LIVRE PREMIER
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M. Adolphe passi a propos dans la rvb Marii-
Stuart.
L'an passé, un matin du mois de mai, Adolphe Lebrun, le héros de ce roman, s'il y a héros, s'en revenait de je ne sais où, lorsque dans la rue Marie-Stuart il vit d'aventure, en levant la tète, MUo Anaïs qui arrosait des capucines sur une fenêtre du second étage.
Adolphe Lebrun était un sémillant clerc de notaire chassé d'une étude de sa province, où il ne voulait rien faire, hormis les actes privés de son maître.
A Paris il était pareillement clerc de notaire, mais non plus, cette fois, pour faire les mêmes actes faciles et frivoles qui charmaient ses ennuis de la province.
Mlle Anaïs était une fleuriste verdoyante, jolie, agaçante, jetant au vent son amour et surtout sa vertu.
Sa mère lui avait laissé pour héritage de grands yeux noirs admirablement sournois, une bouche pleine de perles, de sourires et de baisers, un bras blanc et dodu dont l'étreinte enlevait au ciel, une jambe ronde dont la vue courbait à terre, une gorge... je ne l'ai pas vue, mais ce n'est pas ma faute, en vérité; enfin ces mille richesses adorables que l'amour dépense avec tant de plaisir.
Hélas! ce corps charmant renfermait une âme perverse : la plus douce femme est amère; ne bure? pas le fond de la coupe. M"* Anaïs était le refuge brun et rieur des sept péchés capitaux; mais, comme à Madeleine, il lui sera beaucoup pardonné perce qu'elle a beaucoup aimé.
Et d'ailleurs, dans les sept péchés capitaux, n'y eu a-t"il pas cinq au moins que nous traitons en péchés véniels? cinq qui sont des attraits de plus pour les femmes :
l'orgueil,
la colère,
la gourmandise,
la paresse,
la luxure.
Or, à l'instant même où M. Adolphe lorgnait MUo Anaïs, où Mlle Anaïs s'accrochait à ses regards le cœur de tous les passants qui levaient la tète, une couturière perchée à une fenêtre voisine se mit à crier en regardant la fleuriste :
— Bonjour, Anaïs !
Mlle Anaïs répondit dédaigneusement, comme une fleuriste qui parle à une couturière :
— Bonjour, Olympe.
Et elle disparut tout d'un coup pour ne pas se compromettre avec une pareille voisine.
— Vive l'amour! dit Adolphe en s'éloignant; je sais le nom de la belle Anaïs : en chasse, morbleu !
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A mademoiselle Anaïs, fleuriste, rue Marie- Stuarty 12, au second.
« Mon cher auge,
» Vous êtes belle comme l'aurore; je vous ai vue ce matin à votre fenêtre, arrosant des capucines , et tout d'un coup je vous ai aimée. La fenêtre était fleurie, mais vous étiez la plus belle fleur du bouquet. Mon cœur bat violemment, ma tète s'égare : ayez pitié de moi ! Si
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je ne vous rencontre pas à la brune , par ha- $ardy dans le passage du Grand-Cerf, je ne sais ce que je deviendrai.
» Je vous baise les pieds.
» Adolfhi.
» Midi, étude du notaire de la rue de G— y. »
A la brune Adolphe alluma un cigare pour se donner un air martial ; il s'en alla comme par désœuvrement dans le passage du Grand- Cerf.
Cependant MUe Anaïs ne venait guère.
— Voyez-vous, la coquine qui se fait attendre comme une duchesse !
Il chercha à se distraire en regardant les diverses scènes de la comédie parisienne qui se jouait dans le passage :
Une repasseuse qui rêvait une robe d'organdi cherchait de son mieux un moyen de Tavoir.
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Un petit ramoneur faisait des grimaces, une grande joueuse de harpe faisait des sourires, le tout moyennant une pièce de cinq centimes.
Une modiste fuyait un élégant clerc d'avoué qui la poursuivait avec son esprit ; — il faut bien dire qu'elle fuyait lentement.
Cependant MUe Ânaïs ne venait pas.
— J'ai perdu mon temps et mon billet, murmura l'amoureux.
En s'en retournant Adolphe passa sous les fenêtres de la cruelle ; il leva la tète avec une tristesse amoureuse; au même instant la fenêtre s'ouvre et la maîtresse du lieu arrose à son tour les capucines ; mais, par mésaventure, Adolphe fut mieux arrosé que les capucines.
— Voilà ce qui s'appelle jeter de l'eau sur le feu, dit-il avec dépit.
Et il s'en alla.
A mademoiselle Ânaïs,
« PfTIT DÉMON,
» Par le ciel ou par l'enfer, réponds-moi ! Tu ris de mon martyre ; vous riez de l'amour, Anaïs, vous riez de l'amour, et vous avez vingt ans ! Mais l'amour, c'est la grâce, c'est l'espérance, c'est la vie ! c'est le songe charmant qui vient dans le sommeil , l'étoile qui nous guide dans la nuit; le parfum de la rose, le soleil du ciel ! Et vous êtes tout cela pour moi !
» O Anaïs ! ne me faîtes pas mourir de désespoir ! — S'il faut mourir, 6 mon Dieu, faites que j'aie son cœur pour tombeau !
» Adolphe.
t Minuit. »
MUe Anaïs fut touchée de cette lettre ; elle la lut à toutes ses amies comme un modèle de style et de sentiment. Sa première pensée fut d'y répondre ; mais elle était si inquiète pour sa mauvaise orthographe qu'elle fut inquiète pour sa vertu.
— Bah ! fît-elle, il a le temps d'attendre.
Or, en attendant, Adolphe, sans cesse irrité par cette sauvagerie vulgaire, négligeait étrangement les contrats de mariage et les inven-
ta ires. Il dessinait des petites fleuristes de tous les cotés, jusque sur le papier timbré.
Le second jour il eut un accès d'esprit , ou plutôt sa plume eut un accès d'esprit , car il écrivit cette- autre lettre, qui est un chef-d'œuvre de bon sens.
A mademoiselle A maïs,
« Vous êtes une bégueule , ma chère ; vous prenez des petits airs de marquise qui ne vous vont pas : vous vous nichez dans les lambeaux de votre yertu : vous avez là un méchant manteau; et d'ailleurs ce n'est pas la peine avec moi, qui en ai séduit des plus revéches et des plus huppées. Allons , sans détour, je suis amoureux de vous ; si vous n'êtes retenue par un fil d'or à quelque mortel fortuné, venez sur
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mon cœur, mignonne , et croyez-moi pour la vie.
» Votre esclave dévoué,
n Adolphe.
* 8 heures du matin.
» P. S. Je ne désespère pas que le hasard ne vous conduise à midi vers le passage du Grand-Cerf. »
A monsieur Adolphe, clerc de notaire.
« Monsieur,
» J'arrive de Metz,' en Lorraine, et ce n'est pas pour vous que j'ai fait 100 et 20 lieues. Vos lettres m'ennuient : quand finirez-vous cette comédie? Vous ne vous gênez pas ! Pour qui me prenez-vous?
)> ÀNAÏ8 DoFLOT. »
En lisant cette lettre Adolphe bondit jusqu'au plafond de sa chambre. — La belle est à moi I s'écria-t-il.
Et il jeta son bonnet de coton par la fenêtre.
A mademoiselle A nais.
« Mighonhe,
» Vous avez fait 100 et 20 lieues pour un perûde ; il ne faut pas être bien malin pour deviner cela : vengez-vous du perûde comme se vengent les femmes. *
» Vous dites que mes lettres vous ennuient : en revanche elles m'amusent, et elles vous amuseront aussi. Je ne vous ai pas prise pour une mauvaise femme , au contraire : mais je
204 LES AVENTURES SEtlTIMEltTALES.
voudrais bien vous prendre pour ce que vous êtes, ma toute belle, là-bas, au bouf du maudit passage du Grand -Cerf, à la nuit tombante.
» Adolphe. »
A moniteur Adolphe.
« Vous saurez, monsieur, que je ne vais jamais dans le passage du Grand-Cerf : c'est bon pour les couturières, qui se soucient de leur renommée comme de rien du tout ; cependant, pour en finir, peut-être irai-je ce soir vous prier de me laisser en repos. Etes- vous ennuyeux, donc!
» A II AÏS. »
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M,,c An aïs va prier M. Adolphe de la laisser