‹ Les revenantsChapitre 10 sur 39 · MADEMOISELLE DE LA.V1RGHY · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE LA.V1RGHY

le jeune vicomte fût le plus spirituel de la troupe fashionable, il ne disait pas grand'* chose, et pourtant il disait tout ce qu'il savait. Il s'en allait, de Paris en Champagne, chasser d'abord, demander ensuite la dot et même la main de sa cousine, Mlla Sophie de Lavergny. Il se souciait peu de la femme, ainsi qu'il arrive quelquefois dans ce mauvais siècle; mais il était alléché par la dot , qui devait réparer quelques brèches de sa maigre fortune.

Dès que Georges revit son pays il se ressentit jeune comme autrefois ; son cœur fatigué se ranima, ses espérances reverdirent comme par enchantement. Son cœur s'ouvrait d'avance aux épanchements maternels, mais il ne trouva au logis que son père et le testament de sa mère. Son père, qui songeait à se remarier, lui devint plutôt un maître qu'un ami. Après quelques tristes mois, las d'être toujours en butte à des remontrances trop paternelles sur sa vie parisienne et sur son oisiveté, il se révolta silencieusement contre cette tyrannie : il recueillit l'héritage de la défunte et s'en alla à quelques lieues de son pays, aux eaux minérales de T— . Cette petite ville, qui semble oubliée du monde, est pittoresquement éparpillée sur la rivière d'Aisne. C'est un charmant

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refuge pour ceux qui aiment la vie de province. La vallée qui se déploie à l'entour n'est traversée que par des chemins communaux ombragés çà et là de petits bois touffus comme il en faut pour les promenades amoureuses. — Les jeunes filles y sont avenantes, le vin y est émoustillant ; enfin le ciel y fait presque toujours bon visage. Georges espérait y prendre des bains salutaires; il devait y retrouver son ami de voyage , et peut-être il pensait y voir MUe de Lavergny. A Paris on poursuit de ses rêves d'un instant toutes les belles élégantes qu'on rencontre : en province les belles élégantes ne se rencontrent guère. Depuis son retour Georges n'avait pas vu une seule femme digne d'éveiller ses songes , et , par cette disette, il s'était épris involontairement de MUede Lavergny, qu'il n'avait jamais vue, mais dont le jeune vicomte s'était complu à lui dessiner le profil allemand.

MUe de Lavergny était une jeune fille charmante, qui gardait en province toute la grâce mignarde des femmes de Paris , où elle avait été élevée ; c'était une de ces natures blondes et nonchalantes qui animent si poétiquement les romans de Walter Scott. Naturellement simple, ce n'était que par caprice qu'elle deve-

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naît coquette ; naturellement triste et rêveuse, ce n'était que par boutade qu'elle devenait gaie et folle.

Avant l'arrivée de son jeune, cousin Fincroyable, son grand œil plein de langueur avait séduit un pauvre clerc de notaire du pays, Adolphe Duclos, qui l'aimait éperdu ment et qui en était aimé , en dépit de M. de Lavergny. Le vieux baron se promettait bien de couper au plus vite cet amour dans ses racines. Le jeune vicomte de Marigny était arrivé à merveille pour ce dessein ; aussi il accueillit joyeusement ses espérances d'hymen avec sa fille. La révolution de juillet, loin d'abattre son orgueil de gentilhomme, l'avait grandi encore : il était enchanté de donner sa fille et une partie de son domaine au seul descendant des Marigny. Il voulait pourtant contraindre son jeune cousin à passer désormais sa vie en Champagne, au milieu des terres, des bois et des prés dépendant du château de Lavergny. Malgré son amour pour lâchasse, le vicomte se résignait d'assez mauvaise grâce , ne croyant guère aux amusements de la province, regrettant les bruyants plaisirs dé Paris. Mais, de jour en jour, la vue des charmes et des domaines de sa cousine changeait ses idées 1 , 16.

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là-dessus; d'ailleurs il trouvait des distractions dans ses extravagances. La réserve, la retenue, la froideur de Mlle de Lavergny lui confessaient assez qu'elle n'était guère affolée de lui ; mais cela ne le tourmentait nullement : ce n'était pas l'amour qu'il venait chercher en Champagne. Ainsi que le baron , il se doutait de la passion qui enchaînait sa cousine au clerc de Me Desmarais, mais il fermait les yeux avec dévouement.

Cette passion était pure, tendre, noble, religieuse, comme il s'en trouve quelques-unes au fond des provinces, où le siècle n'a point encore penché son front qui doute de tout, même de l'amour. L'histoire en était simple : Adolphe Duclos avait vu MIle de Lavergny, et son premier regard lui avait dit qu'il l'adorait; Sophie , qui était pleine de foi et de candeur, avait répondu par un pareil regard ; et , depuis ce beau jour, ils s'étaient amoureusement appuyés l'un sur l'autre dans le chemin de la vie. Ils attendaient en silence , se confiant au destin , ou plutôt au dieu de l'amour. Adolphe Duclos n'osait songer à, épouser M 1Ie de Lavergny : il était trop pauvre pour devenir notaire; il savait d'ailleurs que le vieux baron méprisait tous les gens qui ne sortaient pas de

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sa caste. Malgré son amour, MUe de Lavergny pressentait qu'elle n'aurait jamais la force d'élever auprès de son père la voix en faveur de son amant : elle était plutôt L'esclave que la fille du baron; toujours soumise et résignée, jamais un cri de révolte n'avait agité ses lèvres; il fallait qu'elle fût sans cesse de l'avis de son père, qui descendait de cette souche d'anciens nobles régnant en maîtres dans leurs provinces et «'irritant aux plus légères résistances. Elle n'avait qu'un refuge contré le despotisme paternel , son cœur, son àme , son amour. Elle espérait de l'avenir, elle espérait que le baron s'adoucirait, ou qu'un miracle lui viendrait en aide ; enfin elle espérait en femme qui aime. Ses espérances n'eurent que des fleurs, comme toutes les espérances. Un temps vint où l'avenir l'effraya comme l'eût effrayée la mort : ce fut quand M. de Lavergny l'avertit qu'il allait la marier à son cousin. Dans sa douleur, elle tomba aux pieds de son père pour lui faire l'aveu de son amour; mais le baron, qui pressentait un refus et des larmes , le baron, qui avait vu la veille Adolphe Duclos rôder autour du château, et qui alors plus que jamais croyait au fatal amour de sa fille, jeta un regard terrible à l'infortunée, dont la voix suppliante

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s'arrêta tout d'un coup. Elle pria Dieu, et se résigna à traîner la chaîne de fer d'un mariage raisonnable.

Déjà M. de Lavergny n'était plus guère enchanté de son cousin , il se lassait fort de ses folies et de ses caprices; M. de Lavergny, qui était un homme mûr, ne voyait pas sans dépit les enfantillages du vicomte : il avait peur de voir éparpiller les deniers de sa fille par les mains de son mari. Mais il avait peur d'Adolphe Duclos et il voulait s'en délivrer. Adolphe Duclos riche et notaire, peut-être l'eût-il mieux aimé que son cousin ; peut-être eût-il sacrifié son orgueil aristocratique au penchant de sa fille; mais Adolphe Duclos n'avait rien que son amour, et cela n'est point admis dans les contrats de mariage.

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Ce fut vers ce temps-là que Georges vint séjourner dans la petite ville de T — , et le premier bruit qui le frappa fut le bruit de ce mariage raisonnable. Il en ressentit une peine infinie : le jeune vicomte lui déplaisait ; son cœur l'avertissait que MUe de Lavergny allait se sacrifier ; et puis il lui semblait que cette union renverserait sa dernière espérance : il aimait déjà. Grâce à l'amitié rapide des voyages, il fut recherché par M. de Marigny, qui était charmé de retrouver au désert un homme qui se souvint de Paris et qui pût recevoir des conseils de fashion. Il cultiva cette amitié pré-

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cieuse qui devait le rapprocher encore de M1Ie de Lavergny : il ne se passa pas de jour qu'il ne . vit le jeune vicomte, à la chasse, à la promenade du soir, dans l'avenue du château.

Ce fut dans cette avenue, à la nuit tombante, que lui apparut pour la première fois M11* de Lavergny, dont la robe flottante fuyait sous les arbres. A cette vue, l'amour qui murmurait dans son âme éleva toutes ses voix; une nouvelle existence s'ouvrit pour lui par mille portes dorées.

Le lendemain il revit Mlle de Lavergny. Durant toute la nuit il avait rêvé de sa beauté, mais elle lui apparut plus belle que dans ses rêves. La tète de Sophie penchait alors sous l'ardente mélancolie des amantes, ses pieds se nichaient dans l'herbe, ses mains oisives effeuillaient les branches tombantes avec une volupté amère ; il semblait qu'elle effeuillât l'arbre de sa vie dans une phase de douleur. Le jeune vicomte la suivait en silence; près de l'atteindre, il frappa légèrement des mains.

Elle se retourna en jetant un cri :

— C'est vous, mon cousin ! dit-elle avec un adorable mouvement de lèvres.

— Ma belle cousine , dit le vicomte que le mouvement de lèvres n'avait point charmé,

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M. Georges qui vient à nous est un de mes agréables amis; c'est presque un jeune homme à la mode. C'est un* étudiant, mais un étudiant du café de Paris, chiffonnant douze cravates dans sa matinée et n'allant jamais à pied à l'école de droit, ou plutôt n'allant jamais à cette école-là.

Georges, qui arrivait alors près de MUe de Lavergny, fit un profond salut et dit en souriant qu'il n'était jamais entré au café de Paris, qu'il gardait la même cravate pendant toute une saison, et qu'il allait toujours à pied, soit à l'école, soit ailleurs.

' MUe de Lavergny, qui en voulait à son cousin, fut heureuse d'entendre Georges parler ainsi; elle le remercia par un regard rapide qu'il ne vit pas, mais qu'il sentit comme si c'eût été un rayon de soleil. M. de Marigny voulut se sauver de ce mauvais pas en faisant l'étourdi : il saisit une petite rose de mai à la chevelure de sa cousine et se mit à pirouetter en la respirant.

— Je suis ivre, dit-il avec un sourire moqueur, ô ma belle cousine ! il me semble que je vous respire : cette rose vous a dérobé tous vos parfums de jeunesse et d'amour.

Sophie se contenta de rougir.

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— Ouf! s'écria M. de Marigny qui venait d'entendre le battement d'ailes d'une verdi ère, un ortolan, ma cousine ! un ortolan, Georges! . . . Adieu, ma cousine ; accourez donc, Georges !

Le jeune vicomte eût quitté le paradis de Mahomet pour la chasse.

Sophie se retourna vivement vers le château; Georges, qui ne voulait pas accompagner le chasseur, s'assit sur le bord du chemin et suivit d'un regard enchanté Mlle de Lavergny jusqu'à la porte du verger. Deux fois il eut la tentation de courir à elle , de se jeter à ses pieds et de lui déclarer son amour, sachant bien que les femmes donnent toujours l'absolution des péchés qu'elles font commettre; mais il fut retenu par la pensée que Sophie aimait Adolphe Duclos.

Il revit quelquefois encore MUe de Lavergny : plus il la revit, plus il l'aima. Cette mélancolie qui la voilait avec tant de charmes, cette nonchalance toute pleine de langueur qui avait un si doux attrait, cette beauté qui inspirait autant d'adoration que d'amour, tout cela le jetait dans l'enchantement. Il passait les soirées aux alentours du château, se cachant dans la verdure, contre les haies, sous les noisetiers, pour épier les pas de son idole. Sophie se pro-

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