MADEMOISELLE DE LAVERONT
menait souvent seule à la brune : les abords du château étaient devenus pour lui un paradis terrestre ; au seul souvenir des grands ormes qui l'ombrageaient, des aubépines qui secouaient leurs bouquets à ses pieds, des herbes fleuries où il se reposait tout haletant de souffrance et d'amour, il ressentait des joies infinies, des délices ineffables ; une riante échappée s'ouvrait dans son àme.
Mais je vous laisse le soin de faire le roman de cette histoire vulgaire, que je vous raconte à la hâte. ,
Georges allait s'affaiblissant de jour en jour; l'air bienfaisant du pays, les eaux minérales, la vie calme et rafraîchissante de la province ne pouvaient éteindre en son sein le feu brûlant qu'y avaient allumé les fatigues du corps et de l'âme, l'atmosphère malsaine et la vie agitée de Paris. Le mal le dévorait sans relâche; c'était une hyène toujours affamée, c'était la mort.
Loin de le relever, l'amour le renversa : ses douleurs devinrent plus aiguës ; il pressentit qu'il succomberait bientôt. Heureux d'aimer jusqu'à la mort, il remercia Dieu d'animer ses derniers jours et de purifier sa vie passée par un amour digne des anges.
108 MADEMOISELLE DE LAVEHGHT.
Les noces de M. de Marigny et de sa belle cousine n'étaient déjà plus un secret , le jour en allait venir : il lui sembla que ce serait le dernier de sa vie, tant il était défaillant à cette seule idée. La veille, son désespoir fut si profond qu'il résolut d'aller au-devant de la mort; car la mort n'était ni assez loin ni assez près. Il pensa à donner par testament à une de ses tantes la moitié de l'héritage de sa mère, espérant que ce legs serait agréable à la défunte ; il remit ce soin au lendemain. Voulant mourir sans bruit, il décida qu'il se jetterait à la rivière, espérant d'ailleurs faire croire à une chute naturelle. Il passa toute la soirée sur les bords de l'eau , abîmé dans les plus lugubres rêveries, fasciné par le suicide et par l'amour, tantôt suivant de l'œil les flots brunis, tantôt jetant un douloureux regard sur la belle avenue d'ormes du château comme s'il devait revoir flotter la robe de Mlle de Lavergny.
Le lendemain le ciel fut plus gai, et les cloches, éveillées dès le matin, chantèrent plus joyeusement que jamais. Georges , qui n'avait pas dormi, se leva aux premiers tintements. — Les cloches sonnent ma mort ! murmura-t-il. — Les cloches chantaient pour tout le monde; leurs grandes voix avaient, ce jour-là, des sons divers à toutes les oreilles : le jeune vicomte s'imaginait entendre la musique de ses songes d'or ; MUe de Lavergny et Adolphe Duclos croyaient que les cloches chantaient leurs douleurs, et le vieux baron s'écriait en se bouchant les oreilles : — Ces bavardes maudites qui ont