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politique, et il a dit dans une de ses poésies :
« Le bruit des masses m'épouvante, je ne veux pas laisser éclabousser mon habit par la boue des rues; je veux, en purs vêtements de fête, attendre le jour de l'avenir... »
Mais son attitude n'a pas toujours été la même, il n'a pas toujours regardé les événements d'aussi loin, d'aussi haut, dirait-il peutêtre non sans raison, il a su s'y mêler à ses heures. Ses débuts ont été pénibles : la ruine de sa famille ayant interrompu ses études de médecin, iJ dut, pour pouvoir les continuer, accepter in emploi de commis pharmacien. Cette circonstance, cette position difficile que ses hautes ambitions rendaient sans doute plus pénible encore, les difficultés et les besoins misérables auxquels il se heurtait, tout cela le prépara à subir l'action de l'esprit révolutionnaire, et en 1848 le souffle de révolte qui passait sur l'Europe l'emporta. Il lui inspira ses premiers écrits : des vers aux Hongrois pour les encour.ager dans leur lutte, une série de sonnets au roi Oscar de
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Suède pour l'engager à soutenir les intérêt? des frères danois, des épigrammes violentes qui mirent sens dessus dessous sa petite ville de Grimstad. Un peu plus tard, il prenait Catilina pour héros de son premier drame : un Catilina qui devenait entre ses mains un utopiste, un rêveur, un humanitaire, indigné de voir triompher à Rome l'injustice et les abus, qui ne se résignait à la destruction que parce qu'il voyait un monde nouveau et meilleur sortir des ruines de l'ancien. Ibsen entrait donc dans la vie, selon sa propre expression, « en se mettant en guerre avec la société » ; il ne devait pas s'en tenir à ces premières escarmouches.
Après quelques années de luttes assez vives, pendant lesquelles il fonda un journal, composa un second drame, le Tombeau des Huns, écrivit une satire politique, Ibsen entra pourtant dans une période plus calme : il écrivit des pièces assez ordinaires qui réussirent moyennement, et devint même directeur du théâtre norvégien de Christiana. La chute de ce théâtre ramena ses difficultés ; et c'est seu-
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loment à partir de ce moment-là qu'il se trouva ou plutôt se retrouva lui-même. Car c'est bien l'auteur de Catilina, le révolutionnaire, le révolté, qui reparaît dans la Comédie de V amour, la première des pièces de son vrai répertoire, et dans toutes celles qui suivirent. Seulement ce n'est plus la politique qui est son terrain ; il va plus loin : ce sont les rouages les plus intimes de la société qu'il étudie, le mariage et la famille ; ce sont les idées sur lesquelles elle repose qu'il analyse, et chacune de ses œuvres nouvelles le pousse plus avant dans cette voie.
La révolte, chez Ibsen, paraît provenir d'une extrême droiture de cœur et d'esprit en même temps que d'une inébranlable fermeté de caractère. Ce qui le met en défiance contre les idées, c'est la façon dont elles s'incarnent ou se réalisent. Il ne fait pas, si je puis parler ainsi, leur procès direct, il ne les analyse pas en elles-mêmes : il montre la misérable contradiction qui existe entre ce qu'elles proclament et ce qu'elles font faire aux hommes.
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C'est ainsi que le prêtre Brand, un de ses personnages dans lequel il s'est le mieux peint lui-même, frappé de l'énorme distance qu'il y a des préceptes à la pratique de la religion, se dresse contre l'Eglise et consacre tous ses efïbrts à réveiller la conscience endormie de ceux qui l'en loti rent. Chez lui, le désir du bien devient une sorte de fanatisme ; il se refuse à admettre le moindre compromis entre les deux .puissances opposées qu'il voit se partager le monde. De même que le Christ disait : « Qui n'est pas pour moi est contre moi, » il demande, en son nom : « Tout ou rien, » et il répète à ceux qu'il sacrifie à sa terrible logique : « Si lu donnais tout en réservant ta vie, sache que tu n'aurais rien donné ! » Deux scènes de cette étrange ccm position sont particulièrement caractéristiques. Dans l'une, la mère de Brand, agonisante, lui fait demander les saints sacrements. Elle a mal vécu sa vie, elle s'est injustement emparée de la fortune de son mari mort, elle a péché contre la justice : Brand exige qu'elle renonce à' tous ses biens mal acquis. Mais elle les aime plus que
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sa vie, plus que son salut ; elle n'en peut offrir que la moitié. Brand refuse. Elleapeur, elle donnera presque tout, elle ne réservera qu'un dixième : c'est encore trop ; Brand reste inflexible : « Tout ou rien ! » Et il la laisse mourir sans confession. — Dans l'autre, pendant que sa femme, Agnès, passela revue des effets de leur enfant mort, qu'elle conserve comme des reliques, une Bohémienne survient avec un enfant presque nu, pour lequel elle ose demander ces bons vêtements chauds.
Agnès se révolte; ces petites choses sont tout ce qui lui reste de son bonheur de mère : l'enfant qu'elle a perdu ressuscite quand elle les regarde, comment pourrait-eiife s'en séparer? « Il ne faut pas s'attacher aux idoles; donne tout à la femme! lui dit Brand. Elle obéit. « As-tu ilonnéde bon cœur? lui demandc-t-il dès que la Bohémienne est sortie. — Non. — Alors, tu as accompli ton sacrifice en vain. » Elle se tait, puis, comme il va sortir, le rappelle : « Brand ! — Eh bien? — J'ai menti!... Ecoute, la blessure est profonde, j'ai été faible, je t'ai trompé, je m'en repens... Tu as
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cru que j'avais tout donné?... Non, j'ai gardé quelque chose : ce petit bonnet qu'il portait à l'heure fatale, mouillé de larmes, trempé des sueurs de la mort... Oh ! tu ne m'en voudras pas, j'en suis sûre? — Va où régnent tes idoles ! (Il veut sortir.) — Attends ! — Que veux-tu ? — Tu le sais bien ! (Elle lui tend le bonnet; Brand se rapproche etdemande, avant de le prendre :) « Volontiers et sans regret? — D'un cœur joyeux! — C'est bien ! Donnele donc aussi pour l'enfant pauvre ! »
De même, dans les Soutiens de la société, il s'agit de la contradiction qui existe entre la position d'un homme dont l'honorabilité paraît à l'abri de tout soupçon, etles moyens par lesquels il l'a acquise. Le consul Berwick, aux débuts de sa carrière, a dû, pour sauver de la ruine la maison qui portait son nom, laisser courir le bruit qu'elle avait eu à subir une série de vols et laisser peser l'accusation de ces vols sur son ami intime, sonfutur beaufrère, Jean Tœnnesen, qui ie savait et se sacrifiait pour lui en partant sans se justifier. Cette faute première engendre une longue
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série de mensonges et de lâchetés; son sauveur devient sa victime : il refuse de lui rendre justice, sachant qu'il ne peut le faire qu'en sacrifiant son honorabilité et tous les avantagesqu'ilen retire journellement, son bonheur sa position, sa fortune. C'est en vain que sa demi-sœur, qui est dans le secret, cherche à réveiller sa conscience , c'est en vain que Jean Tœnnesen lui-même, revenu, après une longue absence, le supplie de faire cesser d'un mot l'injuste réprobation qui l'enveloppe : il se raidit, il se défend de toutes ses forces, prêt à tous les mensonges, à tous les parjures qu'il faudra pour sauver son honorabilité. Jean, qui possède de lui une lettre compromettante, l'en menace ; mais avant de se faire rendre justice, il faut qu'il retourne en Amérique, et Berwick se débarrassera de lui en le laissant s'embarquer sur un navire qu'il sait insuffisamment réparé et condamné aune perte certaine. Et il faut une série de hasards pour défaire cet abominable réseau de mensonges, pour amener Berwick à s'amender et pour terminer <par un dénouement heurt
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reux, qui, du reste, n'est pas dans l'esprit de la pièce et paraît une concession faite à l'optique du théâtre.
Qu'est-ce encore que les deux pièces les plus connues d'Ibsen, Maison de Poupée etles Revenants, sinon le procès, non du mariage, mais de la façon dont le mariage est compris? Dans Nora, on voit un mariage se dissoudre tout à coup, parce que la femme s'aperçoit que son mari est une créature d'autre espèce qu'elle, qu'il l'a méconnue, qu'il est iueapable d'apprécier son cœur et de lui faire dans son estime le rang auquel elle adroit : et elle le quitte, plutôt que d'accepter, selon son expression, la vie commune avec un étranger. Dans lesitevenants, on voit les suites de la solution contraire : la femme, Mme Alving, qui voulait partir, est restée, parce que le pasteur Manders, pour qui elle éprouvait une secrète tendresse, lui a fait comprendre que c'était son devoir, que les convenances et la morale lui interdisaient un scandale. Je sais peu de plus belle scène que celle dans laquelle, trente ans plus tard Mme Alving, explique au même Manders ce
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qu'a été sa vie ; il a cru, comme tout le monde, que l'orage s'était apaisé, que lajeune femme, digne et trompée, avait pardonné, que le chambellan Alving, après quelques incartades, était rentré dans la correction : est-ce que sa veuve ne vient pas de construire un asile qui doit porter le nom de son mari? n'est-ce pas là un témoignage qu'elle veut rendre â sa conduite assagie? Point. Ces correctes apparences cachent une existence de douleurs, d'humiliations, de honte, un long calvaire gravi le front haut, le sourire aux lèvres — avec quel regret d'avoir sacrifié toute sa vie à des conventions qui, une fois violées, n'existent plus ou ne sont qu'hypocrisie!
Enfin, Empereur et Galilcen, un drame historique en deux parties, qui est l'œuvre la plus considérable du dramaturge norvégien, synthétise toutes ses idées et prend les proportions d'un réquisitoire dressé contre les bases de la morale et de la société modernes. Cette œuvre mériterait, à elle seule, une longue étude : nous ne pouvons ici qu'en indiquer les grandes lignes,
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Sous l'empereur Constance, la jeune religion chrétienne a déchu, tiraillée entre les divisions des innombrables sectes. Julien, qui était au commencement un partisan passionné des dogmes nouveaux, en arrive peu à peu, soit par le commerce qu'il entretient avec des mystiques grecs, soit poussé par les événements de sa vie, à considérer le christianisme comme une erreur et une folie; il revient donc au culte des dieux de la Grèce et de la beauté. Comme la mort de Constance lui donne le sceptre, son apostasie prend une immense importance. D'abord il veut se montrer tolérant et respecter toutes les croyances. Mais, mal entouré, sensible à la flatterie, faible de caractère et d'un esprit sujet à de brusques secousses, il se laisse entraîner dans la voie des persécutions. Ce qui se produit alors vient à rencontre de tous ses calculs : les chrétiens se réveillent sous les coups dont il les frappe, les plus tièdes deviennent ardents, les sectes ennemies se rapprochent, de tous côtés on court au martyre avec joie, en même temps qu'apparaît, au contraire, l'impuissance des
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anciennes croyances; en sorte -qu'il sert la cause qu'il croyait ruiner, qu'il voit se détacher de lui ceux-là même qu'il comptait employer comme instruments dans sa lutte, et qu'il meurt en se sentant vaincu. Tout l'effort du poète porte sur la peinture du caractère de Julien, qui ne ressemble point, il est à peine besoin de le dire, au Julien de l'histoire, mais qui sert à traduire, comme une sorte de symbole, la conception que s'est faite Ibsen des redoutables problèmes auxquels il touche. Et il n'est pas difficile de reconnaître que, comme un de ses personnages dont il semble avoir fait son porte-parole, le mystique Maximos, il comprend la nécessité historique de l'avènement du christianisme sans l'admirer ni l'aimer, sans cesser d'aspirer à un « troisième règne », qu'il ne définit pas, mais qui serait îa réconciliation entre la théorie de la jouissance, fond des croyances païennes, et celle de la renonciation, båsedes doctrines nouvelles. C'est certainement lui qui parle quand son héros dit : « Toute ma jeunesse n'a été qu'un effroi limité devant l'Em-
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pereur et devant le Christ. Il est terrible, cet Homme-Dieu énigmatique et sans pitié. Partout où j'ai voulu aller, il s'est trouvé devant moi, avec ses exigences absolues et inexorables. » Avec lui encore, il regrette « le trésor perdu de la sagesse ancienne », la beauté disparue, la gaieté des fêtes de Vénus et de Bacchus, qu'il essaie de ressusciter et dont il ne parvient à faire que d'odieuses orgies. Mais c'est lui également qui, par la bouche de Maximos, se console de cette inévitable tranformation dans l'attente d'un avenir plein de mystère.
« Dans le voisinage d'une ville que j'ai autrefois habitée, raconte en effet l'ingénieux philosophe, il y avait une vigne célèbre pour l'excellence de ses raisins ; quand les bourgeois de la ville voulaient de bons raisins, ils en faisaient chercher là. Or, il y a quelques années, je retournai dans cette ville, et personne ne connaissait plus les raisins jadis si estimés. Je cherchai donc le propriétaire de la vigne et je lui dis : « Est-ce que tes ceps sont donc morts, mon ami, que per-
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sonne ne connaît plus tes raisins? — Non, me répondit-il, mais tu sai.s que les jeunes ceps donnent de bon raisin et de mauvais vin, et les vieux ceps, au contaire, de mauvais raisin et de bon vin. C'est pourquoi, étranger, je réjouis encore les cœurs de mes concitoyens, grâce à l'abondance de ma vigne, mais autrement : par le vin, non par les raisins... Le vignoble du monde a vieilli, et tu veux encore offrir des raisins à ceux qui maintenant ont soif de vin nouveau 1... »
Comme pour que sa pensée de révolte soit plus clairement exprimée, Ibsen fait intervenir, dans la plupart de ses pièces, des personnages qui ont rompu avec les conventions sociales et qui, sous les dehors d'une vie déréglée, cachent toutes les qualités de droiture, de franchise et d'honnêteté dont sont dépourvus les autres, les réguliers. Tel est le Jean Tœnnesen des Soutiens de la société, et aussi l'étrange personne qui l'a accompagné dans ses voyages en Amérique, sa demi-sœur Lona Hessel : pour lui, elle est montée sur
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les planches d'un café-concert, elle a couru les pampas en vêtements d'homme-, elle a même écrit un roman qui a soulevé des tempêtes. Aussi a-t-elle fait scandale dans sa ville natale, où, quand elle revient, on la regarde comme un malséant objet de curiosité, dont il ne faut pas trop approcher. Et c'est elle qui amène Berwick à reconnaître ses fautes, c'est elle qui tire la morale des événements auxquels elle a assisté : « Liberté et Vérité, voilà les soutiens de la société. » Les personnages comme Jean Tœnnesen et Lona Hessel, dans les pièces d'Ibsen, ont toujours raison contre les autres, les pasteurs, les recteurs, les gens qui représentent l'ordre établi. Toutes les fois que ceux-ci émettent un jugement, les faits viennent leur donner tort, et ils apparaissent presque toujours, ou comme des esprits faibles, facilement dupés , incurablement ignorants des hommes et des choses, ou comme des chevaliers d'industrie enveloppés d'apparences très respectables, et inconscients, tant ils sont persuadés qu'ils agissent comme tout le monde. « Exa-
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mine l'intérieur des hommes les plus estimés, dit Berwick à Lona Hessel, et tu trouveras en chacun au moins un point noir qu'il fau dissimuler. — Et vous vous appelez les soutiens de la société ! s'écria M"e Hessel. — Elle n'en a pas de meilleurs. — Alors qu'importe qu'une telle société soit soutenue ou non!... »
Vous voyez qu'Ibsen va jusqu'au bout de ses théories, avec une logique inflexible, comme Brand, son héros préféré. Il en a souffert quelquefois : ce n'est pas impunément qu'on rompt aussi complètement avec les opinions reçues, surtout dans un petit pays très attaché à ses traditions, où l'opinion exerce son pouvoir avec une extrême rigueur et ne tolère pas volontiers le libre jeu des idées. De là une de ses dernières œuvres, et des plus belles, son drame de Rosmersholm, sur lequel je voudrais insister encore :
Rosmersholm est le nom d'une propriété qui depuis des générations appartient à la famille des Rosmer, de père en fils pasteurs ou magistrats. Le dernier des Rosmer était
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pasteur; mais, après la mort de sa femme, qui était atteinte d'une maladie mentale et s'est suicidée, il a renoncé aux croyances de sa jeunesse et il est sur le point de passer dans le camp des « progressistes », pour travailler avec eux à l'œuvre d'émancipation qu'ils poursuivent. La lutte entre les deux partis, progressite et conservateur, est à ce moment des plus vives : et tout de suite Rosmer, qui est d'une nature toute contemplative, et n'a jamais connu les hommes, apprend ce qu'il en coûte de se jeter dans la mêlée. Il se fâche avec son plus ancien ami, le recteur Kroll, qui dirige la résistance des conservateurs et qui, tout de suite, commence à le calomnier sans aucun égard ni pour leur ancienne amitié, ni pour la noblesse de son caractère ; d'autre part, il ne comprend pas grand 'chose au langage que lui parlent scô nouveaux alliés, gens habiles, très diplomates, qui voudraient que, pour donner plus de poids à son adhésion à leurs idées politiques, il gardât le secret sur la transformation religieuse qui s'est opérée en lui. Rosmer
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a conservé chez lui l'ancienne gouvernante de sa femme, une personne d'une trentaine d'années, nommée Rebecca West. Il vit avec elle dans une sorte d'union spirituelle, dans la plus complète intimité de pensées — à ce qu'il croit du moins — l'aimant sans s'en douter, jusqu'au jour où les calomnies que ses anciens amis répandent sur lui l'éclairent sur son sentiment. Mais en même temps, il découvre peu à peu que Rebecca n'est pas ce ju'il croyait : elle s'est introduite chez lui Avec le but déterminé de s'emparer de lui, elle a poussé sa pauvre femme au désespoir en lui laissant pénétrer la transformation morale qui s'opérait en Rosiner et que Rosmer lui cachait soigneusement, plus tard même en la trompant sur la nature des relations qu'elle entretenait avec lui, en sorte qu'elle est responsable de sa mort : la malheureuse créature ne s'est pas tuée dans un accès de folie, comme on l'a cru, mais parce qu'elle s'est figuré qu'elle était un obstacle au bonheur de son mari. C'est Rébecca elle-même qui avoue toutes ces machinations à Rosmer,
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quand il lui demande sa main : elle aussi s'est transformée aux côtés de cet homme honnête et bon ; elle n'est plus l'intrigante qu'elle était à son arrivée : elle a été vaincue par ce qu'elle appelle « les idées de la famille de Rosmer » qui, dit-elle, « ont énervé ma volonté et l'ont pliée sous un joug pour lequel elle n'était pas faite. Les idées de la famille Rosmer ennoblissent, mais tuent le bonheur... » Rosmer est brisé par cette découverte : elle lui enlève, avec sa bonne conscience, toute sa force ; il se croit coupable, il se croit criminel; il ne se sent plus ni le courage ni la volonté d'entrer dans la mêlée où il comptait rendre tant de services aux hommes. En même temps, il aime cette Ré* becca à laquelle l'attachent tant de liens d'habitude et une sympathie qui résiste à tout. Il lui pardonne. Il pourrait encore être heureux avec elle s'il parvenait à croire à la nécessité de sa transformation. Mais il ne peut pas, il sent que, quoi qu'elle fasse, il doutera toujours d'elle. Une seule chose pourrait le convaincre : c'est qu'elle fasse ce que sa
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femme a fait. Dans un entretien suprême, il se laisse entraîner jusqu'à le lui dire. Rébecca comprend et sent, en effet, que c'est la solution, et, après une scène admirable qu'il faudrait citer tout entière pour faire admettre l'étrangeté de ce dénouement, ils vont ensemble se jeter dans la rivière même où avait fini leur victime.
Il y a, dans toutes ces pièces , certains traits qui nous les font paraître très étrangères, par lesquels elles sont bien d'une race que nous connaissons peu et dont nous différons beaucoup : un vigoureux individualisme, l'individualisme propre aux peuples du Nord, obligés de dépenser une plus grande énergie dans la lutte pour la vie, plus pénible qu'ailleurs sous un climat rigoureux, et dont Ibsen est imprégné jusqu'aux moelles ; une conscience puritaine, à la fois pointilleuse et rigoureuse, la conscience que forme et développe la pratique d'une religion austère; une conception générale de la vie, de ses devoirs et de ses fins, beaucoup plus sévère que la nôtre, si sévère que parlois elle nous
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paraît exagérée et fausse, et que nous avons peine à admettre quelques-unes des situations auxquelles elle conduit ; une façon tout autre de poser et d'examiner les problèmes de morale et de philosophie ; en sorte que des personnages comme Brand ou comme Rosmer, qui sont à coup sûr les ligures les plus caractéristiques de la galerie d'Ibsen, nous échappent en partie, et que c'est seulement par un grand effort de sens critique que nous parvenons à les saisir.
Mais cet effort vaut la peine d'être tenté. De plus en plus, il devient nécessaire de se familiariser avec les idées les plus éloignées et les sentiments les plus étrangers. Le développement de la pensée moderne n'est plus l'apanage d'un petit nombre de nations. Des peuples qui, jusqu'àprésent, étaient demeurés en dehors du mouvement intellectuel, y apportent à leur tour des éléments nouveaux ; et si, dans ce travail, les nations perdent un peu de la vivacité, de l'originalité de leurs qualités particulières, elles gagnent peut-être une plus complète intelligence des conditions
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et des destinées de l'humanité civilisée. Pour* quoi donc refuserions-nous aux personnages Scandinaves d'Henrik Ibsen un peu de l'at tention que nous avons si largement prêtée aux héros russes des Tolstoï et des Dostoïewsky ?
En tout cas, quelle que doive être en France le sort de ses pièces, nous ne pouvons que remercier lem consciencieux et fidèle traducteur. Peut-être a-t-il parfois, par amour de l'exactitude, sacrifié le brillant de l'expression : étant donné son but, il a eu raison, et nous lui devons de pouvoir en tout cas nous faire de Maison de Poupée et de Revenants une idée extrêmement exacte. Espérons qu'il persévérera dans son entreprise, et nous donnera bientôt les autres œuvres d'Ibsen, surtout ce beau drame de Ros?nersholm, qui me semble supérieur encore aux autres.
Genève, 15 février 1889.
Édou *RD ROD.
DRAME EN TROIS ACTES
Celte pièce est certainement celle qui a le plut contribué à faire connaître le nom d'Ibsen hors des limites de la Scandinavie. Son audace ne suffit pas à expliquer ce succès. De nos jours les audacieux ne sont pas rares et plus d'un essaie d'ouvrir la porte de la popularité à coups de scandales littéraires. On peut hardiment affirmer que le poète norvégien est aussi éloigné d'un calcul de ce genre que l'est, en France, un grand écrivain dont la critique allemande prononce le nom à côté de celui d'Ibsen : je parle de M. Emile Zola, sous les auspices de qui, une vaillante initiative particulière va bientôt soumettre au jugement du public parisien cette œuvre qui semble, à première vue, on ne peut plus étrangère à ses habitudes, si ce n'est à sa nature.
Je n'ai pas la mission de porter un jugement critique sur le génie d'Ibsen. Une plume plus autorisée que la mienne vient de s'en acquitter. Je ne veux pas non plus, pour le moment du moins, entrer dans des détails sur l'homme lui-même, sur sa vie et sur ses luttes. Je préfère attendre pour cela que le nom d'Henrik Ibsen soit plus connu en France et continuer à réunir pendant ce temps, au sujet du solitaire de
Munich, des données que je me crois à même de puiser à bonne source et dont l'intérêt ne peut que s'accroître pendant que leur nombre grandira.
Les quelques mots qu'il m'est permis de dire en tête de cette traduction n'ont d'autre but que de placer, si faire se peut, le lecteur ou le spectateur des Revenants au point de vue d'où le drame m'est apparu à moi-même quand je le vis représenté pour la première fois, devant un public recueilli, sur le Théâtre- Royal de Stockholm.
Dès avant son apparition dans la capitale de la Suède, les murmures que le chef-d'œuvre d'Ibsen avait soulevés à son début avaient cessé dans ce pays. Ils se prolongèrent davantage dans la patrie de l'auteur et, si je ne me trompe, il n'y a qu'un an ou deus que les Revenants a été représenté à Christiania. L'opposition que rencontra la mise à la scène de ce drame a sa source dans les profondeurs même qu'alteignait impitoyablement le scalpel du moraliste. Je veux parler des groupes sociaux qui, avec le clergé de campagne et de petite ville comme noyau, possèdent en Norvège une aulorité souvent dangereuse pourl'Etat lui-même. L'esprit de paroisse et de clocher est loin de s'identifier, dans ce pays, avec l'idée monarchique, appuyée surles couches supérieures de la population. Dans ces petits centres, éloignés les uns des autres, les intérêts locaux et individuels passionnent plus que tout autre mobile. On y est conservateur des situations acquises, jaloux d'une influence lucrative dans son petit milieu, désireux d'exploiter le pouvoir du clergé sur des populations religieuses et d'entretenir en lui les ambitions et les petites passions humaines qui en font un allié souple et docile.
étant intéressé. Mais vis-à-vis du pouvoir central, on se montre volontiers indépendant, frondeur, prêt à la menace et même à la résistance.
Ibsen a vécu, durant tout le cours de sa jeunesse, dans un de ces centres étroits, répugnants à sa nature, réfractaires à son action. Il a été maltraité, persécuté, il a failli être étouffé à ses débuts, et, non pour se venger, mais pour faire œuvre de justice et d'épuration sociale, il a flagellé plus tard ces pharisiens, en faisant grimacer leur petitesse et leur hypocrisie. Il l'a fait toutefois sans fiel, se plaçant à un point de vue élevé et philosophique, diminuant les responsabilités personnelles pour les remplacer par une responsabilité collective, sociale et, d'un autre côté, ne voyant pas de meilleur moyen d'action contre le mal engendré par la société qu'un appel à l'individu, au fond d'indépendance que chacun porte en soi et qui devrait le mettre en garde contre le mensonge intéressé des principes inscrits sur les bannières et des mots d'ordre servant de réclame.
C'est, en effet, dans son amour pour la vérité, infiniment plus que dans sa situation individuelle quaiie poète avait été blessé par la mesquinerie des siens. Les offenses au Vrai lui paraissent autant d'injufei personnelles. Il en souffre profondément, mais la souffrance, loin d'étouffer en lui la réflexion, ne fait que la stimuler. D'une nature essentiellement spéculative, il n'a jamais pu s'empêcher de remonter des effets aux -".auses. 11 a relevé un principe général, la transmission fatale, l'hérédité, qu'il a porté sur la scène' comme M. Zola Tamise dans ses romans. Le mal aussi, local au début, au moment de l'observation, se généralise pour lui à la réflexion et sos types s'en res-
sentent heureusement et deviennent des types humains.
11 en est ainsi des personnages des Revenants et de l'action elle-même. L'enveloppe est norvégienne, mais les idées suggérées par cette œuvre et l'impression qu'on en rapporte sortent assurément de ce cadre étroit. Ce ne sont pas seulement les habitants de Bergen, où Ibsen, directeur de théâtre, a eu l'occasion d'étudier l'homme et la société, c'est l'homme et la société partout où on leur présente ce miroir, qui veuvent s'y reconnaître.
J'ai vu les Revenants, représenté dans le chef-lieu d'un canton suisse, une vieille ville où l'esprit public ne saurait être mieux symbolisé que par l'inscription « au pas ! » qu'on lit aux abords de ses édifices. La vétusté des monuments redoute jusqu'à l'allure, si peu alarmante pourtant, des chevaux de fiacre, dont l'approche les fait trembler sur leurs bases. La pièce fut interdite après une seule représentation, un édile s'étant reconnu dans le personnage du pasteur Manders, que des intrigants exploitent au nom de la religion et de la chariLé et aussi au nom de sa terreur devant les organes de V Opinion. Le pauvre directeur, pour se faire pardonner son imprudence, dut se rejeter bien vite sur Guillaume Tell et la Muette, dont î^s cris de révolte, peu dangereux pour les intérêts locaux, électrisent ces mêmes esprits, amoureux de la Liberté tant qu'elle ne leur adresse pas de réclamations personnelles.
La haine de la cuistrerie — on ne peut pas dire la haine des cuistres, Ibsen n'en ressentant pas contre les individus — a naturellement éloigné le poète d'un cercle où cet élément domine. Cet éloignement, à son tour, l'a rapproché d'un autre milieu où son sens
délicat lui a révélé plus de franchise, plus de liberté de cœur, la seule qu'il apprécie véritablement, celle dont il appelle, dont il attend l'avènement dans les affaires de ce monde . En Norvège, c'est l'élément conservateur, ce sont les héritiers d'une aristocratie disparue des institutions, mais non de la vie sociale, qui l'ont longtemps regardé comme un allié. A l'étranger, à Rome, où il était allé chercher de la lumière, pour parler son langage, — celui d'Oswald dans les Revenants, — ce fut la société des fils de famille de sa race que le bohème de génie, peu connu encore dans ce temps-là, recherchait à l'égal de celle des artistes Scandinaves. Ce sont eux à qui il accordait ses sympathies, pour peu qu'il reconnût dans leur esprit le goût de ce qu'il aimait, le beau dans la nature, le vrai dans la pensée et dans la parole. Près d'eux aux heures d'épreuves, il rencontrait cette fraternité sincère qui, dans les pays lointains, groupe généralement en un faisceau les diverses branches de la famille Scandinave, passablement désunie dans ses foyers.
En Allemagne aussi, quand le poète, établi à Mu nich, commençait à voir se répandre autour de [ui la gloire et l'influence de ses œuvres, ce fut une illustre prolection qui donna à celles-ci et à leur auteur la place qui leur convenait. Là, de même qu'en Norvège, Ibsen eut à lutter contre la mesquinerie des vues et la grossièreté des moyens. La censure, avec son éternelle et universelle gaucherie, ne sut pas discerner l'idée profonde du poète de celle qu'il prête à Mmo Alving, accusant, avec une exagération féminine, la règle et la loi de causer tous les malheurs de ce monde. Les Revenants fut interdit à Berlin. Alors le duc de Saxe-Meiningen, ce prince qui, au milieu de
la disette littéraire qui sévit dans l'Allemagne contemporaine, rêve aux beaux jours de Weimar, Gt jouer le chef-d'œuvre du dramaturge norvégien par la troupe d'élite dont on n'ignore pas les tournées européennes et les légitimes succès. Il veilla lui-même à la mise en scène, aux répétitions et, enthousiaste de Thomme non moins que de son talent, il fit asseoir à côté de lai, dans sa loge grand-ducale, le soir de la première représentation, le poète à la tête puissante, à la blanche chevelure, épaisse comme celle d'un dieu du nord, dont la figure est aujourd'hui aussi populaire sur les bords de l'Elbe que sur les rives duMélar.
Il y a encore, dans les faits et gestes d'Ibsen, bien des choses qui déplaisent à ceux que gênent ses enseignements, et la raillerie ne lui est pas épargnée. On parle de la brochette de décorations qui orne sa sévère redingote quand il paraît en public. On taxe de vanité le choix qu'il a fait pour son fils de la carrière diplomatique qui, d'ailleurs, semble sourire au jeune homme. On ricane enfin en voyant ce sexagénaire goûter avec quelque complaisance à la flatterie féminine qui s'associe gracieusement aux réceptions organisées pour lui pendant ses rares visites en Scandinave. Ne s'est-il pas entouré de préférence d'un petit bataillon de femmes enthousiastes lors de ces fêtes de Stockholm, où il a eu l'occasion, il y a deux ans, d'exposer ses idées, d'une nature assez mystique, sur le troisième âge, dont il attend la venue et qui est, à proprement parler, l'âge de la vérité libre et triomphante, l'affranchissement de l'individu en face de la société ?
Mais l'énoncé seul de ces théories qui ont, dans le cœur et dans l'esprit du poète, de profondes racines,
faciles à découvrira qui examine sa vie et son œuvre, n'indique-t-il pas en lui l'ennemi des utopies rivales, celles qui n'ont en vue la destruction de Tordre établi qu'au profit d'un ordre nouveau organisé par leurs adeptes. Il y a là, aux yeux d'Ibsen, outre un cercle vicieux venant de ce que toute organisation n'a qu'une valeur relative et temporaire, une source d'ambitieuses prétentions, un manteau commode pour les calculs les plus intéressés. Il faut avouer que l'histoire des révolutions a donné raison, jusqu'à présent, à cette manière de voir. Aussi les a-t-il en horreur. N'oublions pas qu'Ibsen est d'un pays où les principes de 1789 ont passé à l'état de dogme officiel, sévèrement observé, consacré par les institutions, gravement professé par les couches dirigeantes. Les titres de noblesse, abolis en Norvège, n'y ont pas été rétablis. Une censure morale pèse sur les mœurs, en bannit le luxe apparent et impose une dissimulation prudente au plaisir comme à la vanité, qui s'y astreignent sans abdiquer. Arborer des brochettes dans une société de puritains peut être aussi crâne que l'a été, à un moment donné, l'action de planter sur sa tête le bonnet phrygien et d'orner sa boutonnière de la cocarde tricolore. La modestie habituelle du poète, sa vie simple et laborieuse et son goût pour la solitude sont un sûr garant que tel est son sentiment, qu'il n'obéit pas à une puérile vanité et qu'il fait véritablement acte d'indépendance en témoignant de son dédain pour les superstitions doctrinaires. Il y a là une interversion que l'on saisira sans peine.
J'ai déjà indiqué les mobiles qui attirent Ibsen du côté de certains groupes sociaux. Comparés aux cercles dont il s'est affranchi dans sa jeunesse, ils représentent
pour lui une vie morale plus libre et plus délicate et il n'est pas étonnant qu'avec de telles idées il ait tenu à y faire admettre son fils. Il est loin d'ailleurs de toute partialité aveugle et, dans les Revenants, il va jusqu'à mettre à jour les places les plus secrètes qui flétrissent cette classe de la société.
Le dramaturge est-il dans le vrai en faisant remonter l'origine du mal jusqu'à cette compression morale dont je viens de parler? Ce n'est pas ici le lieu de discuter sa thèse. Elle a beaucoup occupé les esprits. On s'est demandé en outre à quelle tare Ibsen faisait allusion en présentant Oswald Alving comme la victime expiatoire des vices de son père et en personnifiant en lui, avec cette nuance de symbolisme qui lui est propre, le génie atrophié dès son origine par les conditions que lui font la nature et la société. Plus d'un a songé à ce mal sinistre qui sévit dans les pays Scandinaves avec plus d'intensité qu'ailleurs et qui, à travers de sombres métamorphoses, imprime à des générations entières le stigmate dont la fatalité peut marquer un individu à la faveur d'un seul instant d'entraînement. D'autres, avec plus de raison, je crois, ont pensé qu'il s'agissait là des résultats héréditaires d'une débilitation physique allant de pair avec une dissolution morale. Quoi qu'il en soit, attaquer de tels Sujets n'était pas fait pour effrayer Ibsen et les disposions du public dans son pays ne pouvaient lui faire craindre là une pierre d'achoppement pour le succès de la pièce. Quelle qu'ait été l'interprétation de ce point délicat, elle n'a eu pour effet que d'accroître encore le sentiment de terreur sourde que j'ai vu répandu dans le public pendant les représentations des Revenants. On aurait dit un sermon du père
Bridaine. On retenait son souffle, on n'applaudissai' pas, et, pendant les entr'actes, c'étaient des observations, des réflexions à voix étouffée, qui se pressaient, sans se changer en discussion; des énergies abattues, des préoccupations soucieuses se lisant sur les fronts et, par-dessus tout, un intérêt, une curiosité tendue jusqu'à la fièvre et comblant la salle toutes les fois que la pièce reparaissait sur l'affiche.
Je me hâte d'ajouter que cette impression n'était due qu'en partie au côté naturaliste de l'œuvre, à ce qu'a de saisissant le spectacle du fléau fatal sur la scène. Sans nier qu'un piment de ce genre soit fait pour troubler les esprits et attirer la curiosité inquiète de la foule, il ne faut pas exagérer la portée de la scène finale, de ce tableau dont l'exactitude scientifique a été contestée par les uns, admirée par les autres, mais dont on ne peut méconnaître la sombre poésie et la grandeur tragique, qui fait songer aux scènes terrifiantes d'GEdipe Roi. Non ! on peut affirmer que, même sans ce clou, l'effet aurait été produit. Il me suffira de constater à ce sujet que cette scène ne vient qu'à la fin et que j'ai vu le public Scandinave captivé dès le premier acte, dès l'exposé de la situation dramatique et de la donnée morale sur laquelle elle repose. En Allemagne, c'est même là la partie de l'œuvre qui a eu le succès le plus incontestable. C'est que c'est un terrible remueur de consciences qu'Henrik Ibsen. C'est là qu'il place sa force et de cela qu'il se fait un attrait. Car il les remue à sa manière. Les voix qu'il éveille sont celles des revendications individuelles, de l'affirmation de sa personnalité, de la conlemptiofl superbe des lâchetés et des capitulations. Et cela quand même, sans crainte des résultats,
il THEATRE
dussent-ils paraître funestes et même meurtriers : tout vaut mieux que l'état de mensonge auquel l'inertie et la pusillanimité réduisent l'être humain.
Certes, ce sont là des accents qui peuvent éveiller quelques alarmes, si l'on considère qu'il n'y a pas de révolution plus dangereuse que celle qui se met à germer en secret au fond des consciences et qui, un jour, par l'effet de sa logique intrinsèque, aboutit à une explosion sociale. La parole d'Ibsen ne portet-elle pas en elle une de ces dangereuses semences? Encore une fois, il ne m'appartient pas de discuter ici cette question qui, d'ailleurs, devrait être généralisée et embrasser toute une doctrine philosophique dont le dramaturge norvégien n'est que l'interprète sur la scène. Je me bornerai à affirmer que ce danger, si c'en est un, n'existe pas en Scandinavie. La passion spéculative y règne sans doute plus encore qu'en Allemagne, mais cette passion, qui a parfois conduit les Allemands à des mouvements politiques et sociaux, n'a jamais eu cet effet sur les populations suédoises et norvégiennes. Elle a pénétré dans le peuple sous forme de doctrines religieuses et morales, donnant naissance à des sectes ou créant simplement une nouvelle disposition d'âmes, comme le pietisme pur. Les classes supérieures s'abandonnent aux cbarmes plus raffinés du mysticisme philosophique qui, sous des apparences diverses, Swedenborgisme, Spiritisme et même Kantisme et Hartmanisme, parle aux esprits et pénètre jusqu'aux cœurs, grâce à un idéal de charité que ces enseignements portent en eux et que le Scandinave sait en extraire. Chez lui, c'est par l'intelligence qu'on arrive généralement au sentiment et réciproquement. La vibration est d'autant plus vive qu'on a
louché à des cordés plus profondes. Les creuses déclamations, les sentimentalités vagues n'ont pas de prise ians ces pays. C'est qu'à côté d'une grande sensibilité règne un sens clair et délicat, qui est comme le tout dans les choses de l'intelligence. Avide de jouissances où l'imagination, la sensibilité, quelquefois même les sens, ontleurpart mesurée, le Scandinave admet toutes les hardiesses faites pour tenir son être moral en éveil : car la torpeur lui est odieuse. Dans ce sens, Ibsen personnifie admirablement le génie Scandinave. Ce génie s'est nourri d'enseignements autrement subversifs que les siens. Mais ils ne l'ont jamais fait descendre de son domaine idéal. S'il adore le trouble de l'âme et des passions intimes, il déteste le désordre des rues. Il peut appeler des transformations sociales et même les préparer, il ne les précipitera pas par la violence. Ses idées amènent les réformes avec une telle puissance que les gouvernements n'essaient pas de leur résister. Mais le laboratoire où elles se préparent est loin de la place publique. Ecole, temple ou théâtre, il porte le même caractère, exerce la même attraction, répond au même besoin. Et le professeur, le prêtre, le dramaturge ont la même méthode à observer, le même chemin à suivre : par l'intelligence au cœur et par le cœur à l'intelligence. Le résultat, s'il est heureux, a de quoi satisfaire l'amour-propre le plus exigeant. Presque dans tous les domaines, celui qu'on écoute devient un apôtre, ceux qui écoutent des prosélytes, et l'admiration prend des allures de fanatisme. Si l'on se représente maintenant ce fanatisme professé par des femmes dont l'œil bleu s'anime sans perdre de sa douceur, dont le front se lève vers le poète, clair et confiant, dont tout l'être vibre sau»
perdre de son harmonie et dont, rien qu'à les yoir, le cœur promet une abondante moisson au maître qui en prend la direction, on comprendra qu'Ibsen, à Stockholm ou dans toute autre ville Scandinave, se soit entouré de préférence d'un aréopage féminin. Ne lui eu faisons pas un reproche et laissons le philosophe cueillir, comme tant d'autres, les roses de l'apostolat après en avoir connu les épines.
L'apostolat! Quel terrible ministère à exercer à Paris 1 On a remarqué le ton sceptique, le masque moqueur que plus d'un moraliste a dû adopter pour pouvoir imposer sa propagande, alors même qu'elle disposait des dons les plus rares. Qu'on songe seulement à M. Alexandre Dumas fils. Pardonnera-t-on à un étranger de se risquer dans l'arène sans précautions, visière levée ? Je compte à cet effet sur la disposition où le jeu des acteurs réussira à placer un public naturellement impressionnable et avide avant tout de nouveau et de vrai. Ai-je réussi à montrer combien Ibsen était sincère ? A-t-on compris combien il tient à découvrir dans les cœurs et dans les imaginations un point sensible qui les rende attentifs à. sa parole? Que ses interprètes se pénètrent de son esprit. Avant tout pas de déclamation ! On en fait beaucoup trop en Allemagne. En Scandinavie, s'il y avait quelque exagération à craindre, ce ne serait qu'une trop grande recherche de naturel et de simplicité.
Il n'est certes pas facile d'entrer dans l'âme de ces personnages exotiques. Je ne crains pas trop pour Oswald. Un artiste névrosé ! Hélas ! quel est, de nos jours, l'homme d'imagination qui ne comprenne pas ce rôle? Sur quelques-uns d'entre eux, il a exercé une
telle séduction, qu'on a vu un jeune romancier danois du plus grand talent, M. Hermann Bang, monter sur la scène et entreprendre des tournées rien que pour jouer Oswald Alving.
Mm* Alving est plus difficile à comprendre. Je vois encore, dans ce rôle, la vaillante norvégienne, à la chevelure blanche rejetée en arrière, au regard franc allant droit au pasteur avec une bonté sincère n'excluant pas un brin de scepticisme, étalant ensuite devant lui, avec une hardiesse simple et convaincue, le souverain orgueil d'une conscience qui s'est façonnée elle-même, les convictions amères que la vie lui a inspirées, emportée enfin par la passion instinctive d'une mère prête à tout pour sauver son enfant et, durant la terrible minute du dénouement, laissant planer une effrayante incertitude sur le sentiment qui triomphera dans son être bouleversé.
Le pasteur Manders est peut-être, de tous les personnages des Revenants, celui dont la nature est la moins saisissable pour une conception française. Cet être timoré, d'un esprit plutôt circonscrit par les principes acquis que borné en lui-même, d'une bonté dévoyée par l'exercice routinier de son ministère et par les traquenards que lui tendent les exploiteurs de la charité officielle, d'un jugement absolument faussé par les formules dont se paie sa morale, est évidemment la contre-partie de Mme Alving et sert danti- ,'hèse à son caractère. C'est l'être qui comprime son individualité opposé à celui qui ne pense qu'à i'affranchir. Celte compression, jointe aux étonnements, aux troubles, aux mécomptes que lui cause le contact de la vie réelle n'est pas sans produire des effets comiques. On fera bien de les accentuer délicatement, dans le
If THÉÂTRE
premier acte surtout, où ils sont faits pour animer une action un peu lente à se dérouler. Mais qu'on se persuade bien qu'il ne s'agit ni d'un grotesque fantoche, ni d'un hypocrite, t Vous êtes un grand enfant, » dit Mme Alving en jetant ses bras autour du cou de Manders, qui se recule scandalisé et troublé à la fois. Qu'on se souvienne de ce trait. C'est là tout le personnage.
Le Tartuffe de la pièce, Tartuffe ignoble et grossier, c'est le menuisier Engstrand. C'est une figure sinistre que celle de ce cagot à l'enveloppe rugueuse, à la nature inculte et compliquée comme le chaos originel, avec des abîmes d'hypocrisie dans les ténèbres de son âme et des ressources instinctives de brute dans sa lutte pour l'idéal d'existence que lui présente sa grossière et vicieuse imagination. D'ailleurs, nul scrupule dans cette conscience sur laquelle les enseignements d'hommes comme le pasteur Manders n'ont pu, bien entendu, avoir aucune action. Ah ! la belle proie pour les instincts violents et cupides de cet homme de la nature que la naïveté du grand enfant qui représente toute une classe mal préparée pour la lutte morale, tout comme Engstrand personnifie les fruits de son activité : le triomphe final des ténèbres, où un faible rayon, tombant à faux, ne fait naître qu'un sentiment, le premier, hélas ! qui signale souvent dans l'enfant comme dans le sauvage le réveil de l'intelligence : l'astuce !
Régine est une chrysalide d'où va naître un papillon de nuit. Elle est la chair, la chair ferme et palpitante qui grise et achève Oswald, ce malheureux être débilité chez qui les instincts et les sentiments délicats ne se sont épanouis que pour mourir d'un coup au contact de la vie, en sorte qu'il ne reste plus à la mère
qui veut le sauver qu'à tout jeter par-dessus bord, jusqu'aux principes les plus sacrés, pourvu qu'il vive ! Et il ne peut pas vivre. Régine, la vie, la vie brutale et si séduisante pour qui s'en va, Régine ne veut pas de lui. Ah ! elle se moque bien des idées de dévouement et de charité. Elle est ce qu'on l'a faite en lui donnant le jour dans les circonstances où elle est née et qui lui sont subitement révélées. « Ainsi ma mère en était une, et mon père est le père d'Oswald. J'ai donc autant de droits que lui à jouir de la vie, seulement je saurai mieux m'y prendre. > Et qui donc iui a enseigné a sentir autrement? C'est la bête, elle aussi, la bête que n'a pu changer une éducation impuissante parce qu'elle ignore la nature. C'est le bel animal, né câlin et égoïste, que doit rendre l'artiste chargée de ce rôle. Je l'ai vu jouer par une aimable et jolie fille qui ne semblait soupçonner là aucune difficulté, bien que ce ne fût qu'une actrice de troisième ordre. Il n'en sera peut-être que plus difficile pour une nature autrement façonnée. Ce dont elle devra se souvenir, en ce cas, c'est que Régine est la vie, la force et le plaisir dans leur plus simple et plus redoutable expression.
En relief sur le fond terne d'un paysage « que voile un brouillard éternel » et où le soleil n'apparaît qu'un instant, — le dernier, — ces personnages sont tous les cinq des figures de premier plan : on dirait des spectres. Et on croit reconnaître dans toute la pièce, à commencer par le titre, — car tout, dans Ibsen, s'ordonne en une mystérieuse harmonie, — la trace d'une vision qui lui a représenté sous un jour sinistre le coin reculé vers lequel ses regards reviennent* *ans cesse, — sa froide et lointaine patrie.
Espérer qu'on ressentira à Paris l'impression que la poète a voulu produire sur ses compatriotes, ce serait croire que cette pièce, où il vise à latiniser ces derniers, en leur parlant de la joie de vivre, aurait VeSef opposé de faire passer surle public parisien un souffle Scandinave qui lui fasse comprendre le plaisir de méditer. Je n'ose pas pousser me? vœux jusque-là. Tout ce que je souhaite, c'est que cette voix tienne un instant sous son charme étrange ceux qui n'en ont pas encore entendu de pareille.
M. Prozor.
DRAME EN TROIS ACTES
(Tous droits, y compris ceux de représentation, réservés).
PKRSONNAGES :
Madnme Hélène àlving. veuve d'un capitaine et chambellan du roi.
Oswald Alwjg, son fils, peintre.
Le pasteur Manders.
Engstrand, menuisier.
Régine Kngstrand, domestique de madame Alving.
La scène se passe à la campagne, chez madame Alvin§ au bord d'un des grands fiords de la Norvège septentrionale.