L* JOUIS* OK VIOLON
musicien est le premier des hommes, c'est le roi du plaisir; il n'est pas de jour qu'il ne donne un peu de joie à ces pauvres créatures que le ciel a semées sur la terre , il n'y a pas à coup sûr un roi de Franee qui ait fait autant d'heureux que moi. Je suis plus fier de mon violon que d'un sceptre sacré par le pape; mon violon e'est mon trésor. J'en suis prodigue, j'en joue pour tout le monde, pour les pauvres comme pour les riches. Quand je rencontre un mendiant sur mon chemin, je lui joue un air, et je suis bien sûr qn'il aime autant cette aumône-là qu'une autre. Aussi, en me voyant, les mendiants ne tendent jamais leurs mains : ils ouvrent leurs cœurs.
Oui, la musique, le vin, les femmes, voilà toutes les joies de la terre. Dieu a dît aux hommes : — Les collines sont couvertes de vignes ; les femmes sont pleines de roses ; les oiseaux chantent dans les bots. : vendangea , moissonnez, écoutez ! Aux femmes Dieu a dit : — Laissez cueillir les roses, elle» refleuriront sans cesse. Et. les femmes ont toujours suivi la parole de Dieu. Il y a des hommes qui révent de gloire en tète à tète avec leur* maîtresses ; il y en a d'antres qui boivent de l'eau pour médire du vin : ce sont des méchants et des fous; 1 20
plaignons-les ! Moi je ne suis pas si fou ni si méchant : je bois, j'aime et je chante. Pourvu que les femmes soient belles , que le vin soit du terroir, que les chansons soient folles, c'est tout ce qu'il me faut; — du moins, c'est tout ce qu'il me fallait quand je vivais avec les vivants; maintenant que je vis avec les morts, ce n'est plus la même passion. Enfin, c'est là tout ce que je demande à Dieu dans son paradis. Je ne sais pourquoi, mais j'augure mal du paradis. Le notaire du pays a une grande salle dont toutes les murailles sont couvertes de tableaux : d'un coté, ce sont de belles femmes qui s'ébattent sous des arbres avec leurs galants ; tout en face on voit des ivrognes flamands qui boivent comme des puits — l'ivresse de l'amour et l'ivresse du vin. — J'ai bien peur, ma foi, que le paradis ne ressemble à la salie du notaire : on y verra des bouteilles et des femmes, du vin et de l'amour; mais on ne pourra toucher à rien. Chaque fois que j'entre dans la salle du notaire , il me vient l'envie de jouer une contredanse à ces beaux amoureux et. à ces fiers ivrognes : il me semble qu'ils danseraient si bien !
Mais je divague comme une commère et je n'avance guère dans mon histoire. Un peu de
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patience, s'il tous plaît; encore un petit baiser ma bouteille, ma chère bouteille, et nous voguerons à pleines voiles.
Qu'ils sont doux, Bouteille jolie,
Qu'ils sont doux Vos petits glouglous !
Ah ! bouteille, ma mie, Pourquoi vous videz-vous?
Après avoir chanté, le joueur de violon jeta sa bouteille dans la montagne. — La bouteille bondit et éclata sur une roche. — Pauvre bouteille ! dit-il avec amertume.
— Hélas ! reprit-il tristement, que n'en puisje faire autant de ma femme qui n'est qu'une bouteille vide, ou plutôt qui est une bouteille pleine de mauvais vin !
Le philosophe contempla un instant le cimetière comme pour se consoler de sa femme, et poursuivit ainsi son histoire.
COHBXftT J£ DEVINS AMOIIRIDX IT MUSICIEN.
Mon père avait coutume de m'emmener à toutes les fêtes du pays. Je m'asseyais gaiement sur son tonneau, et, tout enchanté par la musique, je suivais d'un regard curieux, les scènes variées qui se déroulaient devant l'orchestre champêtre. J'ai plus d'une fois surpris les' premiers aveux du galant et le premier trouble de l'amoureuse. Je comprenais à peine : pourtant mon cœur d'écolier battait avec violence, et je me perdais dans une rêverie enivrante dont je ne puis vous donner l'idée. Mon père, dont la parole était fort pittoresque, di-
sait à propos de cette rêverie-là : — Eh bien ! Richard, te voilà encore au fond des bois ! Mon père avait bien trouvé l'image. Voyez -vous, dans la gorge, cette charmille touffue? Je n'y ai jamais passé sans me souvenir 'de mes premiers songes, et plus tard je n'ai jamais rêvé d'amour sans voir cette charmille : il y a de belles draperies de verdure, des fleurs qui vous embaument , un petit ruisseau qui coule dans l'oseraie, des bouvreuils qui chantent gaiement; c'est un vrai nid d amoureux.
Un dimanche donc je suivis mon père à la fête d'Origny. Il faisait le plus beau temps du monde. Cependant à l'horizon, le ciel était couvert ; par-ci par-là les éclairs jaillissaient. — Encore un orage pour ce soir ! dit mon père avec humeur. Le dimanche n'est-il donc pas un jour de repos et de plaisir pour le ciel comme pour la terre ? En vérité, le bon Dieu n'est pas raisonnable. Et mon père poursuivit tout bas ses lamentations : — Voilà plus d'un écu de six francs perdu pour moi ! Je ramasserai à peine de quoi boire la semaine qui vient! 0 mon Dieu ! ayez pitié de moi !
En dépit des nuages et des éclairs, la fête fut bruyante et touffue. Les belles robes ! les gais visages ! les folles danses !. Je ne parle pas 1 20.
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de ces lourdes et informes paysannes qui dan* sent en tendant des pattes d'araignées; j'ai toujours détourné les yeux de leurs ébats grotesques : je parle des grisettes et des bourgeoises, ces filles pimpantes et alertes qui sont tour à tour, a la fois paysannes et grandes daines, qui ont dans les traits et dans l'esprit de la grâce et de la naïveté. Celles-là étaient, parmi les autres, comme des roses dans un champ de choux. Mon père disait en les voyant :
— Voilà les mignonnettes. Il disait des autres :
— les Marquions* Parmi les mignonnettes de Landouzy- les -Bois, il en était une que j'admirai longtemps sans m'en douter le moins du monde : c'était la fille de M. Bertrand, dont la ferme est au bout du village. Au travers de ces grands châtaigniers — voyez -vous? — du côté de l'Abreuvoir de Noé — un colombier pointu comme le clocher : c'est cela. M. Bertrand, qui est Champenois, ne dément pas le proverbe ; mais, tout Champenois qu'il est, il a eu l'esprit de faire une fille charmante, dont tous les pays du monde se fussent glorifiés. — Cela n'était pas trop champenois. Cécile Bertrand était à la fête d'Origny avec ses compagnes. Ses compagnes étaient animées d'une folle gaieté ; elles avaient des roses dans leurs