‹ Les revenantsChapitre 13 sur 39 · PAYSAGE · texte numérisé non relu

PAYSAGE

Landouzy-les-Boi* est un ancien rillage dir Soissonnats, tapi au fond d'un petit val paisible, au pied touffu d'une montagne pittoresque, pêle-mêle de vignes, de bancs de sable * de bocages et de rochers ; — des chênes solitaires et des moulins à vent dominent cette montagne , qui est d'un aspect morne et sauvage. On y voit, le matin , passer le moissonneur ou le bûcheron ; à midi, le garde charn?

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pêtre s'y repose et le corbeau y croasse ; le soir, le troupeau de la ferme voisine s'y promène lentement au retour de Y Abreuvoir de Noè. Quand les chênes frémissent, quand les moulins tournent , la montagne endormie s'anime comme par enchantement et répond aux rumeurs de la vallée. À entendre ce duo de la feuille qui chante et du roc qui mugit on dirait deux commères qui se rencontrent. Que de propos en l'air jette la montagne ! que de paroles confuses élève la vallée! Voilà, certes, une belle langue à étudier ; il y a là plus de philosophie à recueillir que dans le livre noir des philosophes. Mais quand le vent s'apaise la montagne semble un désert infini, et le regard descend au plus vite sur le tableau vivant de Landouzy, si doucement encadré par la verdure flottante des vergers. D'un côté ce sont les écoliers qui battent la campagne, les vieilles femmes qui broient du chanvre, les jardinières qui arrosent leurs salades ; 4e 1Wtre coté, les lavandières jacassent autour do lavoir : «**- elles étendent sur la prairie communale les draps grossiers des paysans, et sur les buissons fleuris les fanfreluches qui seront fanées et : profanées le dimanche* Au coin de cette vilaine rue ce sont les couturières , les

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repasseuses, les grisettes du village, déjeunes folles, toujours broyantes et toujours enjouées : M11e Rose et MUe Agathe, MlIe Jolie et M"e Lisa. — Qu'importent leurs noms ? elles sont toutes jolies.

Un soir , après une chasse plus funeste au ehien de mon ami qu'aux bécasses du terroir, je me reposais sur le bord de la montagne de Landouzy, au-dessus du cimetière, qui est petit, mais profond, suivant le mot du pays. Mon regard voltigeait à l'aventure sur les la* vandières qui rédigeaient la gazette de l'en* droit à coups de langue et de battoir, sur la svelte église qui m'indiquait le cimetière et le ciel, sur le petit mendiant qui lavait ses pieds dans le ruisseau , sur les chevaux laborieux qui hennissaient au bout du sillon. L'automne avait jauni la terre de la dépouille des bois ; cependant la nature était encore attrayante : comme les femmes à leur déclin, elle avait des séductions sans nombre ; elle respirait un dernier air de fête dont j'étais ravi. Tout à coup j'entendis un violon qui chantait une vieille chanson du Soissonnais : — O vartingué ! la belle au gué ! Les sons étaient doux , lents et trktes; mon âme en fut chastement enivrée comme d'une musique divine. Bientôt je dé- 1 19.

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couvris le joueur de violon tout au travers d'une touffe de chênes. C'était un jeune homme d'une belle stature ; dans ses traits brunis il y avait un singulier mélange de douleur et de gaieté, de rêverie et d'insouciance. Il était assez mal vêtu, mais son costume avait du caractère : un habit à la Saint -Just venant de son aïeul, un gilet rouge imaginé par lui. Dès qu'il me vit sur mon lit de pierres moussues il cessa de jouer et s'étendit sur l'herbe. Mon chien alla lui dire bonsoir par un jappement et par une caresse ; il reprit son violon et accueillit la bête familière par une ouverture de chasse. Franck parut comprendre que la sérénade était en son honneur : il écouta d'un air grave , il applaudit en tendant la patte et en agitant la queue en mesure. Involontairement j'allai aussi vers le joueur et le priai de m'accueillir tout aussi bien. Il sourit et poursuivit avec nonchalance ses fantaisies musicales. Peu à peu ses doigts capricieux changèrent de notes, la gaieté des sons s'alanguk; bientôt je crus entendre un hymne des morts. Jamais hymne des morts ne me jeta tant de tristesse au cœur. J'écoutais avec angoisses ces gémissements funèbres d'un violon qui tout à l'heure éclatait en folle joie.

— Est-ce donc pour moi que voua chantez ainsi? demandai-je au joueur.

— Non, difcil sèchement.

Et, tournant ses regards attendris. sur le cimetière : — Je chante pour les morts qui sont lâchas. — Vous ne les y oyez pas qui. viennent danser à ma musique? — Moi, dans ces aubépines, sur cette roche adorée, je vois toutes ces illusions du temps passé; du moins je vois leurs ombres gémissantes.

Après un silence il joua lentement ce doux air de Lulli : L'autre jour Annette...

— Ah ! reprit-il en s'arrétant, celle-là qui est là-bas a bien aimé cette belle musique! La Mort est aveugle , la Mort est sourde : elle coupe le blé vert comme le blé mûr, l'oiseau qui chante comme le hibou ; c'est aussi bien la messagère du diable que du bon Dieu. La mauvaise béte passe trop tôt pour les uns, trop tard pour les autres ; en vérité, le monde est un triste logis. Eh! mon Dieu, serons-nous mieux ailleurs? Résîgnons-nous.

Le joueur détourna son regard du cimetière, il déposa son violon, il prit dans sa poche une bouteille et but un coup avec une voluptueuse nonchalance.

— Mon cher philosophe, lui dié-je, celle qui

est là-bas a donc emporté voire cteor dans sa fosse ?

Il me regarda du haut de son violon et me demanda , en cherchant au fond de sa poche des débris de gâteau , si j'avais été à la fête d'Origny. — Une belle fête ! s'éeria-t-il ; j'en reviens tout enivré. Quel bon vin et quelles belles filles! Gomme les cœurs dansaient et comme je dansais moi-même sur mon tonneau chancelant, comme s'il eût été plein, en voyant ces robes de toutes les couleurs que le vent battait et soulevait en vrai sournois ! Que de doux souvenirs elle a réveillés autour de mot, la belle heure dé jeunesse elle m'a rendue t — Cécile ! 6 Cécile, où étiez-vous?

Il tendit les bras avec égarement; et, riant bientôt de cette secousse du cœur, il en donna une à sa bouteille. — Le soleil s'en va, reprîtil; suivez -moi donc sur cette roche. — Vous n'avez pas l'air d'un mauvais vivant. Vive la joie ! — Voulez- vous boire un coup? Tendez la main ou buvez au goulot.

Au bout d'une demi-heure nos cœurs s'entendaient à merveille; nous étions les meilleurs amis du monde. Au choc de nos cœurs avait jailli une de ces amitiés soudaines, aventureuses, irréfléchies, qui répandent tant de charmes

dans tas premiers moments. J'avais par hasard, dans ma gibecière, un flacon de vin d'Espagne dont j'arrosai aveo succès cette amitié naissante» — Mé voilà tout ému de reconnaissance, me dit mon philosophe ; si vous voulez descendre dans Lanctouty, je prendrai ma revanche. Il y a encore dans la cave du cabaret quelques vieilles bouteilles ;à déterrer*

Voyant que je n'étais .peint du tout; séduit : — Eh bien ! puisque vous aimez mieux tester là, je vais vous raconter une petite aventure galante qui s'ejit passée cet automne au château de C — • Quoique je ne sois pas lé diable, je sais par coeur toutes les histoires amoureuses du pays ; car les jours de fêté . et' de dimanche, pendant que mon violon grise les danseurs et surtout les danseuses, je promène mon regard par-ci' par-là : l'ivresse de la danse est comme l'ivresse du vin, elle démasque le cœur. Aussi, pour moi, l'amour le plus caché est sans aucun mystère; je déehire tous les voiles, j'apprends peu à peu , mot à mot , toutes les histoires sentimentales. Ma mémoire renferme cent mille romans, et, si je n'avais pas trop d'esprit, j'écrirais un beau livre de tout cela, un livre pareil au Diable boiteux , que j'ai lu la semaine passée.

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— Mon cher musicien, dis-je, an lien de me raconter cette aventure galante, racontezmoi l'histoire de Cécile; votre violon m'en a déjà dit quelque chose, moitié riant, moitié pleurant.

— L'histoire de Cécile? dit-il en soupirant, c'est une histoire trop simple pour vous amuser; d'ailleurs, en vous la racontant, je vous raconterais naturellement la mienne, et je me suis bien promis de ne jamais ouvrir la porte de mon cœur; il y a là un mystère dont on rirait, et malheur à qui en rirait !

Je lui offris une seconde fois mon flacon; il soupira et le vida d'un trait; puis, me tendant la main : — Pourtant, reprit-il, cfest une confession qu'il faut que je fasse à quelqu'un avant de mourir. C'est triste à dire, il est vrai, mais bien triste à garder. Je vais me raconter cela à moi-même : je vous permets de m'écouter.

Et il commença sa confession. J'ouvris mes oreilles, tout en admirant son front superbe, où le génie s'était presque arrêté , et son œil de feu dont le vin avait voilé l'éclat.

Là PftÉFACC.

Je suis venu au monde à Landouzy. Je dois cela à un pauvre diable de joueur de violon comme moi et à une bonne femme qui est morte en me donnant la vie. C'était bien la peine ! — Eh ! morbleu ! oui , c'était la peine. — Mon père était le plus gai des musiciens , ma mère était la plus triste des lavandières; je tiens un peu de mon père et de ma mère : estce un bien? est-ce un mal? En historien fidèle, je dois tout vous raconter, depuis le temps où je faisais des étangs devant notre masure, quand il pleuvait, jusqu'à ce beau soir où je

me jette à corps perdu dans mes souvenirs. J'aurai d'ailleurs bientôt fini avec l'enfance : en vous disant que jusqu'à treize ans j'ai passé mon temps à faire l'école buissonnière, je vous dirai tout. Vous avez fait comme moi l'école buissonnière? vous vous êtes égaré au fond des bois pour dénicher des nids de grives ou de verdières , pour cueillir des fraises ou des épines blanches? Eh bien , je passe là-dessus; j'arrive tout de suite à ma première jeunesse. La vie ne commence qu'au jour où on approche ses lèvres du vin et de la femme. — Un beau jour, ma foi ! le plus beau de la vie ! Un verre de vin, un baiser de femme, voilà les seules richesses véritables , et je crois que le bon Dieu nous a mis au monde pour cela. Il y a partout de* vignes et des femmes, Dieu a'ea est point avare; ou plutôt les vignes sont prodigues de grappes et les femmes d'amour. — Les belles vendanges qu'on fait ! — Né vous avisez pas d'attendre l'hiver : une fois l'hiver venu , adieu la vendange l

Il y a bien encore une autre richesse pour les philosophes, eomute moi : c'est la musique. Je béuis tops les jours mon père de m*a?oû* laissé «on violon pour héritage ; j'aime mieux mon violon que la couronne de France. Le

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