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PRÉFACE III

Les noms de leurs écrivains, passés et présents, nous sont presque entièrement inconnus. A peine peut-on faire une exception pour M. Georges Brandes, que cite de temps en temps un de nos critiques. Mais les autres, les Sœren Kierkegaard, lus Esaias Tegner, etc., à peine les esprits les plus cosmopolites en soupçonnent-ils l'existence.

A travers les quelques fragments d'eux qui nous sont parvenus, nous entrevoyons là-bas, dans ces pays ignorés, une vie extrêmement régulière et paisible, une vie de petits pays heureux qui n'ont plus d'histoire, de petites villes où tout le monde se connaît et dont seuls quelques commérages troublent le calme d'eaux dormantes, de familles patriarcales que gouvernent des mœurs d'un autre âge, faites de douceur et de respect. Certains échos que nous apporte de temps en temps la presse fortifient cette impression : récemment c'était la mésalliance d'un fils du roi de Suède épousant une bourgeoise : toute la nation s'y intéressait, et le père, après avoir résisté le temps convenable, finissait par donner son

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consentement, moyennant quelques condv tions correctes et simples, aux applaudissements universels. Quelque temps auparavant, il s'agissait d'un roman de M. Strindberg, Mariés, qui faisait poursuivre son auteur. Il a été traduit et nous avons pu le lire. Eh ! mon Dieu ! c'est de l'eau de rose; il n'y apas dans l'Europe médionale de pensionnaire bien élevée qui n'ait lu dix fois pire ! Une autre fois encore, nous apprenions que les cours de M. Brandes soulevaient l'opinion publique à Copenhague ; savez-vous pourquoi? parce qu'il tentait d'introduire dans la critique la méthode de Sainte-Beuve !

Cependant la presse nous apporte aussi, de temps en temps, des échos d'un ton différent, que nous lisons d'un œil distrait et qui nous étonnent un peu, parce qu'ils vont à rencontre de toutes les notions que nous avons pu nous faire sur les pays du Nord. Ainsi, en Danemark, il y a une opposition, qui a la majorité dans la Chambre ; en sorte que le roi, qui veut conserver son ministère conservateur, la dissout de sept en quatorze, d'où

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quelques dépêches dans les grands journaux. De plus, quelque légère bagarre à Christiania ou à Stockholm nous rappelle également, d'année en année, iii'il y a en Suède et Norvège des radicaux et des socialistes. Nous présumons qu'ils ne sont pas dangereux, qu'ils sont en politique ce que sont les romans de M. Strindberg en morale, et nous passons outre...

Eh bien; nous avons tort ! le conflit est sérieux, là-bas comme ici. Là-bas comme ici on remue toutes les questions, on fait le procès de la société, on discute ses exigences, on examine ses bases, on les menace, on les sapera peutêtre. Et les drames d'Ibsen ont ce haut intérêt qu'ils nous représentent d'une façon singulièrement vivante cette mêlée, qu'ils nous en iivrent les éléments et les caractères, qu'ils nous renseignent sur la lente ébullition de ce pays que nous aimons à nous figurer si tranquille, et avec une hardiesse telle, qu'elle ferait peut-être reculer les plus hardis de nos écrivains.

Henrik Ibsen, qui a maintenant soixante ans,

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a passé dernièrement plusieurs années à Rome où il vivait dans un isolement jaloux. Il y est demeuré étranger ; on ne lui connaissait pas d'amis ; tous les soirs, vers sept heures, on le voyait entrer au café Aranjo ; quelques Allemands, qui s'y trouvaient, le saluaient; mais il ne parlait à personne et s'asseyait seul à sa table. Maintenant il habite Munich, où il a, je le présume, conservé les mêmes habitudes. En effet, il a fait de la solitude un principe : « L'homme le plus fort, dit quelque part un de ses personnages, est celui qui reste seul. » Notez que son isolement n'est pas une retraite, qu'il n'entend pas renoncer à exercer une action sur la société. Mais passionnément individualiste, comme le sont souvent les hommes du Nord, il croit pouvoir exercer cette action par la seule puissance de sa personnalité. Ses œuvres lui paraissent à cet effet des armes suffisantes : il s'abstient de prendre une part directe à l'agitation qui l'intéresse, il n'écrit pas dans les journaux, il ne lance pas de brochures, il ne fait pas de discours ni de conférences, il ne veut pas monter sur la scène

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