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HOTEL DU SOLEIL D'OR

Plus loin, à l'angle de la route, on distinguait les murs de pierre de taille et les tuiles neuves de la nouvelle distillerie construite par M. Princetot. — Justement, il était là, campé sur son perron, appuyant un large dos au chambranle de son huis, celui qu'on appelait maintenant (( le Prince ». — Rubicond, ventripotent, vêtu d'un complet de gros drap, il clignait ses petits yeux envahis par la graisse, et, sans bouger, examinait flegmatiquement le client qui lui arrivait de Langres.

Tandis que le voyageur mettait pied à terre, M. Princetot se décidait à héler un garçon d'écurie et lui ordonnait de s'occuper des bagages. Delaberge, au dernier moment, avait résolu d'aller bravement au-devant des questions. Il gravit donc les marches, et, suivant le maître d'hôtel dans la cuisine toute flambante de casseroles de cuivre, il l'interpella le premier :

— Bonsoir, monsieur Princetot... Je vois que vous ne me reconnaissez pas? »

Le Prince cligna de nouveau ses petits yeux,

passa une main dans ses cheveux devenus blancs, et, tout perplexe, se gratta l'oreille :

— Ma foi, non, monsieur, je n'ai pas le plaisir de vous remettre.

— Je suis pourtant un de vos anciens pensionnaires... Monsieur Delaberge.

Une femme qu'il n'avait pas remarquée d'abord et qui se tenait courbée sur ses fourneaux, au fond de la cuisine, se retourna brusquement, et, rien qu'à la visible émotion de la dame, l'inspecteur général devina qu'il avait devant lui Micheline Princetot. Elle respirait péniblement, baissait les yeux, roulait machinalement autour de ses doigts les cordons de son tablier et saluait sans desserrer les lèvres.

Hélas! elle ne ressemblait guère à la séduisante Micheline du temps passé! Sa taille s'était épaissie, son visage s'était empâté, un bonnet de linge avançant jusque sur le front cachait presque ses cheveux grisonnants. Sa robe foncée, à plis droits, ses yeux mi-clos, son visage de cire, l'expression réservée et doucereuse de sa physionomie, lui donnaient des airs de béguine.

— Monsieur Delaberge! murmura-t-elle avec plus de surprise que de joie.

Puis elle ajouta, en pinçant les lèvres et sans lever les yeux :

— On ne pensait guère vous revoir au Val- Clavin.

— M. Delaberge? reprenait le Prince, attendez donc... Je me rappelle!... Vous étiez ici comme garde général à l'époque oii on rebâtissait l'église... Excusez-moi de ne pas vous avoir reconnu, mais nous avons vu passer tant de monde depuis ce temps-là!...

Tout en parlant, il dévisageait de nouveau son voyageur, reluquait la rosette de sa boutonnière, et, soupçonnant qu'il avait affaire maintenant à un client considérable, devenait moins indifférent.

— Ah! dame, continuait-il, c'est que nous avons tous pris de l'âge, et vingt-cinq ou vingtsix ans changent diantrement les figures... Et vous voilà donc de retour par chez nous? Ma femme, il faudra caser Monsieur dans la chambre rouge.

Delaberge, un peu déconcerté par cet accueil banal et la constatation de ce mortifiant oubli, déclara qu'il ne tenait pas à la « chambre rouge )) : il préférait loger dans la pièce qu'il avait occupée autrefois et dont la fenêtre ouvrait sur le jardin.

— Votre ancienne chambre ? répliqua Princetot, ah! oui, voilà... C'est qu'elle n'est plus libre... Nous l'avons remise à neuf et donnée à notre garçon... notre Simon, qui est revenu, il y a deux ans, de l'école de Cluny avec tous ses brevets.

— Vous avez un fils? demanda l'inspecteur général surpris.

— Au fait, vous ne pouviez pas le savoir... Notre Simon n'était pas encore au monde, de votre temps. Il s'est fait un peu attendre, mais il a été tout de même le bienvenu : n'est-ce pas, madame Princetot?

M"'° Micheline semblait agacée par le bavardage de son mari; sa placide figure de dévote prenait une expression mécontente et ses lèvres se plissaient nerveusement. Elle fit remarquer que M. Delaberge devait avoir besoin de se reposer et qu'il était inutile de le fatiguer en lui parlant de ce gachenet qu'il ne connaissait pas...

— Mais, repartit obstinément Princetot, Monsieur le connaîtra s'il reste quelques jours au Val-Clavin, et Simon est bon à connaître... Ce soir, malheureusement, il ne rentrera que tard, car il est en forêt pour une expertise... Les gens de chez nous ont eu recours à lui pour une affaire de cantonnement, et, comme il est très malin et très au courant du régime des bois, on l'a chargé de défendre les droits des usagers...

— Oui, oui, une méchante affaire qu'il s'est mise sur les bras ! interrompit M"'*" Princetot.

Plus perspicace que le Prince, elle soupçonnait que Delaberge devait être venu précisément pour cette question de cantonnement, et elle craignait que son mari n'eût la langue trop longue.

— Une méchante affaire, qu'en sais-tu? riposta ce dernier avec un mystérieux clignement d'œil : Simon a de l'esprit et du flair, et il est assez grand garçon pour marcher tout seul.

— Enfin, soupira M""" Micheline, il est à souhaiter que tout ce micmac ne lui donne pas plus de chagrin que de profit!

Puis, pour couper court à cette conversation, elle demanda au voyageur s'il dînerait à table d'hôte.

— Non, répondit Delaberge : veuillez me servir chez moi, et ayez la bonté de prévenir le garde général de mon arrivée... J'ai besoin de causer avec lui ce soir...

Quelques minutes après, il était installé dans la (( chambre rouge », réservée d'ordinaire aux hôtes d'importance. Cette pièce, au parquet ciré et au grand lit tendu de damas groseille, était percée de deux fenêtres, l'une ouvrant sur la rue, l'autre sur le jardin, qui montait en pente douce vers les bois.

Delaberge, après s'être lavé de la poussière de la route, vidait sa valise, quand on frappa discrètement. Ce fut avec un petit mouvement d'anxiété qu'il cria d'entrer. Il croyait voir apparaître M""' Micheline, désireuse sans doute de l'entretenir seule à seul : mais il fut rapidement détrompé. Une maigre et alerte fille, pénétrant dans la chambre avec un panier à bouteilles et

une pile d'assiettes, se mit en devoir de dresser le couvert. Quand tout fut prêt, elle s'esquiva, puis remonta avec la soupière.

En se faisant servir chez lui, l'inspecteur général avait un peu espéré qu'il pourrait ainsi s'expliquer amicalement et une fois pour toutes avec M""^ Princetot. Il se trouva déçu. Il devenait évident que M'''' Micheline ne se souciait pas de provoquer une explication rétrospective. Etait-ce indifférence? ou plutôt désirait-elle, dès le début, faire comprendre à son hôte qu'il fallait éviter toute allusion au passé? « Comme elle voudra ! se dit Delaberge : peut-être d'ailleurs vaut-il mieux qu'il en soit ainsi. »

Néanmoins, en son for intérieur, il éprouvait une sorte de désappointement. Pendant qu'il s'enfonçait dans ses ressouvenances, le long de la rampe de Pierrefontaine, et revivait en imagination le temps du Val-Clavin, il ne s'attendait pas à s'y trouver si complètement oublié, si crûment traité en étranger!... Cela le rendit mélancolique, et il s'attabla morosement devant son dîner solitaire.

Comme il achevait son dessert, on lui annonça le garde général : un mince garçon obséquieux et balbutiant, qui se confondait en salutations et n'osait s'asseoir, tant il était intimidé. Delaberge, après d'inutiles efforts pour le mettre à l'aise, lui donna brièvement ses instructions pour

le lendemain et lui indiqua l'heure à laquelle ils se rendraient ensemble en forêt ; puis il sortit de l'auberge avec lui et se promena un moment, seul, au bord de l'Aube.

Il faisait complètement nuit, mais le ciel fourmillait d'étoiles et des rossignols chantaient dans les vergers du voisinage. Il écouta cette même musique qui jadis avait accompagné ses duos d'amour avec M""' Micheline. Il se sentait devenir sentimental; malheureusement, il s'apercevait aussi, au frisson que lui causait la fraîcheur de la rivière, qu'il n'était plus à l'âge où l'on rêve à la belle étoile. De sorte qu'il rebroussa chemin.

Quand il rentra à l'hôtel, M. et M""' Princetot avaient disparu. La cuisine était confiée à la garde d'une servante qui alluma un bougeoir et qui le guida jusqu'à la chambre rouge en lui souhaitant une bonne nuit. Delaberge, en fermant ses fenêtres, songea que la Roselière était proche et que, le lendemain, s'il le voulait, il pourrait se dédommager de cette maussade soirée en rendant visite à l'aimable M'"'' de Linard. Cette pensée le rasséréna. Il se dévêtit en la ruminant et se mit philosophiquement au lit.

PATERNITÉ 2If

E LA BERGE était la ponctualité même.

l^) k A l'heure convenue, en compagnie du (4 garde général et d'un brigadier forestier, il explorait le triage de Charbonnière que le conservateur de Chaumont proposait d'affecter au cantonnement des usagers.

La fin de mai est la saison où les forêts de la montagne langroise se montrent dans leur gloire, et le temps était à souhait pour la promenade. Un léger vent d'est avait séché les chemins; très haut parmi les jeunes feuillées, un ciel bleu souriait; les marges des sentiers foisonnaient de fleurs et partout les oiseaux rossignolaient. Delaberge, que ses fonctions sédentaires avaient si longtemps confiné à Paris et qui ne connaissait

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quasiment plus d'autre verdure que celle des cartons de ses bureaux, jouissait de cette fête du printemps en forêt comme on jouit d'un vieil ami retrouvé. Il respirait avec délices la fine odeur des aspérules mêlée à cette senteur aromatique que répandent les merisiers à l'époque de la floraison. En même temps son humeur mélancolique de la veille se dissipait.

Le matin, à l'heure du déjeuner, il avait derechef constaté que madame Micheline se dérobait prudemment chaque fois qu'il entrait dans la cuisine. Cette réserve de son ancienne maîtresse, qui l'avait d'abord agacé, lui apparaissait à la réflexion comme le meilleur modus vivendi qu'on pût souhaiter. Elle rendait sa situation plus nette, et le soulagement qu'il en éprouvait le disposait mieux encore à savourer les joies de ce retour en forêt. Il avait un plaisir d'écolier à reconnaître les chemins parcourus autrefois, htant doué d'une excellente mémoire locale, il mettait une sorte de gloriole à étonner le garde général en lui indiquant d'avance la nature du sol et la direction des tranchées.

En débouchant dans un carrefour, il s'écria allègrement : « Ah ! voici la 'Belle-Étoile, et voici la table de pierre où je m'asseyais jadis en revenant de mes tournées !... Rien n'est changé, et pourtant il y a vingt-six ans de ça! »

A mesure qu'il s'enfonçait sous bois, il lui

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semblait que chaque pas l'allégeait d'une année et que sa jeunesse reverdissait avec la feuillée des hêtres. L'intervalle d'un quart de siècle disparaissait et ne comptait plus, — Mieux que tout autre milieu, la forêt possède une merveilleuse vertu de rajeunissement. La fuite du temps, les métamorphoses qu'elle produit, s'y marquent moins que partout ailleurs. Ce sont les mêmes arbres, les mêmes floraisons, les mêmes chansons d'oiseaux, et cela vous donne l'illusion d'une halte enchantée, d'une suspension dans le vol rapide des jours.

Pendant cette course à travers les bois de Charbonnière, Delaberge put facilement vérifier la justesse des objections de M""" de Linard. Le triage oii l'on voulait cantonner les usagers du Val-Clavin n'était relié au village que par d'anciens chemins creusés de profondes ornières et parfois disparaissant sous l'envahissement du taillis. Des sources souterraines humectaient le sol spongieux, et, ne trouvant pas de pente, stagnaient en marécages où foisonnaient les cirses, les souchets et les eupatoires, toutes plantes fort pittoresques, mais impropres au pâturage.

La végétation se ressentait de la mauvaise qualité du sol : le taillis était rabougri ; çà et là de vieux chênes cagneux et tout rugueux de lichen tordaient leurs branches en partie veuves de feuillage. Il était évident que, par excès de zèle

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et de fiscalité, l'administration locale avait cherché à se débarrasser au profit des usagers d'un des plus mauvais cantons de la forêt. L'inspecteur général fut obligé de constater que les propositions de son camarade Voinchet étaient iniques et abusives. Il n'en laissa naturellement rien paraître devant son subordonné; mais, après avoir pris des notes, il dirigea l'exploration vers un triage qui occupait le versant opposé du vallon et dépendait de la forêt de Montgérand.

Là, au contraire, le sol, ferme et frais à la fois, était riche en humus. Les hêtres et les chênes poussaient drus et sains, élevant haut dans l'air leur opulente frondaison. Le taillis était varié d'essences et bien portant. Dans les clairières et au long des tranchées, une herbe épaisse et salubre offrait des pâtis plantureux. De plus, une belle route forestière longeait la crête de la colline et descendait en pente douce vers le Val-Clavin. — De toute façon la désignation de ce triage était de nature à satisfaire aux exigences des usagers sans nuire aux intérêts du Trésor, et Delaberge en conclut que c'était de ce côté qu'il fallait chercher un projet de transaction.

Certainement, dans ce travail d'appréciation, il n'était déterminé que par le désir de concilier le droit strict et l'équité; toutefois il ne put s'empêcher de penser que, si ses propositions étaient acceptées par l'administration centrale, il aurait

un vif plaisir à en porter la nouvelle à M"^° de Linard. Cette réflexion réveilla l'agréable souvenir de la veuve et de l'invitation qu'elle lui avait adressée en le quittant.

Justement, à ce moment même, on entrait dans une large tranchée, un profond couloir au bout duquel on apercevait le faîte d'une tourelle coiffée d'un toit en éteignoir.

— N'est-ce pas la Roselière qu'on voit là-bas? demanda Delaberge au brigadier.

— Oui, monsieur l'inspecteur général, la Tranche où nous sommes y mène tout droit...

La brusque apparition de la Roselière, à l'instant précis où il songeait à M'"" de Linard, fut pour Delaberge doucement suggestive. Cette coïncidence le frappa et l'induisit à modifier le plan de sa soirée. En quittant le Soleil d'Or, il n'avait nullement l'idée de rendre ce jour-là visite à la veuve. Il ne comptait se présenter chez elle qu'un peu plus tard, craignant qu'un empressement trop marqué ne fût de mauvais goût. Mais le voisinage de la Roselière agit sur lui comme un aimant et modifia sensiblement ses résolutions.

Il jeta un rapide coup d'œil sur sa toilette : ses chaussures, à la vérité, étaient poudreuses, mais sa jaquette et son pantalon n'avaient pas trop souffert de la promenade à travers bois, et sa tenue, en somme, était correcte. D'ailleurs, il

se rappelait que M"*^ de Linard n'était nullement façonnière et n'accordait qu'une médiocre importance à des questions de forme : cela le décida.

A un endroit où la tranchée se trouvait coupée par la route forestière qui descendait au Val- Clavin, il congédia ses deux compagnons et s'achemina seul vers la Roselière.

Au bout d'un quart d'heure, il atteignit l'orée du bois et vit devant lui le parc et les jardins attenant à l'habitation.

Bien que dans le pays on lui conservât le nom de (( château », la Roselière n'était qu'une confortable maison bourgeoise, bâtie à la fin du XVI II" siècle et flanquée de deux tourelles au toit d'ardoise, qui lui donnaient seules un reste de physionomie seigneuriale. Le parc s'étendait des deux côtés de l'Aubette, qui contournait ensuite le corps du logis et alimentait de son eau verte les douves creusées au pied des terrasses du rezde-chaussée. L'avenue de frênes dont Delaberge avait gardé le souvenir conduisait à une grille de fer forgé, puis se continuait au delà du pont de pierre jeté sur les douves.

Du versant où il s'était arrêté, l'inspecteur général distinguait les parterres, la façade principale tapissée de chèvrefeuilles et de rosiers grimpants, les charmilles du jardin dessiné à la française et les futaies du parc. Au delà des clôtures, dans l'espace libre laissé par le recul de la

forêt, des prés à l'herbe drue, des seigles aux ondes mouvantes, des champs de sainfoin et de luzerne, s'étalaient au soleil; puis les bois recommençaient sur les flancs largement évasés de la combe et couronnaient de leur verdure moutonnante cette pacifique et riante solitude.

La maison aux fenêtres ouvertes, les jardins aux vives couleurs, les champs onduleux, étaient enveloppés d'une atmosphère de sécurité et de bien-être. L'ensemble avait une physionomie amène et hospitalière qui encouragea Delaberge à persister dans sa résolution. Il lui semblait retrouver sur cette demeure le reflet de la personnalité avenante et cordiale de la propriétaire.

Quelques minutes après, il sonnait à la grille, demandait madame de Linard, et traversait les terrasses, guidé parla jardinière, qui le remettait aux mains d'une accorte femme de chambre. Cette dernière l'introduisait dans un salon situé au rez-de-chaussée.

— Ah! Monsieur! comme c'est gentil d'avoir tenu votre promesse!

En même temps, avec sa vivacité prime-sautière, M"'" de Linard, vêtue d'une robe de tussor au corsage en forme de blouse, où son buste se mouvait à l'aise, s'avançait vers l'inspecteur général et lui tendait gaîment la main.

Delaberge, s'inclinant, répondait de son mieux à l'étreinte de cette petite main brunie au soleil,

puis s'excusait du négligé de sa toilette : « Une course en forêt l'avait amené à deux pas de la Roselière, et il s'en serait voulu de passer si près de M"'° de Linard sans lui présenter ses hommages... » Comme il achevait son compliment, il aperçut au fond du salon un visiteur qui s'était levé en l'entendant annoncer et se disposait à prendre congé.

C'était un jeune homme de moyenne taille, à la tournure leste et robustement élégante. Très brun, avec une barbe châtaine légèrement frisante, il semblait un peu effarouché par l'apparition d'un étranger ; mais ce mouvement de timidité n'avait rien de gauche ni d'obséquieux. Debout derrière un fauteuil, son chapeau rond à la main, il attendait gravement que le nouveau venu eût cessé de parler, pour prendre congé de M""" de Linard. Au premier abord, sa physionomie sérieuse et méditative le faisait paraître plus âgé qu'il ne l'était réellement; mais quand on l'examinait avec plus d'attention, on remarquait dans ses yeux bleus un éclat de jeunesse et de passion en contradiction avec la précoce maturité de ses traits. Au moment oii Delaberge se retourna vers lui, le jeune homme s'approcha et dit avec une certaine brusquerie :

— Au revoir, madame : il faut que je monte jusqu'à la forêt de Charbonnière.

— Mais vous repasserez par ici, s'écria M"'° de

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Linard, je ne vous tiens pas quitte!... Monsieur, poursuivit-elle en s'adressant à l'inspecteur général, puisque vous avez bien voulu venir à la Roselière, permettez-moi de vous garder à dîner, sans cérémonie... Vous savez, à la campagne, on ne se visite qu'à table... D'ailleurs vous aurez un compagnon de route pour rentrer au Val-Clavin. car, avant de s'en aller en forêt, M. Simon va me promettre de dîner avec nous... Bon! s'interrompit-elle en riant, je suis si étourdie que j'ai oublié de vous le présenter. M. Simon Princetot... M. Delaberge, inspecteur général des Forêts.

Les deux hommes se saluèrent cérémonieusement. Delaberge, frappé par ce nom de Princetot, fixait curieusement son regard sur le jeune visiteur qu'on venait de lui présenter; mais celui-ci se dirigeait déjà vers la porte, tandis que, en le reconduisant, la veuve répétait :

— C'est entendu, je compte sur vous!... Nous nous mettrons à table à sept heures!...

Quand il eut disparu, Delaberge demanda :

— Est-ce que ce M. Princetot serait par hasard le fils de mon hôtelier du Soleil d'Or?

— Oui... Cela vous étonne?... Il n'a point paternisé, heureusement!... C'est un brave cœur et un esprit distingué. Il adore son village, et, bien que ses parents soient riches, il n'a pas voulu devenir un monsieur... Après avoir fait

d'excellentes études agricoles, il est rentré au pays, et en matière forestière, ne vous en déplaise, il rendrait des points à votre garde général du Val-Clavin.

Francisque se mit à rire :

— Gageons, Madame, que c'est lui qui vous conseille dans l'instance du cantonnement!

— Vous avez deviné juste... LorsqueM. Simon, il y a deux ans, est revenu de Cluny, il a offert aux usagers de prendre gratuitement leur affaire en main, et nous lui avons tous donné pleins pouvoirs... C'est ainsi que je me suis trouvée en rapports avec lui. Il m'intéresse. Si ma situation ne m'obligeait pas à une grande réserve, j'aurais plaisir à le recevoir plus souvent; mais lui-même agit fort discrètement et ne vient ici que pour parler d'affaires... Je suis enchantée, monsieur, que vous ayez été assez aimable pour accepter mon invitation : cela m'a permis de retenir M. Simon à dîner...

Delaberge, en son par-dedans, se disait qu'il eût préféré dîner en tcte à tête avec la veuve. Celle-ci, cependant, ouvrait la porte-fenêtre et montrant le jardin à son hôte :

— Vous n'échapperez pas au tour du propriétaire !... Mais auparavant il faut que vous m'excusiez pour quelques minutes...

Elle sonna, donna de rapides instructions à sa femme de chambre, coiffa un grand chapeau de

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paille, puis vint rejoindre l'inspecteur général sur la terrasse.

— N'est-ce pas? reprit-elle, la Roselière s'est embellie depuis que vous n'y êtes venu? Du temps de feu mon grand-oncle, c'était une grenouillère; l'Aubette inondait les parties basses, les arbres empiétaient sur les pelouses... J'ai donné de l'air à ce fouillis et j'en ai fait ce que vous allez voir...

LLÈGRE et enjouée, elle entraînait son hôte à travers les allées, lui montrait ses collections de glaïeuls, expliquait la façon dont elle avait drainé le sol et endigué l'Aubette qui serpentait maintenant entre des berges plantées d'iris et de bambous. Il l'écoutait jaser comme une fauvette des roseaux et admirait son esprit à la fois pratique et Imaginatif. Tout en le promenant dans le parc, elle passait sans transition d'un sujet à un autre, avec la grâce capricieuse d'un papillon qui vole ou se pose à sa fantaisie. Tantôt elle dissertait doctement sur l'acclimatation du pin sapo; tantôt elle hasardait de timides allusions à l'affaire du cantonnement; puis, devenant plus communicative, elle contait ingénument son histoire et celle de son défunt

mari, ses luttes pour arriver à tranformerla Rose- Hère, ses projets de futurs embellissements. Delaberge, flatté de la confiance qu'elle lui témoignait, la trouvait de plus en plus charmante. Tout à coup elle s'arrêta :

— Je suis sûre que mon bavardage vous ennuie, monsieur!

— Vous vous trompez, madame, répondit-il avec animation, tout ce que vous me dites m'intéresse vivement... En me parlant de vous et de vos occupations, en m'initiant à votre vie, vous me donnez une marque de confiance dont je suis très touché.

Et, en effet, il était touché, plus qu'il ne le croyait, l'inspecteur général!

Ce caractère prime-sautier et franc, ce cœur de jeune femme qui s'ouvrait avec tant de bonne foi, ces limpides yeux bruns qui souriaient, cette causerie intime au fond du jardin plein de fleurs, avec l'accompagnement du sifflet des merles et du roucoulement des ramiers, tout cela le grisait comme un vin nouveau. Et ce vin-là, quand on a la cinquantaine, vous monte d'autant plus vite à la tête qu'on n'y est pas habitué. Pour ce fonctionnaire qui avait si longtemps vécu sagement avec ses dossiers, ces confidences féminines murmurées par une jolie voix, éclairées par la vivacité lumineuse de deux jeunes yeux, étaient plus périlleuses que pour tout autre.

— Oui, reprit-il d'un ton pénétré, bien que nous nous connaissions seulement depuis quelques jours, vous me parlez comme à un vieil ami, et je vous en suis profondément reconnaissant...

Une rapide rougeur monta aux joues de M'"' de Linard.

— Mon Dieu, dit-elle, je suis peut-être trop expansive... C'est mon défaut... Mais, dès les premiers mots que nous avons échangés chez M""^ Voinchet, je me suis trouvée à l'aise avec vous. Expliquez-moi pourquoi certaines personnes nous attirent et nous rendent immédiatement communicatifs?... Au premier abord, vous paraissiez très grave et très renfermé, et pourtant, moi qui suis une sauvage, je ne me suis pas sentie intimidée. 11 y avait dans votre regard quelque chose qui me rassurait et m'encourageait. Je me disais : Voilà un homme droit, loyal et sérieux; je puis me fier à lui...

— Presque autant qu'à M. Simon Princetot! interrompit plaisamment Delaberge.

— Vous croyez rire?... Eh bien, M. Simon vous ressemble au moral et même un peu au physique... Ne trouvez-vous pas?

— Je ne l'ai pas vu assez longtemps pour constater la ressemblance...

Ils contournaient les allées du parc, et, comme le chemin devenait plus accidenté, il crut devoir courtoisement offrir son bras à M"'° de Linard.

Elle l'accepta sans façon et le garda jusqu'au moment où la cloche du dîner les ramena vers la terrasse, et où ils trouvèrent Simon Princetot qui les attendait.

En voyant la jeune femme au bras de Delaberge attentif et souriant, Simon sembla impressionné désagréablement. Son visage se rembrunit, et ce fut avec une froide raideur qu'il salua de nouveau l'inspecteur général. On passa dans la salle à manger et on s'attabla.

Au début, il y eut une certaine gêne réfrigérante. Les deux hommes s'observaient sans s'adresser la parole ; mais ce n'était point l'affaire de M"'" de Linard, qui désirait au contraire servir de trait d'union entre ses deux convives. Elle s'efforça de mettre Simon sur un terrain qui lui était familier. Elle loua son amour pour les choses de la campagne, le questionna sur ses études de sylviculture, sur ses projets d'avenir... Le jeune homme répondait simplement et sobrement.

Lorsqu'il parlait économie rurale ou forestière, on sentait qu'il connaissait son sujet à fond. Parfois, dans la conversation, il lui arrivait d'effleurer des questions scientifiques ou sociales, et sa façon de les discuter dénotait une culture solide et variée. Tout en le contredisant et en lui poussant des objections embarrassantes, Delaberge était surpris de la netteté et de la justesse de ses répliques : M""^ de Linard ne l'avait pas surfait. Cha-

leur de cœur, sûreté de jugement, générosité, on devinait tout cela en l'entendant causer. Chez un garçon né et élevé au fond d'une auberge de village, cet affinement de l'esprit et des manières était étonnant.

A mesure qu'il développait ses idées, fréquemment opposées à celles de l'inspecteur général, celui-ci étudiait la physionomie de son adversaire et cherchait vainement à y retrouver quelque ressemblance avec le couple Princetot. De fait, le jeune homme n'avait ni paternisé ni même maternisé. Il n'avait dans les yeux ni la somnolente roublardise du Prince ni la langueur indolente de sa mère. Seuls, ses cheveux châtains, épais et légèrement frisottants rappelaient l'opulente chevure crêpelée de M"'" Micheline. Son ton était un peu brusque et âpre. Cette âpreté de pomme sauvage ne s'adoucissait que lorsqu'il répondait aux questions de M'"" de Linard. Pour elle, sa voix prenait soudain des intonations affables et presque tendres.

Avec un mélange d'intérêt, d'envie et de regret, Delaberge contemplait ce garçon solide, bien découplé, au regard profond et franc, aux manières simples et aisées, et ne pouvait s'empêcher de songer : « Voilà un fils comme il m'en aurait fallu un! » Puis, ramené sur la pente de ses rêves matrimoniaux, il ajoutait intérieure-* ment : (( Après tout, je suis encore en âge d'avoir

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des enfants, tout espoir n'est pas perdu; il ne manque que la femme, et j'en sais une, non loin d'ici, que j'épouserais volontiers... »

Ses yeux se dirigeaient avec plus de complaisance vers iM'"° de Linard, Il se disait que la veuve courait sur ses vingt-sept ans, qu'elle unissait à un esprit charmant un cœur honnête, beaucoup de jugement et de sensibilité; qu'elle serait à la fois une excellente ménagère et une compagne très désirable. Et, comme s'il continuait tout haut cette conversation intérieure, il se penchait avec attendrissement vers sa voisine, lui prodiguait de menues attentions, tournait en son honneur des compliments fleuris, dont la forme un peu surannée révélait qu'ils n'avaient pas servi depuis le temps de sa jeunesse.

Dans son empressement, il ne s'apercevait pas que ces galantes prévenances mettaient une lueur chagrine dans les yeux de Simon Princetot et assombrissaient son humeur.

On se leva de table et on passa sur la terrasse au moment où le soleil disparaissait derrière les bois de Montgérand. M""" de Linard se fit apporter une cafetière russe et prépara elle-même le café. Lorsqu'elle offrit le sucrier à l'inspecteur général, celui-ci la remercia, déclarant qu'il buvait son café sans sucre.

— Tiens ! dit étourdiment la veuve, c'est comme M. Simon!...

Cette similitude de goûts avec un garçon qui, pendant tout le dîner, lui avait marqué plus d'hostilité que de sympathie, laissa Delaberge fort indifférent. Il en voulait à Simon de son attitude combative et méfiante. On devisa quelque temps encore sur la terrasse, où, dans le crépuscule, les chèvrefeuilles répandaient leur odeur vanillée; puis, la nuit étant tout à fait venue et le croissant de la lune se montrant audessus des bois, Delaberge se leva pour prendre congé, et Simon Princetot l'imita.

— Bonsoir, messieurs, dit M'"" de Linard, vous ferez route ensemble... M. Delaberge, puisque vous restez encore une semaine au Val-Clavin, j'espère que vous n'oublierez pas le chemin de la Roselière!

Une fois hors de la grille, les deux hommes marchèrent un bon moment sous la voûte des frênes sans s'adresser la parole. La même gêne qui avait glacé le commencement du dîner semblait de nouveau les rendre taciturnes. Tous deux étant par tempérament fort peu communicatifs, cette froideur menaçait de s'éterniser, quand Delaberge, agacé, se décida à rompre le silence.

— Monsieur Princetot, dit-il, je sais que vous êtes l'adversaire de l'administration que je représente, mais, puisque je loge chez votre père et puisque nous venons de rompre le pain ensemble, je ne vois pas pourquoi nous nous traiterions

personnellement en ennemis. Pour ma part, soyez-en persuadé, j'apporterai dans l'accomplissement de ma mission l'esprit le plus conciliant, et si vos réclamations me paraissent fondées...

— Elles le sont, monsieur, interrompit Simon sans se départir de sa raideur; seules, les personnes étrangères au pays et à ses besoins peuvent les méconnaître.

— Permettez, je ne suis pas aussi étranger au pays que vous paraissez le croire... Je l'ai habité avant que vous fussiez au monde... Quel âge avez-vous?

— Vingt-cinq ans, bientôt.

— Eh bien, moi, à vingt-quatre ans, j'étais au Val-Clavin en qualité de garde général... Il n'est pas un canton de vos bois que je n'aie visité et dont je ne connaisse les ressources.

— En ce cas, monsieur, si vous êtes juste vous changerez votre projet de cantonnement... Les propositions de l'administration sont inadmissibles; elles lèsent nos intérêts et nous ruinent.

— Vos intérêts sont respectables, mais nos bois aussi ont droit à quelques égards... Nous sommes chargés de les conserver, et si vous étiez comme moi un vieux forestier...

— Sans être forestier par état, s'exclama Simon, on peut avoir de l'amour pour les forêts ! Vous autres, vous les chérissez pour l'argent

qu'elles rapportent au Trésor; nous, nous les aimons pour elles-mêmes.

— Vous aimez les arbres ? demanda Delaberge redevenu affable.

— Si je les aime!... répliqua le jeune homme en s'animant; je les aime comme des amis avec lesquels on a grandi, comme mon pays dont ils sont la beauté! Songez donc que je suis presque né dans les bois et que depuis ma petite enfance j'ai vécu au milieu d'eux!... Un bel arbre, tenez, comme celui-ci...

Impétueusement il s'élançait vers un des hêtres de bordure et enlaçait avec passion le tronc lisse, argenté et puissant.

— Un hêtre sain et vigoureux, reprit-il, mais c'est pour moi comme une personne, comme un frère, et il me prend des envies de l'embrasser!

Delaberge, ravi de cet enthousiasme qui jaillissait brusquement comme une eau vive, regardait avec émotion ce svelte garçon de vingt-cinq ans, dont les yeux brillaient au clair de lune. Le hêtre et lui semblaient, en effet, de même essence : tous deux avaient une verdeur semblable; tous deux, robustes et énergiques, s'élançaient vers la vie.

— Allons, dit-il en souriant, voilà au moins un point sur lequel nous nous entendrons... Sur le terrain juridique nous nous battrons à armes

PATERNITÉ 23f

courtoises; mais jusque-là concluons une trêve... Voulez-vous?

Il tendait la main au jeune homme. Celui-ci, après un moment de surprise ou d'hésitation, avança la sienne et Delaberge la serra amicalement; puis ils continuèrent leur route en devisant pacifiquement du reboisement des montagnes. Us ne se séparèrent que dans la cuisine du Soleil d'Or, où la servante, affalée sur une table, les attendait en somnolant.

Delaberge remonta dans la chambre rouge, mais les incidents de la soirée l'avaient surexcité et il ne se sentait pas en humeur de dormir. Il ouvrit celle de ses fenêtres qui donnait sur le jardin.

A l'autre extrémité de la façade, il vit une baie de croisée s'éclairer et reconnut son ancienne chambre, maintenant occupée par Simon Princetot. Peu après il aperçut le jeune homme accoudé à la barre d'appui et rêvant en face de la campagne ensommeillée. Sans pouvoir détacher ses yeux de cette vague silhouette, l'inspecteur général se laissait doucement glisser dans l'eau profonde du souvenir. En écoutant les nocturnes rumeurs des champs et des bois, il perdait peu à peu la notion des jours et des années.

Le susurrement de la rivière, la note mélancolique des crapauds sous les poutrelles du pont.

le lointain roulement d'une voiture attardée, tous ces bruits résonnaient mystérieusement et le berçaient avec une musique pareille à celle d'autrefois.

Et, lentement halluciné, il lui semblait se revoir à vingt-cinq ans, penché à cette même embrasure de croisée, en pleine sève, en pleine floraison de jeunesse...

ELABERGE passa la matinée suivante a ?' '^^))} rédiger un rapport dans lequel il ex- ^zyz^ùà posait à l'administration centrale le résultat de sa visite au triage de Charbonnière. Après avoir fourni ses appréciations au sujet du cantonnement proposé, il démontrait la nécessité d'avoir égard aux légitimes objections des usagers, formulait un contre-projet avec plan à l'appui et demandait une prompte réponse, afin qu'à la prochaine réunion des représentants de la commune il pût indiquer les bases d'un arrangement.

11 travaillait avec entrain, sous l'impression toute fraîche des incidents de la veille. A son insu, la souriante image de ^[""' de Linard et la sympathique personnalité de Simon Princetot

exerçaient une subtile influence sur ses déterminations. Son argumentation était plus serrée, plus chaleureuse; ses conclusions avaient une éloquence qu'on ne trouve guère habituellement dans les rapports administratifs et dont Delaberge lui-même n'était pas coutumier.

Par les fenêtres ouvertes, la claire gaieté de la matinée, la sonorité réveillante des rumeurs rustiques, entraient dans la chambre rouge, et leur allégresse gagnait le cœur et l'esprit du rédacteur. Comme il en était aux dernières lignes du rapport, son attention fut distraite par un remueménage assez bruyant qui se produisait au seuil de l'auberge. Un cheval piaftait et s'ébrouait; une voix virile cherchait à calmer son impatience par des interjections caressantes : « Ho!... la, la!... Doucement, Brunet! )) Puis cette même voix s'écriait : (( Allons, papa, dépêche-toi, nous serons en retard! »

Delaberge s'approcha de la fenêtre et vit devant le perron une charrette anglaise attelée d'un petit cheval bai très vif, près duquel se tenait Simon Princetot. Au même moment, le Prince, lent et majestueux, parut sur le seuil en compagnie de M"^' Michehne.

L'hote du Soleil tVOr, rasé de frais, avait passé une blouse par-dessus son complet de gros drap, et coiffé un chapeau mou aux larges ailes. Il monta lourdement dans la charrette où Simon,

les rênes en main, vint le rejoindre. Tandis que M"'" Princetot leur adressait de prolixes recommandations, le Prince souriait, clignait ses yeux malins et passait amicalement sa main rouge sur l'épaule de Simon. Il tapotait doucement le dos de son fils et le regardait avec une admiration béate.

— Sois tranquille, la mère, on te le soignera, ton garçon!... répondait-il à sa femme, et, tu sais, si nous ne rentrons qu'à la nuit, ne te fais pas de mauvais sang.

En même temps le fils envoyait à M""" Micheline un baiser et ajoutait :

— A ce soir, maman, je te réponds de papa!

Du bout du fouet il chatouillait le cou du cheval, et la bête prenait immédiatement le grand trot dans la direction de Recey.

M""" Micheline, une main en abat-jour, les suivait de l'œil jusqu'au tournant de la route, puis rentrait solitairement dans sa cuisine.

Delaberge avait tout observé du haut de sa croisée.

(( Ces gens-là sont heureux et ils s'aiment! songeait-il; ce gros Princetot si positif, si enfoncé dans la matière, a une touchante tendresse animale pour ce fils unique dont il est fier; Micheline, en dépit de son détachement de dévote, dévore des yeux son garçon; et Simon a pour ces deux êtres une affection qui l'aveugle sur leurs

défauts. De quel regard bon enfant il payait tout à l'heure les caresses balourdes de son père, et comme, pour rassurer sa mère, sa voix trouvait des inflexions gaiement câlines ! Décidément ce Simon n'est pas seulement une intelligence d'élite; il a le cœur bien placé... »

L'inspecteur général s'émerveillait en constatant que ce garçon, si supérieur comme aspirations et comme culture aux gens de sa famille, n'avait pas ce sot respect humain qui pousse certains fils de bourgeois enrichis à rougir des ridicules de leurs parents. Au contraire, avec de délicates prévenances, avec bonne humeur, il s'efforçait de combler le fossé qui le séparait d'eux, et ainsi tous trois vivaient de plain-pied et en harmonie. Il fallait qu'il y eût dans la vie de famille une vertu- et des grâces particulières pour lier aussi intimement des êtres si dissemblables d'éducation et de goûts. L'Écriture avait raison de dire : Vœ Soli! Le célibataire ignorait ces fusions d'âmes, ces élans de cœur du père vers le fils, de l'enfant vers son père; ces sacrifices, ces sollicitudes, qui donnent seuls, en somme, un prix et un intérêt véritables à l'existence...

Tout en méditant là-dessus, Delaberge, revenu à sa table, relisait son rapport, jetait un dernier coup d'œil sur les annotations du plan et mettait le tout sous enveloppe.

Il alla lui-même porter son courrier à la poste, puis, quand il l'eut déposé entre les mains de la receveuse, regagna lentement l'hôtel. Comme il atteignait le couloir du premier étage, il entendit du bruit dans sa chambre dont la porte était restée entre-bâillée. Intrigué, il la poussa brusquement... et aperçut Micheline Princetot occupée à épousseter les meubles.

Elle l'avait cru sans doute absent pour quelques heures et, profitant de cette sortie, elle était venue jeter le coup d'œil du maître sur l'arrangement et le nettoyage de la chambre rouge. La soudaine apparition de Delaberge lui causa un saisissement tel qu'elle laissa choir son plumeau et devint blafarde.

— Ne vous dérangez pas, madame Princetot! dit-il en refermant la porte derrière lui.

Ce tête-à-tête qu'il n'avait pas cherché l'embarrassait un peu ; mais il réfléchissait qu'après tout la rencontre était presque inévitable, et que, si une explication devait avoir lieu, il était préférable de profiter pour cela de l'absence du Prince et de son fils.

— Pardon, monsieur Delaberge, répondit l'hôtesse d'une voix mal assurée, je vous croyais parti en forêt, sans quoi je ne me serais pas permis...

Il remarqua sa pâleur, ses lèvres crispées, son effroi. Elle balbutiait et restait appuyée au man-

teau de la cheminée, sans oser lever les yeux. Il eut pitié de son trouble.

— Vous n'avez pas besoin d'excuses, chère madame, reprit-il de son ton le plus affable; je suis bien aise, au contraire, de vous trouver ici, car, depuis mon arrivée, j'ai à peine eu l'occasion de vous entrevoir... Je voulais justement vous faire tous mes compliments au sujet de votre fils avec lequel j'ai eu le plaisir de lier connaissance hier soir...

— Ah!... vous l'avez vu? murmura faiblement Micheline.

Une peur anxieuse altéra plus encore ses traits, comme si le seul fait de cette rencontre eût été un désastre, comme si elle y eût pressenti quelque calamité imminente. Ses deux mains, qu'elle tenait croisées sous les manches larges de son casaquin, se séparèrent, et, avec un geste las, ses bras tombèrent le long de son corps.

Son exclamation peureuse, son attitude effarée, étonnèrent l'inspecteur général. Ses lèvres aux coins infléchis exprimaient un absolu découragement. Elle avait l'air consterné de quelqu'un qui voit tous ses efforts paralysés par la malchance. Delabcrge ne comprenait pas comment la seule annonce de son entrevue avec Simon pouvait produire un tel désarroi. Il supposa que M""" Princetot s'alarmait sans doute à cause de

l'hostilité bien connue de son fils à l'égard de l'administration forestière, et redoutait quelque désagréable conflit. Afin de la rassurer, il ajouta :

— Oui, j'ai passé la soirée avec votre fils, à la Roselière...

Un soupir douloureux s'échappa des lèvres de Micheline et redoubla la surprise de son interlocuteur. Il s'arrêta un moment, puis reprit :

— Nous sommes revenus ensemble au Val- Clavin et, pendant cette promenade, j'ai pu reconnaître que M""^ de Linard ne m'avait pas exagéré les brillantes qualités de M. Simon. C'est un garçon d'esprit et un brave cœur. Bien qu'il soit l'adversaire de mon administration, j'espère que nous deviendrons bons amis... Je suis heureux d'avoir fait sa connaissance.

Cette déclaration, loin d'apaiser M'"'' Princetot, parut accroître son émoi. Ses deux mains s'étaient rejointes sur son tablier et se tordaient nerveusement. En même temps, Delaberge crut distinguer des larmes sous ses paupières voilées.

— ■ Qu'avez-vous? continua-t-il, on dirait que mes paroles vous chagrinent... Je serais désolé de vous faire de la peine involontairement...

Il s'était rapproché de son hôtesse et, avec une voix plus affectueuse :

— Voyons, iMicheline, murmura-t-il doucement, pourquoi manquez-vous de confiance en

moi?... Je ne suis pas pour vous un étranger... Souvenez-vous qu'autrefois...

Il voulut lui prendre amicalement les mains, mais elle le repoussa avec le geste indigné d'une dévote qu'on essaierait d'induire en tentation.

— Taisez-vous! supplia-t-elle, ça me fait honte d'entendre reparler de ce temps-là !

- — - Pourquoi n'en pas reparler? répliqua-t-il, choqué par cette exagération de pudibonderie; maintenant que l'âge nous a mûris, ma chère dame, cela est sans danger... Et, d'ailleurs, si jadis nous avons eu le tort d'être trop jeunes, c'est un péché qui est bien effacé aujourd'hui!

Elle cachait sa figure dans ses mains; volontiers elle eût bouché ses oreilles.

— Taisez-vous! répétait-elle, ah! mon Dieu, pourquoi êtes-vous revenu?

— Je ne m'imaginais pas, répondit-il impatienté, que ma présence vous fût à ce point déplaisante... Vous ne me faites pas l'injure de douter de ma discrétion, je suppose?... Rassurezvous donc, tout cela est resté et restera entre nous.

Micheline se laissa choir sur une chaise et gémit de sa voix dolente :

— Ça n'empêchera pas les méchantes gens de jaser en vous revoyant par chez nous!

Et alors le chagrin la rendant plus expansive, elle commença de sourdes lamentations :

TATERNITÉ 24f

Assurément, elle ne doutait pas de l'honnêteté de M. Delaberge; mais, pas moins, son arrivée au Soleil d'Or avait réveillé la malignité des envieux qui jalousaient le Prince, parce qu'il avait réussi. On allait clabauder et remuer de vilaines histoires. Elle avait pourtant assez pleuré dans le temps pour laver ses péchés! Elle avait usé ses genoux à l'église, brûlé des cierges, accompli de dures pénitences. Elle croyait bien le secret de ses fautes enterré dans le confessionnal de M. le curé. Petit à petit les mauvaises langues s'étaient lassées et on l'avait laissée tranquille. Elle commençait à respirer, elle vivait heureuse entre le Prince et son fils, espérant que tout était fini, quand Delaberge était tombé chez eux comme la foudre... Ah! oui, un vrai coup de tonnerre... Quand elle l'avait vu au milieu de sa cuisine, son sang n'avait fait qu'un tour et elle avait failli se trouver mal... Depuis, elle ne dormait plus, elle vivait dans les transes et sentait un malheur suspendu au-dessus de sa maison...

E LA BERGE écoutait avcc ennui ces loquaces jérémiades. Il compatissait médiocrement à la douleur de cette femme que la crainte du qu'en-dira-t-on tourmentait plus que le remords. Il estimait ses terreurs disproportionnées avec la faute commise. Vingt-six ans avaient passé sur ces peccadilles de jeunesse. M"'" Princetot, en se réfugiant dans le giron de l'Eglise, devait se croire depuis longtemps absoute. Tout cela était couvert par la prescription. M. Princetot, qui ne s'était douté de rien quand l'infidélité était patente, serait encore plus rebelle aux soupçons aujourd'hui que l'hôtesse du Soleil d'Or faisait l'édification de la paroisse. Dans l'esprit de l'inspecteur général tout cela paraissait de l'enfantillage.

PATERN'ITE 247

Néanmoins cette scène de larmes devenait pénible. L'opulente poitrine de M"'" Princetot était secouée par des sanglots, et ses lèvres charnues s'agitaient convulsivement.

Ayant déchaîné cet orage, Delaberge se sentit tenu en conscience de l'apaiser.

— Ma chère dame, dit-il, vous vous mettez martel en tête pour des chimères... Calmezvous... Fiez-vous à mon amitié et à ma délicatesse. J'agirai de façon que votre tranquillité ne soit pas troublée... Je vous promets d'abréger autant que possible mon séjour au Val-Clavin.

Micheline, pour la première fois, leva vers lui ses grands yeux mouillés, auxquels les larmes avaient rendu un peu de leur brillant et de leur langueur sensuelle :

— Oui, s'écria-t-elle en joignant les mains, partez... Partez le plus tôt que vous pourrez, je vous en prie!

Il admirait avec quelle naïveté égoïste cette femme qu'il avait jadis tendrement tenue dans ses bras lui signifiait son congé, et combien il lui tardait d'être débarrassée de son ancien amoureux.

— Mon départ, répliqua-t-il sarcastiquement, dépendra beaucoup des dispositions de votre fils dans l'affaire du cantonnement.

Elle fronça les sourcils et hocha la tête.

— Ah! geignit-elle, cette malheureuse affaire,

pourquoi s'en est-il mêlé? C'est d'elle que viennent tous nos maux, et nous ne sommes pas au bout!

— Patience! Tout s'arrangera... Je verrai M. Simon, et s'il est raisonnable...

Elle l'interrompit avec un singulier emportement :

— Non, ne le revoyez pas! Il ne vous a déjà que trop vu!...

Il la regardait avec stupéfaction, se demandant si elle ne perdait pas la tête :

— Je ne vous comprends pas... que voulezvous dire ?

— Rien, rien!,..

Elle s'efforçait de reprendre son impassibilité de figure de cire et continuait :

— Laissez-moi causer avec Simon, cela vaudra mieux pour moi et pour vous... Promettez-moi seulement de partir dès que les choses seront arrangées.

— Je vous le promets.

— Merci, monsieur Delaberge!

Elle se leva de l'air contrit d'une femme qui sort du confessionnal. Mais comme, avant de partir, elle jetait un furtif coup d'œil vers la glace, elle remarqua ses yeux rouges, son bonnet de linge rejeté en arrière et découvrant ses cheveux gris. Alors, une réflexion prudente lui démontrant sans doute le danger de laisser voir au

dehors les traces de son émotion, elle se dirigea vers la table de toilette, mouilla une serviette blanche, bassina ses paupières gonflées et rajusta sous le bonnet ses épais cheveux crêpelés.

La façon dont elle s'y prenait pour réparer le désordre de sa coiffure rappela tout d'un coup à Delaberge le temps lointain de leurs rendezvous, alors qu'elle usait des mêmes artifices, des mêmes minutieuses précautions pour lisser sa chevelure ébouriffée et baigner d'eau fraîche ses yeux battus. Cette soudaine résurrection du passé, évoquée par la répétition d'un geste familier, fit plus pour toucher l'inspecteur général que les lamentations de son hôtesse. Il oublia la quinquagénaire à la coiffe de béguine, la dévote à la figure empâtée et aux paupières alourdies, et ne revit plus que la souple et enjôleuse Micheline se glissant au soir dans sa chambre comme une chatte voluptueuse. En somme, dans sa laborieuse et continente carrière de fonctionnaire, l'a' lour de cette femme avait été le seul rayon de soleil de sa jeunesse, la seule coupe de plaisir qu'il eût savourée. Son cœur s'amollit; obéissant à un mouvement de sensibilité, il attira Micheline à lui et voulut lui donner un témoignage de reconnaissante tendresse en l'embrassant. Mais elle se débattit, le repoussa presque avec colère, et sortit précipitamment.

Mortifié, inquiet, agacé, il résolut de prendre

2yO LES REVENANTS

l'air afin de secouer cette pénible impression. Quittant la chambre rouge à son tour, il s'éloigna de l'hôtel et remonta le cours de l'Aubette, en suivant une gorge étroite où le ruisseau court sous un fouillis d'arbres avant de se jeter dans l'étang du Val-Clavin.

L'endroit était solitaire, couvert de saulaies, d'aunelles et de sorbiers qui avaient poussé rapidement dans les terres d'alluvion. Au-dessus de l'eau qui glougloutait invisible, des clématites et des chèvrefeuilles sauvages s'enchevêtraient follement. Des trembles frissonnants, des bouquets de charmes rameux et de larges retombées de hêtres faisaient régner une obscurité crépusculaire dans ce couloir où Delaberge promenait jadis ses rêves de jeunesse.

Là aussi le temps avait opéré son œuvre de transformation. Les arbrisseaux étaient devenus des arbres. Des branches mortes brisées par les bourrasques, des blocs de pierre détachés des parois rocheuses par les gelées, obstruaient le sentier. Ces débris semblaient l'image du peu de durée des choses et de l'écroulement des années. De nouveau, en cette gorge ténébreuse, pleine de craquements sourds, l'inspecteur général éprouva cette sensation de malaise, cette inquiétude, qui l'avaient saisi après le départ de M"^° Michehne.

A mesure qu'il se remémorait les détails de

PATERN'ITÉ 2fl

leur entretien, il trouvait plus étranges les paroles et l'attitude de son hôtesse.

Pourquoi cette hâte de le voir partir? En admettant que sa présence eût réveillé dans quelques esprits malveillants les médisances d'autrefois, iM""" Princetot était trop fine et trop expérimentée pour n'avoir pas pris ses précautions et préparé ses moyens de défense. D'ailleurs le bonhomme Princetot avait trop longtemps fait la sourde oreille pour s'émouvoir maintenant...

Brusquement une lueur traversa le cerveau de Francisque. Le Prince n'était peut-être pas le seul à qui Micheline désirât cacher ses fautes de jeunesse?.,. La sympathique figure de Simon se dressa subitement devant les yeux de l'inspecteur général. M"'" Princetot devait évidemment tenir à ce que son fils ignorât sa conduite coupable, et c'était avant tout pour lui qu'elle s'alarmait.

Comment Delaberge n'avait-il pas pensé à cela plus tôt? iMaintenant une tendre pitié le saisissait en songeant au coup de poignard qu'une pareille révélation pouvait porter à ce jeune et loyal cœur si im-prégné d'amour filial... Pour la première fois, il comprenait de quel poids les anciennes fautes que nous croyions vénielles pèsent plus tard sur nos destinées. Ces amourettes que nous traitons si légèrement au temps de notre jeunesse laissent des semences éparscs

2p LES REVENANTS

qui peuvent, dans l'âge mûr, devenir autant de plantes envahissantes et meurtrières.

Il frissonna en pressentant dans l'ombre le vol de cette mystérieuse Némésis qui reporte à nos lèvres la coupe que nous avons nous-mêmes empoisonnée.

Il avait conscience que déjà cette fatale loi du talion était en train de se vérifier pour lui. L'opération du cantonnement le ramenant dans ce Val-Clavin qu'il pensait ne jamais revoir; l'auberge du Soleil d'Or où il se retrouvait face à face avec ses anciens hôtes, et où son arrivée réveillait comme autant de vipères assoupies les médisances d'autrefois; sa rencontre enfin avec le fils de son ancienne maîtresse, avec ce Simon dont il risquait de troubler le repos et de gâter à jamais la vie; n'étaient-ce pas autant de signes avant-coureurs de quelque fâcheuse disgrâce?

Sa loyauté, sa générosité, se révoltèrent. Il fallait à tout prix empêcher que le châtiment (si châtiment il y avait) ne frappât par ricochet une tête innocente. Car enfin il n'était pas juste que Simon payât pour les fautes commises par sa mère et par un étranger, pour une faiblesse qui n'avait pas laissé de trace!... Delaberge n'était pas un grand casuiste. Pendant le cours de sa carrière administrative, la nature de ses occupations l'avait plutôt porté à s'intéresser aux phénomènes extérieurs qu'à s'étudier lui-même.

Il était peu enclin à scruter à fond sa conscience et à en peser rigoureusement les scrupules. Toutefois l'état d'anxiété où il se trouvait depuis son entrevue avec M""" Princetot le prédisposait à pénétrer plus avant dans cette obscure région de l'âme, où nos plus secrètes pensées demeurent blotties comme des insectes peureux dans l'eau trouble d'une mare.

Dès qu'on agite ces équivoques profondeurs, on est tout effrayé d'en voir émerger un monde étrange d'appréhensions mystérieuses, de remords confus et de doutes non encore pressentis. A mesure que l'inspecteur général descendait en lui-même, une lumière soudaine éclairait les replis ténébreux de son âme et il entrevoyait la possibilité de certaines hypothèses auxquelles il n'avait jusqu'alors accordé aucune attention.

Tout à l'heure il lui avait semblé inique que Simon supportât les conséquences d'une faute commise par un étranger, d'un péché de jeunesse qui n'avait laissé aucune trace ; et maintenant sa conscience devenue plus timorée et plus scrupuleuse se posait de nouvelles et troublantes interrogations : Un étranger?... Aucune trace?.,. En était-il bien sûr?...

Il tressaillit, la respiration lui manqua comme s'il eût reçu un formidable choc. Puis, secouant la tête pour chasser la pensée qui venait de lui donner une si violente commotion, il se remit à

2f4 LES REVENANTS

marcher, « Non, ce n'était pas possible... Il l'aurait su... Micheline, après leur séparation, ne lui eût pas laissé ignorer pareille chose!... »

Un moment ces réflexions décousues semblèrent le rassurer, puis son cœur se remit à battre et sa tête à travailler. (( D'où venaient cette attitude inexplicable de M""^ Princetot, ces façons ambiguës et inquiétantes? Pourquoi lui avait-elle défendu de revoir Simon? Pourquoi s'était-elle écriée avec un soudain égarement : (( Il ne vous a déjà que trop vu!... »

Tandis que Delaberge cheminait anxieux, le fourré devenait plus épais, le ravin se rétrécissait, le chemin s'obstruait de plus en plus d'anciens éboulis tapissés de mousses et de fougères. Et dans le crépuscule de ce défilé il semblait à l'inspecteur général que, comme un nouvel OEdipe, il s'avançait vers quelque Sphinx aux lèvres pleines d'énigmes menaçantes...

VE L/XIÈéME TcA'BJIE

RANCiSQUE Delaberge, 611 annotant du mot (( urgent )) son rapport à l'administration, espérait recevoir une prompte réponse. Les jours qui s'écoulèrent dans l'attente de la décision ministérielle lui parurent d'autant plus longs qu'il vivait fort solitaire à l'auberge du Soleil d'Or. xM""' Micheline était redevenue invisible et semblait se dérober avec un redoublement d'opiniâtreté. Simon Princetot lui-même, vers lequel il se sentait attiré et avec qui il eut aimé s'entretenir, ne ma-

2<f6 LES REVENANTS

nifestait en aucune façon le désir de continuer les relations ébauchées à la Roselière. Lui aussi se dérobait. L'inspecteur général répugnait à penser que cette extrême réserve fût de sa part préméditée ; il soupçonnait plutôt M""" Princetot d'avoir adroitement manœuvré pour éloigner son fils et enlever ainsi tout prétexte à une nouvelle rencontre. Ces précautions offensantes et mystérieuses entretenaient dans l'esprit de Delaberge l'énervante inquiétude dont il souffrait depuis sa conversation avec Micheline.

Pour se distraire de cette préoccupation, et peut-être aussi dans l'espoir de retrouver Simon Princetot à la Roselière, Francisque résolut de faire une visite à M""^ de Linard.

La perspective de passer une heure ou deux en compagnie de la charmante veuve souriait doucement à son coeur. Il se fût menti à luimême s'il eût prétendu éprouver pour Camille de Linard une de ces tardives passions qui tourmentent parfois si cruellement les hommes qui ont doublé le cap de la cinquantaine. Non; mais lorsqu'il retombait dans ses songeries matrimoniales, lorsqu'il se forgeait en imagination une vie nouvelle, où, jetant aux orties le froc de célibataire, il deviendrait un père de famille, c'était toujours la franche et réveillante figure de la veuve qu'il voyait apparaître aux fenêtres de son château en Espagne. Tout en

s'acheminant vers la Roselière, il édifiait une fois de plus ce chimérique refuge où il rêvait d'abriter sa maturité.

« Assurément, songeait-il, s'amourachera mon âge prête un peu au ridicule, mais M""' de Linard réaliserait si bien mon idéal! Avec sa grâce, son entrain, son naturel enjouement, elle égaierait les années qui me restent à vivre; elle n'a ni la frivolité ni la coquetterie des caillettes mondaines que je rencontre à Paris, elle serait une active femme d'intérieur, une maîtresse de maison qui me ferait honneur, et, n'ayant pas eu d'enfants, elle s'attacherait d'autant plus à ceux qui pourraient naître de notre mariage... Oui; mais, en supposant qu'elle accepte de lier son existence à la mienne, ne serait-elle pas un peu trop jeune et trop verte pour mes cinquante ans?... »

Ce fut en ruminant ces pensées légèrement égoïstes qu'il traversa l'allée des frênes et arriva sur la terrasse.

Il trouva M'"" de Linard occupée à- cueillir des fleurs dans son jardin.

— Vous le voyez, madame, dit-il en la saluant, j'abuse de la liberté que vous m'avez donnée et je viens sans façon passer une heure avec vous, en voisin.

Camille l'accueillit par un sourire et lui tendit sa petite main brune, que les épines

des rosiers avaient rayée de minces éraflures : — elle était enchantée de le revoir et demandait seulement la permission d'achever sa cueillette.

— Je n'en aurai pas pour longtemps, ajoutât-elle, mais c'est une besogne pressée... Je me suis aperçue que les vases du salon avaient besoin d'être regarnis... Il y a deux choses que je ne puis souffrir : les rubans défraîchis et les fleurs fanées.

— Puis-je vous aider?

— Certainement. Prenez un sécateur et ayez la bonté de couper les fleurs que je vous désignerai.

Delaberge se mit gaîment à l'ouvrage. A mesure qu'elle lui nommait une plante, il la cueillait docilement. Parfois il commettait quelque bévue et se faisait vertement rabrouer. Debout au milieu de l'allée, les cheveux au vent, les yeux luisant dans l'ombre du chapeau de paille, M"^® de Linard, serrant contre sa poitrine la gerbe déjà volumineuse, jetait ses indications d'une voix nette et musicale :

— Surtout, coupez de longues tiges! Donnezmoi des narcisses... Non, pas ces fleurs-là, ce sont des jeannettes... celles-ci, toutes blanches avec le cœur orange?... Comment ne connaissez-vous pas le narcisse des poètes?... Vous ne semblez pas très ferré sur la botanique des jardins, monsieur le forestier!

PATERNITÉ 2f9

Et ils riaient. Delaberge se plaisait à cette besogne fleurie qu'il partageait avec la jeune femme.

Le contact des corolles mauves, cramoisies, d'un bleu tendre ou d'un blanc de lait, le rajeunissait. Les printanières odeurs des roses-thé, des jonquilles et des iris lui montaient à la tête. Chaque fois qu'il apportait une plante à la gerbe, c'était un délice pour lui d'effleurer les doigts de Camille de Linard à travers les feuilles humides.

— La, dit-elle au bout d'un quart d'heure, nous en avons assez. Maintenant il ne s'agit plus que de garnir les vases.

Elle emmena Delaberge sous une charmille où il y avait des chaises d'osier et une table sur laquelle deux potiches pleines d'eau étaient posées.

Alors commença le travail délicat de l'arrangement des bouquets. Francisque présentait une à une les plantes à M"'*^de Linard, qui les disposait artistement dans les vases, assortissait les nuances et variait les fleurs selon leur forme et leur taille. Peu à peu, les iris violets, les chèvrefeuilles échevelés, les ancolies et les touff'es de myosotis s'étalaient mollement sur une bordure de narcisses et de frissonnantes aspérules.

A travers l'arceau de la charmille, on apercevait, par-dessus des massifs d'aubépines roses,

26o LES REVENANTS

la terrasse bordée de caisses d'orangers et un coin de la façade aux fenêtres ouvertes, le tout dans un sourd bruissement d'insectes ivres de soleil.

Delaberge, mollement attendri et devenant expansif, hasarda une timide insinuation :

— Cette Roselière est un paradis! Mais un paradis oii l'on vit constamment en compagnie de soi-même peut devenir monotone à la longue... N'avez-vous jamais songé à en animer la solitude?...

M""^ de Linard arrêta ses yeux limpides sur son interlocuteur. Elle laissa tomber la tige de roses qu'elle débarrassait de ses épines et, s'accoudant sur la table, resta un moment rêveuse. Ses lèvres s'entr'ouvraient, comme prêtes à hasarder une confidence, puis se refermaient brusquement.

Il y eut entre eux un silence, tandis qu'elle recommençait à plonger les plantes dans l'eau et à assortir les couleurs.

— Vous pensez, monsieur, répondit-elle, que mon isolement est trop complet, n'est-ce pas?... Mon Dieu, moi aussi, quelquefois... je me demande si je n'agirais pas plus sagement en modifiant ma vie, mais c'est une pente sur laquelle je n'aime pas à conduire mes rêves... Et pourtant...

Elle secoua brusquement la tête.

Les deux potiches étaient pleines. Elle se leva.

secoua les débris verts qui restaient accrochés à sa jupe, et, prenant l'un des vases, pria Delaberge de se charger de l'autre.

— Je continue à abuser de vous, remarquât-elle en riant, mais vous êtes si aimable que je ne crains pas d'être indiscrète...

— Vous avez raison, madame, répliqua-t-il galamment : usez de moi comme d'un ami... Je regrette seulement que mes services se bornent à si peu de chose... Je voudrais acquitter plus sérieusement ma dette de reconnaissance envers vous, si hospitahère, si accueillante pour un pauvre esseulé comme moi. Si votre maison vous paraît parfois solitaire, c'est du moins une solitude exquise, tandis que l'auberge du Soleil d'Or est un ennuyeux désert.

Ils étaient entrés dans le salon.

— Eh bien! reprit M""' de Linard en le débarrassant de sa potiche, quand vous vous sentez trop isolé là-bas, pourquoi ne venez-vous pas vous désennuyer à la Roselière?

— Vous me permettez d'y revenir bientôt?... Alors je m'en vais tout à fait heureux...

Il crut discret de ne pas prolonger sa visite et s'apprêta à prendre congé.

Elle lui tendit la main :

— A bientôt! dit-elle avec vivacité; à demain, si vous voulez. Oui, revenez demain: j'aurai peut-être... un conseil à vous demander.

Il la quitta, ragaillardi par l'espoir d'une entrevue si prochaine, et aussi par la perspective de cette mystérieuse confidence qu'elle voulait lui faire.

E lendemain du jour où Delaberge avait aidé M""" de Linard à fleurir le salon de la Roselière, Simon Princetot, après le déjeuner du midi, traversa la cuisine du Soleil d'Or et se dirigea délibérément vers l'escalier qui conduisait à la chambre rouge. Il avait déjà mis le pied sur la première marche, quand M'"° Micheline, qui le suivait d'un regard anxieux, l'interpella :

— Où vas-tu, Simon?

— Chez M. Delaberge... C'est demain que doit avoir lieu à la mairie la réunion du syndicat formé par les usagers, et, avant de m'entendre avec eux sur la façon dont nous procéderons, je désirerais voir l'inspecteur général... Tu com-

prends... Je ne serais pas fâché de le faire causer et de savoir un peu quelles sont ses intentions...

Micheline secoua la tête et haussa les épaules.

— Peine inutile, dit-elle, l'inspecteur a décampé sitôt son déjeuner avalé... Ah! il ne moisit pas dans sa chambre! Hier, il a passé son après-midi chez M""' de Linard, et j'ai en idée qu'il y est retourné aujourd'hui encore, car j'ai vu tout à l'heure qu'il prenait le chemin de la Roselière...

Tandis qu'elle parlait, la physionomie de Simon se rembrunissait à mesure. L'altération de son visage n'échappa point à l'attention de M""" Princetot. Elle avait depuis longtemps lu au fond du cœur de son fils et elle devina aisément que ce qui le fâchait, c'était moins l'absence de l'inspecteur général que la nouvelle de ces visites réitérées de Delaberge à la Roselière.

Immédiatement elle songea que le meilleur moyen d'empêcher Francisque de lier plus familièrement connaissance avec Simon était de brouiller radicalement les deux hommes, en se servant de M""' de Linard comme d'un sûr élément de discorde. Au fond, elle redoutait l'influence exercée par la propriétaire de la Roselière sur son fils. Elle savait que ce dernier n'avait pris en main l'affaire du cantonnement que pour plaire à la jeune veuve, et elle voyait avec terreur se développer cette passion qui, selon elle, ne pou-

PATERNITÉ 26c

vait aboutir qu'à de cruels déboires. Elle se dit qu'en excitant la jalousie de Simon elle avait chance de faire d'une pierre deux coups : le dégoûter de son fâcheux amour et l'éloigner à tout jamais de Delaberge.

Elle se rapprocha du jeune homme, lui mit la main sur l'épaule, et avec un accent de maternelle compassion :

— Mon pauvre enfant, murmura-t-elle, tu te donnes beaucoup de tracas pour rien et tu t'es embarqué dans une méchante affaire...

— Je ne suis pas de ton avis, maman, la cause que je défends est juste et d'ailleurs je ne puis abandonner maintenant les braves gens qui m'ont confié leurs intérêts.

— Ne cherche donc pas à me tromper et à te tromper toi-même... Je suis fine et j'y vois clair... Si tu t'es mis cette besogne sur le dos, ce n'est pas pour les beaux yeux des usagers du Val- Clavin, mais pour ceux de M""" de Linard...

— Maman, interrompit Simon en rougissant, tais-toi, je t'en prie... Pourquoi répètes-tu de pareilles faussetés?

— Je dis ce que je pense et ce qui est vrai... Tu es amoureux de M""" de Linard et tu t'imagines qu'elle te récompensera de ton dévouement en consentant à devenir M""*" Simon Princetot...

— Jamais! protesta-t-il, jamais je n'ai rêvé semblable absurdité!

— Tant mieux alors, si je me trompe, mon fi, car si tu te mettais ces lubies en tête, tu t'en mordrais les doigts, tôt ou tard... Tu la vaux bien, ça, c'est certain; mais ces belles dames-là se croient pétries d'une autre pâte que nous; elles veulent se marier avec des gens de leur monde, et, tandis qu'elle te leurre avec des paroles sucrées et de jolis sourires, la veuve se laisse faire la cour par l'inspecteur général.

— Allons donc! s'écria-t-il, qu'en sais-tu?

— Je le sais, affirma M"° Micheline... Cela saute aux yeux d'abord... Depuis une semaine qu'il est ici, voilà la troisième visite que M. Delaberge fait à la propriétaire de la Roselière... Il paraît qu'ils s'étaient déjà vus à Chaumont, et que l'affaire du cantonnement n'a été qu'un prétexte pour expliquer son séjour au Val-Clavin... Ce forestier vous amuse tous par des paroles en l'air afin de pouvoir rester plus longtemps à proximité de la dame et de l'endoctriner tout à son aise... Essaie un peu, dans la réunion de demain, de le mettre au pied du mur en lui demandant une réponse catégorique, et tu verras si je n'ai pas raison...

Simon courbait la tête, se mordait les lèvres et fronçait les sourcils. Micheline comprit qu'il était ébranlé et devina en même temps, à l'altération de ses traits, qu'il souff'rait cruellement. Alors elle l'attira vers elle, lui prit la tête dans

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ses mains et le baisant tendrement au front : — Mon pauvre gachener, ajouta-t-elle, je suis désolée de te faire de la peine, mais je n'entends pas qu'on se moque de toi... Réfléchis à toutes ces choses et, crois-moi, ne te laisse enjôler ni par les coquetteries de M"'° de Linard ni par les flatteries de M. Delaberge...

Simon s'éloigna brusquement. Il avait hâte de se trouver seul et de ruminer librement les jalouses appréhensions que les paroles de sa mère venaient d'éveiller en lui.

En sortant de la maison, il se dirigea vers les bois de Charbonnière. Si, avec son intuition féminine, Micheline Princetot avait deviné ce qui se passait dans son cœur, elle lui prêtait néanmoins des visées ambitieuses qu'il n'avait jamais eues. A la vérité, il aimait M"''' de Linard; il l'aimait avec une fougue à la fois candide et passionnée; mais il ne s'était jamais illusionné sur les chances qu'il avait de voir sa tendresse payée de retour. Il n'ignorait pas qu'une barrière quasi infranchissable le séparait de la veuve. Pourtant son amour sans espoir lui était cher, et, bien qu'il fût sans illusions, il n'en était pas moins accessible à la jalousie. Il se souvenait de l'impression fâcheuse que lui avait laissée la première visite de Delaberge à la Roselière. Du haut des clairières marécageuses de la forêt, il apercevait les toits pointus de la maison de

M'"° de Linard; il se disait qu'en ce moment sans doute l'inspecteur général se trouvait en tête à tête avec la jeune femme et en profitait pour mener à bonne fin ses tentatives matrimoniales. A cette pensée, un bouillonnement de colère lui montait au cerveau et une angoisse lui poignait la poitrine. Il n'y put tenir. Dût-il souffrir encore plus grièvement, il voulait en terminer avec cette mortelle inquiétude et être fixé sur la réalité de ses soupçons.

Il quitta les hauteurs de Charbotinière et, marchant à travers le taillis, il s'achemina vers les clôtures du parc.

Tandis que M""" Princetot s'entretenait

§i avec Simon et jetait dans son cœur la ^ mauvaise semence de la j alousie, l'inspecteur général, ému et empressé comme un collégien qui court à son premier rendez-vous, suivait la route de la Roselière.

Sa toilette était plus soignée que de coutume et son pas sonnait plus allègre sur le cailloutis du chemin. — Qu'on soit en pleine sève de jeunesse ou déjà mûr comme un fruit d'automne, dès qu'il s'agit de l'éternel féminin on devient la proie des mêmes illusions, on est sujet aux mêmes douces folies.

Tout en se hâtant, Delaberge trouvait un lustre plus frais aux verdures des taillis, une

qualité plus savoureuse à l'air qu'il respirait. L'égrènement argentin de quelques sonneries de village s'envolant par-dessus les bois le berçait gaîment, tandis qu'il dégustait les souvenirs de sa précédente visite.

Oh! ces sonneries campagnardes, modestes comme les obscurs clochers d'où elles s'envolent, légères et limpides comme l'atmosphère des bois oii elles vibrent, cristallines et chantantes comme les ruisseaux au-iessus desquels elles planent, quel charme elles répandent parmi les champs solitaires ! de quelles pacifiantes rêveries elles bercent l'esprit de ceux qui les entendent! Qu'il soit jeune ou vieux, heureux ou triste, le passant dont elles frappent l'oreille se sent remué et comme soulevé de terre par leurs sonores envolées. Elles éveillent dans le cœur je ne sais quoi de frais,' de matinal et de candide; elles sont l'accompagnement amical de nos rêves, de nos désirs ou de nos regrets; elles en doublent l'intensité. L'enchantement de leur musique évoque en nous, dans la fleur de leur jeunesse, avec les couleurs d'aube de leur prime saison, nos souvenances les plus chères...

Réjoui par le carillon de ces cloches villageoises. Francisque revoyait plus distinctement M'"" de Linard sous la charmille, avec sa pétulance de gestes et d'allure, son aimable sourire, ses luisants yeux bruns et sa grâce sauvage. Il se re-

mémorait ses moindres paroles et se les répétait complaisamment, comme on aime à reporter à ses narines une rose cueillie en chemin.

Quand elle le vit paraître dans l'encadrement des portières du salon, Camille de Linard quitta précipitamment la tapisserie à laquelle elle travaillait. Ses yeux brillèrent, et une rapide rougeur colora ses joues.

— Bonjour, monsieur Delaberge! dit-elle : vous êtes vraiment trop bon d'avoir tenu si ponctuellement votre promesse... Je suis contente de vous voir!

Elle lui tendit sa main que l'inspecteur général baisa avec une galanterie toute chevaleresque.

— Je n'avais garde d'oublier, répondit-il en retenant un moment les doigts de la jeune femme dans les siens. De quoi s'agit-il, chère madame?

Elle rougit encore, retira sa main, la posa sur le bras du visiteur, et montrant la porte-fenêtre du jardin :

— Venez, murmura-t-elle : nous serons mieux dehors pour causer...

Il la suivit et, par les allées ensoleillées, elle le conduisit jusqu'au milieu du parc. îl y avait là, dans un carrefour en étoile, un pavillon construit en branches d'arbres et en mousse. Dans chaque façade moussue s'ouvraient de larges

baies vitrées dont, à l'intérieur, la claire transparence laissait voir de tous côtés la fuite verdoyante des avenues. L'unique pièce était tendue de toile grise, meublée de sièges rustiques et d'une table où l'on avait préparé des rafraîchissements.

— Installons-nous ici, dit M"'" Camille en s'approchant de la table, nous y serons tranquilles, et, comme vous devez avoir grand chaud, je vais vous confectionner d'abord un verre de sirop de framboises.

Ces apprêts hospitaliers, la discrète intimité de ce pavillon que les retombées des hêtres voilaient de verdure, la figure ouverte et rougissante de la jeune veuve assise en face de lui, tout cela enivrait subtilement Delaberge et lui faussait peu à peu le sens de la réalité.

Avec la naïve présomption d'un homme qui, dans sa vie, n'a guère expérimenté l'amour, il interprétait au gré de ses désirs les façons d'agir de M"'® de Linard. De vagues réminiscences de romans lus autrefois lui revenaient au cerveau et lui faisaient croire à une tendre et délicate préméditation de la part de la jeune femme. Le choix de ce pavillon isolé, les précautions prises pour échapper à d'indiscrets regards, donnaient à ce tête-à-tête une couleur galante qui troublait délicieusement son cœur de vieux garçon.

Quand il eut vidé son verre, il tourna vers

PATERN'ITÉ 27]

M""" de Linard un regard tendrement questionneur.

— Vous vous demandez, n'est-ce pas? commença-t-elle, ce que j'ai de particulier à vous dire... Eh bien! voici... C'est un peu délicat, et peut-être vous étonnerez-vous de la facilité avec laquelle je fais mes confidences à une personne que j'ai vue pour la première fois il y a dix jours... Mais d'abord vous n'êtes pas pour moi un inconnu. Votre ami, M. Voinchet, m'a parlé avec le plus chaleureux éloge de votre loyauté et de votre jugement. Et puis songez que je suis seule ici, sans proches parents, livrée à moimême, n'ayant de relations qu'avec de braves paysans ou avec des agents d'affaires. Ilnem'arrive pas souvent de rencontrer un homme de votre caractère et de votre autorité, et vous m'excuserez sans doute d'avoir pris la hardiesse de le consulter... Enfin, poursuivit-elle avec une expansion plus aff'ectueuse, je crois vous l'avoir déjà avoué, vous m'avez tout de suite inspiré confiance. Quand les gens me sont sympathiques, je sens en moi un quelque chose qui ne me trompe pas et m'attire vers eux...

Cet aveu murmuré dans la quiétude du pavillon, où le frôlement des mobiles verdures contre les vitraux, révélait seul l'existence du monde extérieur, accrut encore l'émotion et les espérances de Francisque. Il serra la main de

M""^ de Linard et se déclara profondément touché de la confiance qu'elle daignait lui montrer :

— Je vous remercie, ajouta-t-il, de me traiter en ami; bien que notre connaissance soit de fraîche date, je vous assure, madame, que je vous suis entièrement dévoué. J'ai pour vous la plus tendre estime et l'ardent désir de vous être utile.

— En ce cas, je vais sur-le-champ mettre votre indulgence à contribution.

Elle s'arrêta, but une gorgée d'eau de framboises pour se donner une contenance, puis reprit :

— Depuis hier, j'ai beaucoup rêvé à un mot qui vous est échappe au sujet de ma solitude... Votre observation venait précisément à l'appui de certaines réflexions que j'avais déjà faites par-ci par-là depuis. un an... Oui, quelque activité que je mette dans ma vie, mon isolement me pèse quelquefois... Je songe que j'ai vingtsix ans et que ce n'est vraiment pas un âge où l'on puisse se vouer à la retraite. Je suis bien portante, d'humeur plutôt gaie que mélancolique, je ne me sens point de vocation pour un perpétuel veuvage, et je me demande si je n'agirais pas sagement en me remariant plus tôt que plus tard.

— Vous avez raison, afl^n'ma Delaberge en s'échauffant : la solitude ne vaut rien pour personne, mais elle est plus mauvaise encore pour

PATER NMTÉ 27 f

une jeune femme, pour une âme expansive et charmante comme la vôtre... N'attendez pas l'âge des hésitations et des regrets.

— Sans doute, répliqua-t-elle en souriant; mais, bien que je sois du bon côté de la trentaine, je crois que l'âge des hésitations est déjà venu !... Un premier mariage médiocrement heureux amène après lui une précoce méfiance; c'est comme un accident de voiture, qui nous rend peureux à jamais. Feu mon mari, M. de Linard, était un fort honnête homme, mais un compagnon peu agréable : faible et entêté, cruellement taquin, maladif et prématurément vieux, il me plongeait sans le vouloir dans une atmosphère de maussaderie et d'ennui. Il m'a fillu toute la jeunesse, tout l'enjouement que j'avais en réserve, pour garder, après cinq ans de ce régime, ma bonne humeur et ma bonne santé. Je l'ai épousé sans le bien connaître, et je ne voudrais pas retomber dans la même erreur s'il me prenait fantaisie de me remarier. Je désirerais que, cette fois, mon choix fut guidé moins par de pures convenances que par une sincère inclination... C'est pourquoi, avant de donner à mes rêves actuels une forme tangible, j'ai voulu recevoir l'avis d'un homme sérieux... Vous, monsieur, vous vivez à Paris, vous avez l'expérience du monde, et vous me donnerez de bonnes idées.

— Hélas! madame, soupira-t-il, je suis un célibataire assez casanier et j'ai vécu surtout en compagnie de mes paperasses. Néanmoins je connais un peu les hommes, et je vous aiderai de mon mieux à voir clair à travers vos hésitations... Avant tout, et il souriait discrètement, quel serait votre idéal? L'avez-vous déjà entrevu dans vos rêves?

— Quelquefois, répondit-elle en baissant les yeux... D'abord, je déteste les caractères légers, les gens frivoles et les oisifs; j'aimerais donc, si je prenais un second mari, qu'il eût l'esprit cultivé et s'occupât utilement; je voudrais qu'il fût à la fois tendre et fort, réservé et digne...

Delaberge était ravi de ce début : sans trop se flatter, il avait conscience de pouvoir satisfaire au programme, et une lueur joyeuse épanouissait son visage.

— A merveille! dit-il, voilà pour le moral... Passons aux qualités physiques... Tenez-vous à ce que le mari idéal soit très jeune?

— Sans y tenir précisément, répliqua-t-elle, je conviens néanmoins que la jeunesse ne nuirait pas... C'est elle qui met en relief les qualités morales et les rend fécondes. Je me rappelle deux vers de Victor Hugo qui m'ont jadis frappée parce qu'ils n'étaient que trop en situation :

Je crois que la vieillesse an ivepar les yeux

Et qu'on vieillil plus vile à voir toujours des vieux...

A mon avis, on ne peut bien s'accorder et s'aimer que lorsqu'il n'existe pas entre le mari et la femme une trop grande disproportion d'âge...

— Vous pensez? murmura-t-il.

Ses traits s'allongèrent; la lumière qui éclairait ses yeux bleus disparut, comme brusquement soufflée.

— Vous me trouvez exigeante? demandât-elle en remarquant ce changement de physionomie.

— Vous avez le droit de létre! répondit-il mélancoliquement.

— Entendez-moi bien, je n'attache aucune importance à ce qu'on appelle des dehors brillants...

Elle leva ses beaux yeux vers les branches vertes qui effleuraient les vitres, comme si elle cherchait à y entrevoir le mari rêvé.

— Je ne me soucierais, continua-t-elle, ni d'un bellâtre ni d'un mondain... Je voudrais qu'il fût jeune; mais sa jeunesse serait faite surtout d'enthousiasme, de verdeur et de tendresse... Elle n'aurait rien de la frivolité ni des élégances superficielles des jeunes gens d'aujourd'hui. J'aurais en horreur un désœuvré ou un mondain. Je souhaiterais que le mari de mon choix eût l'esprit occupé de nobles ambitions, tout en restant simple de cœur et ayant comme moi le goût des choses de la campagne. Il serait fier; il ne de-

vrait sa position ni à un titre ni à de l'argent; il l'aurait conquise par son seul mérite. Je l'aimerais d'ailleurs pour lui-même, pour son esprit, sa force de caractère, sa chaleur d'âme cachée sous des apparences de froideur et parfois de rudesse...

Son cœur s'ouvrait avec une naïve spontanéité; elle semblait rêver tout haut, et, en l'écoutant, Delaberge, visiblement désappointé, devinait que ce mari décrit avec tant de précision était beaucoup moins imaginaire qu'elle ne le prétendait; à certains traits caractéristiques, il constatait que cet idéal ressemblait singulièrement à un garçon de sa connaissance, — à Simon Princetot.

Évidemment elle avait une secrète inclination pour le fils de Micheline... Comment ne l'avait-il pas pressenti dès le premier soir, lui qui se piquait d'être observateur et clairvoyant? Il est vrai que son égoïste vanité, sa sotte préoccupation de jouer lui-même un rôle d'amoureux, lui mettaient des coquilles sur les yeux. Fallait-il qu'il fût infatué pour s'imaginer qu'à son âge il pouvait faire impression sur cette jeune femme! M"'" de Linard, avec sa franchise ingénue, venait de lui donner une dure leçon de modestie...

Elle le vit soucieux et crut qu'il était choqué.

— Je suis sûre que vous me jugez fort extravagante! hasarda- t-elle.

— Non, madame : tout cela est très sensé, et

votre façon de penser vous rend plus sympathique encore.

— Alors vous êtes d'avis que, si je rencontrais l'idéal dont je vous ai esquissé le portrait, je pourrais l'aimer sans commettre une sottise?

— Parfaitement.

Il exhala dans un soupir sa dernière illusion et se leva :

— Il faut que je vous quitte; nous nous sommes oubliés à causer, sans nous apercevoir qu'il se fait tard.

— C'est vrai, dit-elle. Le soleil décroît déjà.

— Adieu, madame.

— Adieu? se récria-t-elle, est-ce que vous partez pour tout de bon?

— Non... je ne quitterai le Val-Clavin qu'après que j'aurai reçu la réponse définitive de l'administration... J'espérais pouvoir la communiquer demain aux usagers, avec lesquels j'ai rendez-vous à la mairie; mais cette réunion ne modifiera en rien mes propositions, et je pense qu'avant peu je pourrai vous apprendre que tout s'est arrangé à souhait.

— Alors ne prononcez pas ce vilain mot (( adieu », puisque nous nous reverrons.

— Je ne partirai certainement pas sans prendre congé de vous et vous serrer la main.

Il disait cela d'un ton contristé et se disposait à sortir.

2ôO LES REVENANTS

Camille de Linard remarqua l'altération de sa voix et le rembrunissement de son visage. Elle craignit de l'avoir involontairement blessé en parlant de la vieillesse avec trop de dédain, et, pour racheter son étourderie, elle redoubla de prévenances aimables.

— Si vous voulez, reprit-elle, nous ferons le grand tour par le parc; je vous accompagnerai jusqu'à une porte qui donne sur les champs et qui n'allongera pas trop votre chemin... Oftrezmoi votre bras...

Il obéit et elle s'appuya sur son bras, cherchant à force de bonne grâce et d'enjouement à lui faire oublier les paroles maladroites qui avaient pu le froisser. Ils s'en revinrent par une allée déjà à demi baignée d'ombre, tandis cju'au sommet des arbres les derniers rayons du couchant empourpraient les hautes branches, et que la journée s'achevait au milieu d'un harmonieux gazouillement d'oiseaux.

Ce caressant contact d'un bras féminin, ces délicates attentions qui jouaient la tendresse et ressemblaient aux indulgentes façons avec lesquelles on s'efforce d'apaiser un chagrin d'enfant, accrurent plus grièvement la souffrance de Delaberge :

— Je ne compte pas pour elle, songeait-il; elle me dorlote comme un vieillard sans conséquence...

Ils arrivèrent à la petite porte, obstruée de lierre, et que M'"'' de Linard ouvrit avec peine. Elle hasarda encore quelques pas au dehors, puis tendit la main à l'inspecteur général :

— Vous n'avez qu'à aller tout droit... A bientôt, n'est-ce pas? Et surtout pardonnez-moi d'avoir abusé de votre patience.

Pour toute réponse, il s'inclina vers la petite main tendue et y posa ses lèvres. La jeune femme regagna lestement le seuil de la porte, envoya un gai sourire à Delaberge, et disparut.

Très ému, Francisque se disposait à suivre le chemin qui, à cet endroit, tournait court au milieu d'un fourré de saules et d'aunelles, quand son attention fut éveillée par un bruissement de feuillages brusquement écartés. En même temps il vit confusément un garçon jeune et leste s'élancer hors du fourré et s'éloigner entre deux champs de seigle. On eût dit que, honteux d'être surpris aux aguets, il cherchait à se raser derrière les épis, afin de n'être pas reconnu.

L'inspecteur général s'arrêta un moment à regarder cette alerte forme masculine qui devenait de moins en moins distincte.

— C'est singulier! songea-t-il, le fuyard a un faux air de Simon Princetot.

RÉOCCUPÉ de cet incident, Delaberge suivait pensif le sentier, qui n'était séparé du parc que par une haie vive et un fossé lierbeuxoù courait un ruisselet dérivé de l'Aubette. De l'autre côté, les champs montaient vers les bois : — - carrés de seigles mouvants, longues pièces de luzerne d'un violet assombri, avec çà et là de stériles jachères où des flaques d'eau stagnante miroitaient, où frissonnaient de tristes plantes aquatiques. Tout ce versant s'assoupissait, bercé par le refrain des grillons. Seuls, au milieu de ce bourdonnement endormeur, autour des branches à demi décharnées d'un vieux chêne de lisière, de jeunes busards voletaient, se posaient et battaient des

ailes avec des piaulements aigus. Les cris sauvages des buses, le glouglou intermittent du ruisseau et la vespérale chanson des insectes ajoutaient encore à l'impression de solitude qui serrait le cœur de Francisque.

Depuis que les confidences de M""*" de Linard avaient renversé son fragile château en Espagne, il était douloureusement désenchanté. Le malaise dont il souffrait avant sa visite à la Roselière, et que, seules, ses chimériques espérances avaient momentanément dissipé, reprenait une maîtresse place dans son esprit, maintenant que M""" Camille avait innocemment soufflé sur son rêve. Cette mortifiante déception lui apparaissait comme un élément de plus dans la chaîne des événements fâcheux qui se succédaient depuis son arrivée au Val-Clavin.

Un vent frais descendant des hauteurs inclinait mollement les seigles et remuait les cimes bruissantes des arbres. On eût dit l'âme de la forêt exhalant en soupirs inquiets la mélancolie que met en elle la tombée du crépuscule. L'infinie tristesse du soir dans ce site solitaire pénétrait jusqu'aux moelles l'inspecteur général. Une amertume lui montait aux lèvres : « Trop tard! pensait-il, il est trop tard!... On ne recommence pas sa vie ! »

Tout en cheminant lentement, il avait atteint l'orée du bois, et du sommet de la route il aper-

cevait déjà les maisons du village, voilées de fumées bleuâtres. Les rumeurs rustiques s'éteignaient. De loin en loin, il était dépassé par des bûcherons regagnant leur gîte et dont le pas alourdi résonnait sourdement.

A un jet de pierre de l'étang, un lavoir étalait son eau d'un bleu de turquoise dans une ceinture de joncs et d'oseraies. Agenouillée sur une pierre plate, une paysanne, brune silhouette penchée sur le réservoir clair, se hâtait de tordre son linge et de le jeter dans un seau de fer blanc... Au bruit des pas de Delaberge, elle tourna curieusement la tête et suspendit sa besogne pour dévisager le promeneur. Il n'y prenait pas garde et continuait de marcher pensif, quand la laveuse, d'une voix criarde, l'interpella hardiment :

— Bonsoir donc, monsieur Delaberge, vous passez bien fier!

Il s'arrêta, étonné, et fixa les yeux sur cette femme qui le connaissait par son nom et dont les traits ne réveillaient en lui aucune souvenance.

Mince, décharnée et déguenillée, elle paraissait plus que quinquagénaire. Ses cheveux mal peignés tombaient en mèches grises sur son cou ridé; sa maigre figure de chèvre, où luisaient deux yeux perçants, avait une maligne expression d'effronterie.

— Vous ne me remettez pas? reprit-elle : ah!

PATERNITÉ 28f

dame, c'est qu'il a coulé de l'eau sous le pont depuis le temps où je vous rapportais votre linge au Soleil d'Or... Je suis la Fleuriotte.

Alors seulement il se souvint : cette Zélie Fleuriot blanchissait jadis le linge des pensionnaires de l'auberge. Elle était en ce temps-là déjà un peu montée en graine, mais fraîche encore, coquette, délurée et n'ayant pas froid aux yeux. Ses façons provocantes, ses paroles égrillardes et ses flambantes prunelles aguichaient les hommes. Elle avait la réputation d'une fille légère, et l'inspecteur général se rappelait que pendant deux ou trois mois elle avait tourné autour de lui, prise d'un caprice et disposée à lui octroyer ses bonnes grâces. Déjà féru de M'"" Micheline, il était resté de glace à ces agaceries et avait dédaigné cette trop facile conquête.

Dans l'état d'esprit où il était ce soir, cette rencontre lui agréait peu ; néanmoins il ne voulut pas humilier la Fleuriotte, et lui répondit hâtivement :

— En effet, je me rappelle... Comment allezvous, Zélie?

— Comme vous voyez, tout à la douce, trimant comme un nègre pour les autres et ayant de la misère plus qu'à ma suffisance.

— Vous êtes toujours blanchisseuse?

— Faut bien gagner son pain... Mais c'est un méchant métier; je suis nouée de rhumatismes

qui me coupent les jambes... Enfin on n'a pas eu de veine, quoi!... On n'est pas née coiffée comme le Prince et sa femme... Ceux-là ont fait leur pelote et peuvent se croiser les bras,

— Avez-vous conservé, au moins, la clientèle du Soleil d'Or?

— Ah! ouais! Le Soleil d'Or, il y a longtemps qu'il ne luit plus pour moi!... On y est bien trop fier... Et puis faut croire que ma frimousse déplaisait à M"'° Micheline; elle lui rappelait des choses qu'elle aime autant oublier. Maintenant qu'elle se confesse toutes les semaines et communie tous les dimanches, ça lui fait dépit de rencontrer les gens qui l'ont connue dans un temps où elle était plus pressée de courir à un rendez-vous qu'à la messe.

Delaberge, peu désireux de soutenir une conversation qui débutait de la sorte, faisait mine de poursuivre sa route, quand la Fleuriotte, se redressant sur ses genoux, ajouta avec un mauvais sourire :

— Le père Princetot, pour sûr qu'il a eu de la chance!... Il a commencé sa.ns un sou, et au fd' heu il remue l'argent à la pelle; il n'avait pas d'enfants, et il lui en est tombé un du ciel au moment où il y pensait le moins... Vous le connaissez, monsieur Delaberge, le fils à M""" Micheline?

— Oui, répondit-il brièvement, c'est un charmant garçon.

La bouche édentée de la laveuse laissa passer un ricanement, et son regard narquois se fixa sur le visage de l'inspecteur général :

— Pardine! s'écria-t-elle, il a de qui tenir!... Vous aussi, monsieur Delaberge, vous étiez un joli garçon à l'époque oii cet enfant-là a été fabriqué.

Il tressaillit. Cette maligne insinuation de la Fleuriotte venait de réveiller en lui une inquiétude mal endormie. Cette femme, contemporaine de M"*^ iMicheline et ayant jadis vécu familièrement avec l'hôtesse du Soleil d'Or, avait peut-être reçu ses confidences. Elle était rusée et devait savoir bien des choses. Encore qu'il éprouvât quelque répugnance à questionner cette créature, Delaberge se sentait maintenant mordu par une impérieuse curiosité. A la hâte qu'il avait de s'éloigner succédait un anxieux désir d'éclaircir les soupçons qui depuis quelques jours s'agitaient dans son cerveau. Il revint vers son interlocutrice, dont la maigre silhouette se découpait sur la rougeur du soleil couchant :

— Que voulez-vous dire? murmura-t-il.

— Faites donc pas l'ignorant, vous m'entendez bien!... Quand le Simonnet est venu au monde, tout chacun a été surpris, et le Prince le premier... Vous seul, vous connaissiez le dessous des cartes, pas vrai?

- — • Je ne connaissais rien, et vous devriez

mieux surveiller votre mauvaise langue, Zélie... N'avez-vous pas honte de salir ainsi la réputation des gens et de répandre à la légère des accusations que vous seriez fort embarrassée de prouver?

— Embarrassée, moi? allons donc!... J'étais de journée au Soleil d'Or quand la Micheline s'est aperçue de sa grossesse. .. Justement le Prince avait été en voyage pendant les deux mois d'avant... Ah! elle n'était pas hère alors, je vous en réponds!... Seulement, c'est une fine mouche, elle a si bien su embobeliner son mari qu'il n'y a vu que du feu... L'enfant est venu, on l'a reçu comme le Messie, et le Prince ne s'est pas même aperçu que le marmot vous ressemblait comme deux gouttes d'eau.

— A moi? Vous êtes folle!

— Oh! que nenni!... Regardez-le bien! Vous voudriez le renier que vous ne pourriez pas... Il faut avoir l'aplomb de mame Micheline pour oser prétendre qu'il tient des Princetot. Elle a même tort de le crier si haut, car enfin, comme dit le proverbe : a C'est la poule qui chante qui fait l'œuf. » En ce temps-là, il n'y avait pas qu'une poule au Soleil d'Or, il y avait aussi un jeune coq qui chantait clair et souvent, et ce coq-là, monsieur Delaberge, vous le connaissez mieux que moi!...

— Taisez-vous! Le malheur vous a rendue méchante, ma pauvre femme!

— Oui, oui, je sais, les riches ont toujours raison... Quand ils ouvrent la bouche, on les croit sur parole, mais quand une pauvre diablesse comme moi veut dire la vérité, on lui clôt le bec en criant que c'est une menteuse... La misère est la misère, quoi!

Francisque fouilla dans son gousset, en tira une pièce d'or et la glissa précipitamment dans la main de la Fleuriotte.

— Tenez, voilà pour vous, mais bridez votre lancrue... Bonsoir!

Il s'esquiva, tandis que la paysanne, debout au bord du lavoir, hochait la tête, tout en serrant la pièce dans sa main crevassée. Au bout de vingt pas, il se retourna furtiv^ement.

La Fleuriotte avait chargé sur son épaule le seau plein de linge et restait immobile au milieu du chemin, dans son attitude de vieille Parque. Elle songeait sans doute qu'elle avait donné son coup de ciseaux dans le vif, et en effet l'aumône libéralement jetée par l'inspecteur général prouvait qu'il était touché au bon endroit...

Oui, le coup avait porté. La voix de crécelle de Zélie Fleuriot venait de raviver cruellement les soupçons de Delaberge. Les propos de cette femme illuminaient l'obscurité où s'agitaient en lui des craintes imprécises et d'inquiets pressentiments. A présent, à cette soudaine clarté, il coordonnait les menus détails sur lesquels tout

d'abord il n'avait pas cherché à s'appesantir...

Simon touchait à ses vingt-cinq ans, et il y en avait vingt-six que Delaberge et M'"" Micheline s'étaient vus pour la dernière fois. C'était là une concordance grave. D'ailleurs, cette première présomption se trouvait corroborée par la ressemblance que lui avaient signalée la Fleuriotte et M'"'' de Linard, et dont lui-même s'était vaguement aperçu. Simon avait tout comme lui les yeux bleus, les cheveux châtains, la physionomie sérieuse et réservée. Le soir du diner de la Roselière, Francisque, rentré au Soleil d'Or, n'avait-il pas eu un moment l'illusion de voir un autre lui-même accoudé à la fenêtre de son ancienne chambre?...

Cette singulière ressemblance n'expliquaitelle pas précisément la sympathie spontanée de M""' de Linard dès leur première rencontre chez le conservateur? En trouvant dans la physionomie d'un étranger un reflet de la personnalité de ce jeune Princetot qu'elle aimait, la veuve avait tout de suite témoigné à Delaberge cette amitié confiante qu'il s'était vaniteusement empressé d'attribuer à son propre mérite.

Les moindres fiits lui suggéraient maintenant de nouveaux motifs de conviction. Il notait de curieuses similitudes de goût, la parité de certaines intonations, de certains gestes; il commentait aussi la conduite étrange, les effarements

PATERNITÉ aÇI

et les transes de M""' Micheline, et il s'étonnait de ne s'être pas plus vite inquiété. Pour que ces coïncidences ne l'eussent pas frappé dès le début, pour qu'il n'eût pas eu un intime pressentiment de cette paternité possible, il fallait qu'il fût aveugle ou occupé ailleurs. Occupé, il l'avait été en effet par ses chimères matrimoniales, par cette égoïste infatuation qui lui avait fait croire à la possibilité d'épouser la propriétaire de la Roselière. Mais, de ce côté-là, c'était bien fini, et la veuve tout à l'heure avait pris soin de le désabuser. Maintenant que les écailles étaient tombées de ses yeux, maintenant que sa perspicacité ne risquait plus de s'égarer, la situation s'éclairait crûment :

(( Simon devait être son fils. »

i;^^^ 'abord un mouvement de joyeuse

fô^jk fierté secoua Delaberge :

-jy^XÈ ^'^ Quoi! ce garçon beau comme un jeune chêne, ce Simon à l'âme haute, à la volonté énergique, était vraiment son fils!... )) Puis toute son allégresse se dissipa à la pensée que ce fils portait le nom d'un autre et resterait toujours un étranger pour son père naturel. C'était l'aubergiste Princetot qui, l'ayant nourri, élevé, soutenu dans la vie, pouvait seul s'enorgueillir de sa paternité légale; c'était cet homme que Simon aimait comme son vrai père...

Alors, sous une nouvelle forme, le doute recommençait à travailler l'esprit de Francisque. « Après tout, songeait-il, que sait-on? Dès qu'on pénètre dans ces mystères de la filiation, peut-on

jamais posséder une certitude? L'adultère a cela de fatal qu'il laisse toujours planer une ombre sur la véritable origine de l'enfant... Dans ce ménage à trois, lequel de l'amant ou du mari a réellement des droits à la paternité? » Delaberge pouvait, à la vérité, invoquer cette singulière ressemblance qui l'avait frappé. Mais ne sait-on pas que, pendant l'obscur travail de la conception, la pensée absorbante de l'amant peut exercer sur la femme une mystérieuse influence et modeler à la ressemblance de ce dernier l'enfant né des œuvres du mari?... L'inspecteur général avait beau se répéter ces choses, sa conscience demeurait troublée. Il était las de douter; il voulait être fixé et échapper à l'incertitude qui l'angoissait. Micheline seule pouvait l'éclairer et, malgré la perspective d'une scène pénible, il résolut d'avoir avec elle une explication décisive. Il se hâta vers le Soleil d'Or, et, trouvant dans la cuisine une des servantes, demanda prudemment si le Prince était à la maison.

— Non, monsieur, lui répondit-on, le patron est en route; M. Simon a dû aller au-devant de lui et ils ne rentreront guère avant dix heures.

— Et xM"'" Princetot ?

— Madame est à l'église, mais elle ne tardera pas à en revenir...

En effet, cette fille avait à peine achevé que M""^ Micheline apparaissait sur le seuil, tenant à

la main son paroissien et coiffée d'une austère capote noire. A la vue de Delaberge, une faible rougeur nuança son teint mat. Comme si elle eût pressenti les intentions de Francisque, elle éloigna la servante en lui donnant une commission pour une voisine, puis ses yeux inquiets adressèrent à l'inspecteur général une muette interrogation.

— Pouvons-nous être seuls un moment? dit-il d'une voix grave : j'ai besoin de vous parler.

— Mais!... objecta-t-elle en cherchant une échappatoire.

— Il le faut! insista-t-il plus énergiquement. Il y avait dans son accent quelque chose de si

impératif qu'elle ne résista plus.

— Venez! murmura-t-elle avec une morne résignation.

Elle le précéda dans un couloir menant à l'appartement particulier du maître d'hôtel et l'introduisit dans une pièce servant de bureau et de salle à manger; d'une main tremblante elle alluma une bougie qui éclaira vaguement les murs, décorés d'images de piété, de deux médiocres portraits du Prince et de sa femme, et des brevets de Simon luxueusement encadrés. Puis elle enleva son chapeau, et, pour la première fois, il la revit nu-tête avec ses épais cheveux gris crêpelés.

— Parlez! dit-elle en s'asseyant, car l'angoisse

PATERNITÉ 29f

la faisait frissonner comme une feuille, et ses jambes se dérobaient.

— Micheline, commença-t-il, pardonnez-moi de revenir sur un sujet douloureux, mais un intérêt majeur l'exige... Vos craintes n'étaient pas vaines, mon retour au Val-Clavin a réveillé la médisance, et tout à l'heure j'ai rencontré sur la route une femme que vous connaissez bien, la Fleuriotte...

Micheline tressaillit, ses traits s'altérèrent, et d'une voix alarmée :

— Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, qu'y a-t-il encore?

— La Fleuriotte m'a rappelé malignement le temps passé; elle a une langue de vipère, mais elle sait beaucoup de choses, et rien ne prouve qu'elle ait voulu me tromper... Elle prétend que Simon est mon fils et non celui de...

Micheline l'interrompit avec violence :

— Taisez-vous! protesta-t-elle; ne dites pas ces choses-là, ce sont des menteries!

— Vous seule pouvez m'en donner la certitude et je vous supplie d'être franche... Quelle est la date exacte de la naissance de Simon?

— Je... je ne sais plus au juste, balbutia-t-elle troublée.

Il devina à l'expression de son visage qu'elle se livrait mentalement à un calcul destiné à l'égarer, et il reprit sévèrement :

' — ^ Répondez-moi sans hésiter... Réfléchissez que je puis toujours m'assurer de la vérité en consultant les registres de l'état civil... A quelle époque est-il né?

Elle comprit qu'un mensonge serait inutile et répondit d'un ton résigné :

— En 1859... le 15 juillet.

Delaberge resta un moment silencieux. Il avait quitté le Val-Clavin à la fin d'octobre 1858, et, à cette époque, le Prince était absent.

— Rappelez vos souvenirs, murmura-t-il en hochant la tête, et jugez si j'ai raison de m'émouvoir...

— Qu'est-ce que ça prouve? répondit-elle avec irritation : est-ce qu'on est jamais sûr?...

— Il y a d'autres présomptions encore : Simon me ressemble, et vous le savez bien, Micheline ! vous qui avez fait votre possible pour m'empêcher de le revoir... Vous craigniez que cette ressemblance ne me sautât aux yeux, car elle n'est pas imaginaire. Simon n'a rien de celui dont il porte le nom, tandis que ses traits rappellent les miens quand j'avais son âge. D'autres que moi s'en sont aperçus et me l'ont fait remarquer... Maintenant, je vous conjure de me dire toute la vérité !

La figure cachée dans ses mains, M'"° Micheline secouait négativement la tête et se bornait à répéter obstinément :

PATERN'ITE

— Ah! Seigneur mon Dieu, pourquoi? A quoi bon?

Elle se défendait encore, mais déjà plus faiblement.

— Pourquoi? répliqua Delaberge : parce que j'ai le droit de le savoir, parce que vos principes religieux vous obligent à ne pas me déguiser la vérité, parce qu'enfin, si vous vous entêtez, je recourrai à d'autres moyens pour éclaircir mes doutes...

Cette menace, jetée au hasard, eut raison des dernières résistances de M"'® Princetot. Ses mains s'écartèrent, laissant à découvert son visage bouleversé; ses yeux épeurés se fixèrent sur son interlocuteur :

— Ne faites pas ça! interrompit- elle. Puis, d'une voix étouffée, elle avoua tout :

— Eh bien! oui, la, c'est votre fils... Quand Princetot est revenu chez nous après deux mois, j'étais déjà quasi certaine de ma grossesse, et dans les premiers moments je vivais si enfoncée dans le péché, vous m'aviez si fort troublé la tête, que je me réjouissais d'avoir un enfant et qu'il fût de vous... L'amour m'endurcissait la conscience; je ne me suis pas fait scrupule d'abuser mon mari. Je voulais même vous écrire ça, et puis, craignant une indiscrétion, j'ai préféré me taire... L'enfant est venu; il était beau et fort, il a été reçu avec joie, et je l'ai aimé follement...

2ç8 LES REVENANTS

Princetot aussi en était fou... iMais quand il s'est mis à grandir et que sa ressemblance avec vous est devenue pour moi plus visible, la peur m'a prise. Je songeais à ce qui arriverait si mon mari s'avisait d'avoir des doutes, et je commençais à me repentir de l'avoir trompé, cet homme! Alors la grâce m'a touchée, mes yeux se sont ouverts; j'ai eu horreur de ma conduite, j'ai essayé de la racheter en m'humiliant devant le bon Dieu et en confessant mes péchés... Les pénitences les plus dures, je les ai faites... Elles n'étaient rien à côté des transes qui m^e prenaient à la pensée de Princetot découvrant tout à coup mon crime... Et c'est au moment où je croyais mon supplice fini, ma faute pardonnée, ma tranquillité assurée, que vous êtes arrivé chez nous... En vous voyant, j'ai compris que ma peine commençait seulement, et je ne me suis pas trompée... Ah! mon Dieu, mon Dieu, faut-il?... Enfin, je vous ai dit toute la vérité, M. Delaberge, et maintenant que vous la connaissez, je vous en prie à mains jointes, soyez bon et honnête : faites comme si vous ne saviez rien, et laissez-nous!

Elle le suppliait avec une effusion oh résonnait un peu de la tendresse d'autrefois. Sous le moutonnement de son abondante chevelure grise, ses traits réguliers, ses yeux mouillés prenaient une expression douloureuse qui y mettait un reflet de son ancienne beauté.

PATERN ITE

— Oui, répétait-elle, partez et oubliez-nous!... Laissez-nous tranquilles tous les trois dans notre trou. A vous, qui avez une belle position, qui vivez à Paris dans les distractions et le bruit, qu'est-ce que ça peut vous faire, l'existence de petites gens comme nous? En quoi vous intéressent nos affaires et celle de mon garçon ?

— ■ Mais c'est mon fils! protesta Delaberge avec un accent violemment ému et qui sortait vibrant de l'intime fond de son cœur; je l'ai vu, je suis fier de lui... Ne comprenez-vous pas que je voudrais lui prouver mon attachement, contribuer pour quelque chose à son bonheur et à son avenir?

— Vous ne pouvez rien pour lui, s'exclamat-ellc avec emportement; tout ce que vous essaieriez tournerait à son désavantage. Pensez donc que, s'il se doutait des motifs de votre intérêt, s'il avait le moindre soupçon, ce serait la fin de notre tranquillité, la honte et la misère de sa vie... Ah! c'est bien pour ça que je vous suppliais de ne plus le voir! Oui, je tremblais qu'en se trouvant près de vous il ne s'aperçût de cette malheureuse ressemblance et que ça ne le mît sur la trace de ce qu'il ne doit jamais savoir!... Il faut, entendez-vous, qu'il reste toujours pour vous un étranger... C'est le châtiment de notre péché, etilest juste que vous en ayez votre part...

Tout ce que vous pouvez faire de mieux, c'est de vous taire et de vous en aller.

Elle s'était levée et s'effaçait pour le laisser sortir.

— Bonsoir, monsieur Delaberge, murmurat-elle très bas. Si vraiment vous avez un peu d'amitié pour lui... et pour moi... partez, oublieznous !

Il sentait si bien l'implacable logique de cette injonction, qu'il baissa la tête et sortit sans ajouter un mot.

iNSi que Simon l'avait dit à sa mère, ,n—^.j le lendemain était le jour fixé pour ,.^^^^ la réunion du syndicat formé en vue de résister aux prétentions de l'administration forestière. Il se composait de plusieurs conseillers municipaux, de quelques propriétaires des communes voisines et de Simon Princetot, représentant plus spécialement M"'" de Linard.

Déjà la plupart des intéressés se trouvaient groupés devant la mairie, sur la petite place de l'Abbatiale, quand Delaberge y arriva. Il avait, comme on le pense bien, assez mal dormi, et son visage pâli gardait la trace des agitations de la nuit. Dans la lucidité d'esprit qui se produit au réveil, la situation lui apparaissait plus cruelle encore. A l'heure oii il regrettait de ne s'être pas

créé une famille et où il songeait à se marier, la destinée lui ménageait cette ironique surprise ! Tandis qu'il traînait avec ennui sa solitude et ses rêves nostalgiques de paternité, il y avait au fond des bois, dans un village perdu, un garçon robuste, intelligent, remarquablement doué, qui lui devait la vie. Et aujourd'hui qu'il avait pu apprécier ce garçon, aujourd'hui qu'il eût été fier de l'avouer pour son fils, il était condamné à l'ignorer, à comprimer au plus secret de son cœur les élans de sa tendresse. Le mieux qu'il pouvait faire dans l'intérêt de cet enfant, c'était de partir et de ne le revoir jamais. Il lui fallait étouffer en germe cette affection qui eût été si douce.

On a beaucoup raillé la (( voix du sang », et il faut convenir que dans certaines conditions elle reste absolument muette. D'Alembert pouvait avec raison s'écrier que sa vraie mère était la femme du vitrier qui l'avait recueilli, et non M"'° de Tencin, qui l'avait abandonné. Il est probable que Simon eût éprouvé les mêmes sentiments si on lui avait révélé sa véritable origine. Mais, dans le cas de Delaberge, l'instinct paternel brusquement éveillé parlait un tout autre langage. A la vue de ce grand fils qui lui ressemblait et qui lui avait été sympathique dès le premier jour, il éprouvait de l'admiration, de l'amour et de la jalousie, et il se disait qu'il ne

se consolerait jamais de l'avoir si vite perdu.

Il s'avançait lentement vers la place de l'Abbatiale, cherchant Simon Princetotparmiles paysans épars, et déçu de ne l'y pas trouver. Ceux-ci, qui tout à l'heure discutaient librement et à voix haute, s'étaient tus à l'approche de l'inspecteur général. Ils s'écartaient pour le laisser passer, se tenaient sur la réserve et se contentaient de l'observer du coin de l'œil.

Embarrassé de cet accueil plein de méfiance, Delaberge se hâtait vers la mairie, quand l'horloge sonna dix heures. Au même moment, Simon déboucha de la Promenade. Il marchait d'un pas leste et décidé, et apparaissait soudain en plein soleil, grave, affable, le regard brillant.

Eel une seconde, les groupes se resserrèrent autour de lui, toutes les mains se tendirent vers la sienne. Delaberge lui-même, ralentissant de nouveau le pas, se demandait s'il n'irait point lui parler à son tour. Simon l'avait déjà aperçu, leurs regards se croisèrent, et l'élan de l'inspecteur général fut arrêté par le coup d'œil hostile que le jeune homme lui lança.

Ils échangèrent un froid salut, puis se dirigèrent séparément vers la mairie : Simon, au milieu de ses clients: et Francisque, réduit à la compagnie du m-aire. qui venait de se détacher du groupe pour accueillir officiellement le représentant de l'administration.

•J04 LESREVENANTS

Dans la salle de la mairie, nue et blanchie à la chaux, l'inspecteur général, assis à la droite du maire, assistait à l'entrée des membres du syndicat. Ils arrivaient à la queue leu leu, les uns vêtus de la blouse neuve qui tombait à plis empesés sur leur pantalon de gros drap, les autres endimanchés dans des redingotes démodées. Assis en demi-cercle autour de la table verte, ils frottaient machinalement leurs mains noueuses, et, tendant leur cou hâlé, braquaient des yeux curieux et circonspects vers ce fonctionnaire décoré que le ministre leur envoyait de Paris. Simon parut le dernier, et alla s'asseoir au centre, presque en face de Delaberge, qui, sur l'invitation du maire, se leva pour faire connaître l'objet de sa mission.

Indépendamment de l'émoi que lui causait la présence du fils de Micheline, une déconvenue lui ôtait une partie de ses moyens.

Il avait compté recevoir la réponse ministérielle assez à temps pour offrir aux opposants une solution tout à fait équitable. Le silence de l'administration l'obligeait à écouter les griefs des usagers sans pouvoir sur-le-champ leur proposer une transaction satisfaisante. Il se borna donc à lire la dépêche qui lui donnait pouvoir de soumettre le litige à un nouvel examen et d'étudier les bases d'un arrangement. Cela fait, il déclara qu'il était animé de sentiments de conciliation

PATERNITÉ JOf

et très désireux de trouver, de concert avec le syndicat, une solution qui, sans léser les droits de l'État, ménageât les intérêts de la commune et des particuliers.

Son allocution fut écoutée avec un silence glacial, puis tous les regards se tournèrent vers Simon Princetot, qui se préparait à répliquer.

Le jeune homme, sans se montrer le moins du monde intimidé, parla d'un ton ferme et bref:

— Notre réponse, dit-il, sera courte. Ainsi qu'ilvientde nous l'expliquer, monsieur l'inspecteur général avait pour mission de visiter les bois du Val-Clavin et d'examiner l'emplacement du cantonnement projeté. Si, comme c'était son devoir, il a procédé à cette visite, il a pu se rendre facilement compte de la nature et de la valeur du triage où l'on veut nous parquer. Il sait par conséquent, aussi bien que nous, que les bois de Charbonnière sont insuffisants pour l'affouage, impropres à la pâture, privés de chemins de communication, et qu'il nous est impossible de prêter les mains à une odieuse duperie. Je demande donc au mandataire de l'administration de nous faire connaître franchement s'il persiste à approuver les agissements injustes des forestiers de Chaumont?...

Tandis que Simon parlait, l'inspecteur général le regardait avec une attention attendrie.

Maintenant il se rendait plus exactement

compte de cette ressemblance qui avait frappé M"'° de Linard. Elle ne sautait pas aux yeux, comme l'avait malignement prétendu la Fleuriotte, et pour s'en apercevoir il fallait étudier de près et dans l'intimité les manières d'être du jeune Princetot.

Elle consistait moins dans la parité des traits que dans l'analogie des inflexions de voix et des gestes sobres et énergiques, dans un identique frémissement des paupières, des narines, des lèvres, sous le coup d'une subite irritation. Elle s'accusait aussi par certains menus détails que Francisque seul pouvait saisir : ainsi, par exemple, Simon portait des vêtements sombres ; sa toilette était soignée, mais sans cette recherche qui plaît d'ordinaire aux jeunes gens, sans une couleur voyante, sans un bijou. De tout temps, Delaberge avait eu la même prédilection pour les couleurs foncées, les mêmes répugnances pour les bijoux qui tirent l'œil. Il constatait avec émotion cette similitude de goûts, ces singulières affinités, et son anxieuse étude l'absorbait tellement qu'il ne remarqua pas tout d'abord les intonations acerbes et les intentions agressives que Simon mettait dans sa réplique.

Ce fut seulement après le murmure approbatif accueillant les paroles du jeune homme, qu'il s'éveilla de sa rêverie et s'aperçut qu'on l'acculait au pied du mur.

— Messieurs, objecca-t-il doucement, je comprends votre impatience, mais les formalités administratives vont moins vite que vos désirs. Mon opinion est faite, et je l'ai exprimée dans un rapport au ministre. Toutefois le devoir professionnel m'oblige à garder le silence jusqu'au moment où j'aurai reçu une réponse. Cela ne peut tarder, et dès qu'elle m'arrivera je m'empresserai de vous en informer.

— Nous ne connaissons que trop ces moyens dilatoires, interrompit Simon : voilà deux ans qu'on nous endort avec des promesses et des atermoiements. La patience ne vous coûte rien, à vous dont les appointements courent toujours, monsieur l'inspecteur général! Elle nous est plus onéreuse, à nous qui souffrons des lenteurs administratives. Pendant que vous nous amusez par de belles paroles, nos droits sont méconnus, nos intérêts sont lésés et nos ressources diminuent. Nous ne pouvons pas attendre plus longtemps le bon plaisir des agents forestiers qu'on nous expédie de Paris, et qui nous leurrent!

Cette fois, Delaberge ne pouvait se dissimuler l'animosité de son interlocuteur.

Les paroles acrimonieuses et irritantes de Simon avaient un caractère de violence que ne comportent guère les discussions purement juridiques. Par-dessus l'administration, elles s'attaquaient directement à l'inspecteur général. Ce

3o8 LES REVENANTS

n'était pas un adversaire que ce dernier avait en face de lui, mais un ennemi.

Le motif de cette agression inattendue lui échappait; il n'en était que plus navré en se voyant en butte à une hostilité blessante de la part de ce garçon qui était son fils, et qu'il aurait (avec quelle tendresse!) si volontiers serré contre son cœur. Il se résignait encore à se séparer de lui comme d'un étranger; mais partir en lui laissant pour tout souvenir cette inexplicable haine, c'était la suprême amertume du calice, et il souffrait cruellement en la sentant passer sur ses lèvres.

— N'est-ce pas votre opinion, messieurs? continuait Simon en se tournant vers les paysans, qui écarquillaient les yeux et l'écoutaient avec admiration; n'est-il pas temps de passer des paroles aux actes?...' Puisque l'administration ne veut pas être équitable, il ne nous reste plus qu'à nous adresser aux tribunaux... Que ceux qui sont de mon avis veuillent bien lever la main!

Et comme mues par la même décharge électrique, les mains noueuses et hâlées se levèrent avec une menaçante énergie.

— C'est entendu! reprit-il triomphant; puis se retournant vers Delaberge avec un regard de défi : — Monsieur, nous n'avons plus rien à vous dire... Dans vingt-quatre heures, vous recevrez notre réponse par huissier.

Il s'était levé et se dirigeait vers la porte, suivi du groupe des usagers. Le maire lui-même battait en retraite et abandonnait l'inspecteur général. Interdit et le cœur meurtri, Francisque resta un moment seul à l'entrée de la salle nue et vide, écoutant dans l'escalier les pas lourds et les gros rires des paysans, et saisissant au milieu du brouhaha ces mots jetés par une voix goguenarde :

— Ah bé! Simon lui a tout de même crânement rivé son clou, à ce Parisien!

^ iï^ij0MPORTE par ie depit et aussi par un Vr \^^ véhément désir de connaître la raison ^i^^^ de cette inconcevable inimitié, Delaberge à son tour s'élança dehors.

Du haut du perron, il aperçut Simon Princetot qui prenait congé de ses collègues et traversait lentement la place. L'inspecteur général descendit précipitamment les marches et le rejoignit sous les tilleuls de la promenade.

Le jeune homme marchait, les mains enfoncées dans ses poches et la tête penchée méditativement. Maintenant qu'il avait quitté ses amis du syndicat, la griserie du réel succès qu'il venait d'obtenir s'évaporait déjà. La tougue et l'irritation de tout à l'heure faisaient place à des ré-

flexions mieux pondérées. Simon se reprochait d'avoir introduit ses rancunes personnelles dans une discussion d'affaires, et d'avoir compromis peut-être les intérêts qui lui étaient confiés. Il était bien avancé d'avoir agi comme un enfant qui frappe l'obstacle qui l'a fait choir! Cet emportement ne changeait rien, en somme, aux fâcheux événements qui l'avaient motivé. Après comme avant, ses désillusions restaient les mêmes. Ce qu'il avait observé, la veille, derrière les aunelles voisines de la petite porte du parc, n'en était pas moins une désolante réalité... M""" de Linard ne se souciait pas de lui et réservait ses tendres attentions pour son rival. Il avait de l'amertume plein le cœur, en repensant à ce qui s'était passé le soir précédent à la Roselière. Il revoyait la petite porte brusquement ouverte, la veuve apparaissant souriante sur le seuil et tendant à Delaberge une main que celui-ci effleurait d'un baiser...

Tandis que sa jalousie s'irritait et saignait douloureusement à cet odieux souvenir, il entendit des pas derrière lui, et la voix de l'homme auquel il pensait avec un redoublement de rancœur résonna soudain à ses oreilles :

— iVionsieur, murmurait Dalaberge, ayez l'obligeance de m'accorder un moment d'entretien.

Simon se retourna, et une flambée de colère

brilla dans ses yeux; mais il sut se contenir. Silencieusement, il obliqua vers une contre-allce plus solitaire :

— Que me voulez-vous? demanda-t-il en croisant les bras.

— Monsieur, vous m'avez paru céder tout à l'heure à un mouvement plus passionné que prudent... Croyez-moi, attendez deux jours encore avant de prendre une résolution extrême... Je ne vous parle pas en ce moment en adversaire, mais en ami.

— Vous n'êtes pas mon ami, répliqua durement le jeune homme.

— Je désirais l'être, à tout le moins, et je suis surpris de votre hostilité. Je ne crois pas pourtant vous avoir donné motif de me traiter en ennemi, depuis le soir où nous sommes revenus ensemble de la Roselière...

Cette allusion à la Roselière, loin de calmer le fils de Micheline, sembla au contraire accroître son irritation :

— Je hais la duplicité! s'écria-t-il : vous m'aviez promis d'agir loyalement, équitablement envers les usagers, et vous m'avez trompé...

— Ne m'accusez pas à la légère, répondit Francisque avec une mansuétude qui ne toucha point son interlocuteur, je vous répète que j'ai écrit au ministre, et vous n'avez pas le droit de me condamner sans savoir dans quel sens j'ai

écrit... Pourquoi manquez-vous de confiance et me refusez-vous le crédit de quelques jours que j'ai demandé?

— Pourquoi? riposta Simon, se laissant emporter par cette fougue juvénile qu'il avait trop longtemps contenue. Parce que je vous ai deviné, parce que je sais oii vous voulez en venir avec vos perpétuels délais!... Cela vous permet de prolonger votre séjour ici et de multiplier vos visites à la Roselière!

Delaberge le regarda avec stupéfaction, et de nouveau fut navré de l'animosité qui brillait dans ses yeux.

— Je m'étonne, dit-il avec un accent de reproche, que vous mêliez M"'° de Linard à notre discussion.

— Ah! murmura sarcastiquement le jeune Princetot, cela vous surprend!... Si bien que vous sachiez dissimuler, il vous est désagréable d'apprendre que quelqu'un a lu dans votre jeu et a démêlé le motif de vos assiduités équivoques!...

L'inspecteur général haussa les épaules :

— iMes assiduités n'ont rien de mystérieux, et je n'ai aucune raison de me cacher quand je vais à la Roselière.

— Vous vous cachez du moins pour en sortir!

— Moi?... protesta-t-il.

— Oui, vous... Hier encore vous vous glissiez

hors du parc par une porte dérobée... Osez donc le nier!

— Ah! je comprends...

Ces dernières indications remémoraient à Delaberge l'incident que d'autres événements plus graves lui avaient fait oublier; il se rappela la fuite de cet inconnu, qui s'était élancé d'un fourré d'aunelles et qui ressemblait à Simon.

Ce fut un trait de lumière qui éclaira la situation et rendit plus intelligible à l'inspecteur général l'étrange conduite du jeune Princetot. Le pauvre garçon aimait M"'° de Linard. Avec l'intuition des amoureux, il avait flairé les intentions matrimoniales d'un nouveau venu qui lui semblait suspect, et la jalousie l'avait mordu au cœur. Déjà mal disposé à l'égard de cet intrus, il avait surveillé ses visites à la Roselière, l'avait surpris sortant de la propriété par une porte dont on ne se servait pas souvent, et cette découverte avait allumé en lui la violente inimitié qui venait d'éclater pendant la réunion des usagers.

Un sentiment pénible, une pitié douloureuse emplissait l'âme de Delaberge... Il ne lui manquait plus que d'être le rival de son fils! Ce qu'il y avait en lui de sensibilité engourdie par une trop longue pratique del'égoïsme, par l'habitude de tout rapporter à soi, se réveilla soudain. Il eut nettement conscience de ses responsabilités et de la situation quasi tragique où il se trouvait.

Une poignante émotion le saisit à la gorge et lui mouilla les yeux.

— Ainsi, murmura-t-il d'une voix mal assurée, c'était vous qui m'espionniez!

— Oui, c'était moi! affirma Simon avec un ardent regard de colère et de défi.

Il y eut un instant de silence; puis Delaberge posa sa main sur le bras du jeune homme, et reprit :

— Mon enfant, et il éprouvait une amère douceur à prononcer ce mot, la passion vous aveugle... Vos soupçons ne sont fondés que sur des apparences; mais du moment que ces apparences ont pu vous tromper et vous faire souffrir, il y a assurément de ma faute... Si ma conduite irréfléchie a pu vous induire en erreur, je le regrette profondément.

Simon semblait déconcerté par l'humilité de cet aveu et regardait moins hostilement son interlocuteur; toutefois un reste de méfiance persistait dans ses yeux et sur ses lèvres.

— Je vous déclare, continua Francisque, que j'ai pour la personne dont nous parlons une très affectueuse estime, mais que je ne songe nullement ni à lui faire la cour ni à l'épouser... Vous voyez, je m'explique franchement; ayez à votre tour un peu plus de confiance et répondez-moi : vous êtes amoureux?

Simon se troubla, et une rougeur lui monta

•Jl6 LES REVENANTS

aux joues, pudeur de jeune garçon sérieusement épris et qui se scandalise de voir exposé au grand jour l'amour timide qu'il tenait religieusement caché.

— Moi, balbutia-t-il : pourquoi supposezvous?...

— Parce que, interrompit Delaberge, sans cela l'espionnage auquel vous vous êtes livré serait impardonnable... La passion seule peut excuser ces emportements... Vous aimez M™° de Linard?

Le jeune homme, confus, baissa la tête et répondit farouchement :

— De quel droit m'interrogez-vous?

— Du droit que vous m'avez donné en me traitant comme un rival qu'on déteste... Votre antipathie ne peut .s'expliquer que par l'aveuglement de la jalousie, et c'est pour cette raison que je vous répète : Vous êtes amoureux de M"'' de Linard.

— Vous moquez-vous, monsieur? murmura Simon en détournant les yeux.

— Non, je parle sérieusement... C'est un sentiment naturel à votre âge et vous n'avez pas à en rougir.

— Je suis seul maître de mes sentiments et de mes pensées... Je n'ai à en rendre compte à personne.

— Pas même à M"'" de Linard?

— A elle moins qu'à tout autre... Si ce que vous supposez existait, je vous jure qu'elle n'en saurait rien... Jamais je ne lui laisserais supposer une pareille folie!

— Une folie?... Qu'appelez-vous une folie?

— Aimer quelqu'un qu'on ne peut pas épouser... Nous ne sommes pas du même monde...

Francisque sourit mélancoliquement.

— Ces considérations-là ne pèsent guère sur le cœur d'une femme qui aime, et pourquoi ne vous aimerait-elle pas? Vous êtes son égal par l'esprit et l'éducation, elle est trop intelligente pour ne pas avoir apprécié votre mérite... Soyez donc moins modeste et ne désespérez de rien!... Dans tous les cas, après ce que je viens de vous dire, je suppose que je ne vous porte plus ombrage. Ne me regardez pas comme un ennemi, et, je vous en prie, attendez encore avant de prendre une résolution extrême dans l'affaire du cantonnement... Demain, après-demain au plus tard, je pourrai sans doute vous annoncer une nouvelle qui vous prouvera l'injustice de vos soupçons... Au revoir!

Et comme s'il eût craint tout à coup que son émotion ne le trahît, il se sépara brusquement du fils de Micheline.

3l8 LES REVENANTS

UELQUES heures après, Dekberge gagnait la foret et se dirigeait, tout songeur, vers la Roselière. Ses pensées n'avaient ni la légèreté des nuages blancs qui couraient au-dessus des feuillées, ni la gaîté des fleurs dont les notes vives éclataient dans l'herbe, mais elles étaient résolues et fermes.

(( Oui, se disait-il, Micheline se trompe : il y a une chose que je puis faire pour cet enfant qui est à moi et dont une fatalité me sépare à jamais : je puis lui donner le bonheur qu'il rêve et qu'il désespère de posséder. Il aime M"'" de Linard, et elle aussi se sent inclinée à l'aimer. Seulement, par fierté, il a peur de déclarer sa tendresse, et

PATERNMTÉ "JIÇ

elle-même, trop respectueuse de certaines exigences sociales, hésite à se laisser aller au penchant qu'elle a pour lui. Eh bien! je puis servir de trait d'union entre ces deux cœurs qui se désirent et n'osent se l'avouer. Ils sont dignes l'un de l'autre et faits pour savourer cette joie rare : l'amour dans le mariage. Cette joie, ils me la devront, et j'aurai mis une bonne action dans mon existence inutile. Je me consolerai de ma solitude en songeant qu'ils sont heureux, et ce sera, de loin, un lien entre Simon et moi. »

Cette résolution lui allégeait le cœur. Tout en la méditant, son regard s'enfonçait dans les profondes coulées formées parla fuite des arbres.

Une verte clarté, une obscure fraîcheur, y régnaient. Les minuscules écailles brunes, qui enveloppent les bourgeons des hêtres avant leur complet épanouissement, se détachaient des ramures et tombaient comme une fine pluie. Leur chute était accompagnée d'un bruissement à peine perceptible, et parfois une filtrée de soleil les faisait luire ainsi que d'impalpables poussières d'or.

« Depuis ma jeunesse, pensait Francisque, toutes mes heures se sont éparpillées comme ces écailles sèches, sans qu'un acte généreux les ait un instant illuminées au passage. Il n'en sera plus ainsi : j'aurai un rayon de soleil dans ma vie. ï)

De même que la verdure rafraîchissait ses yeux, l'idée d'édifier le bonheur de Simon, de ne plus vivre uniquement pour soi-même, mais de se dévouer pour un autre, lui rafraîchissait l'âme. Cela l'enhardissait à entretenir M""" de Linard de ces délicates questions de sentiment, si périlleuses à aborder quand on a été sur le point d'aimer la femme avec qui on les traite.

Car il avait beau s'en défendre, il éprouvait encore une secrète tendresse pour cette jeune femme dont l'esprit enjoué et le charme savoureux avaient soudain fait battre son cœur de quinquagénaire. Dans la viridité parfumée de la forêt, la riante image de M'"" de Linard lui apparaissait plus attirante encore; il revoyait ses yeux limpides, son front pur, la rondeur de ses joues veloutées, la grâce de ses lèvres. Une mélancolie le prenait en songeant que toutes ces délices, toutes ces suavités de l'intimité féminine n'étaient plus pour lui. Un souffle humide qui, de temps à autre, remuait les feuilles et qui montait des profondeurs des bois semblait murmurer à ses oreilles : « Jamais plus! »

Soudain l'aspect robuste d'un jeune hêtre, qui d'un jet puissant élançait son tronc svelte et lisse, lui rappelait Simon et lui faisait honte de ce retour d'égoïsme.

(( Allons, ferme! disait-il : si cela ne te coûtait

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aucun sacrifice, où serait le prix de l'acte que tu médites? j)

Il secouait avec énergie ces amollissants regrets, il résistait à ces attendrissements rétrospectifs. Il voulait se présenter à la jeune femme dans la pleine possession de ses moyens, afin d'être complètement persuasif et de lui arracher l'aveu de son amour pour Simon, Il hâta le pas, comme si l'accélération de la marche eût possédé la vertu de fouetter son courage et d'éperonner sa volonté. Un quart d'heure après, il sonnait à la grille de la Roselière, et, avec un battement dans la poitrine, avec une pâle anxiété sur le visage, il entrait dans le salon de M"''' de Linard.

— Ah! s'écria-t-elle, à votre mine je vois que vous venez me faire vos adieux!

En même temps, sur sa jolie figure, une subtile tristesse éteignit le sourire des lèvres et des yeux.

— Je ne saurais vous dire, continua-t-elle, à quel point l'idée de votre départ m'assombrit!

Tandis qu'elle parlait, ses claires prunelles brunes se couvraient d'une fine rosée comparable à la fleur sur le fruit, et Delaberge comprit qu'elle était sincère.

— Oui, répondit-il très ému lui-même, je viens prendre congé de vous, madame; je partirai demain très probablement.

— Quoi, si vite!... J'ai appris pourtant, ce matin, que votre conférence avec les usagers n'avait donné aucun résultat... Devons-nous renoncer à tout espoir d'arrangement?

— Non pas! les usagers ont manqué de patience tout simplement... La réponse du ministre ne m'est pas encore parvenue, mais, entre nous, je suis presque certain qu'elle sera satisfaisante.

— Merci de vous intéresser à nous jusqu'au bout... Mais quel dommage que vous partiez! Je m'étais si bien habituée à vos bonnes visites. Je ne peux pas me figurer que celle-ci soit la dernière... Asseyez-vous là, près de moi.

Elle parlait d'un ton affectueux, pénétré, presque filial, qui donna à Francisque plus d'aplomb pour aborder le sujet délicat dont il voulait l'entretenir. Il s'assit à côté d'elle et lui dit en s'efforçant de sourire :

— Avant de nous quitter, chère madame, voulez-vous que nous reprenions notre conversation d'hier?... Je crains de n'avoir pas suffisamment répondu à la confiance que vous me témoigniez... En me voyant si pressé de partir, vous avez dû m'accuser d'indifférence. Il n'en est rien. J'ai au contraire beaucoup pensé à ce que vous m'aviez confié et j'y ai pris un sérieux intérêt.

— Bien vrai?... Tant mieux, car j'étais honteuse de ne vous avoir entretenu que de moi.

Toute la soirée, je me suis reproché de vous avoir conté trop longuement les chimères qui me trottaient par la tète.

— D'abord sont-ce bien des chimères?

Elle rougit et ouvrit tout grands ses beaux yeux.

— Oui, continua-t-il, dans ce portrait que vous traciez du mari rêvé, tout est-il imaginaire? N'y a-t-il pas quelque part un être réel auquel vous pensiez... inconsciemment, lorsque vous m'énumériez les qualités de votre idéal?

— Mais... non, je vous assure; je ne vois pas...

— Eh bien! cette nuit, j'ai beaucoup réfléchi à tout cela, et j'ai lu très clairement au fond de votre cœur.

— Par exemple ! murmura-t-elle en affectant de plaisanter : en ce cas vous êtes bien plus habile que moi... Et que se passe-t-il dans mon cœur?

— Je vais essayer de vous l'expliquer... Vous avez rencontré quelqu'un vers lequel vous vous sentez secrètement attirée et que vous croyez digne de vous... Si vous n'écoutiez que votre goût, vous iriez spontanément à lui... Mais ce jeune homme, — car il est jeune, ajouta-t-il avec une pointe de tristesse, — ce jeune homme, bien qu'il soit votre égal par l'mtelligence et le cœur, ne sort pas de la même couche sociale

que vous, et vous êtes arrêtée par des scrupules conventionnels; vous craignez que vos amis, que les gens de votre monde ne blâment votre choix et ne le considèrent comme une mésalliance...

EN D ANT qu'il parlait, Camille de Linard avait détourné son visage, et sa main fourrageait activement dans un vase de fleurs à sa portée. Elle en avait arraché une tige de chèvrefeuille, qu'elle déchiquetait brin à brin et qu'elle tortillait nerveusement dans ses doigts.

— Soyez franche, acheva Delabcrge : ai-je bien lu?

— Je crois... que oui, murmura-t-clle sans le regarder.

— Et maintenant désirez-vous que je vous dise le nom de ce jeune homme?

— Non! supplia-t-elle en levant vers lui ses yeux humides. Puis elle ajouta étourdiment.

']l6 LES REVENANTS

avec une animation où il y avait de la joie et de l'anxiété tout ensemble : — Vous l'avez vu... C'est lui qui vous a parlé de moi?

— Non, il est bien trop fier pour se confier à un étranger.

— Mais alors, s'exclama-t-elle impétueusement, comment avez-vous pu deviner?...

Il sourit.

— Ne connaissez-vous pas ce dicton de votre pays : (c Les amoureux portent sur eux une plante dont l'odeur embaume les chemins où ils passent. »? Eh bien! lors de ma première visite cette odeur embaumait la Roselière, et, quand je suis revenu au Val-Clavin avec M. Princetot, j'ai senti aussi qu'il portait la plante sur lui et qu'elle fleurissait pour vous.

Elle rougissait, souriait; ses yeux brillaient d'un éclat mouillé, mais elle ne pouvait articuler un mot. Pour toute réponse, elle tendit avec un gentil mouvement de gratitude ses deux mains à Delaberge, qui les garda dans les siennes.

— Non, répéta-t-il, Simon Princetot ne m'a fait aucune confidence... Ma démarche n'est motivée que par le vif intérêt, par la sympathie que j'ai pour vous, chère madame... Maintenant revenons à vos scrupules. En réalité, si vous hésitez à suivre votre inclination, c'est par crainte de l'opinion du monde, n'est-ce pas?

Elle en convint franchement.

Bien qu'elle vécût fort indépendante, elle avait des parents et des amis très collet monté, qui se scandaliseraient. En province, les barrières qui séparent les différentes classes semblent encore infranchissables à certaines gens; les préjugés, les préventions y persistent plus tenaces qu'à Paris ; on se connaît trop pour ne pas être esclave du qu'en-dira-t-on. Le jour où ses relations apprendraient son mariage avec le fils d'un aubergiste, elle serait disqualifiée et mise en quarantaine...

L'éducation première et l'influence des milieux avaient rendu Delaberge lui-même trop formaliste, il avait trop le culte de la respectabilité et l'esprit de hiérarchie pour ne pas comprendre les scrupules de M'"'' de Linard. Autrefois il les eût exagérés au besoin. Mais, quand on juge dans sa propre cause, on devient moins rigide, et nos désirs nous font changer de personnage.

L'intérêt que l'inspecteur général portait maintenant à Simon le poussait à transiger avec ses principes, et il brûla sans façon ce qu'il avait adoré.

— Assurément, dit-il, dans les questions de pure convenance on doit tenir compte de l'opinion publique. Mais quand il s'agit de lier pour toute la vie sa personne à celle d'un autre, il ne

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faut écouter que son cœur. D'ailleurs, à tout bien examiner, les désapprobations que vous redoutez sont-elles si fort justifiées?... Simon est un homme supérieur, il est aimé et très populaire dans le pays, et, si la politique le tente, il peut se frayer un chemin jusqu'au Parlement. S'il veut utiliser ses belles qualités dans l'administration, je vous promets de l'y aider de toute mon influence. Dans tous les cas, il me paraît avoir la volonté et les dons nécessaires pour arriver très haut. Ajoutez à cela que ses parents sont riches et qu'ils adorent leur fils. S'ils pensent que leur profession actuelle est un obstacle à son mariage, ils n'hésiteront pas, croyez-le bien, à vendre auberge et distillerie et à vivre bourgeoisement de leurs rentes... Et alors que restera-t-il des susceptibilités et des effarouchements de vos amis? Les gens du monde sourient bien vite à ceux qui réussissent, et je vous afl'irme que Simon réussira. Ne vous préoccupez donc pas de leur opinion : mettez de côté toute fausse honte, suivez votre penchant, et aimez qui vous aime.

— Merci, monsieur, répondit-elle en le récompensant de ses conseils par un regard attendri : vous avez raison, et je n'écouterai que mon cœur.

— A la bonne heure... Il est probable que Simon viendra bientôt vous apprendre que l'affaire du cantonnement est terminée... Souvenez-vous

qu'il est fier et très renfermé. Aidez-le à devenir plus expansif... Vous êtes femme, et je suis persuadé que vous saurez l'encourager à vous dire son secret.

— Et maintenant, chère madame, ajouta-t-il en se levant, je vais prendre congé de vous... pour longtemps.

— Pas encore, s'écria-t-elle : avant que vous partiez, je veux que vous visitiez une dernière fois les jardins de la Roselière.

Elle l'entraîna vers la terrasse, et ils gagnèrent les allées où les fleurs vivaces foisonnaient, où les chèvrefeuilles en boule répandaient leur parfum de vanille.

Comme au premier jour, elle s'appuya doucement sur son bras et lui fit admirer ses parterres. Ils visitèrent la charmille où ils avaient ensemble arrangé leurs bouquets et d'où on avait une si merveilleuse vue sur les terrasses bordées d'orangers; ils longèrent l'Aubette, où les viornes obiers penchaient leurs blanches ombelles. Ils ne s'arrêtèrent qu'au pavillon où Delaberge avait eu la révélation de l'amour de Camille pour Simon Princetot.

Ce pèlerinage rappelait à Francisque ses trop courts rêves de tendresse et ses soudaines désillusions. Il avait pour lui la mélancolie des crépuscules d'automne et aussi le tiède parfum d'un bouquet de violettes à demi fané.

Quand ils revinrent par l'allée principale, aboutissant aux massifs de rosiers, M""^ de Linard cueillit une rose pourpre, et. l'offrant à Delàberge avec un long regard reconnaissant :

— Laissez-moi vous fleurir... Vous respirerez cette rose en route, et en la sentant vous penserez mieux à votre petite amie de la Roselière... Merci encore, monsieur : vous avez été bon pour moi... bon comme un père.

— Oui, comme un père! murmura-t-il en songeant, navré, à ce que ces mots renfermaient de cruelles ironies.

Il attira M"'" de Linard plus près de lui, mit un baiser sur son front d'enfant, et partit.

Lentement il reparcourut le chemin où il était revenu un soir en compagnie de Simon. Il revit le hêtre élancé et robuste que le jeune homme avait si passionnément serré dans ses bras, et à son tour, pris d'une enfantine superstition, il l'entoura d'une amicale étreinte.

En repassant près du lavoir où la Fleuriotte lui avait brutalement révélé sa triste paternité, il pressa le pas et détourna la tête. Maintenant il dévalait le long du raidillon d'où l'on aperçoit l'entrée du village. Il s'arrêta près de l'étang immobile que le soleil couchant glaçait de couleurs irisées.

L'eau dormait taciturne au milieu de sa ceinture de roseaux, que le vent effleurait et qui se-

couaient leurs aigrettes flexibles d'un air de compassion. Un chœur de grenouilles s'élevait par instant du milieu des tiges verdoyantes et drues, puis se taisait subitement sur son passage.

(( Trouverai-je en rentrant la réponse du ministre? songeait Delaberge... Si elle m'arrive ce soir, tout sera dit, et je partirai demain. »

A cuisine du Soleil d'or a.Yah son aspect de tous les jours. Paresseusement accoté à l'un des jambages de la porte, le Prince musait et sifflotait en attendant l'heure du dîner. Les fourneaux flambaient; M"'"" Princetot, affairée autour de ses casseroles, ne releva même pas la tête lorsque Delaberge entra, La maigre servante, assise devant le dressoir de hêtre, épluchait nonchalamment des laitues.

— Le facteur n'a-t-il rien apporté? demanda l'inspecteur général.

— Si fait, monsieur Delaberge, répondit le Prince qui s'était décidé à quitter l'embrasure de sa porte, il y a une dépêche pour vous.

D'un pas lourd et traînant, il se dirigeait vers

une étroite vitrine fixée au mur, derrière laquelle on rangeait les lettres destinées aux voyageurs. Il fit jouer la serrure et remit à son pensionnaire un pli fermé.

Malgré l'apparente indifférence du maître d'hôtel et de sa femme, ce télégramme, inclus dans l'enveloppe jaune réservée aux dépêches officielles, les intriguait vivement tous deux. Ils soupçonnaient que ce pli contenait la réponse ministérielle, et, depuis une heure déjà, ils guettaient impatiemment le retour de Delaberge.

Tandis que ce dernier, après avoir déchiré l'enveloppe, se rapprochait de la porte pour déchiffrer le télégramme, le Prince, clignant ses petits yeux rusés, examinait sournoisement la figure du liseur et cherchait à y deviner si la nouvelle apportée allait exercer une influence bonne ou mauvaise sur la grosse aff"aire qui intéressait la commune. De son côté Micheline Princetot, oubliant de surveiller ses fourneaux, coulait un oblique regard dans la direction de son ancien amoureux et songeait anxieusement ; « Va-t-il enfin s'en aller? »

Le télégramme officiel était ainsi conçu :

(( T)lrecteur général des Forêts à inspecteur général au Val-Clavin. — Tropositlons adoptées par le tMinistre. "De nouvelles instructions dans ce sens sont transmises au Conservateur de Chaumont. ))

Delaberge plia tranquillement la dépêche et la mit dans sa poche. Sa figure exprimait une visible satisfaction.

— Madame Princetot, dit-il, je partirai demain matin, et je vous serai obligé ainsi qu'à M. Princetot de préparer ce soir ma petite note...

Il s'arrêta un moment, comme pour reprendre sa respiration, puis continua en s'adressant à ses deux hôtes, mais plus particulièrement à Micheline :

— Ma mission est terminée, et je n'aurai probablement plus l'occasion de revenir au Val-Clavin. Ce sont donc des adieux définitifs que je vous fais ce soir... Je vous remercie de votre bon accueil et je vais vous demander un dernier service... Au lieu de retourner à Langres, je désirerais rentrer à Paris par Is-sur-Tille et Dijon. M. Simon voudrait-il avoirl'obligeance de me conduire en voiture, demain matin, jusqu'à la station de Vivey?

— Rien de plus facile, répliqua avec empressement le Prince, la station n'est qu'à une demiheure du bourg, et Simon sera heureux de vous accompagner.

Le visage de M"'° Princetot se rembrunit. Malgré sa puissance de dissimulation, elle laissa voir un mécontentement inquiet :

— Ne pourrais-tu y aller, toi, Princetot?... Simon est si occupé! objecta-t-elle.

— Merci, c'est un peu trop tôt pour moi! répondit le Prince, qui aimait à s'offrir de grasses matinées... Simon est toujours levé dès l'aube, et d'ailleurs cette course lui prendra une heure au plus.

— Cela m'arrangera d'autant mieux, insista Delaberge, que j'ai à causer avec lui de l'afFairc du cantonnement.

Il se tourna vers Micheline, et d'une voix où vibrait une instante prière il ajouta :

— D'ailleurs tranquillisez-vous, madame Princetot, je ne retiendrai pas longtemps votre fils... Ne me refusez pas le plaisir de faire route avec lui pendant la dernière demi-heure que je passerai au Val-Clavin!

Le regard de Micheline Princetot rencontra celui de Francisque. Y lut-elle une solennelle promesse de discrétion? Comprit-elle que ce mot : (( Tranquillisez-vous ! » contenait l'engagement tacite de rester jusqu'au bout un étranger pour Simon? ou bien se laissa-t-elle simplement toucher par l'humble supplication de l'homme à qui elle avait jadis prodigué ses caresses?... Elle ne formula plus d'objections, et, avec un geste d'acquiescement, retourna à ses fourneaux.

Le lendemain matin, à neuf heures, Brunet, le petit cheval bai, piaffait devant le perron du Soleil d'Or. On avait attaché les bagages à l'arrière

de la charrette anglaise, où Delaberge prenait place à côté de Simon, Après quelques mots de banal adieu et un significatif coup d'œil où M"'° Micheline mettait toute une anxieuse adjuration de silence, le cheval prenait le trot le long de la chaussée de l'étang.

Le ciel était couvert et une légère bruine tombait. Delaberge se retourna : à travers le voile de brume, il enveloppa d'un dernier regard les maisons grises, l'étang où les roseaux frissonnaient, le pli de vallée où se cachait la Roselière, et poussa un profond soupir. On atteignait déjà le bas de la rampe de Virey, et, comme la montée était rude, Simon descendit pour alléger Brunet, juste au moment où l'inspecteur général méditait sur la façon dont il aborderait de nouveau la délicate question traitée la veille à la Roselière.

Francisque demeura seul sur le siège en proie à ses pensées moroses, car il bruinait aussi dans son cœur.

Il regardait vaguement la forêt, où flottaient des flocons de brouillard et où les pinsons jetaient ce petit cri plaintif qui annonce les journées pluvieuses. Entre chaque arbre de bordure, il lui semblait voir défiler une à une les vingt-six dernières années de sa vie. 11 reconnaissait au passage les tranchées herbeuses, les pâtis semés de genévriers et les combes verdoyantes où il avait promené ses agitations de jeune ambitieux,

PATERNITE "J-jy

édifié ses rêves de fortune et d'avancement. En ce temps-là il était plein de confiance en luimême, il s'élançait sur les routes de l'avenir avec l'intrépide audace d'un aventurier partant pour la conquête de la Toison d'or. Le destin s'était montré jaloux de le servir. Le succès était venu plus vite qu'il ne l'avait espéré. Jamais, alors qu'il errait, humble garde général, à travers les futaies du Val-Clavin, il n'avait osé entrevoir qu'il atteindrait le sommet de l'échelle administrative.

Et pourtant, malgré ces victoires inespérées, ces ambitions rapidement satisfaites, qu'avaient produit en réalité ces vingt-six années dévorées une à une, brûlées dans la fièvre d'un labeur quotidien?... Un peu de fumée et une pincée de cendres froides ; rien de fécond, rien de réchauffant pour le cœur, rien de solide en somme. La seule œuvre viable et utile qu'il eût à porter à son actif, c'était ce beau et robuste garçon qui marchait là-bas, devant lui, fier de ses vingt-cinq ans et bâtissant dans sa tête d'amoureux châteaux en Espagne.

O dérision de la vie!... Ses travaux administratifs, ses veilles studieuses, ses doctes élucubrations juridiques, toute cette activité paperassière qui constituait sa gloire de bureaucrate, avait été en fin de compte aussi stérile que l'ivraie. La seule création dont il pût tirer vanité était due au hasard d'une amourette de village, à l'incon-

scient oubli d'une heure de plaisir!... Et cet enfant, son ouvrage, la chair de sa chair, le prolongement de sa personnalité, il ne pouvait même pas le reconnaître publiquement; il voyageait à ses côtés sans oser lui crier : (( Tu es mon fils ! » sans échanger avec lui autre chose que des paroles banales...

On était arrivé au sommet de la côte. D'un bond léger, le jeune Princetot reprit sa place dans la charrette et chatouilla de son fouet le cheval, qui se mit à trotter allègrement.

Delaberge songeait avec une poignante tristesse qu'il n'avait plus que quelques instants à passer près de Simon, et que chaque tour de roue hâtait le moment de la séparation. Il aurait voulu lui parler intimement, ne le quitter qu'avec une discrète et tendre effusion.

— Arriverons-nous avec un peu d'avance sur le train? demanda-t-il au jeune homme.

— Je ne saurais vous le dire exactement, car je n'ai point de montre, répondit Simon, mais soyez sans crainte, nous ne pouvons le manquer... D'ici à dix minutes, nous apercevrons la station.

— En ce cas, soupira Delaberge, il me reste à peine le temps de vous parler des choses qui vous intéressent... J'ai reçu enfin hier soir la réponse de l'administration. Le ministre adopte les conclusions de mon rapport, et voici en résumé ce que j'ai proposé : — Le projet de can-

PATERN ITE

tonner les usagers dans les bois de Charbonnière est abandonné. Nous vous accordons à titre de cantonnement une superficie égale à prendre dans un triage excellent, dans cette partie de la forêt de Montgérand qui est traversée par la route du Val-Clavin. Des instructions ont été données dans ce sens au Conservateur de Chaumont... Cela vous va-t-il?

— Nous ne pouvions désirer mieux! s'écria Simon, c'est très équitable, et tous les usagers accepteront votre proposition avec joie.

— Voici la dépêche officielle, poursuivit Francisque en tirant le télégramme de sa poche : personne ne la connaît encore, et j'ai voulu que vous fussiez le premier informé... Je vous prie d'en porter vous-même la nouvelle à M"'° de Linard... J'espère que vous ne serez pas fâché de vous charger de cette commission, ajouta-t-il avec un pâle sourire, et j'ai quelque raison de croire qu'elle sera heureuse aussi de la tenir de vous.

— J'irai à la Roselière cette après-midi, s'exclama le jeune homme dont la figure s'empourpra,

Delaberge se rapprochait doucement du fils de Micheline. Il voulait sentir son épaule contre la sienne et réchauffer son cœur à ce contact; puis il lui dit avec je ne sais quoi de paternel dans la voix :

— Quand vous serez à la Roselière, souvenezvous que les timides ont toujours tort, et, puisque vous aimez M"'" de Linard, ne craignez plus de lui ouvrir votre cœur... Allez de l'avant, morbleu!... D'ailleurs, qui pourrait vous faire hésiter?... Vous êtes digne d'elle par l'éducation, l'esprit et le caractère... Et dans le cas, où, avant de l'épouser, vous désireriez une situation qui satisfasse votre amour-propre en vous mettant plus en relief, écrivez-moi... Je puis vous faire obtenir un poste honorable dans l'un des services qui dépendent du ministère de l'Agriculture... Vous le voyez, vous aviez grand tort de me considérer comme un obstacle à vos plus chers désirs : je ne demande, au contraire, qu'à en activer la réalisation.

A mesure qu'il parlait, Simon regardait avec un mélange d'étonnement et de confusion cet étranger qui, tout d'un coup comme un génie de féerie, exerçait une bienfaisante influence sur la direction de sa vie.

Il était touché de la cordiale simplicité avec laquelle ce fonctionnaire lui offrait ses encouragements et son aide.

Secoué à la fois par un sentiment de honte et de gratitude, il rougissait et balbutiait :

— Monsieur, je... je voudrais vous remercier comme il faut... et je ne trouve pas de mots... Je suis désolé et honteux de mes stupides méfiances.

Comment pourrai-je jamais vous montrer ma reconnaissance et me faire pardonner mes torts?

— En me gardant un petit coin dans votre souvenir, murmura Delaberge.

Il aurait voulu en dire davantage et exprimer plus vivement la tendresse qui montait de son cœur à ses lèvres, à ce suprême moment de la séparation. Mais il comprenait trop bien quelle fatale nécessite le condamnait à comprimer un sentiment qui aurait semblé suspect au fils de Micheline. Il avait promis de rester pour lui un étranger et l'intérêt même du jeune homme exigeait que cette promesse fût tenue religieusement. Une angoisse poignante lui étreignit la poitrine. Il aurait tant aimé, avant de s'éloigner pour toujours, laisser à cet enfant qui était le sien une marque plus matérielle de son affection, quelque chose qui obligeât Simon à penser de temps en temps à lui!... Subitement il se rappela que quelques instants auparavant, lorsqu'il s'était inquiété de l'heure, son conducteur lui avait avoué qu'il ne possédait pas de montre, et l'idée lui vint de lui offrir la sienne. Mais, si mince que fût le cadeau, cette offre ne paraîtraitelle pas étrange et parviendrait-il à la faire accepter?...

Tout en y songeant, il détachait lentement la chaîne accrochée à la boutonnière de son gilet

et la tortillait nerveusement entre ses doigts. Puis, affectant un air dégagé et enjoué, qui contrastait amèrement avec la navrante tristesse qu'il cachait au dedans de lui, il reprit :

- — ■ Tenez, pour que vous pensiez à moi de temps à autre, il me vient une idée... Vous m'avez dit tout à l'heure que vous ne portiez pas de montre, laissez-moi vous offrir la mienne... Elle n'a rien de précieux, mais elle est très bonne... Quand vous la regarderez, vous vous souviendrez d'un vieux garçon que vous preniez naïvement pour un rival et qui se sentait au contraire tout plein d'amitié pour vous...

Il avait tiré de son gousset sa montre et la glissait prestement dans la poche du veston de son conducteur. Simon, un peu embarrassé et confus de cette libéralité inattendue, demeurait ébaubi. Dans ses yeux bleus grands ouverts, il y avait à la fois de l'inquiétude, de l'attendrissement, et aussi la crainte de blesser par un refus cet étranger qui venait de lui donner de si réelles preuves d'attachement : (( C'est un original, pensait-il, mais il a l'air d'un brave homme... A quoi bon lui faire de la peine?... »

Tandis qu'il formulait un confus remerciement, la voiture débouchait devant la petite station perdue en plein bois. Tous deux mirent pied à terre, et au même instant la cloche sonna l'arrivée du train. Ce tintement retentissait dou-

loureusement dans la poitrine de l'inspecteur général. Quand il eut pris son billet et fait enregistrer son bagage, on entendit au fond de la forêt le sifflet du convoi qui accourait.

Bien qu'on ne pût l'apercevoir encore à travers la grise épaisseur du brouillard, on devinait qu'il se rapprochait sensiblement. De sourdes trépidations ébranlaient le sol ; le frémissement des feuillées remuées au passage emplissait la forêt d'un mystérieux murmure. Bientôt la machine émergea de la brume, la file serpentine des ^vagons se dessina en noir sur les verdures humides et, avec des gémissements quasi humains, le train haletant s'arrêta net devant les humbles bâtisses de la station.

Le jeune Princetot avait accompagné Delaberge sur le trottoir de la voie. Ce dernier l'enveloppa d'un affectueux regard, pendant que le train stoppait. Jamais encore il n'avait trouvé si saisissante sa ressemblance avec le fils de Micheline...

— Courage et bonne chance! lui dit-il d'une voix qu'il essayait d'affermir. Quand vous serez à la Roselière, n'oubliez pas mes recommandations... Et maintenant, mon enfant, comme nous ne savons quand nous nous reverrons, embrassons-nous!

Il prit Simon dans ses bras, le serra contre sa poitrine, et cette étreinte eut une chaleur si

communicative que le jeune homme se sentit ému à son tour et rendit à Francisque les baisers que celui-ci lui donnait.

Tandis que Simon demeurait surpris lui-même de l'émotion qui le secouait, Delaberge s'était élancé dans le wagon. On n'attendait plus que lui pour fermer la portière.

— Adieu! cria-t-il encore penché à l'ouverture de la glace.

Le train partait dans un nuage de vapeur dont les flocons s'échevelaient à travers les futaies frissonnantes. Le cœur déchiré, les yeux mouillés, Delaberge regardait toujours du côté de la station qui fuyait; mais ses regards cherchaient en vain à percer les voiles épaissis de la brume qui déformaient les objets et semblaient vouloir l'isoler du monde extérieur. A la fin, il se rejeta au fond du compartiment, oii il voyageait seul, et un sanglot se noua dans sa gorge à la pensée que désormais il voyagerait seul aussi dans la vie.

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