elle n'a ni nos goûts ni notre philosophie... Pour votre repos et sa propre satisfaction, le mieux serait de la marier.
Les regards du maître des Corderies s'égayèrent d'une soudaine clarté.
— La marier? s'exclama-t-il, parbleu! j'y ai déjà pensé... mais elle est bien jeunette, et puis, à Saint-Clair, nous n'avons pas l'embarras du choix. On ne peut pas jeter Viviane à la tête du premier venu, et il serait bon, en outre, de sa-
voir si elle s'accommoderait du mari qu'on lui offrirait...
— Bah! repartit Nanine avec un haussement d'épaules, choisissez-le jeune, fringant, homme du monde, riche surtout, et je vous réponds qu'elle l'acceptera avec empressement!
La lueur qui avait, un moment, éclairci le visage de Valbruant, s'éteignit, comme soufflée par un vent de bise, tandis que M"'' Liénard énumérait d'un ton dédaigneux les qualités du parti capable de plaire à M""" de la Genevraye :
- — Hum! grogna-t-il, la mère de Viviane s'est mariée dans ces conditions-là et s'en est fort mal trouvée... Je crois que vous vous méprenez sur le caractère et les aspirations de ma pupille... mais enfin votre conseil est bon et je vous remercie... J'y réfléchirai et je tâterai le terrain... Au revoir, chère Nanine, toutes mes amitiés à votre mère...
Et Claude reprit tout pensif le chemin des Corderies.
EU NE, mondain, et surtout riche »; ces paroles de Nanine hantaient le cerveau de M. de Valbruant. A chaque instant, elles tintaient -à ses oreilles, comme un ironique éclat de rire. • — M"'' Liénard, soupçonnant le penchant de Claude pour iM"'' de la Genevraye, avait-elle voulu le mystifier? ou bien jugeait-elle Viviane assez futile et sèche pour tout sacrifier à de brillantes et creuses apparences? Si cette seconde hypothèse était vraie, Valbruant devait condamner comme une insigne et détestable coquette une fille capable de jouer avec cette rouerie la cruelle comédie de l'amour; mais, aveuglé par sa passion et aussi par sa vanité, il aimait mieux croire que Nanine obéissait
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT Ilf
à d'inJQStes préventions. — « Dès le premier jour, songeait-il, elle a accueilli Viviane avec méfiance. Les femmes, même les meilleures, se jalousent, et Nanine, malgré d'excellentes qualités, n'est peut-être pas exempte de ce défaut essentiellement féminin ? »
Il essayait ainsi de se leurrer par d'ingénieux raisonnements ; il n'en souffrait pas moins de ses doutes; il lui tardait de sortir de l'incertitude et de saisir une occasion de sonder adroitement le cœur de sa pupille.
Par une heureuse coïncidence, il trouva, en rentrant, Viviane tout à fait rassérénée. Pendant la journée, le vent avait tourné et la pupille était redevenue charmante. Elle ne parlait plus de sa migraine et s'efforçait de faire oublier sa bouderie de la veille en se montrant attentive et câline. Enchanté de ces dispositions conciliantes, Claude s'empressa d'en profiter. Le soir, après souper, il emmena la jeune fille dans le salon, où le café était servi. Comptant sur la sève du moka de Catherinette pour être éloquent et persuasif, il vida hâtivement sa tasse, conduisit M"° de la Genevraye vers un canapé où il s'assit près d'elle et toussa afin de s'éclaircir la voix :
— Ma chère enfant, dit-il en lui prenant les mains, prêtez-moi un moment d'attention, je voudrais causer avec vous de choses sérieuses...
Comme il s'aperçut d'un léger froncement de
Il6 LES REVENANTS
sourcils et d'un commencement de moue au coin des lèvres, il s'empressa d'ajouter tendrement :
— Rassurez-vous, il ne s'agit pas de gronderies, encore moins d'ennuyeuses discussions d'affaires... Au contraire, la question que je vais traiter avec vous doit être plutôt rangée dans la catégorie des sujets agréables... Vous savez quelle affection je vous ai vouée dès le début de nos relations. Le tuteur, qui vous effrayait un peu (avouez-le) à votre arrivée, a vitement cédé la place à l'ami. Vous n'êtes plus une enfant, vous touchez à l'âge où la loi émancipe les mineurs et où le cœur s'éveille; c'est-à-dire à une époque où les fonctions de la tutelle deviennent plus délicates... Hem!... et où le tuteur, transformé en ami, sent sa responsabilité plus périlleuse, surtout s'il n'est pas encore un vieillard. Dans la lettre où votre pauvre mère vous confiait à moi, elle écrivait ceci : « Aidez Viviane à trouver plus tard un bon mari, qui l'aimera et la rendra heureuse... » Je crois qu'il est maintenant opportun de nous préoccuper de cette recommandation maternelle... Ma chère pupille, n'avez-vous point parfois songé au mariage?
Viviane avait d'abord écouté ce discours avec une mine étonnée. Elle ouvrait de grands yeux, sans trop comprendre où Claude en voulait venir; mais, quand il eut achevé sa dernière phrase,
LA P U r' I L L E DE M . DE \' A L fc R U A N T 1 I y
elle baissa sournoisement ses paupières et rou-
— Moi, mon tuteur, se récria-t-elle, jamais!... Comment avez-vous pu croire?...
— Eh bien! ma mignonne, il faut y songer.
— Mais, protesta-t-elle faiblement, je me trouve heureuse comme je suis et n'ai nulle envie de vous quitter.
— Vous n'avez pas l'intention de rester vieille fille, je suppose?
— Oh! Dieu, non! déclara-t-elle avec plus de vivacité.
— Je vous approuve fort, reprit Valbruant ; en ce cas, le mariage étant le seul moyen de sortir du célibat, il faut vous habituer à penser à cette solution nécessaire... U ne s'ensuit pas, d'ailleurs, que nous soyons pour cela obligés de nous quitter... Bien qu'à Saint-Clair les partis ne foisonnent pas, il peut cependant s'en présenter quelqu'un... Nous nous occuperons de cette recherche et, au préalable, voulez-vous que nous examinions de concert, vous, le genre de mari qui aurait vos préférences; moi, celui que je vous souhaiterais?
— Soit, répondit-elle en minaudant, cela n'engage à rien et ce sera du moins une occupation amusante... Voyons, commencez, mon tuteur... Quel serait votre idéal?
— En principe, poursuivit Claude, enchanté
Il8 LES REVENANTS
de la tournure que prenait l'entretien, je voudrais, selon le vœu de votre mère, que celui qui vous plairait fût un homme sérieux, ayant l'expérience de la vie, assez mûr pour vous y guider comme un Mentor...
— Oh ! interrompit Viviane, en ébauchant une moue médiocrement enthousiaste, un peu plus jeune pourtant que le Mentor de Télémaque!
, — Naturellement, répliqua le tuteur impatienté, je ne vous conseillerais pas d'épouser un homme trop âgé... Mais je me méfierais d'un de ces jouvenceaux sans consistance, sans position assurée et n'ayant à leur actif que le clinquant de la jeunesse... Le mari que je rêverais pour vous aurait conservé la verdeur de l'esprit et du corps, tout en possédant les qualités solides qui sont les sûrs garants de. la félicité conjugale. Il serait un homme du monde, sans être un « mondain )) ; sa tendresse assagie vous entourerait d'une fervente sollicitude; il saurait rendre votre intérieur assez confortable et attrayant pour que vous ne soyez point tentée d'aller chercher au dehors des distractions toujours dangereuses... Bref, il serait pour vous un protecteur assidu et un ami passionné... Un mari, bâti de la sorte, n'offrirait-il pas d'appréciables garanties de bonheur?... Qu'en pensez-vous?
— Sans doute, repartit froidement la jeune
fille... pourtant, permettez-moi d'observer que votre programme matrimonial manque un peu de fantaisie et d'imprévu.
— Vraiment! grogna Valbruant déconcerté... Eh bien ! ma chère, à votre tour, esquissez-moi le portrait du mari de vos rêves !
— Mon Dieu ! s'écria Viviane devenant plus expansive, vous me trouverez bien chimérique, ou peut-être bien « nouveau jeu », mais le mari que je voudrais rencontrer ne ressemblerait pas tout à fait à celui dont vous m'avez fait entrevoir l'image... Avant tout, je lui voudrais plus de fougue et plus de jeunesse. Quand un trop grand nombre d'années sépare l'un de l'autre deux êtres qui doivent voyager de compagnie, les goûts et les façons de penser sont forcément disparates, et, par suite, les occasions de mésintelligence se présentent trop fréquemment... C'est comme un attelage de deux trotteurs différents de taille et d'allure... Je souhaiterais que mon compagnon de route fût mieux assorti à mon humeur. D'abord, il serait beau... Je ne comprends pas qu'on puisse s'éprendre d'un homme laid, inélégant ou vulgaire. Je le rêverais grand, brun, élancé, adroit à tous les exercices physiques, ayant les séductions de la grâce unie à la force. Il aimerait le monde, non pas tant pour les plaisirs de la vie mondaine que pour les avantages qu'on en peut tirer et la carrière
brillante qu'on peut s'y ouvrir. Enfin, je voudrais qu'il eût une fortune à peu près égale à la mienne, car j'ai horreur de la pauvreté et des privations auxquelles elle nous assujettit... Je vous parais ambitieuse en même temps que prosaïquement positive, n'est-ce pas? ajouta-t-elle en s'apercevant de la mine désappointée et chagrine de Valbruant; mais quoi? on ne se refait point et je ne suis pas romanesque pour un sou!
— Dans tous les cas, vous êtes franche... C'est du moins un mérite, riposta Claude suffoqué... Seulement votre idéal est un oiseau rare, et vous aurez de la peine à le dénicher.
M"° de la Genevraye baissa de nouveau hypocritement les yeux :
— Rien ne presse, murmura-t-elle d'un air ingénu; comme je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis heureuse ici et serais désolée de vous quitter. Je vous prie même de remarquer, mon tuteur, que si vous n'aviez commencé par mettre la question du mariage sur le tapis, jamais cette idée ne me serait venue à l'esprit...
Il y eut entre eux un soudain silence, et si profond qu'on entendit très distinctement les variations les plus ténues de la cantilène des rossignols du jardin, ainsi que le susurrement cristallin de la rivière, sous les tilleuls d'Entre-Deux- Eaux. Viviane avait quitté le canapé et, debout, devant la fenêtre, semblait prêter l'oreille aux
bruits du dehors. Dans la pâle clarté crépusculaire sa souple silhouette se détachait finement, rendue encore plus attirante par le mystère d'une demi-obscurité.
— Monsieur de Valbruant, insinua- t-elle pour rompre ce silence gênant, voulez-vous que je vous fasse un peu de musique?
— Merci, répondit Claude sèchement, c'est mon tour d'avoir la migraine et je vais me coucher...
Il sortit et gagna sa chambre; mais il était trop agité pour songer à dormir. Il tourna le dos à son lit et alla s'accouder à l'appui de la croisée, serrant ses mains contre son front brûlant, comme pour comprimer les colères fumeuses qui y grondaient, pareilles à la vapeur bouillante se déchaînant contre les flancs d'une marmite close.
A certains détails du portrait tracé par Viviane, il croyait reconnaître des touches caractéristiques pouvant s'appliquer à René Palaiseau, et sa jalousie flambait : « Sûr. grognait-il en son par-dedans, sûr, c'était à ce godelureau qu'elle pensait en parlant du mari idéal et en me le dépeignant grand, brun, élancé... Que les femmes sont frivoles, stupides, illogiques, et comment les hommes sont-ils assez fous pour aimer ces créatures inférieures ! ;)
Ainsi Claude, sans s'en douter, refaisait à son
propre usage le monologue d'Arnolphe. Tout en maudissant la méchante fortune qui avait amené aux Corderies cette capricieuse et dangereuse petite personne, il ne pouvait s'empêcher de repenser à leur tête-à-tête dans le salon à demi-enténébré. Il sentait encore dans la paume des mains la tiède pression des doigts de la jeune fille. Il se rappelait la magnétique lueur de ses yeux couleur d'émeraude, les inflexions de sa voix câline; il se remémorait les ensorcellements à l'aide desquels cette fausse ingénue avait troublé sa raison, au point de lui faire oublier les leçons du passé, les différences d'âges. Comme elle avait su le leurrer de vaines espérances, et comme, avec quelques mots, elle venait de le ramener à la glaciale réalité!... Il évoquait tous ces ressouvenirs, il en souffrait mortellement; les cuisantes épines de la jalousie s'enfonçaient dans sa chair, et cependant il essayait encore de s'abuser. Tandis que le frais bouillonnement de la rivière et les trilles des rossignols lui chantaient la chanson des incurables peines d'amour, il s'ingéniait à inventer un biais pour ressaisir ce cœur qui lui échappait, en séparant Viviane du rival, cause de tous ses maux. Il rêvait de fermer sa porte à René Palaiseau, dût-il pour cela se brouiller avec son voisin!...
A ce moment, la fanfare d'un cor s'envola claironnante du fond des jardins du notaire. En
même temps, Claude entendit le grincement d'une espagnolette; une croisée s'ouvrit à l'autre bout du premier étage des Corderies et le tuteur distingua une silhouette féminine en blanc déshabillé de nuit, qui se penchait au dehors. Accoudée à la barre d'appui, Viviane écoutait, comme l'infortuné Valbruant, la sonnerie du cor, le glouglou de la rivière et la mélodie des rossignols ; mais les rumeurs de la nuit de mai lui suggéraient sans doute un tout autre ordre de pensées, car elles la rendaient singulièrement joyeuse et démonstrative. Claude perçut les notes quasi railleuses de la hahanera de Carmen, fredonnées par sa pupille — et, de dépit, il referma brusquement sa fenêtre.
oNsiELiR DE Valbruant passa une nuit détestable. Au matin, les appréhensions confuses qui avaient désagréablement gâté son sommeil prirent une forme plus nette et se condensèrent en une suspicion cruellement précise : — Viviane aimait René Palaiseau et tous deux s'entendaient pour tromper sa surveillance. — Claude en trouvait la preuve dans cette fanfare de chasse, partie des jardins du notaire et à laquelle M"" de la Gencvraye avait répondu comme à un signal. Cette sonnerie, retentissant dans la nuit de mai, produisait sur Valbruant le même douloureux effet que le cor de Ruy Gomez sur l'âme d'Hernani. Elle éveillait en son cœur les échos des tristes
LA PUPILLE DE M. DE \'ALBRUAN'J' 12<j
souvenirs d'autrefois, et en même temps y soulevait une nouvelle tourmente de jalousie.
Mais, cette fois, instruit par l'expérience, il résolut de ne rien laisser voir de ses soupçons, tout en épiant adroitement les faits et gestes de sa pupille. Celle-ci, de son côté, ayant deviné l'orageux état d'âme de Claude, s'efforçait malignement de lui donner le change. Plus que jamais elle affectait de se montrer candidement innocente et affectueusement câline. Ils n'étaient dupes ni l'un ni l'autre de cette supercherie; néanmoins, ils continuaient à jouer au plus fin : Viviane, redoublant de minauderies ingénues; Claude, de plus en plus méfiant et ombrageux, n'en faisant rien paraître et continuant son sournois espionnage. Il souffrait atrocement de cette comédie, qui répugnait à la loyauté de son caractère ; il en avait honte et se méprisait luimême. Pourtant sa passion l'emportait sur ses dégoûts et il persistait à se servir des vieux stratagèmes employés de tout temps par les tuteurs de théâtre et les jaloux aux abois. — Il s'évertuait, entre au très, à lire subrepticement les suscriptions des lettres expédiées par M"'' de la Genevraye. Un jour qu'il avait pousse la curiosité jusqu'à entrer dans la pièce où sa pupille achevait sa correspondance, celle-ci, se doutant des motifs de cette intrusion insolite, s'amusa à cacheter minutieusement l'enveloppe que Valbruant ne
120 LKS REVENANTS
quittait pas des yeux, puis brusquement, la lui mettant sous le nez, elle dit avec une angélique suavité :
— C'est une lettre pour l'accordeur... Mon piano a besoin de toute sa sollicitude et je le prie de se rendre à Saint-Clair le plus tôt possible... Vous permettez que j'aille jeter mon billet à la poste?...
Quelquefois, Claude annonçait à voix haute qu'il partait en forêt pour la matinée; il opérait une sortie bruyante puis, au bout d'une demiheure, rebroussait chemin, rentrait aux Corderies en tapinois... et surprenait Viviane innocemment penchée sur un métier de tapisserie. Elle relevait vers lui ses énigmatiques prunelles d'émeraude, souriait d'un air de chattemite et, piquant son aiguille dans le canevas, murmurait candidement :
— Déjà de retour?... Je vois avec plaisir que vous avez changé d'avis en route...
— Elle me nargue ! songeait amèrement Claude, penaud; elle est plus futée que moi!
Un matin, qu'il avait décampé au petit jour, sans souffler mot, il s'avisa de revenir chez lui dès neuf heures. Catherinette était au marché, Zélie vaquait à ses besognes quotidiennes; la maison silencieuse semblait dormir sous la lumière chaude du soleil de juin. Valbruant se glissa dans le jardin, mais, au lieu de suivre les allées sablées,il marcha sur la pelouse récemment
tondue, qui s'étendait douillette comme un velours jusqu'aux ombrages surplombant audessus de l'Aubotte. A mi-chemin, il s'arrêta et prêta l'oreille... Là-bas, derrière les bosquets de noisetiers, il venait de percevoir distinctement des voix prudemment assourdies. Fortement ému et intrigué, il contourna plusieurs massifs, s'insinua avec des précautions félines au sommet d'un tertre feuillu, d'où l'on dominait la tonnelle, contiguë au parc du notaire ; mais quand il se fut musse dans cet observatoire, le bruit de ses pas ou quelques branches froissées avaient sans doute alarmé les causeurs, car il n'entendit plus rien. A travers les aveliniers, ses regards ne distinguèrent que la seule silhouette de Viviane, assise sur un banc de pierre et feignant de lire un livre qu'elle tenait à l'envers...
— Hum! pensa le soupçonneux tuteur, je n'ai pourtant pas rêvé?... Tout à l'heure, j'ai bien ouï des roucoulements de voix!... Sûr, il y a quelque anguille sous roche... Ne bougeons plus!
Il se tint coi et guetta patiemment, tandis que M"'' de la Genevraye tournait ses grands yeux inquiets vers les frissonnants feuillages d'en face. Au bout de quelques minutes, en effet, ces feuillages s'écartèrent, et Claude vit apparaître, dans un cadre de verdure, le visage mat, les yeux bruns et la frisante barbe noire de René Palaiseau :
— Ce n'était qu'une fausse alerte, chuchota ce dernier.
— Possible, répliqua Viviane en lâchant son livre et en se levant; n'importe, deux sûretés valent mieux qu'une... Attendez, je vais jeter un coup d'œil ici autour...
Elle sortit de la tonnelle. La tournée d'inspection qu'elle effectua au dehors la rassura complètement ; elle revint avec une mine satisfaite et se rapprocha du mur mitoyen auquel le jeune Palaiseau s'était accoudé.
— Il n'y a personne, afTirma-t-elle, nous pouvons causer à notre aise... Mon sage tuteur est allé pour de bon visiter sa chère forêt, et sa fugue de ce matin n'était pas un piège...
— Un piège?... Vous surveille-t-ilàce point? Elle haussa les épaules :
— Il se méfie de vous, et avouez qu'il n'a pas tort... Depuis notre première rencontre, il logeait dans son cerveau des tas de soupçons qui y sommeillaient à moitié et que vos sonneries de cor ont éveillés; il est rusé comme un vieux loup et a compris que c'était un signal convenu entre nous. Aussi tend-il maintenant de sournoises embûches pour savoir si nous nous revoyons.
— Vrai, je ne l'en aurais pas cru capable... Pourquoi ce bon Valbruant veut-il empêcher deux jeunesses de s'aimer honnêtement, et en quoi cela le gêne-t-il?
LA PUPILLE DE M. DE VAL BRUANT I 2g
M"" de la Genevraye hocha la tête et minauda coquettement :
— Il a probablement d'autres vues sur moi et la chose ne lui paraît pas autant qu'à vous indifférente.
— D'autres vues! s'écria le fils du notaire en éclatant de rire. Serait-il amoureux pour son propre compte? Oh!... à son âge!
— Il est encore très vert, repartit lingénue avec une moue espiègle au coin des lèvres, et son cœur n'a pas vieilli autant que ses cheveux.
— Vous aurait-il fait la cour? demanda rageusement René; ce serait odieux!
— Calmez-vous! murmura la jeune fille en jouant de la prunelle et en baissant ensuite pudiquement les paupières, allez-vous être jaloux à votre tour? Fi, monsieur, que c'est vilain!... Je vous ai cependant donné assez de raisons pour que vous soyez assuré de... de mon affection.
— Vous m'avez dit que vous m'aimiez un peu, c'est vrai... et encore ai-je eu bien de la peine à vous arracher cet aveu.
— Ne vous fiez-vous pas à ma parole?... Voyons, ajouta-t-elle en lui coulant une œillade câline, osez donc douter de ma sincérité?
— Je n'en doute pas, Viviane!... Pourtant, il me serait doux que vos paroles fussent parfiais corroborées par un geste plus affirmatif.
— C'est-à-dire qu'il vous faut des démons-
trations moins platoniques, monsieur l'incrédule!... Eh bien! je suis bonne fille, tenez* voici mes deux mains en gage... Là, êtes-vous content?
Elle lui avait tendu gentiment ses mains. Il les saisit, les baisa dévotement, et ce mouvement les ayant rapprochés l'un de l'autre, les lèvres enhardies du jeune homme effleurèrent les yeux palpitants de M^MelaGenevraye. — Un instant, elle demeura immobile, légèrement grisée par cette caresse, puis elle arracha brusquement ses poignets à l'étreinte de René Palaiseau :
— Oh! balbutia-t-elle, à la fois charmée et confuse, c'est mal!... Je n'aurai plus jamais confiance en vous... Vous êtes un fourbe et je vous déteste!...
Elle ramassa précipitamment son livre et, avec une feinte indignation, s'enfuit hors de la tonnelle...
René, dont un sourire illuminait les lèvres sensuelles, entr'ouvertes sur une double rangée de dents très blanches, resta un moment encore accoudé au chaperon du petit mur. Il espérait voir revenir la fugitive. Mais, ayant constaté qu'elle était décidément rentrée aux Corderies, il se résigna à son tour à disparaître. Il plongea dans les verdures du jardin paternel. Les ramures, déplacées par sa présence, se rejoignirent avec un soyeux frisson, puis tout redevint silencieux. M. de Valbruant eut beau tendre
l'oreille, il ne perçut plus que la stridente et monotone musique des sauterelles parmi les herbes rases de la pelouse.
Pendant quelques minutes, une pénible stupeur le tint cloué au milieu des buis qui l'emprisonnaient. Peu à peu, il se secoua, soupira et s'éloigna, en se dissimulant derrière les massifs. comme s'il eût été un des amoureux surpris en tête à tête. Il traversa sur la pointe des pieds le vestibule et, sans prévenir personne, gagna de nouveau les lisières de la forêt.
La matinée avançait. Une poudroyante lumière dorée enveloppait la vallée de l'Aubotte. où les seigles ondulaient, oii les prés mûris scintillaient des deux côtés de la rivière étincelante, et où les hirondelles caracolaient dans l'air bleu. Cette clarté et cette joie estivales redoublaient son chagrin et ses tourments jaloux. Il se hâta de s'enfoncer dans l'ombre des sous-bois. Mais, là encore, l'été régnait dans toute sa gloire. Des essaims de mélodieuses abeilles bourdonnaient à la cime des tilleuls épanouis; la flûte des loriots et le roucoulement des ramiers résonnaient au fond des combes. Devant lui, Claude voyait les tranchées allonger mystérieusement leurs berges herbeuses, semxées de taches blondes, fleuries d'ancolies bleues et de coquelicots écarlates. Le spectacle de cette nature séveuse, voluptueuse et chantante, contrastait cruellement avec le
132 LESREVENANTS
deuil et les déceptions qu'il portait en lui-même ainsi que de lourdes pierres. Un sarcasme crispait sa bouche, une peine aiguë meurtrissait sa poitrine. Il se violentait en vain pour ctoufi'er les sanglots qui se nouaient dans sa gorge, et des pleurs lui mouillaient les paupières. Furieux, il soliloquait et s'invectivait en son par-dedans :
— Te voilà propre! Amoureux... à ton âge, comme dit ce freluquet de Palaiseau; amoureux ainsi qu'un collégien?... C'est bête et ridicule à en pleurer... Oui, tu peux avoir la larme à l'œil, imbécile, il y a de quoi! A quarante-six ans sonnés, jouer du même coup les Lindor et les Georges Dandin... A quoi te servent donc les leçons du passé? N'était-ce pas assez d'avoir gâché ta jeunesse? Te voilà tombé dans le même traquenard, en pleine maturité!... Être bafoué par une petite pensionnaire rouée, quelle jolie consolation pour tes vieux jours!... Tu as beau plaider les circonstances atténuantes et te rappeler combien elle était séduisante et enjôleuse ; ça ne t'excuse pas d'avoir commis la sottise d'en devenir amoureux, malgré ta barbe grise... Et le pis, c'est que tu es un lâche et que tu l'aimes encore, après ce que tu viens d'apprendre !...
Il courait à travers bois ainsi qu'un cerf traqué. Vers midi, il se trouva en vue des bâtiments du Val-Clavin. A jeun depuis son lever, il se sentit tellement vanné et vidé, qu'il entra à la ferme et
pria la ménagère de lui fricasser une omelette. Si amoureux et endolori qu'on soit, on netésiste pas aux tiraillements d'un estomac creux. Il avala fiévreusement cette pitance, but coup sur coup de larges lampées de piquette, puis se rejeta dans les bois.
Ce maigre et frugal repas lui calma les nerfs et donna un autre cours à ses idées. Bien que la forêt se montrât toujours plantureusement verdoyante et fleurissante, il la contemplait maintenant avec plus de philosophie. En regardant les chèvrefeuilles enlacer leurs bouquets parfumés, et les papillons se poursuivre deux à deux, il avait plus nettement conscience de sa folie. Il se ressaisissait peu à peu, et ses idées, tout en restant profondément mélancoliques, prenaient une tournure plus sensée : (c Je suis puni par où j'ai péché, s'avouait-il piteusement; on ne viole pas impunément les lois naturelles; les jeunes doivent s'apparier aux jeunes... Pour cette enfant de dix-huit ans, mon pauvre camarade, tu es ce qu'on appelle (( un vieux )), et tu ne comptes plus. Dans quatre ans tu seras quinquagénaire... Le beau cadeau à faire à une jeune fille!... Mais, serin, si elle consentait à t'épouser, c'est pour le coup que les soucis pousseraient chez toi, comme des champignons ! Avec ton caractère jaloux, tu souffrirais mille maux !... Tu n'es pas assez ramolli encore pour t'accommoderdes rôles de Bartholo
et de Sganarelle... Ah! fichtre, non!... Mets donc bravement les fers au feu, débride ta plaie et cautérise-moi ça d'importance!... »
D'un pied languissant il redescendit à Saint- Clair, mais au lieu de filer directement vers les Corderies, il obliqua à droite et alla sonner à la grille, écussonnée de panonceaux, du notaire. Maître Palaiseau travaillait dans son cabinet et les clercs avaient déjà quitté l'étude. Les deux voisins s'enfermèrent dans la pièce aux cartons verts et y conversèrent pendant une bonne heure. — Quand Claude sortit, reconduit jusqu'au seuil de la cour par le jovial tabellion, il n'était pas encore très gaillard, mais du moins il avait l'air raffermi et marchait avec l'aplomb d'un homme qui vient de prendre un parti énergique...
Il laissa s'écouler la nuit entre les rancoeurs de la veille et la mise à exécution de ses résolutions nouvelles; puis, le lendemain, dans la matinée, après avoir procédé soigneusement à une toilette plus recherchée que d'habitude, il fit prier sa pupille de vouloir bien descendre dans la bibliothèque.
Un peu inquiète de cette convocation cérémonieuse; Viviane arriva, les cheveux blonds savamment ébouriffés et le corps à demi drapé dans la mousseline d'un peignoir, qui rendait sa taille plus souple et sa démarche plus ondulcuse. D'un rapide coup d'œil en dessous, elle essaya
LA PUPILLE DE M. DE VAL BRUANT l ~< ^
d'abord de scruter la physionomie de son tuteur; mais Claude gardait cette fois une mine impassible et indéchiffrable.
— Vous m'avez appelée, mon tuteur, interrogea-t-elle de sa voix la plus caressante.
— Oui, commença posément celui-ci, asseyezvous et écoutez-moi... Nous avons eu, la semaine dernière, à propos du mariage, une conversation que vous n'avez sans doute pas oubliée... Pour moi, j'y ai pensé constamment... Hum!... et je tiens à vous annoncer que je crois avoir trouvé le mari de vos rêves...
— Ah ! murmura-t-elle indifférente, et quel est ce phénix?
— Je vous le nommerai tout à l'heure... Mais permettez-moi une question préalable ; est-il vrai que vous ayez une inclinaison pour René Palaiseau et qu'il vous ait fait la cour?... S'il en était ainsi, je m'étonne que vous ayez laissé à d'autres le soin de me l'apprendre...
M"^ de la Genevraye eut un beau mouvement de pudeur offensée :
— Oh! protesta-t-elle en roulant des yeux indignés, pouvez-vous croire à de pareilles inventions? Quelle singulière opinion avez-vous donc de moi?
Bien qu'il fût suffoqué de cette hypocrisie, Valbruant eut la force de sourire et d'ajouter d'un ton bonhomme :
— Si c'est une invention, tant pis! car le père de René Palaiseau, que j'ai vu hier soir, est convaincu que vous avez du goût l'un pour l'autre et il m'a formellement demandé votre main pour son fils...
Si forte en dissimulation qu'elle pût être, la fausse ingénue ne sut pas réprimer un sourire triomphant et son visage s'éclaira d'un coup de soleil :
— Puisque vous me mettez au pied du mur et puisque M. Palaiseau a parlé, déclara-t-elle en baissant les yeux, eh bien! oui, j'aime René; il m'aime... et je serai heureuse d'être sa femme.
— Alors, tout est pour le mieux, repartit Claude avec une nuance d'ironie écœurée; ce soir, les Palaiseau viendront renouveler leur demande, et, dès demain, le jeune homme pourra vous faire ouvertement sa cour.
— Mon tuteur, que vous êtes bon! s'exclama Viviane.
En même temps, elle s'avançait pour embrasser Valbruant; mais celui-ci l'arrêta d'un geste impératif :
— Non... gardez vos baisers pour votre fiancé...
Il s'interrompit comme si sa gorge se contractait au passage de quelque drogue nauséabonde, puis reprit péniblement :
— Du moment où ce jeune Palaiseau et vous, vous êtes déjà expliqués et accordés, j'espère que
cette cour ne se prolongera pas trop... Vous devez avoir hâte d'en finir et,' de mon côté, je désire que le mariage ait lieu le plus tôt possible. Prenez donc vos mesures en conséquence... Et maintenant vous pouvez remonter chez vous...
ENDANT cet entretien avec sa pupille, Claude avait dû se violenter pour 5^7^^ paraître impassible et rester de sangfroid. Maintenant qu'il se retrouvait seul, il ne tenait plus en place et avait liâte de dégonfler son cœur. Il coiffa son feutre et, instinctivement, se dirigea vers le logis des dames Licnard, sûr de rencontrer là des amies compatissantes. Toutefois, pendant le court trajet des Corderies à l'Abbatiale, l'amour-propre l'emporta sur cet impérieux besoin de consolation et il résolut de ne point laisser voir le chagrin qui le poignait. Ce fut donc en s'efforçant de faire bonne mine à mauvais jeu qu'il entra dans la salle, où la mère et la fille vaquaient à leurs occupations familières. Assise devant une manne d'osier pleine de
linge récemment lessivé, M''^^ Liénard, ses lunettes sur le nez, reprisait des serviettes, tandis que Nanine, ayant disposé sur deux tréteaux une longue planche engainée de flanelle, repassait des cols et des mouchoirs. Par la fenêtre ouverte, on apercevait le jardin verdoyant, dont les feuillages s'égouttaient après la tombée d'une ondée matinale: des roses Marie-Henriette, alourdies par la pluie, s'effeuillaient au-dessus de la croisée et semaient le parquet de leurs pétales rouges.
— Bonjour, mesdames, s'écria-t-il^ mes compliments!... On ne vous prend jamais sans vert et vous voilà besognant dès l'aube ainsi que des abeilles diligentes...
Il affectait un ton quasi guilleret, mais sa voix restait enrouée et comme étranglée par une contraction de la gorge.
Les clairs yeux perspicaces de Nanine se fixèrent sur le visage du visiteur et y remarquèrent j e ne sais quoi de trouble, — un mélange d'amertume et de gaieté voulue, qui la rendit songeuse :
— Vous aussi, répliqua-t-elle, vous voilà bien matineux!... Vous avez, sauf votre respect, l'air inquiet d'une poule qui va pondre son œuf... Qu'y a-t-il donc de nouveau aux Corderies?
— Ma toi, vous avez deviné, repartit Valbruant, vexé d'avoir été si vite percé à jour; je viens en effet vous apprendre une nouvelle...
— Est-elle bonne ou mauvaise, votre nouvelle? demanda la veuve en lui tendant la main et en lui désignant un fauteuil.
— Plutôt bonne, murmura-t-il non sans laisser échapper un gros soupir... J'ai suivi votre conseil, ajouta-t-il en s'adressant directement à M"" Liénard, je marie ma pupille...
— Ha! s'exclamèrent simultanément les deux femmes.
La vieille dame maniait plus nerveusement son aiguille et Nanine avait légèrement pâli.
— Et quel est l'heureux mortel? interrogeat-elle en posant son fer et en essayant de plaisanter.
Il y eut un pénible moment de silence. On entendit plus nettement l'égouttement des feuilles mouillées et un sifflet de merle au fond du jardin.
— L'heureux mortel? répéta sarcastiquement Claude... Il raffermit sa voix et poursuivit : — Je pourrais exercer votre patience en m'amusant à vous le faire deviner... Je préfère vous le nommer tout de suite... C'est mon jeune voisin, René Palaiseau.
Une vive rougeur remonta aux joues de M"" Liénard et la veuve tira plus méthodiquement son aiguille... Même, à travers ses lunettes, une lueur de satisfaction brilla dans ses yeux bleus. Si Valbruant avait été plus observateur ou moins absorbé par ses rancœurs personnelles, il
eût pu noter la joyeuse éclaircie qui avait si subitement succédé à l'anxiété de ses deux interlocutrices ; mais il ne voyait que lui et ne pensait qu'à lui.
— Le fils Palaiseau! s'écria M"'" Liénard, eh! Claude, vous avez eu la main heureuse et vous avez déniché pour cette petite un bon pigeon... René est fils unique et le notaire est en train de lui amasser une jolie fortune.
— A la bonne heure! affirma à son tourNanine avec une pointe d'ironie, voilà des époux assortis!... Argent, visages et caractères, tout est en harmonie... Accord parfait! Mes félicitations, monsieur de Valbruant!
— Oh ! avoua Claude en se mordant les lèvres, je n'y suis pas pour grand'chose... Les deux tourtereaux s'aimaient et ils n'ont pas demandé ma permission pour se le dire...
— Eh quoi ? interrompit malignement jy^rae Li^Q^rd, votre pupille s'était amourachée de ce beau garçon, et vous n'en saviez rien?... Voyez-vous la petite masque! Je l'ai toujours soupçonnée d'être un peu sournoise.
— Un peu est de trop! ne put s'empêcher d'observer la mordante Nanine... Alors, continua-t-elle en se tournant vers le triste Valbruant, Juliette aimait Roméo en cachette et vous ne vous en doutiez pas?... Cela s'est passé comme dans les comédies.
— Que voulez-vous? riposta Claude en feignant une insouciante jovialité, de tout temps les tuteurs ont été dupés par leur pupille... Pourtant j'ai fini par découvrir le pot aux roses, et, comme je tenais à mettre ma responsabilité à couvert, j'ai été trouver le notaire; nous nous sommes expliqués en bons voisins et aujourd'hui l'affaire est dans le sac... Les Palaiseau viendront ce soir même faire formellement leur demande... Ouf! Je ne suis pas fâché d'être bientôt débarrassé de cette tutelle que j 'avais acceptée à regret, et qui m'a donné bien des maux!...
Tandis qu'il contait cela d'un air détaché, les traits du maître des Corderies se rembrunissaient visiblement et son rire forcé s'achevait en une singulière grimace.
— Vous n'êtes pas au bout de vos peines, mon pauvre monsieur, reprit Nanine, apitoyée et ne se laissant pas leurrer par cette gaieté qui sonnait faux... Vous allez avoir à vous préoccuper des indispensables préliminaires du mariage, et ça ne sera pas une petite affaire... Je vous plains de tout mon cœur!
Cette fois, elle parlait sans se moquer; cela se reconnaissait à des intonations cordialement attendries.
— A quand la noce ? questionna curieusement la veuve.
— Le plus tôt possible! répondit Claude en
prenant congé... Ainsi que je l'ai signifié à ma pupille, je désire que les choses soient menées rondement. Les mariages sont comme certains plats, ils doivent être servis bouillants... J'aurai grand besoin de votre assistance, mes chères amies, pendant cette cour à laquelle je serai condamné à assister... Toutes ces mines d'ânes de deux amoureux m'agacent les nerfs, et le rôle de chaperon n'est pas dans mes cordes!
— Mon bon Claude, répliqua xM'"'' Liénard qui s'était levée à son tour et réconfortait Valbruant avec d'amicales tapes sur l'épaule, ne vous tracassez pas... Vous pouvez compter sur nous.
— Oui, confirma Nanine, nous vous suppléerons de notre mieux. J'aime à penser que M"*^ de la Genevraye ne s'en offusquera pas, maintenant qu'elle s'est assuré la possession du mari de ses rêves.
iVr''' Liénard se rapprocha vivement, leva ses beaux yeux humides vers l'ami de la maison, et, lui saisissant les deux mains, les serra si affectueusement que cette chaleureuse étreinte rasséréna un peu le désolé Valbruanr.
Ainsi qu'il en avait témoigné le désir, Claude poussa du mieux qu'il put les préparatifs du mariage. Il avait hâte d'en finir et apportait une fiévreuse activité à accomplir les formalités préalables, à rédiger la reddition de ses comptes et
à débattre les conventions du contrat. Mais il ne parvenait pas à communiquer son beau zèle à Viviane. Celle-ci voulait de rares et pimpantes toilettes de noce; elle changeait capricieusement d'avis et les couturières perdaient la tête à exécuter ses instructions sans cesse modifiées. D'ailleurs, il ne lui déplaisait pas de prolonger la cour empressée et très fervente que lui faisait son fiancé. René, fort amoureux, ne quittait plus guère les Corderies. Il y arrivait sitôt après le repas de midi et y dînait tous les soirs. Les heures coulaient exquises pour les deux promis, mais non pour le pauvre tuteur que ces « mines d'ânes » et ces échanges de menues tendresses mettaient à la torture. Viviane dégustait à petites gorgées, comme un vin de liqueur, ces friandes caresses d'amour. Elle s'en délectait voluptueusement. Soit coquetterie, soit malice, soit manque de tact et de délicatesse, elle permettait ouvertement à l'impatient René des privautés, gênantes pour les assistants et dont elle était seule à ne pas rougir. On eût dit qu'elle prenait plaisir à supplicier Valbruant. Parfois, n'y pouvant tenir, Claude quittait la place, abandonnait son rôle de surveillant aux dames Liénard et courait ronger son frein en forêt. Cela dura six mortelles semaines pendant lesquelles il but l'amer calice goutte à goutte.
Enfin, par un bleu matin de juillet, les cloches
de la petite église de Saint-Clair carillonnèrent pour la messe nuptiale. — La veille, la cérémonie civile avait eu lieu à la mairie. Le maire Perdriset avait délivré aux conjoints un filandreux discours, terminé, en guise de péroraison, par une embrassade goulue sur les joues de la jeune mariée; après quoi on avait plantureusement dîné chez le notaire. — Au coup de dix heures, le cortège, avidement contemplé par toute la population du bourg, défila majestueusement entre les piliers de la nef étroite, blanchie à la chaux. Il avait été convenu que la noce serait tout intime. Valbruant, jouant jusqu'au bout bravement son rôle de père, donnait le bras à Viviane, épanouie et éblouissante en sa robe de satin et sous son voile à la juive, rattaché par des guirlandes de fleurs de pommier. Le beau René, l'air avantageux, la taille bien cambrée dans son habit à revers de moire, offrant à l'admiration de la foule son teint mat, ses yeux en amande, sa barbe noire de dieu assyrien et sa fatuité souriante, s'avançait avec la notairesse, sa mère. Nanine, seule demoiselle d'honneur, simplement parée d'une neigeuse mousseline de soie, était conduite par un insignifiant camarade d'école du marié; le jovial tabellion fermait la marche avec M""^ Liénard. La messe fut célébrée avec toute la pompe que permettaient les modestes ressources de la rustique paroisse, et l'on
s'en revint déjeuner aux Corderies, 011 la vieille Catherinette, décorée de rubans multicolores et secondée par trois aides cuisinières, faisait feu des quatre pieds pour servir un menu digne de la solennité.
Comme les jeunes mariés partaient le même jour pour la Suisse, le déjeuner dînatoire ne traîna pas trop. Au dessert, il y eut abondance de toasts et de compliments arrosés de vieux bourgogne, puis Viviane et René s'éclipsèrent pour changer de vêtements. Une heure après, un landau de louage, qui devait les conduire à Is-sur-Tille, stationnait devant le porche des Corderies. Viviane reparut en une tapageuse toilette de voyage. Nouveaux souhaits de bonheur, nouvelles embrassades bruyantes. Aidée de René, la mariée s'installa sur les coussins capitonnés, près de son mari. Salué par une dernière bordée de (( bon voyage! )> et par des envolées de mouchoirs agités, le landau dévala à vive allure vers la route de Recey. Peu à peu, le groupe des noceux se désagrégea, chacun tira de son côté, et Valbruant, vanné, déprimé de corps et d'esprit, remonta lentement chez lui.
Arrivé dans sa chambre, il se débarrassa rageusement de son habit et de son gilet de gala, arracha de son cou sa cravate blanche et, en manches de chemise, les tempes serrées, la tête bourdonnante, il s'affaissa dans un fauteuil, près
de la fenêtre ouverte. Le landau qui emportait Viviane était déjà loin, mais M. de Valbruant avait encore aux oreilles le tintement des grelots des chevaux. Devant ses yeux se dressait encore la souple silhouette de la jeune femme, drapée dans un cache-poussière, encapuchonnée dans un voile de gaze, tendu autour du chapeau et à travers lequel luisaient ses perfides prunelles couleur d'eau verte. Il la revoyait, rouge d'impatience, envoyant d'un air agacé un rapide adieu à tous les gêneurs, attroupés des deux côtés de l'attelage qui piaffait... Elle devait maintenant avoir dépassé le premier village... Claude se la représentait blottie contre l'épaule du triomphant Palaiseau, tandis que les lisières des bois fuyaient à droite et à gauche de la route poudreuse... Elle était déjà loin, et les couloirs qu'elle emplissait, la veille, de ses fusées de rire, le salon où elle avait tant de fois joué des valses et des romances d'antan, pour charmer son naif tuteur, le jardin où elle iieuretait avec René, le bosquet de noisetiers où elle donnait ses rendezvous ; tout le logis des Corderies demeurait morne et désert. — Au rez-de-chaussée, Valbruant entendait vaguement des cliquetis de vaisselle et d'argenterie, des heurts de sièges remis en place et la voix grondeuse de Catherinette, gourmandant les aides de cuisine qui desservaient la table du déjeuner.
L'atmosphère devenait lourde, la chaleur, étouffante. Le soleil s'était enfoui sous un amas de gros nuages; une demi-obscurité s'étendait sur les pelouses. En son désarroi et son accablement, Claude souhaitait qu'un orage éclatât, qu'une trombe de pluie inondât les routes et balayât le souvenir de cette fête, pendant laquelle il avait si atrocement souffert. — Le jour tombait et de lointains coups de tonnerre résonnaient sourdement à l'horizon voilé. M. de Valbruant demeurait immobile, renversé dans son fauteuil, ruminant sa peine et comme engourdi. — Tout à coup des pas légers glissèrent sur le carrelage du couloir et on heurta timidement à la porte de la chambre.
— Entrez! grogna-t-il dans un demi-rêve.
On entra et, aux blafardes lueurs crépusculaires, il distingua M'"° Liénard et Nanine. Elles aussi avaient changé de toilette et repris leurs robes de tous les jours.
— Comment, c'est vous? balbutia-t-il.
— Oui, mon bon ami, c'est nous, répondit la veuve... nous avons pensé que vous deviez être bien triste dans votre maison vide...
— Le temps est à l'orage, insinua M"'' Liénard, et ça n'est pas fait pour vous donner des idées couleur de rose... Alors, maman et moi, nous avons eu gros cœur de vous laisser, ainsi esseulé, par cette soirée maussade... et nous venons vous
chercher pour que vous soupiez avec nous. Claude s'était levé et secouait la tête.
— Merci, murmura-t-il touché, vous êtes, comme toujours, d'excellentes amies, mais je n'ai pas faim, vous auriez un trop désagréable convive et je préfère me calfeutrer dans ma chambre.
— Claude, mon garçon, vous avez tort... La solitude ne vous vaut rien, répliqua M'"° Liénard d'un ton de compassion.
Cet accent apitoyé accrut les dispositions moroses du maître des Corderies :
■ — Non, déclara-t-il, n'insistez pas... Je suis un sauvage, vous savez... Après le brouhaha de tantôt, j'ai besoin de me reposer, de vivre quelque temps dans mon trou, comme un chathuant!
— C'est votre dernier mot? demanda la veuve, marrie... Alors, mon pauvre ami, je vais vous embrasser et vous souhaiter une bonne nuit.
Elle lui prit les mains et l'embrassa avec une effusion émue.
Cette émotion devint sans doute communicative, car au moment où M"'° Liénard franchissait déjà le seuil, Nanine — brusquement et sans trop se rendre compte de l'impulsion à laquelle elle obéissait — posa ses mains sur les épaules de Valbruant, l'embrassa à son tour sur les deux
joues, puis, confuse, se rejeta en arrière et rejoignit précipitamment sa mère, dans le couloir où elles disparurent ensemble...
Resté seul en sa chambre qui s'enténébrait, Claude se sentit profondément troublé par cette inattendue marque de tendresse. Il se rassit, pensif mais plus calme; ce baiser mettait un mystérieux baume sur ses blessures. Ses nerfs se détendirent et ses yeux s'humectèrent de larmes très douces.
'automne était de retour; on touchait à la fin de septembre et, comme jadis, Claude de Valbruant, ayant sur ses talons sa chienne Pandore, promenait ses songeries à travers la futaie de Aiontavoir. Par ce tiède après-midi, les bois prenaient déjà les riches teintes de la saison déclinante; les poiriers et les cerisiers sauvages s'empourpraient çà et là dans les taillis; les hêtres, chargés de faînes, se nuançaient de roux et de bistre; les charmes jaunis s'effeuillaient ; seuls, les chênes gardaient intactes leurs verdures lustrées. Au long des tranchées ensoleillées, les fruits forestiers s'offraient libéralement : — cornouilles, alises, noisettes, prunelles bleuissantes ; tandis que, sous les grands
1^2 LESREVENANTS
couverts, les cèpes bronzés, les giroles et les agarics foisonnaient. Une année avait passé sur la forêt sans altérer sa beauté et sa robustesse féconde.
Il n'en était pas tout à fait de même du maître des Corderies. Les déceptions du printemps dernier avaient laissé des traces sur son front, cerné ses yeux, semé de fils blancs ses cheveux et sa barbe. Son caractère, également, s'était ressenti de l'épreuve qu'il venait de subir. Il avait encore bon pied bon œil, mais ses lèvres charnues ne souriaient plus que rarement. A sa belle insouciance, un tantinet égoïste, succédait une inquiétude ombrageuse. Il ne souffrait plus, à la vérité, de sa folle passion pour Viviane; la plaie saignante à vif, lors du départ de la jeune M'"'' Palaiseau, s'était peu à peu cicatrisée. Mais du coup porté par sa pupille il lui restait un cuisant souvenir et un sentiment de méfiance à l'égard du sexe féminin en général. Il était devenu moins que jamais sociable; bien que la solitude des Corderies lui fût odieuse, il lui répugnait de frayer avec ses voisins. Les dames Liénard ellesmêmes se plaignaient de ne plus le voir que rarement à l'Abbatiale.
Il ne les avait point cependant englobées dans ses rancunes misanthropiques. Au contraire, il pensait souvent à elles avec une gratitude émue. Il rendait justice à la sollicitude indulgente de la
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT If}
veuve et il professait une tendre admiration pour Nanine. Néanmoins, lorsqu'il allait chez ses anciennes amies, il y semblait mal à l'aise et comme pourchassé de pénibles appréhensions. Il n'avait plus avec elles cet abandon, cette confiance expansive qui donnaient naguère tant de charme à leur intimité. On eûtditqu'ilredoutaitàchaque instant qu'on lui parlât de Viviane ou qu'on lui rappelât sa déraisonnable folie. En quoi il avait tort, car ces dames s'abstenaient avec soin de la moindre allusion à la perfide et séduisante pupille. Elles ne soufflaient mot ni du retour des nouveaux mariés, ni de leur bref séjour à Saint-Clair, ni de leur récente installation à Paris. Mais elles avaient beau rester bouche close, Claude, qui savait tous ces détails par Catherinette, souflrait même du silence voulu de ses deux amies; il interprétait leur réserve comme une marque de désapprobation, comme un blâme muet. Leurs réticences ou leur compassion le mortifiaient également. Aussi, soit orgueil, soit fausse honte, il écourtait ses visites à mesure qu'il les espaçait davantage. Quelque joie sourde qu'il goûtât en leur société, il boudait contre son ventre et refusait obstinément leurs invitations à dîner.
Se privant volontairement de la chère intimité d'autrefois, et, d'autre part, s'ennuyant affreusement aux Corderies, il passait de longues heures en foret. Là, seulement, il trouvait un refuge et
une paix relative; là, il pouvait donner un libre cours à son humeur maussade, à ses mélancolies et aux pensées contradictoires qui le tourmentaient. Par la pluie ou le soleil, les bois s'harmonisaient avec son état d'âme. Leur magnificence automnale le rassérénait; le bruissement soyeux des feuilles tombantes berçait et endormait ses regrets; les obliques rayons du couchant, enflammant comme un brasier les broussailles de la futaie, rallumaient en son cœur désolé de fugitives lueurs d'espérance.
Ce soir de septembre, il s'était machinalement laissé reprendre par son goût pour la chasse aux champignons. Ayant rempli sa gibecière de cèpes rebondis, d'appétissantes coulmelles et de giroles couleur d'or, il dévala d'un pas plus alerte vers les lisières d'où l'on découvrait Saint-Clair et les prairies arrosées par l'Au-botte. Tandis qu'il s'en revenait à travers les prés récemment fauchés et encore tout embaumés de l'odeur des regains, il regardait de loin, sous le rouge poudroiement du soleil à son déclin, la fuite des fumées bleues qui montaient des cheminées du bourg. Ces spirales vaporeuses évoquaient pour lui l'image de pétillantes flambées dans l'âtre où les ménagères préparaient le souper de leurs « hommes j) ; il se représentait les paysans attablés en famille autour de la potée aux choux et aux pommes de terre ; en même temps il voyait avec ennui se raccourcir
LA PUPILLE DE M. DE VAL BRUANT l <j )
le ehemin qui le séparait de sa demeure, et se rapprocher le moment où il s'assiérait seul dans sa salle à manger maussade. Par l'effet d'une inconsciente association d'idées, il se rappelait tout à coup que, l'année d'avant, à pareille époque et au sortir de cette même forêt de Montavoir, une semblable sensation de morne solitude l'avait poussé vers le logis des dames Liénard, oii un cordial accueil l'avait réjoui et réconforté. Tout en respirant à pleins poumons la pénétrante senteur des foins, il obéissait à la magique suggestion des ressouvenirs; — si bien qu'arrivé au carrefour de la rue des Fermiers, au lieu de piquer tout droit vers les Corderies, il descendit distraitement dans la direction de la promenade d'Entre-deux-Eaux, et se trouva, cinq minutes après, devant les maisons de l'Abbîitiale...
Il sonna, comme en un rêve, à la porte des dames Liénard. La petite bonne accourut et l'escorta jusqu'au seuil de la pièce servant de salon et de réfectoire. La veuve était allée au « chapelet )). Dans la salle toute fleurante d'un savoureux parfum de fruits mûrs, Nanine, juchée sur un escabeau, profitait des dernières clartés du jour pour ranger des reinettes et des doyennés sur les rayons d'une haute crédence de noyer. Au bruit de la porte refermée, elle tourna la tête et reconnut Claude. Elle l'accueillit avec une
iy6 LESREVENANTS
joie mal dissimulée, et s'appuyant de la main à la corniche du meuble :
— Bonsoir, monsieur de Valbruant, dit-elle, voilà une aimable surprise...
— Pardon, si je vous dérange, murmura timidement le visiteur ; tantôt, en me promenant à Montavoir, je suis tombé sur une merveilleuse place à champignons; les cèpes et les giroles y pullulaient... Je me suis rappelé que vous les aimiez, et je vous en apporte une provision.
— Vous ne me dérangez pas, j'ai fini, répliqua la jeune femme en descendant de son escabeau; je suis enchantée, au contraire, d'être restée chez nous et je sais gré aux champignons qui vous ont ramené à l'Abbatiale... Mieux vaut tard que jamais!
Pendant que Claude déposait sa gibecière sur le bout de la table, elle prenait un plat sur le dressoir et aidait le maître des Corderies à y entasser sa cueillette.
— Ils ont bonne mine, vos cèpes! s'écria-t-elle en se penchant et en flairant les champignons avec une expression gourmande; rien qu'à les sentir, l'eau vous vient à la bouche... Je vais les éplucher tout de suite, mais à une condition, c'est que vous resterez à souper pour les déguster avec nous.
— Excusez-moi, balbutia Claude embarrassé et rendossant sa gibecière vide, il faut que je
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT I fy
rentre à la maison, où Catherinette m'attend... D'ailleurs, je suis las et j'ai hâte de me débotter... Le frais visage de Nanine se rembrunit :
— Ah! soupira-t-elle...
Puis, avec une brusquerie nerveuse elle s'empara d'une chaise et la planta résolument devant son interlocuteur :
— Catherinette attendra! poursuivit- elle, asseyez-vous, monsieur de Valbruant, cela vous délassera et vous m'expliquerez pourquoi vos visites deviennent si rares et pourquoi vous semblez nous fuir?...
— Vous fuir? protesta vaguement Claude... ma chère enfant, quelle idée!
— Ce n'est pas une idée, mais un fait! riposta impétueusement M"'' Liénard. Vous ne venez plus nous voir que de très loin en très loin, et, quand vous venez par hasard, vous avez l'air d'être sur des épines; vous ne tenez pas en place et vous avez hâte de nous quitter... C'est étrange, et, comme nous ne vous avons rien fait, nous sommes en droit de nous en étonner et de vous demander pourquoi?...
Elle s'était assise à son tour en face de Valbruant et fixait sur lui ses yeux attristés et interrogatifs.
— Pourquoi! répéta-t-il de plus en plus mal à l'aise... Eh bien! puisque vous me boutez au pied du mur, voilà!... Autrefois, expliqua-t-il en
I f 8 LES REVENANTS-
cherchant ses mots, je trouvais tout naturel de faire de longues visites à l'Abbatiale... J'y prenais grand plaisir... Mais certains événements assez récents m'ont rendu plus réfléchi... J'ai reconnu qu'en ce monde on doit sacrifier sa propre satisfaction à l'intérêt bien entendu de ses amis, et que... un galant homme qui fréquente une maison où il y a une jeune fille ne saurait se montrer trop circonspect...
Nanine haussa les épaules :
— Ça n'a pas le sens commun, ce que vous me contez là, mon cher monsieur!
— Détrompez- vous! rétorqua Claude... Dans un petit bourg comme Saint-Clair, on est peu charitable et on daube volontiers sur le prochain... J'en sais quelque chose... N'a-t-on pas prétendu, cet hiver, que j'étais amoureux de ma pupille?
— Hé! hé! insinua 'M"° Liénard avec un rien d'ironie, il y avait bien un peu de ça, avouez-le!
— Non, morbleu! affirma M. de Valbruant; mais sa protestation manquait de fermeté et il rougissait très fort en la formulant... Enfin, continua-t-il, on ne peut point empêcher les gens de jaser... Il suffit que les commères du pays m'aient accusé d'une pareille sottise pour que je ne veuille pas vous exposer, ma chère Nanine, aux méchants propos des imbéciles.
— D'abord, se récria celle-ci, il n'y a pas la moindre analogie... M"° de la Genevraye était
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT IfÇ
jeune, jolie, fort séduisante... tandis que moi, j'ai coiffé sainte Catherine et, de plus, je n'ai jamais eu ni l'aimable coquetterie ni l'attirante beauté de votre pupille...
— Allons donc ! vous vous calomniez, déclara avec feu le maître des Corderies; peu importe que vous ayez vingt-sept ou vingt-huit ans, vous êtes jeune d'esprit et de visage, vous possédez des qualités qui complètent la beauté et qui la surpassent : la bonté, le naturel, la sincérité... Jamais vous n'avez eu plus de charme!
— Bah! je suis restée ce que j'étais avant l'arrivée de Viviane, et, dans ce temps-là, vous veniez chez nous sans être gêné par ces singuliers scrupules.
— En ce temps-là, avoua Claude en soupirant, je ne vous connaissais pas bien, j'étais un parfait égoïste et je ne savais pas vous apprécier à votre véritable valeur...
— Tandis qu'aujourd'hui? questionna malicieusement Nanine.
— Aujourd'hui, répondit-il avec une gravité mélancolique, je suis devenu plus clairvoyant et moins personnel... J'ai appris à mes dépens à mieux me connaître moi-même et j'ai résolu de me corriger de mes défauts...
Il parlait avec une émotion contenue ; la tombée du jour le rendant plus expansif, il continua d'une voix un peu tremblante :
l6o LES REVENANTS
— Oui, j'ai en idée que si désormais je vous voyais trop souvent je vous aimerais plus qu'il ne convient... J'ai conscience de vous aimer déjà trop et, comme je me sens indigne de vous, je ne veux pas devenir de nouveau un vieux fou ridicule et compromettant...
— Savez-vous que c'est bel et bien une déclaration? interrompit Nanine en s'efforçant de prendre un ton plaisant. — Elle s'était accoudée à la table, le front dans les mains pour cacher son trouble et une soudaine confusion qui empourprait ses joues. Après un petit moment, elle murmura :
— Quoi, vous m'aimez pour de vrai?
— Je vous aime profondément... beaucoup plus sérieusement que je ne m'en croyais capable.
— Et depuis quand, demanda-t-elle, tandis que ses prunelles bleues brillaient dans l'ombre, depuis quand vous est poussé ce bel amour pour une pauvre fille déjà mûre et sans dot?
— Depuis cet été, confessa-t-il humblement... depuis que mes yeux se sont dessillés et que je vous ai vue si bonne, si tendrement indulgente pour moi, qui me trouvais si stupide et si misérable... J'étais bien décidé à vous le laisser ignorer : voilà pourquoi je m'éloignais de vous et me claquemurais dans mon trou... Vous n'auriez rien su, Nanine, si vos questions ne m'avaient arraché cet aveu incongru... Pardonnez-le-moi!...
LA PUPILLE DE M. DE VALBRUANT l6l
A cette heure d'entre chien-et-loup, la voix mal affermie de Valbruant montait, frémissante, dans la tranquillité de la salle enténébrée et du jardin endormi.
— Depuis cet été ? répéta Nanine Liénard enhardie à son tour par l'obscurité croissante...
Brusquement, par-dessus la table, elle tendit ses mains à son interlocuteur :
— Eh bien, dit-elle, vous êtes en retard, mon ami! Il y a des années, moi, que je vous aime et que vous n'en voyez rien...
— Nanine, vous êtes adorable! s'écria Claude en saisissant ces deux mains tendues et en les baisant dévotement...
Sur ces entrefaites. M"'" Liénard entra, et ils n'en dirent pas davantage... mais, ce soir-là, Claude de Valbruant ne se fit pas prier pour prolonger sa visite... et il resta à l'Abbatiale pour souper en famille.
Paternité
Paternité
T%EmiÈ\E Tz4\riE
E rapide de Paris à Belfort file à toute vapeur à travers la banlieue. Bien qu'on soit en mai, la matinée est maussade. De gros nuages chassés par un vent de nord-ouest crèvent en brusques giboulées sur les champs de blé, de colza et de luzerne qui couvrent de leurs cultures bariolées les monotones plaines de la Brie. L'ondée strie de hachures ruisselantes les glaces fermées d'un coupé oïl s'est installé un seul voyageur, qui ne paraît
l66 LES REVENANTS
guère se soucier du mauvais temps. Les jambes enveloppées dans un plaid, un pince-nez sur les yeux, il est absorbé par la lecture de pièces et de plans qu'il extrait à mesure d'un volumineux dossier étalé sur les coussins, et dont la chemise de papier jaune porte cette annotation : Forêt du Val-Clavin. — Veinande de camoniiemem par les usagers. — Le paysage aperçu à travers la pluie n'a rien de particulièrement intéressant; mais le ciel fût-il gaîment ensoleillé et le pays plus pittoresque, on devine à la tension des muscles du visage, à la préoccupation du liseur, qu'il n'en resterait pas moins indifférent aux choses du dehors.
C'est un homme de cinquante ans environ. Néanmoins il a les mouvements aisés et désinvoltes; sa tenue soignée, correctement élégante, lui conserve une tournure jeune et une apparence de verdeur. Ses traits sont lins, sa barbe taillée en pointe et ses cheveux bruns sont mélangés de fils blancs : le ferme modelé de la bouche et du nez aquilin, les deux plis verticaux que creuse sur le front le rapprochement des sourcils indiquent une volonté tenace. Lorsqu'il enlève son pince-nez pour essuyer les verres embués d'humidité, on voit à plein deux yeux dont la douceur bleue et l'affable regard corrigent l'expression un peu fermée et froide de l'ensemble du visage. La boutonnière de la jaquette noire est
ornée d'une minuscule rosette rouge. Une grande distinction de manières jointe à une attitude réservée, à une gravité étudiée, révèlent un personnage appartenant au monde administratif, et, quand le dossier qu'il compulse ne trahirait pas sa profession, on devine en lui le fonctionnaire arrivé à un grade supérieur et pénétré de l'importance de ses fonctions.
En effet, « Delaberge (Amable-Francisquc) O # )), comme porte l'annuaire, est inspecteur général des Forêts. Sorti de l'école de Nancy à vingt-deux ans, il a eu un avancement rapide et mérité. Non seulement il possède des connaissances étendues en matière de sylviculture, mais il s'est montré un administrateur remarquable. Ayant l'amour du métier, doué d'une merveilleuse puissance de travail, il unit à l'esprit d'organisation l'habileté pratique de l'homme d'affaires. Aussi parle-t-on de lui comme d'un futur directeur général. La seule chose qu'on pourrait lui reprocher est une certaine froideur d'âme, — l'impassibilité égoïste du célibataire qui a peu souffert de la vie et qui est mal disposé à comprendre les souffrances des autres. — Ce défaut, chez Delaberge, est dû moins à une naturelle sécheresse de cœur qu'aux conditions particulières dans lesquelles son enfance et sa jeunesse se sont développées.
Fils d'employé, il a été dès ses premières an-
l68 LESREVENANTS
nées la victime de cette vie nomade d'oiseau sur la branche, de ces multiples changements de résidence, qui font des enfants de fonctionnaires autant de petits « sans-patrie ». Trimballé de collège en collège jusqu'au jour de son entrée à l'Ecole forestière, il n'a pas eu à proprement parler de pays natal, et, par conséquent, il ne connaît pas cette lente et chère accoutumance qui attache l'homme à la province oii il est né, à la maison oii il a grandi, aux pierres, aux arbres, aux horizons contemplés chaque jour. Les liens ténus et nombreux qui vont du monde extérieur au monde de notre âme sont autant d'agents créateurs de la sensibilité. La première chaleur du nid colore l'imagination de l'enfant et imprègne son cœur; elle a manqué à Delabergc.
Sa jeunesse s'est passée dans une atmosphère frigide, au milieu des préoccupations d'examens à subir et d'avancements à conquérir à la pointe de l'épée. Il a ignoré la passion qui attendrit l'âme en la meurtrissant. Tout au plus a-t-il eu à cette époque quelque galante liaison légèrement nouée et rapidement rompue. Séparé de bonne heure de ses parents, qu'il a perdus avant d'avoir atteint sa trentième année, il a peu goûté les joies intimes de la famille. Ne possédant aucun patrimoine, il n'a plus songé qu'à faire vite et honorablement son chemin. Le travail a pris sa vie; le désir de parvenir a tendu toutes ses facul-
PATERNMTÉ 1 09
tés vers la réalisation de ses projets ambitieux.
Comme beaucoup de fonctionnaires sans fortune, il a reculé devant l'aléa du mariage, estimant que les obligations et les responsabilités de la société conjugale sont une entrave aux fonctions administratives. Il est resté célibataire et s'est absorbé de plus en plus en des besognes qui lui prenaient ses journées et souvent même ses soirées; arrivant le premier à son bureau, en partant le dernier, dînant au restaurant ou à quelque table officielle, et ne rentrant chez lui que pour y dormir. Ainsi sa vie s'est écoulée de la trentaine à la cinquantaine, méthodique, correcte, digne et laborieuse, mais sans une chaude intimité, sans une douce halte dans le rêve ou la fantaisie.
Pourtant, aujourd'hui que l'aisance est venue, que son ambition est plus qu'à demi satisfaite et que sa fortune administrative a grandi, il fait parfois de mélancoliques retours en arrière; il constate avec effroi combien son passé est vide de souvenirs réchauffants, et il a conscience de son isolement. Quand, au sortir de la maison d'un collègue où il a entendu des voix d'enfants et des rires de jeunes filles, il regagne son appartement de garçon, il est secoué par un Irisson de regret et d'inquiétude, en songeant à la rapidité des années, à l'époque plus prochaine de la retraite, aux prosaïques misères, aux asser-
vissantes compromissions qui troublent le soir de la vie d'un célibataire.
Sur ce plateau de la cinquantaine, il ressemble à un voyageur mal renseigné, qui a gravi la montagne par d'abrupts et rocailleux sentiers, et qui, parvenu à la cime, reconnaît qu'il s'est trompé de route. De là-haut il aperçoit maintenant le vrai chemin, s'élevant en pente douce à travers d'heureux villages, des bois arrosés de sources vives, des prairies en fleurs dont il ne retrouvera plus jamais l'enchantement...
Quand ces regrets lui reviennent, Delaberge se demande s'il n'a pas sottement lâché la proie pour l'ombre. Alors des idées de mariage le hantent comme une obsession. Il se regarde dans la glace, constate qu'il est encore vert, et murmure, ainsi que Jean de la Fontaine : (c Ai-je passé le temps d'aimer? » Même durant ces crises d'amertume le vieil égoïsme coutumier reparaît. Il songe moins à aimer qu'à être aimé. Dans le mariage, ce qu'il considère, c'est surtout une compagnie qui le récréera, un enfant en qui il revivra. Au milieu de ces réveils de jeunesse, de ces désirs de rompre avec une existence casanière, c'est toujours la préoccupation de luimême qui domine. Il veut donner de l'air à son cœur, connaître la joie de l'imprévu, les émotions rares et inéprouvées.
Aussi, lorsqu'une décision ministérielle l'a
chargé de se transporter dans la Haute-Marne et d'arranger à l'amiable avec les usagers l'interminable affaire du cantonnement du Val-Clavin, a-t-il accepté avec empressement cette mission en province...
Un sifflement prolongé annonce l'approche d'une station. Après avoir dépassé Bar-sur-Aube, le train va s'arrêter à Clairvaux. Delaberge lève la tête, quitte son dossier et abaisse la glace pour respirer une bouffée d'air pur.
A physionomie du paysage s'est peu à peu modifiée. Les collines sont plus hautes et la vallée s'est rétrécie. L'aspect du ciel aussi a changé. Une embellie se produit et la pluie ne tombe plus. Les lourdes nuées fuyantes s'écartent, et de rapides flambées de soleil courent sur la campagne, faisant fumer les prés humides et scintiller les pommiers en fleurs ruisselants de gouttes d'eau. Un coin de bleu s'ouvre dans une masse nuageuse, au-dessus d'un petit bois de peupliers dont les feuilles d'or pâle frissonnent et blondissent sous ce coup de lumière, tandis qu'en arrière, comme repoussoir, s'étendent d'épaisses buées sombres où s'enfonce la base d'un arc-en-cicl. Dans les intervalles d'ensoleillement une joie printanière s'épand sur la
PATERN ITE
terre verdissante, comme les risées de vent qui argentent la surface d'un lac. Cette gaîté radieuse luit successivement sur toute la campagne, sur les mouvants champs de seigle, sur les sainfoins roses et les talus semés de rouges coquelicots. Elle se communique aux bruyères des friches où les insectes se remettent à bourdonner, aux bouquets d'arbres où les merles recommencent à siffler. Elle pénètre jusqu'au cerveau de Delaberge, qu'elle repose et distrait de ses laborieuses méditations juridiques.
Après une halte de quelques minutes à Clairvaux, le train roule entre des collines boisées où, çà et là, miroitent parmi les prés les eaux claires de l'Aube. Le soleil a décidément triomphé des nuées et le ciel redevient d'un bleu soyeux. Une pacifiante sérénité émane des bois mouillés que coupent de profondes tranchées herbeuses, où le regard se rafraîchit dans un bain de verdure. L'inspecteur général a bouclé la courroie de son dossier et l'a renfermé dans l'un des compartiments de sa valise. Maintenant il revient s'accouder à la portière et respire avidement l'odeur salubre des futaies. Son cœur de forestier se réjouit à la vue des arbres. A vrai dire, la forêt a été le seul fervent amour de sa vie, et il se sent attendri en retrouvant les grands massifs où il a passé sa jeunesse.
Cet attendrissement ramène son esprit vers
les pensées mélancoliques et troublantes qui le sollicitent depuis quelque temps. Une coupe de bois où des bûcherons font la sieste après avoir mangé la soupe ; un village où tintent des cloches matinales et où des fumées nimbent les toits de tuile; un lo^is campagnard au revers du coteau, avec ses fenêtres ouvertes où flottent des rideaux blancs, son linge de lessive séchant sur la haie, son verger et sa vigne, l'induisent en des rêves de vie rustique.
Il se demande si l'existence d'un honnête bourgeois, entre sa femme qui le choie et ses enfants qui grandissent, ne présente pas une somme de satisfactions plus réelles que ces factices plaisirs parisiens dont il jouit si peu. Lui, Delaberge, attaché à sa chaîne bureaucratique, affairé du matin au soir à tourner la meule administrative, ne reste-t-il pas cent fois plus étranger aux choses du cœur et de l'intelligence que ce propriétaire retiré en son village? Et dans dix ans, dans quinze ans au plus, quand il aura cessé d'être un des rouages importants de l'administration, quelle perspective aura-t-il? La vieillesse désorientée et solitaire d'un fonctionnaire en retraite, qui languit en son désœuvrement et ne sait où aller planter sa tente.
Alors, de nouveau, comme un sphinx harcelant, se dresse devant lui la question qui le tracassait : — A-t-il passé l'âge où l'on peut sans impru-
PATERNITÉ lyf
dence se marier et se créer une famille? — Cette fois (grâce peut-être à l'influence de ce gai soleil de mai), la réponse se formule en son esprit avec moins de trouble et d'hésitation.
Il a toujours mené une vie sobre et il constate en lui un fonds de vigueur virile, une réserve des verdeurs de la jeunesse. Ce n'est pas une illusion, ilne selaisse pas duper par de fausses apparences. Il jouit d'une santé de fer, il n'a perdu ni ses dents ni ses cheveux; ses muscles ont toute leur solidité, ses articulations toute leur souplesse. Dans le monde officiel où il fréquente, il s'est aperçu quelquefois que les femmes se plaisent encore en sa société. D'ailleurs, il ne serait pas assez fou pour épouser une toute jeune fille; mais s'il rencontrait d'aventure une personne approchant de la trentaine, agréable et sympathique, rien ne s'opposerait à ce qu'il songeât au mariage. Il n'a que cinquante ans. Il pourrait voir encore ses enfants grandir, passer de l'adolescence à la jeunesse, et, qui sait? peut-être vivrait-il assez longtemps pour les marier à leur tour...
Avoir des enfants, un fils dans lequel il se retrouverait, cela redonnerait un essor et un but à son énergie... Quand il s'examine à fond, Delaberge s'avoue même que dans ce changement d'état ce qui lui sourit surtout, ce sont moins les charmes delà compagnie conjuguale que l'espoir et les joies de la paternité.
\-]6 LESREVENANTS
Pendant que l'inspecteur général se plonge en cette méditation, le train file à toute vitesse et l'aspect du paysage se transforme de nouveau. La voie ferrée quitte la vallée de l'Aube et gravit une rampe. Maintenant elle s'allonge au milieu d'un plateau pierreux où poussent de maigres champs de seigle et où de modestes bouquets de bois s'espacent de loin en loin. Un sifflement aigu déchire l'air. Le train court avec une légèreté de météore sur un long viaduc à trois rangs d'arches, du haut duquel on aperçoit la Suize onduler comme une couleuvre parmi les prés. Des profils de clochers, de dômes et de toits de tuile apparaissent à l'horizon mêlés à des massifs d'arbres, et la marche du convoi se ralentit.
(( Chaumont! Dix minutes d'arrêt, buffet! »
C'est ici que Delaberge doit descendre. Il rassemble ses bagages et se penche à la portière, cherchant à reconnaître, sur le trottoir, le conservateur des forêts, son ancien camarade d'école, qu'il a averti de son arrivée et chez lequel il doit descendre.
Le conservateur est là, en effet, plongeant un regard investigateur dans chaque compartiment. C'est un petit homme replet, trottinant sur des jambes courtes, serré dans une redingote, coiffé d'un chapeau mou et ganté de noir. Cette tenue moitié cérémonieuse et moitié négligée accentue encore sa tournure provinciale.
PATE RNITE
Delaberge est descendu, et les deux camarades se serrent la main.
— Mon cher inspecteur général, commence le conservateur, — heureux de vous revoir... Avez-vous fait un bon voyage?
— Très bon, mon cher Voinchet... Ah! ça, tu me dis « vous » maintenant, toi mon ancien?
— Mon Dieu, — bredouille Voinchet, — je pensais que les convenances hiérarchiques...
— Tu plaisantes ! . . . Entre nous les convenances hiérarchiques n'ont rien à faire... Dis-moi vite (( tu », ou sinon je vais loger à l'auberge!
— Je t'obéis, répond le conservateur, qui se sent visiblement plus à l'aise.
Pendant un bon quart d'heure, en attendant le train, il s'est demandé anxieusement s'il tutoierait Delaberge comme jadis ou si, par déférence pour son grade, il lui donnerait du « vous ». Maintenant il est allégé et s'épanouit. Pendant qu'on charge les bagages, il regarde son camarade et sourit aimablement :
(( Sais-tu que tu n'as presque pas changé!... Tu es aussi vert et robuste qu'au sortir de l'école.
— Flatteur ! — réplique Delaberge : — la vérité est que nous grisonnons tous deux et que nous avons vingt-huit ans de plus sur les épaules.
Au fond, néanmoins, le compliment ne lui déplaît pas, surtout lorsqu'il constate que son contemporain paraît plus vieux que lui. La ma-
turité a alourdi le conservateur et empâté son visage; la somnolente monotonie de la vie de province a éteint la vivacité de ses yeux; l'habitude de veiller constamment sur ses actes et ses paroles a donné je ne sais quoi d'effacé et de terne à sa physionomie.
L'omnibus roule en cahotant sur le pavé de la chaussée, et Voinchet reprend :
— M""' Voinchet nous attend pour déjeuner... Oh! un déjeuner sommaire, après lequel tu pourras aller sans façon te reposer... Je dois te prévenir, mon cher, que ce soir tu auras à subir une corvée... Nous avons invité quelques personnes à dîner en ton honneur.
— Diable! murmure Delabcrge visiblement contrarié, c'est un traquenard, tu sais !
— Excuse-moi, mais les journaux du cru ont annoncé ton arrivée... Nous nous serions mis à dos nos relations si nous les avions privées du plaisir de passer une soirée avec toi... Tu n'imagines pas, mon pauvre ami, les susceptibilités de la province!... D'ailleurs, nous ne serons pas nombreux... Il y aura le président du tribunal, le secrétaire général de la préfecture, mon inspecteur et sa femme, c'est tout.
— C'est bien assez ! dit Delabcrge avec un sourire résigné.
— Ah! j'oubliais... Nous aurons aussi une amie de ma femme. M""' de Linard, la principale
usagère des bois du Val-Clavin... Tu ne seras peut-être pas fâché de causer avec elle, et si tu peux lui faire entendre raison, l'affaire du cantonnement ira sur des roulettes, car elle est la plus ardente et la plus sérieuse adversaire de l'administration... Bon, nous voici arrivés!
L'omnibus s'est arrêté à l'entrée d'une rue déserte où l'herbe verdoie autour des pavés. En face de l'église Saint-Jean, s'ouvre le porche d'un antique hôtel situé entre cour et jardin. Tandis que le conducteur décharge les bagages, Voinchet s'élance pour appeler un domestique. Resté seul, Delaberge contemple un moment la rue endormie sur laquelle les bas-côtés de la vieille église étendent une ombre claustrale. Et dans la froide austérité de ce quartier solitaire, la perspective d'un dîner officiel avec les notables qui habitent cette ville morte lui donne un frisson de malaise et d'ennui.
l8o LES REVENANTS
ERS six heures et demie, Delaberge, qu'une moelleuse sieste avait rafraîchi et reposé, songea que le moment du dîner approchait et procéda minutieusement à sa toilette, non point par coquetterie, mais par principe. Il estimait qu'une tenue irréprochable s'impose aux fonctionnaires qui représentent l'administration.
En nouant sa cravate, il songeait à la corvée de ce dîner officiel où il serait toute une soirée en représentation devant les convives du conservateur, et où le devoir professionnel l'obligerait à discuter avec la principale usagère des bois du Val-Clavin. A en juger par M'"'' Voinchet, excellente femme d'intérieur, mais quadragénaire insignifiante à la figure moutonne, M™' de Linard,
PATERNITÉ l8l
son amie, devait être une personne mûre et peu attrayante. Delaberge se voyait déjà aux prises avec une plaideuse campagnarde, et cette maussade perspective le rendait soucieux.
Lorsqu'il descendit dans le salon vert et or, encombré de meubles et décoré de bibelots d'un goût douteux, la plupart des convives étaient arrivés.
On les lui présenta à la file : le président du tribunal, — - un petit homme s'exprimant avec une prétention fleurie, rasé de frais, cravaté de blanc, à l'œil émerillonné, au teint rose; — le secrétaire général de la préfecture, grand, carré des épaules, portant beau, fier des succès de salon que lui valait sa voix de baryton; — l'inspecteur, brun, hâlé, les sourcils en broussaille, la moustache en brosse et les cheveux taillés à l'ordonnance, offrant un type réussi du forestier de la vieille école, bourru comme un sanglier et rugueux comme un chêne.
Tandis que l'inspectrice, maigre et quasi séchée dans sa robe marron brodée de jais, se tenait assise sur un canapé en compagnie de M""" Voinchet et l'entretenait longuement de la difficulté qu'on a maintenant à se procurer de bons domestiques, Delaberge accaparait l'inspecteur et l'entraînait à l'écart pour se renseigner d'une façon complète sur la situation actuelle de l'affaire du cantonnement. Le fores-
tier, flatté d'absorber l'attention de son supérieur, lui prodigua les détails techniques. Il pérorait depuis un grand quart d'heure, quand Delaberge, à travers les phrases prolixes de son subordonné, entendit M""^ Voinchet s'écrier :
— Ah! enfin!... je commençais à être inquiète... Comme vous êtes en retard, chère amie !
A quoi une voix gaie, bien détachée des lèvres, répondait avec un léger accent langrois :
— Excusez-moi, j'ai voulu mettre une robe neuve en votre honneur, et la couturière me l'a apportée à la dernière minute... Je me faisais un mauvais sang!
Au même moment, la porte de la salle à manger s'ouvrait à deux battants, et un domestique en gants de coton blanc et en redingote noire, annonçait : « Madame est servie ! »
— Monsieur l'inspecteur général, dit M"'® Voinchet en s'approchant de Delaberge, votre bras, s'il vous plaît!...
Celui-ci arrondissait déjà son bras pour l'offrir à son hôtesse, quand M"'° Voinchet, s'interrompant d'un air consterné, se retournait vers la nouvelle venue et, lui prenant la main, murmurait :
— Que je suis distraite!.,. Il faut d'abord que je vous présente ma petite amie... M"'° Camille de Linard, propriétaire de la Roselière, au Val-
Clavin... M. Delaberge, inspecteur général des Forêts.
Bien qu'il fût d'ordinaire très maître de lui, Delaberge ne parvint pas à dissimuler une expression de surprise. Au lieu de la vieille plaideuse qu'il imaginait, il voyait une jeune femme de vingt-six ans environ, svelte, fraîche, accorte, avec de souriants yeux bruns qui lui plurent tout d'abord. Il salua, un peu ébaubi.
Sa mine étonnée n'eût certainement pas échappé aux yeux grands ouverts de M"'° de Linard, si elle-même n'eût été préoccupée par une égale surprise. Ses claires prunelles dévisageaient l'inspecteur général; elle avait l'air rêveur de quelqu'un qui est frappé par une confuse ressemblance et qui se demande où il a déjà rencontré la personne qu'on lui présente. Tout cela, du reste, fut l'affaire de quelques secondes. M"'" de Linard ébaucha une leste révérence. Delaberge reprit le bras de son hôtesse, et l'on passa dans la salle à manger.
A table, l'inspecteur général fut naturellement placé à la droite de M""' Voinchet; en face, le conservateur siégeait encadré par l'inspectrice et par M"'^de Linard; de sorte que Delaberge avait pour vis-à-vis la propriétaire de la Roselière. Il put donc l'observer à son aise pendant le recueillement qui règne d'habitude au début d'un dîner.
La fameuse robe neuve qui avait motivé le retard de M'"° Camille de Linard était noire avec une garniture de rubans mauves, et Delaberge, habitué aux raffinements de l'élégance parisienne, dut constater que la couturière aurait pu mieux employer son temps. Le corsage de satin n'avantageait point la taille, qui cependant semblait devoir être ronde et souple. L'étoffe grimaçait aux épaules et engonçait le cou désagréablement. En somme, la jeune femme était fagotée, mais elle paraissait médiocrement s'en soucier.
Sa bonne humeur ne s'en épanouissait pas moins, et l'expressive vivacité de son geste n'en était nullement gênée. Avec sa bouche trop grande, son menton un peu massif, ses sourcils minces, elle ne semblait pas précisément jolie, mais elle avait de beaux yeux lumineux et vivants, d'abondants cheveux châtains bouffant sur les tempes, une grande fraîcheur, un éclatant sourire, et cela produisait une impression de verdeur, de bonne grâce et de saine gaîté qui réjouissait le cœur. On sentait qu'elle était tout en dehors, pleine de naturel et de spontanéité.
— M'"'' de Linard est mariée? demanda tout bas Delaberge à sa voisine.
— Non, veuve... Voilà plus de deux ans qu'elle a perdu son mari... un monsieur fort peu aimable... Elle n'a pas d'enfants et vit seule à la Roselière, où elle fait beaucoup de bien.
PATERNITE l8y
Delaberge reporta avec plus de complaisance ses yeux sur la jeune femme. Elle discutait à mivoix avec l'inspecteur son voisin, et, tout en conservant son air enjoué, le harcelait de malicieuses récriminations. L'autre se hérissait et regimbait d'un ton bourru.
— Ah! vous n'êtes pas tendre pour le pauvre monde! se récriait-elle.
A ce moment elle releva la tête et surprit le regard attentif et curieux de son vis-à-vis. Loin de s'en offenser, elle sourit en rencontrant les yeux de Delaberge, et poursuivit :
— Tenez, décidément il vaut mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints... J'en appelle à M. l'Inspecteur général!
Ainsi pris à partie, celui-ci demanda de son air gravement affable :
— De quoi s'agit-il, madame?
— Du cantonnement que l'administration forestière veut nous imposer. Sous prétexte qu'il est impossible d'évaluer séparément les droits des usagers, M. l'inspecteur ici présent nous offre comme compensation un canton de forêt qui est à une lieue du Val-Clavin... Je soutiens, moi, que c'est inique et barbare!
— Voilà des mots bien durs, objecta Delaberge en riant.
— Durs, mais exacts... Voyons : j'ai, moi, un droit d'affouage; les gens du Val-Clavin ont un
l86 LES REVENANTS
droit de pacage... On nous offre un canton impropre à la pâture et très éloigné de chez nous... Vous appelez cela de la justice?...
— Madame, interrompit plaisamment l'inspecteur général, tous mes compliments; vous traitez la question comme un jurisconsulte.
— Oh! dit le conservateur, tu auras afi'aire à forte partie... M""" de Linard est ferrée sur ses droits.
— Sur les miens et sur ceux des autres, cher monsieur Voinchet! reprit la jeune femme en s'animant; les habitants de Val-Clavin méritent encore plus que moi qu'on ait égard à leurs réclamations : ce sont de pauvres gens, et pour conduire leurs bêtes au pacage il leur faudra faire plus d'une lieue à travers champs, puisque la forêt où on prétend les cantonner n'est reliée au village par aucune voie directe.
— Nous les dédommagerons en leur établissant un beau chemin.
— Les dédommagerez-vous aussi de la perte de temps et de la mauvaise qualité du pacage?... Ces bois de Charbonnière sont pleins de marécages et de fondrières, et si vous connaissiez le pays, monsieur l'inspecteur général!...
— Je le connais, repartit Delaberge : c'est au Val-Clavin que j'ai débuté comme forestier.
— Ah! vraiment, s'écria M""" de Linard, eh bien! en ce cas...
PATERN'ITÉ 187
Elle regarda autour d'elle, vit que le président et l'inspectrice étouffaient un bâillement, et se mit à rire.
— Pardon! ajouta-t-elle, je me monte, et j'oublie que cette discussion n'intéresse pas les convives de M. Voinchet; nous ferons bien d'en rester là, mais je ne me tiens pas pour battue!
La conversation redevint générale, au grand regret de Delaberge, Sa curiosité était piquée par la vivacité avec laquelle M""® de Linard défendait ses droits. L'originalité de cette jeune femme contrastait avec l'effacement et la banalité de la plupart des invités.
Dans le feu de la discussion, sa figure devenait tout à fait charmante. Il n'y avait en elle rien d'apprêté ni de convenu ; rien de cette prudence timorée, de ce quant à soi, qui donnent une si monotone insignifiance aux femmes de la province. On sentait la sincérité, la générosité, jaillir de son cœur. M""^ de Linard plaisait à Delaberge par des qualités tout opposées aux siennes. Cet homme réservé, discret, boutonné, s'intéressait à ce caractère enjoué et prime-sautier. Aussi, lorsqu'on sortit de table et qu'on rentra dans le salon, manœuvra-t-il pour se retrouver près de la jeune femme.
USTEMENT elle venait à lui, tenant en main la cafetière et une tasse qu'elle lui offrit. Quand elle eut achevé son service d'échanson, elle retourna s'asseoir sur le canapé, non loin de Delaberge, qui, debout, achevait de boire son café.
— Monsieur, dit-elle, vous seriez beaucoup plus à l'aise si vous vous asseyiez.
En même temps elle se reculait pour lui ménager une place sur le canapé. L'inspecteur général ne demandait qu'à obéir à cette engageante invitation; mais, comme sa tasse l'embarrassait, il fit d'abord le geste d'aller la déposer sur un guéridon. M'"" de Linard le prévint, s'empara de la tasse et courut vers le domestique qui passait avec un plateau. Cette bonne grâce familière.
cette prévenante déférence, donnèrent le change à Delaberge.
Bien qu'il fût peu enclin à la fatuité, il s'imagina que la jeune femme se mettait en frais pour lui plaire, et il éprouva un chatouillement de satisfaction, sans réfléchir qu'un homme de cinquante ans paraît déjà un peu un vieillard à une femme qui en a vingt-six. Mais Delaberge, ainsi que la plupart d'entre nous, ne se voyait pas vieillir.
Il raisonnait comme un homme persuadé qu'il peut encore inspirer de la tendresse; il ne se di sait pas que les prévenances de M"'° de Linard pouvaient provenir tout simplement de la spontanéité d'une âme naturellement affectueuse et encouragée à se montrer aimable, parce que précisément la diff'érence d'âge semblait enlever tout prétexte à une interprétation équivoque.
Néanmoins, tandis que la jeune femme, avec une vivacité enjouée, revenait s'asseoir près de lui, la méfiance de l'inspecteur général se réveilla; il se demanda s'il n'était pas dupe de quelque rouerie féminine, et si M""® de Linard ne méditait pas de le circonvenir, de le gagner à la cause des usagers et de le forcer à se départir de sa rigueur administrative.
Elle s'était accoudée nonchalamment au bras du canapé, et, par-dessus son éventail lentement agité, elle regardait Delaberge en souriant.
IÇO LES REVENANTS
Celui-ci, devenu soupçonneux et se mettant sur la défensive, étudiait la physionomie de sa voisine.
Il se sentit bien vite rassuré. Non, dans ces yeux limpides, sur ce front pur, sur ces lèvres franchement bienveillantes, il n'y avait pas trace de ruse ou de duplicité. Au fond de ces prunelles couleur café, on ne découvrait aucune de ces lueurs troubles et fuyantes qui sont l'indice de mensonge. Ni le front ni la bouche n'étaient marqués de ces plis qui décèlent les âmes fausses et compliquées. Décidément M"'* de Linard n'avait rien d'une Dalila.
Elle referma brusquement son éventail, se pencha vers Delaberge et dit :
— Ainsi, monsieur, vous avez habité le Val- Clavin?
— Oui, madame, pendant deux ans.
— Il y a longtemps?
— Hélas! oui, trèslongtemps...Acette époque vous ne deviez pas être née. Mais je me souviens du pays comme si c'était hier. Je revois très bien nettement la route qui mène à la Roselière et où je faisais ma promenade quotidienne. On accédait à la propriété par une allée plantée de jeunes frênes...
— Les jeunes frênes ont grandi et donnent maintenant un bel ombrage.
— En ce temps-là, poursuivit-il, la Roselière
était occupée par un original nommé M. Le Maroise. Il avait des mœurs singulières, se calfeutrait tout le jour dans une chambre aux volets clos, et ne sortait qu'à la nuit tombée, dans une vieille berline conduite par un cocher aussi excentrique que son maître...
— Cet original était mon grand-oncle, interrompit-elle en riant.
— Ah!... pardon!
— • Ne vous excusez pas, répliqua-t-elle : c'était un être bizarre, et, si vous me poussiez, je vous avouerais que je l'avais pris en grippe... Il existait encore quand je me suis mariée ; il m'avait dotée, à condition que mon mari et moi nous habiterions avec lui... Ce qu'il nous a rendu la vie insupportable, on ne se l'imagine pas!... Enfin il est mort, le pauvre homme, et je confesse que je l'ai peu pleuré... Il a failli me faire haïr la Roselière.
— Est-ce que vous y demeurez toute l'année?
— Parfaitement, c'est à peine si je fais deux ou trois fugues par an à Dijon ou à Chaumont, pour des affaires d'intérêts. Quand j'ai passé une semaine en ville, je n'ai qu'un désir, regagner ma maison au plus vite.
— Vraiment, à votre âge, vous ne trouvez pas cette solitude un peu austère? Vous ne vous y ennuyez jamais?
— Rarement. . . D'abord il faut que vous sachiez que j'ai un tempérament de paysanne. Dès que
la belle saison commence, je vis constamment dehors... Je m'occupe de mes bêtes, de mes fleurs, de mes arbres; je surveille mes coupes de bois. Je vous assure que j'ignore quasiment ce que c'est que l'ennui.
— ■ Mais l'hiver?
— L'hiver, j'allume de belles flambées de hêtre et je m'installe au coin de ma cheminée avec un livre... Il y a à la Roselière une bibliothèque assez bien garnie et que j'augmente encore en me tenant au courant de ce qui paraît... Je suis une enragée liseuse... Quand j'ai un livre intéressant et, à portée, un sac de pralines à grignoter, je passe des heures délicieuses près de mon feu...
Tandis qu'ils causaient à l'écart, le conservateur organisait une table de whist, et, sur le refus de Delaberge et de M"'° de Linard, s'y installait avec l'inspectrice, le président et le secrétaire général. M"'° Voinchet et l'inspecteur examinaient le jeu des partners, en attendant qu'ils prissent la place de l'un d'eux; de sorte que la jeune veuve et son interlocuteur, grâce à la préoccupation des joueurs de whist, se trouvaient isolés sur le canapé comme au fond d'un bois.
Ce tête-à-tête dans la pénombre les rapprochait familièrement et donnait quelque chose de plus intime et de plus confiant à leur entretien.
M""' de Linard ne semblait nullement intimidée par son grave vis-à-vis. Elle s'étonnait elle-même de se trouver si à l'aise avec ce Parisien qu'elle connaissait depuis quelques heures à peine. Quant à Delaberge, il était à la fois surpris et charmé de la sym.pathie visible que lui témoignait la jeune femme. Il l'écoutait parler avec plaisir et se sentait rafraîchi par le naturel, le bon sens et la gaîté de sa voisine.
Il oubliait son accent langrois, sa robe mal façonnée et ses traits irréguliers. Si elle avait la tournure provinciale, elle possédait en revanche une culture d'esprit, un jugement net et surtout une faculté d'enthousiasme qu'on ne rencontre pas souvent, même à Paris. Au sujet de ses lectures, elle s'exprimait avec une indépendance, un sens critique et une vivacité qui ravissaient ce Parisien, habitué aux réticences prudentes, aux admirations convenues et aux opinions superficielles du monde bureaucratique au milieu duquel il vivait.
Au bout d'une heure de causerie, il était tout à fait enchanté de M"" de Linard et se félicitait de cette heureuse soirée. Il remarquait avec plaisir que, pendant cette longue conversation, la propriétaire de la Roselière n'avait pas fait la plus légère allusion à l'affaire du cantonnement, et il lui savait gré de sa délicate réserve. Il était secrètement flatté de ne devoir qu'à lui-même les gra-
cieuses prévenances de la veuve. Il se reprochait ses injustes soupçons, et, comme pour la dédommager, il s'efforçait à son tour de se montrer expansif, aimable, presque galant.
Tout à coup, s'interrompant au milieu d'une discussion animée. M""® de Linard tira de sa ceinture une petite montre qu'elle consulta :
— Déj à onze heures ! s'écria- t-elle, j 'ai absolument oublié que je loge chez des amis et que ces excellentes gens se morfondent en m'attendant...
Elle se leva et tendit la main à Dekberge :
— Bonsoir, monsieur, et au revoir, puisque vous irez bientôt au Val-Clavin!... Je rentre dès demain matin à la Roselière, et, bien que nous soyons ennemis, administrativement parlant, j'espère que j'aurai le plaisir de vous y voir pendant votre séjour dans nos bois.
Elle lui fit une rapide révérence, courut embrasser M"'*' Voinchet, salua à la ronde et, comme Cendrillon au coup de minuit, s'esquiva précipitamment, sans permettre au conservateur de l'accompagner.
RANcisQ UE Delaberge se réveilla avec une sensation de joie confuse, comme rj^ il arrive lorsque au petit matin on conserve encore l'impression d'un joli rêve évanoui; puis, les derniers brouillards du sommeil s'étant dissipés, il s'aperçut que sa joie était causée par le ressouvenir de son entretien avec M"" de Linard. Il se rappela également que, ce matin même, la jeune veuve devait repartir pour la Roselière, et du coup sa sourde allégresse se trouva gâtée par la perspective d'une prolongation de séjour à Chaumont. La petite ville lui apparut plus frigidement morose que la veille. L'ombre portée de l'église Saint-Jean, obscurcissant la cour humide du logis Voinchet, semblait s'étendre jusqu'au fond de l'âme de l'inspecteur général. Aussi prit-il la résolution de brusquer son départ.
Dès qu'il fut habillé, il employa sa matinée à compulser les dossiers de la conservation et à recueillir des notes; puis, immédiatement après le déjeuner et malgré les instances de son camarade Voinchet, il monta dans le train rapide et descendit à Langres. Là il se mit en quête d'une voiture de louage et se fit conduire au Val-Clavin.
Il y a six bonnes lieues de Langres à ce bourg, niché dans les bois. Après avoir roulé d'abord sur la route de Dijon, la voiture tourna à droite et s'engagea dans le chemin vicinal qui court à travers un long plateau pierreux, d'une nudité austère.
La lumière de l'après-midi, blutée par de fines nuées, veloutait la plaine verdissante et les lisières de bois qui bleuissaient à l'horizon. Ce ciel à demi couvert, ces clartés diffuses, s'harmonisaient avec les flottantes pensées de Delaberge. A vrai dire, c'étaient moins des pensées que des rêves. Fatigué de sa laborieuse matinée, bercé par le roulis de la victoria, il se laissait aller à une somnolente contemplation où les images perçues suscitaient de vagues ressouvenirs. Le moutonnement des forêts lointaines le faisait songer à l'affaire du cantonnement, et soudain il se disait, non sans une secrète satisfaction, que parmi les usagers du Val-Clavin se trouvait une certaine veuve aux limpides yeux bruns, aux bandeaux châtains bouffant sur les tempes, avec laquelle il avait passé une agréable soirée.
Du milieu des seigles, une alouette essorant vers la nue et s'y perdant, tandis que sa vive ritournelle résonnait gaîment, remémorait à Francisque le réveillant enjouement et la voix nettement timbrée de M"'" de Linard. A travers sa rêverie, l'idée de revoir la jeune femme à la Roselière filtrait doucement, pareille à la lumière discrète que tamisait la floconneuse mousseline des nuées.
Quand on fut au fond de la combe de Pierrefontaine, le conducteur sauta à bas de son siège. La rampe qu'il fallait remonter était longue et assez raide; le cheval la gravissait au pas, en soufflant. Pour alléger le locatis et aussi pour secouer sa somnolence, Delaberge imita le conducteur, et, d'un pied leste encore, la tête légèrement penchée, chemina au long des talus fleuris de marguerites et de lotiers.
Derrière lui, le cocher faisait claquer bruyamment son fouet. Au fond de la combe, le martellement saccadé de l'enclume retentissait dans l'appentis d'un maréchal-ferrant; pendant les intervalles de silence, on percevait, comme des sons de fifres invisibles, la chanson des alouettes. Peu à peu ces bruits rustiques réveillèrent en l'âme de l'inspecteur général des souvenirs depuis bien longtemps endormis...
Il se revit grimpant cette même rampe, à vingt-quatre ans, en automne, par une après-midi
toute pareille. Il s'en allait alors, léger d'argent et riche d'espérances, prendre possession de son poste de garde général au Val-Clavin. Plus ingambe, mais moins philosophe qu'aujourd'hui, il sondait d'un œil inquiet l'âpre solitude du plateau de Langres et ne se rassérénait un peu qu'en pénétrant dans les bois accidentés qui entourent le village.
Delaberge se souvenait de la sensation d'isolement qu'il avait éprouvée en arrivant au soir dans ce petit bourg de trois cents feux, situé au confluent de deux ruisseaux dont la réunion forme la rivière de l'Aube. Tombant sans transition en ce pays sauvage, au sortir de l'Ecole de Nancy, il s'y était trouvé tout d'abord esseulé et désorienté. L'hiver y était rude, les distractions nulles. La société se composait de deux ou trois employés, de quelques propriétaires campagnards, tous mariés et peu disposés à recevoir chez eux le nouveau venu.
Comme il s'était ennuyé pendant les jours sombres de décembre et de janvier! Durant deux mois la terre restait couverte de neige et il était impossible de sortir. La besogne n'abondait pas ; sa quasi oisiveté lui rendait les journées plus ternes et plus insupportables. Il n'avait plus de goût à relire les quelques livres qu'il possédait et qu'il savait par cœur. Les heures se succédaient si longues et si vides, la solitude lui devenait si
odieuse, qu'il en arrivait peu à peu à une déprimante veulerie morale, née de ce féroce ennui.
Il logeait à l'auberge du Soleil d'Or et y prenait pension. Cette auberge, fréquentée par des rouliers et des marchands de bois, résonnait du matin au soir de discordants tapages. Il mangeait seul ou en compagnie de son maître d'hôtel, M. Princetot, un gros Bourguignon au teint fleuri, à l'œil endormi et finaud, dont la conversation roulait invariablement sur les vins qu'il emmagasinait dans sa cave pour les revendre le plus cher possible aux petits débitants de la montagne. Dans cette grisâtre et morne symphonie de l'ennui, la seule note colorée et réveillante était donnée par son hôtesse. M""" Princetot.
Micheline Princetot courait alors sur ses vingthuit ans. Assez grande, bien faite, avec un teint mat et de langoureux yeux gris, elle avait d'engageantes façons, et le sourire de ses lèvres charnues creusait de chaque côté des joues ces affriolantes fossettes que le peuple appelle des (( nids d'amour ». Intelligente et très fine, elle menait par le nez le gros Princetot, qui, tout affairé à son commerce de vins, lui laissait gouverner l'auberge à son gré. Elle s'y entendait à merveille. Proprette, attirante et, de plus, excellente cuisinière, elle savait aguicher les clients. Grâce à elle, les notables du canton descendaient fréquemment au Soleil d'Or. On prétendait, à la
véritc, qu'elle poussait la coquetterie un peu loin et n'était pas aussi fidèle épouse que diligente ménagère ; toutefois les méchants propos colportés par des envieux ne réussissaient pas à ébranler la confiance de maître Princetot.
Au commencement, Francisque, ayant encore dans les yeux les provinciales élégances des grisettes et des belles dames de Nancy, n'accordait qu'une attention distraite aux grâces campagnardes de son hôtelière. Mais, dans une solitude comme celle du Val-Clavin, une jeune femme près de laquelle on vit matin et soir finit par exercer un attrait lent et sûr. Après avoir regardé la dame avec indifférence, Delaberge arrivait graduellement à découvrir en elle des charmes d'abord inaperçus.
L'isolement aidant, elle lui paraissait de jour en jour plus désirable. Souvent, quand le forestier dînait seul, après la nappe enlevée M"^° Micheline s'attardait à deviser avec son pensionnaire. Plutôt que de remonter dans sa chambre maussade, le jeune homme prêtait volontiers l'oreille au babil de son hôtesse, et ses yeux s'arrêtaient avec plus de complaisance sur l'épais chignon, sur la nuque blanche où frisaient des cheveux fous, sur la flexibilité de la taille et la rondeur provocante du buste. Parfois ils restaient silencieux; le langoureux regard de Micheline rencontrait les yeux bleus du garde général :
celui-ci, d'ordinaire froid et réservé, se dégourdissait, risquait une galante insinuation, et, avec son intuition féminine, l'hôtesse du Soleil d'Or devinait, à certaines inflexions émues de la voix de son pensionnaire, qu'il se dégelait et devenait moins insensible à ses charmes.
Cependant l'hiver passait, le printemps reverdissait les bois, et sous son influence une plus familière privauté s'établissait entre Delaberge et M""' Princetot.
Une après-midi de dimanche, Micheline était montée dans la chambre du forestier, et, penchée à la fenêtre, s'efforçait d'atteindre les branches d'un lilas en fleurs qui se balançait à hauteur de l'embrasure. Ce jour-là, elle avait sa robe la plus seyante, et les mouvements qu'elle faisait mettaient en valeur la ligne du cou, la souplesse de la taille, les rondeurs des hanches. Debout à côté d'elle, Delaberge l'aidait de son mieux. A un moment, comme elle se penchait témérairement en dehors, le garde général s'enhardit à la retenir en lui étreignant la taille. M"'" Princetot se retourna en riant de ce rire sensuel qui creusait des fossettes dans ses joues, et sa bouche se trouva si près de celle de Delaberge qu'il ne résista pas à la tentation. Il la baisa à pleines lèvres; les grappes de lilas roulèrent sur le carreau, et Micheline tomba dans les bras de son pensionnaire.
A partir de ce moment, M"'° Princetot fut la maîtresse du garde général, et celui-ci ne s'ennuya plus au Val-Clavin. M. Princetot s'absentait souvent pour aller acheter son vin en Bourgogne ou le revendre à des clients de la montagne, et les amoureux en profitaient.
Us se figuraient que leur très étroite intimité échappait à l'attention et aux médisances du village; mais les amours les mieux cachées répandent une odeur subtile qui les trahit. Le secret de leur liaison s'évapora insensiblement à travers les rues du Val-Clavin, et les langues commencèrent à jaser. Princetot seul ne se douta de rien.
Cette intrigue dura dix-huit mois : Delaberge sentait déjà la satiété venir, quand brusquement il reçut la notification d'un changement de résidence. En apprenant cette fâcheuse nouvelle, M'"° Micheline fondit en larmes. Mais quoi? Delaberge devait obéir aux injonctions administratives; l'hôtesse ne s'était jamais dissimulé qu'il la quitterait un jour ou l'autre; et, tout en soupirant, elle se résigna.
Une semaine plus tard, après un dernier rendez-vous d'amour, le garde général partait pour Paris, non sans éprouver un vague soulagement.
Ils s'étaient promis de s'écrire : ni l'un ni l'autre ne tinrent leur promesse. Un silence absolu tomba entre eux. Delaberge, dont les sens seuls avaient été occupés, ne s'en inquiéta point.
Il supposait que M"'" Micheline s'était rapidement consolée et lui avait tout naturellement donné un successeur. Peu à peu son amourette campagnarde lui apparut comme ces brèves étoiles filantes qui naissent dans un ciel d'août, le traversent et s'éteignent.
Les préoccupations du métier et de l'avancement avaient vite étouffé en lui le souvenir de cette aventure juvénile. Des années et des années avaient passé, emportant comme un torrent ses désirs et son énergie vers de bien autres rives que celles du Tendre. S'il repensait parfois aux épisodes de son début au Val-Clavin, c'était avec le souriant dédain de l'homme mûr pour les enfantillages de la première jeunesse. Et voilà que les hasards administratifs le ramenaient dans ce village perdu au fond des bois ; voilà que les détails du paysage, l'air ambiant, la physionomie de la route jadis tant de fois parcourue, évoquaient l'image de cette M'"" Micheline, si longtemps enfouie sous une profonde couche d'oubli.
Mais la mort seule apporte avec elle le véritable et total oubli. Tant que nous cheminons dans la vie, nous risquons de nous retrouver face à face avec les personnes et les choses que nous avions crues à jamais ensevelies.
A Paris, cette possibilité d'une rencontre avec son ancienne maîtresse avait à peine effleuré son
esprit; mais maintenant que Delaberge se rapprochait du village où il l'avait connue, une inquiète appréhension s'éveillait en lui.
La prudence du fonctionnaire s'alarmait. Il craignait, au cas où M""*" Princetot habiterait encore le Val-Clavin, d'être exposé à des familiarités compromettantes pour son caractère officiel. A la vérité, il se disait que vingt-six ans — plus d'un quart de siècle — amènent, même dans un village, des changements radicaux. Parmi les gens qui l'avaient connu jadis, beaucoup sans doute avaient disparu. Les hommes mûrs étaient maintenant des vieillards, les marmots d'autrefois avaient pris leur place et ne se souciaient guère du temps passé. M""* Princetot comptait elle-même cinquante-quatre ans, et la maturité l'avait certainement assagie. Et puis, qui sait? elle avait peut-être quitté le pays. Princetot devenu riche avait dû vendre son auberge, et le Soleil d'Or n'existait probablement plus...
Au reste, il était facile de se renseigner sur ce point en consultant le conducteur. Cet homme, qui voiturait souvent des voyageurs dans la montagne, était certainement au courant des choses du pays... Justement on était arrivé au sommet et on gagnait le T^in de la cMancienne, qui forme le verdoyant vestibule de cette région forestière. En reprenant sa place dans la victoria, Delaberge demanda au cocher :
PATERNITÉ 20f
— Vous connaissez le Val-Clavin ?
— Pour le sûr, monsieur: j'y mène assez de clients en été et pendant la saison des chasses!
— Quelle est la meilleure auberge?
— La meilleure?... Il n'y en a qu'une bonne : le Soleil d'Or... Les autres sont de méchants cabarets.
— La maison est bien tenue?
— Pour ça oui, et on y mange bien... Les gens de Langres y viennent déjeuner en partie de plaisir... Voyez-vous, le Soleil d'Or ne date pas d'hier: voilà plus de trente ans qu'il rapporte de belles rentes au Prince et à sa femme.
— Quel Prince? s'exclama Delaberge désorienté.
Le conducteur éclata de rire :
— M. Princetot, pardi!... C'est un sobriquet qu'on lui donne, rapport à ce qu'il est riche puissant... On l'appelle « le Prince » et sa femme « la Princesse »... Et je vous réponds qu'ils en ont, des champs au soleil!... La moitié du finage est à eux... Le père Princetot a ajouté à son auberge une distillerie où il gagne de l'argent gros comme lui, et ce n'est pas peu dire... Us n'en sont pas plus fiers pour ça et continuent de tenir leur hôtel, comme s'ils en avaient besoin... Que voulez-vous? l'habitude!...
ELABERGE était rcdevcnu taciturne.
Tandis que la voiture filait entre deux lisières de bois, parfois interrompues par les cultures d'une ferme, il songeait, non sans ennui, à cette rencontre inévitable avec M"'° Princetot. Quelle figure ferait-elle et comment s'aborderaient-ils? Bah! ils avaient changé tous deux en vingt-six ans, et peut-être ne le reconnaîtrait-elle pas? Oui, mais le lendemain il lui faudrait décliner ses qualités, et adieu l'incognito! De plus, sa réserve en ce cas paraîtrait étrange au bonhomme Princetot.
En dépit de son expérience et de son esprit délié, l'inspecteur général était pétri du même limon que le reste de l'humanité. Il ne s'étonnait pas d'avoir oublié les gens, mais il s'imaginait
mal que les autres eussent pu oublier sa propre personne.
Pendant qu'il ruminait toutes ces hypothèses, le cheval, sentant l'écurie prochaine, trottait plus allègrement; la distance s'accourcissait, et déjà, du haut de la dernière rampe, on apercevait sous bois les maisons du Val-Clavin ramassées comme des œufs au fond d'un nid. Parmi les prés, la rivière miroitait par place, et le coq du clocher pointu reluisait au soleil couchant. Bientôt on entrait dans le bourg, qui ne s'était guère modifié. Des deux côtés du vieux pont en dos d'âne, les joncs de l'étang frissonnaient comme autrefois au vent du soir. Avec le même bruit frais, l'Aubette bouillonnait dans le déversoir du moulin, et les centenaires tilleuls de la promenade moutonnaient au-dessus des toits nimbés de fumées bleues. Aux dernières rougeurs du crépuscule, l'ombre des anciens jours se levait devant les yeux de Delaberge, et les figures de ce passé lointain apparaissaient plus nettes, plus en relief en ce mélancolique soleil couchant du Souvenir.
Il songeait avec un léger battement de cœur à la vieille auberge avec son perron de cinq marches et son enseigne rouillée, aux yeux langoureux de M""' Micheline, à la mine rabelaisienne et finaude de M. Princetot...
Tout à coupla voiture s'arrêta net devant une
maison blanche, et ce fut à grand'peîne que Francisque reconnut l'auberge, réchampie à neuf et agrandie d'une aile en retour. L'enseigne grinçante avait disparu, mais on lisait sur la façade, en belles majuscules :