‹ Les revenantsChapitre 30 sur 39 · VINGT- QUATHE HEURES A BOIS · texte numérisé non relu

VINGT- QUATHE HEURES A BOIS

au-dessus de leurs compagnes pour suivre des yeux le blond étranger.

Il marcha droit à l'obélisque égyptien qui s'élève au milieu de la place du Peuple , et , déposant à ses pieds son sac et son bâton poudreux , il s'étendit douloureusement sur l'une des marches de sa base; son front reposait sur ses mains, les larges bords d'un chapeau calabrais tombaient sur son visage, et le voyageur resta longtemps ainsi, plongé dans un morne abattement.

Lorsqu'il releva sa lourde paupière et sa tête appesantie , la foule s'était écoulée, les pavés résonnaient autour de lui sous les roues rapides des chars et sous les fers brûlants des chevaux, et le soleil, se retirant de l'obélisque, faisait étinceler de ses derniers rayons la croix arborée sur la cime. On était alors aux derniers jours d'octobre , jours de chants et de danse pour Rome, Silencieuse et déserte sous le ciel embrasé de l'été, la ville sainte se réveillait aux feux plus indulgents dfcTautomne ; elle reprenait à Naples et à Florence les étrangers qui l'avaient délaissée pour le golfe de Parthénope et les collines de la Toscane; les habitants de ses montagnes descendaient dans ses murs en habits de fête, et les cantonnette d'Albano,

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de Soûbiaco et de Velletri retentissaient sous les chênes verts et les lauriers de ses villas. Cependant Y Ave Maria venait de sonner aux églises voisines. Le jeune voyageur se disposait à s'éloigner pour chercher un gîte lorsque, promenant ses regards distraits sur les objets qui l'entouraient, un vague intérêt sembla l'agiter d'abord, puis, une préoccupation puissante l'enchaîna soudain à sa place. Bientôt ses yeux éteints s'animèrent, la pâleur de ses joues se colora, et son cœur battit violemment sous sa blouse grossière. Épiant les chars qui venaient en fuyant raser la marche de granit sur laquelle il tenait debout son corps brisé par la fatigue, il n'en laissait point échapper un seul sans y plonger son avide regard ; et s'il apercevait au loin une écharpe et de longs cheveux flottants à la brise du soir, une blanche main endormie sur l'appui d'une calèche découverte, une pâle flgure penchée sur des coussins moelleux, alors je ne sais quel instinct de l'âme, je ne sais quels parfums de l'air lui révélant l'approche d'un être aimé sans doute, tout son sang refluait vers son cœur, et un éclair de joie sillonnait son. visage , que le soleil et les voyages avaient flétri moins que la douleur. Mais. toujours l'équipage, glissant souple et

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gracieux défaut lui, le laissait triste et dée~ abusé, pour s'évanouir dans Pair de la nuit, rapide comme f espoir qu'il avait éveillé»

Découragé, il allait reprendre son sac et son bâton lorsqu'un embarras de voitures étant survenu à la porte du Peuple un landau traîné par deux meeklenbourgeois fougeux s'arrêta brusquement devant lui. Il poussa un cri de joie et de surprise* et, s'élaneant vers la calé-

che, il s'appuya d'une main sur le panneau, et repoussa de l'autre l'alezan brûlé du cavalier qui galopait à ses cotés. L'animal se cabra sous la pression de cette main vigoureuse; mais le cavalier, frappant de sa cravache le visage de l'impertinent qui venait d'arrêter sa course, enfonça ses éperons dans les flancs de son coursier, et, lui faisant franchir d'un bond le corps de l'imprudent jeune homme jeté sans vie sur les pavés, il disparut avec la calèche, tous les deux légers comme le vent.

Cette scène, jouée en moins d'un instant, n'eut de témoins que ses acteurs et un élève de l'école française qui traversait la place du Peuple. Il s'approcha du voyageur, le souleva de ses bras, et, l'appuyant contre l'obélisque, il lui fit boire quelques gouttes de l'eau pure et limpide que quatre lions de marbre vomis-

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sent incessampient aux quatre angles de sa base. Lorsqae l'infortuné revint à lui, et que, portant la main à sa tète, il sentît sous ses doigts le cercle sanglant qu'avait décrit sur son front la cravache du cavalier, il pressa de l'autre main sa poitrine arec rage et deux larmes tombèrent sur bcb joues amaigries,

— Vous souffrez ? demanda le jeune peintre en appuyant affectueusement sa main sur la blessure de l'étranger.

— Oui, je souffre, répondit celui-ci en pla» eant la sienne sur son cœur; et, levant son triste regard vers le jeune homme qui l'avait secouru : — Qui , je souffre bien l s'écria-t-il en lui jetant autour du cou ses bras avec effu* sion.

Et il versa des larmes abondantes»

— Est-ce donc vous, Desdicado? demanda le peintre avec une douloureuse surprise. Qui vous a vu, au dernier automne, brillant à Florence de tout le luxe de la fortune, de tout l'éclat de la jeunesse , osera-tnl vous reconnaître sows ces traits flétris et sous ces rudes vête* ments? Vous , jeune et beau, élégant et fier, devais je après dix mois vous retrouver ainsi?

— C'est que vous ne savez pas tout ce que la destinée peut accumuler de douleurs en dix

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mois ni tout ce que la douleur peut enfermer d'années, en un jour, répondît l'étranger, d'un air sombre. Oui, je suis Desdicado, ajouta-t-il en essuyant ses pleurs , Desdicado misérable, mais fier. Ami, quel est cet homme ? L'homme qui m'a frappé, quel est-il? L'un de nous deux ne verra point s'effacer sur mon Iront cette marque infamante.

— 11 n'est point un mari dans Rome qu'il n'ait blessé au front plus rudement que vous, répondit l'artiste en souriant. Qui ne connaît point ici le héros de toutes nos fêtes, l'enfant gâté du pape et de ses cardinaux , le caprice de toutes nos femmes, le prince Mariani, l'amant heureux de la marquise de R...

— Tu t'abuses ou tu mens ! s'écria l'impétueux jeune homme; la marquise de R... n'est point sa maîtresse. La marquise de R..«, vous ne la, connaissez pas, ajouta-t-il d'une voix plus douce; il est tant de marquises dans Rome! Que Mariani les prenne toutes, mais Béatrice qu'il la laisse au Seigneur. Non, vous ne la connaissez pas : l'âme de la Vierge n'est pas plus blanche que son. âme , les madones de votre Raphaël sont moins célestes que ses traits. Triste et froide, elle traverse le monde sans que le monde la possède; car Dieu, jaloux, n'a pas

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voulu que cet ange échappé trouvât sur notre misérable terre une branche pour se poser, afin qu'il retournât plus vite au ciel qui le redemande et le pleure. ,

— Je m'abusais, répondit Lorentz; cette marquise n'habite point ces murs , et je crois volontiers qu'elle est encore au ciel, d'où vous la faites descendre. Il n'est à Rome qu'une marquise de R..., et vous avez pu lavoir glisser devant vous comme un pâle reflet de vos amours. Mariani galopait à ses côtés, et les roues de sa calèche, moins aériennes que vos rêves, ont failli vous écraser sur les pavés de cette place.

— Et qui vous a dit, s'écria Desdicado en pâlissant de colère, qui vous a dit que Mariant fût son amant? Vous êtes tous ainsi, vous autres! l'honneur d'une femme ne vous coûte pas plus à ternir qu'un roseau à briser sous vos doigts, et vous jetez au vent vos paroles empoisonnées sans vous soucier du but qu'elles frappent ! Oh ! Lorentz, l'honneur d'une femme est un cristal si pur et si frêle qu'on ne devrait y toucher que d'une main pieuse et craintive.

— Vous aimez donc cette femme? demanda tristement Lorentz.

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— Je l'aime, répondit Desdicado.

— Pauvre insensé ! murmura le jeune peintre. Desdicado, ajouta-t-il, si mes paroles voua ont blessé, reprenez ce sac et ce bâton et allez secouer loin de Rome la poussière de vos sandales. La sainteté de votre amour aurait trop à souffrir en ces lieux. Allez, ami, partez. Mariani a souillé le sanctuaire où vous veniez vous agenouiller; l'idole que vous cherchez n'habite plus votre âme d'amant et de poète.

— Lorentz, expliquez-vous, murmura l'étranger d'une voix éperdue.

— Que vous dirai-je, répondit l'artiste, que Rome entière ne puisse vous apprendre? A seize ans , noble et belle , Béatrice épousa le marquis de R..., vieillard égoïste et morose. Ce fut un triste jour pour Béatrice, un beau jour pour la jeunesse romaine, qui ne vit dans ce mariage qu'une victime, le marquis de R..., La victime fut Béatrice. Elle vécut retirée près de son vieil époux , et le vieillard s'éteignit dans ses bras, entouré de soins, d'honneurs et de tendresse. Lorsque Béatrice reparut dans le monde comme une jeune ombre échappée du tombeau, les hommages se pressèrent autour d'elle, et chacun voulut ranimer aux chauds rayons de son amour cette fleur qui s'était étio*

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léo dans une solitude austère. Mais Béatrice resta pure cornue l'eau qui jaillît de ces mar+ bres : toutes ces amours glissèrent sur son âme sans la réveiller ni la distraire, et, lasse de tant d'importunités, elle alla chercher loin de Rome le repos et la liberté*

— C'est elle, c'est Béatrice ! s'écria Desdicado avee enthousiasme* Vous voyez bien qu'elle est pure et sainte, sainte comme mon amour, pure comme ce bel astre qui nous edaire»

En ce moment la lune, qui montait à l'horizon, versait ses blancs rayons sur Borne, et là vàtte semblait dormir sous un vaste réseau d'argent; la place du Peuple était déserte, le Cono silencieux, et l'on n'entendait que le bruit de l'eau dans les bassins et les chants éloignés sous les bosquets de la villa Borgbèse.

— Écoutez, répondit froidement LorenU :

après un an d'absence la marquise revint. Elle était partie seule, elle revint accompagnée du prince Mariant. Vous l'avez vu insolent et beau : ce fut contre son amour que se brisa la rigide vertu de la belle et froide marquise.

— i Encore une fois, qui vous l'a dit? demanda Deedicado, qui sentit de nouveau son sang lui monter au visage.

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— Qui ne tous le dira point à Rome? L'intimité des nouveaux amants n'a pas de prétentions au mystère : leur amour va le front levé. Béatrice ne nie point et Mariani affirme. Qu'en pensez-vous à cette heure ?

— Je pense que Mariani est un lâche et un fat! s'écria Desdicado en se levant. Venez, j'aurai demain deux honneurs à venger.

— Qu'allez-vous faire? disait le jeune peintre en conduisant Desdicado vers une hôtellerie de la place d'Espagne. Un duel ? une provocation! Savez-vous que Mariani est le spadassin le plus habile de la péninsule et que vous ne jouerez pas impunément votre vie contre la sienne? D'ailleurs, quelle solennelle importance donnez-vous donc à tout ceci? Mariani vous a frappé sans doute ; mais ne vous étiezvous pas jeté, comme un fou, à la tète de son cheval, avant qu'il n'eut jeté, comme un sot, sa cravache à la vôtre ? N'étes-vous point allé au-devant de l'outrage, et Mariani, qui ne vous a vu de sa vie, j'imagine, pouvait-il vous soupçonner sous l'élégance puritaine de votre nouveau costume? Quant à l'honneur de la marquise , vous auriez mauvaise grâce , il me semble, à vous poser le vengeur d'une victime qui s'est offerte elle-même au sacrificateur.

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Reste donc à discuter les intérêts de votre amour. Amant délaissé de Béatrice, je comprends vos douleurs : Béatrice est belle, et...

— Je ne suis point son amant délaissé, ré* pondit Desdicado. Béatrice ne m'a jamais aimé, ses lèvres n'ont point effleuré mes lèvres, jamais ma main n'osa presser la sienne.

— Ne vous plaignez donc pas ! s'écria le jeune peintre. Il vous sera facile de ravir à l'amour de Mariani ce qu'il n'a pas craint d'enlever à la vertu de la marquise, si toutefois vous voulez ne point oublier qu'il est entre rivaux d'autres armes que le fer et le plomb, et, pour arriver au cœur d'une femme aimée, une voie moins sanglante et plus sûre que celui d'amant heureux.

Et comme Desdicado, absorbé par une sombre mélancolie, ne répondait pas : — Au reste, ajouta Lorentz, je suis tout à vous; je n'ai point oublié les jours de bonheur que je dois à votre amitié. Joyeux ou triste , misérable ou riche , vous êtes Desdicado, et mon cœur et mon bras sont à vous.

Parlant ainsi il tendit sa main à l'étranger, et sa figure, à l'ordinaire froide et railleuse, exprima en cet instant une affection si tendre et si dévouée qu'il sembla avec sa main livrer

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son ame tout entière, Peedicttdo se jeta dam ses bras.

~~ A demain donc ! lui dit-il, a demain au soleil levant. Ce sera mon dernier jour peutêtre ; mais je n'attend* plus rien de la vie, et j'ai cédé depuis longtemps ma part de bonheur sur la terre.

Après des offres généreuses faites d une part avec délicatesse, refusées de l'autre sans orgueil, les deux amis s'arrêtèrent devant une hôtellerie de la place d'Espagne* — Vous ne m'avez point initié au secret de votre destinée, dit Lorent* , et j'en respecte le mystère. Quel que soit le sert que le ciel vous prépare, le soleil levant me trouvera à votre porte; et si, durant cette nuit, ma fortune, mon cœur ou mon bras vous manquaient, franchissez cet escalier qui fait face à votre locanda, il vous conduira à la villa Médici ; vous m'y trouverez à toute heure, veillant et pensant à vous»

A ces mots Lorentz pressa cordialement la majn de l'étranger et s'éloigna, tristement préoccupé des événements qui devaient résulter de cette soirée fatale. Il connaissait l'âme chevaleresque de Desdicado et ne s'abusait pas sur les motifs du rendez-vous qu'il avait accepté ; et, bien que la vie de son jeune ami lui

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donnât des inquiétudes qui dominaient, toutes les autres, il se disait aussi que les duels étaient proscrits à Rome, que la loi qui les proscrivait frappait également le témoin et Facteur ; et le jeune artiste, errant, sombre et pensif sous les mûriers de sa villa, se voyait déjà fuyant de Rome, exilé de sa ville chérie ; puis, s'oubliant bientôt pour revenir à Desdicado, il se perdait en conjectures sur les vicissitudes de cette destinée qu'il avait connue digne d'envie, et qu'il retrouvait, après dix mois, cligne de la pitié de tous.

Cependant Desdicado, après une heure de repos, s'était jeté dans une voiture de place qui l'avait conduit au palais Mariani. Le palais était illuminé, les équipages se pressaient dans la cour, et l'on pouvait voir, par les vitraux ouverts, la gaze, la soie et les fleurs glisser dans les longs corridors, à travers les bustes antiques et les vieilles draperies romaines, comme des ombres en habits de bal, entre deux haies d'ombres graves et silencieuses. C'était fête au palais ACariani : les terrasses, parfumées de citronniers et de cythises, retentissaient du bruit des instruments ; les lustres resplendissaient sous les fresques des plafonds, la valse tournoyait déjà sur les pavés en mosaïque.

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Desdicado se mêla à la foule et se perdit inaperçu, loin du tumulte de la fête, dans une galerie obscure. Il errait depuis quelques instants lorsque des paroles confuses vinrent à ses oreilles, des formes vagues à ses regards; il se jeta dans l'embrasure d'une fenêtre, et deux fantômes passèrent mystérieusement dans l'ombre.

— Pourquoi si triste et si rêveuse? disait Mariani d'une voix plaintive et caressante. Reine de ces lieux, âme de cette fête, vous n'avez fait que paraître et voilà que vous fuyez déjà ! 0 Béatrice, pour éclaircîr la mélancolie où se consument vos beaux jours, mon amour a tout essayé, la douleur et la joie, sans amener une larme à vos yeux ni un sourire sur vos lèvres. Béatrice, êtes-vous froide comme ces marbres qui nous entourent? ajouta-t-il en posant sa main sur une Diane chasseresse dont le front, net et pur, éclairé par la lune, semblait sourire aux pâles rayons de sa vieille divinité.

— Rêveuse et triste, disait Béatrice attachée comme un lierre au bras de Mariani, ces parfums me fatiguent et ces chants m'importunent ! Mon âme oppressée se replie douloureusement aux bruits joyeux de cette fête comme

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mes paupières usées au trop vif éclat des lumières* Mariani, . laissez-moi m'éloigner, ne me retenez pas ; j'ai vu ma courte jeunesse s'éteindre .dans les pleurs et l'ennui ; le monde n'a pas de soleil qui puisse en ranimer la flamme.

Tous deux s'éloignèrent, et l'on n'entendit plus que le frôlement soyeux de la robe de la marquise, pareil au bruit que fait le vent dans les feuilles jaunies de l'automne. Arrivé dans la cour Mariani jeta sur les épaules de la marquise une pelisse de satin doublée de martre, et, la conduisant à sa voiture, il imprima sur sa, main un long et tendre baiser.

— Cette femme est folle ou stupide! pensait Mariani en remontant lestement les marches de son palais léger et joyeux, comme si la voiture de Béatrice eût emporté le fardeau de sa vie et le mal de son àme. Giulio Giuliani f s'écria-t-ii en s'appuyant sur l'épaule d'un jeune comte florentin devant un buffet chargé de vins, d'or et de cristaux ; verse-moi, Giulio, de cette liqueur de France ; je veux boire avec toi aux joyeuses et faciles amours !... Mais comme il. portait à ses lèvres le cristal couronné d'une mousse pétillante, une main s'appuya sur son épaule, et Mariani, se retournant brusquement, se trouva face à face avec Desdicado.

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Pâle el terrible cérame là statue du commandeur an Festin de Juan, Desdkado en* traîna Mariant sur «ne terrasse voisine, et, rejetant en arrière les blonds cheveux qui tombaient sur ses yeux :

— Monseigneur, demanda-t»il gravement, me reconnaissez -vous?

Et comme Mariant contemplait le jeune homme avec nn muet étonnement :

— Prince Mariani, je suis votre égal, dît froidement l'étranger en plaçant un doigt sur son front; voici ma couronne de prince, et, puisque votre cravache n'a pas craint de me frapper au visage, votre épée n'aura point de honte à se croiser avec la mienne.

A ces mots il tendit sa main à Mariani, et Mariani y laissa tomber sa main»

— - A demain ! monseigneur, ajouta Desdi» cado; ne laissons point à la police le temps d'entraver nos démarches. Lorsque les bougies de votre fête pâliront aux premiers feux du jour vous me trouverez au pied de l'obélisque , à cette même place où vous m'avez foulé ce soir sous les pieds de votre coursier. Je compte sur vous, monsieur; la campagne romaine sera discrète , et les plaines en sont assez vastes pour cacher un tombeau de plus.

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Il y eut tant de noblesse et de dignité" dans l'expression de ces paroles, tant dt majesté vraiment royale sur la figure de Desdicado, tant de puissance surtout et de fascination dans la sévérité de son regard que Mariani ne répondit que par une inclination de tète. Desdieado s'éloigna sans ajouter une parole, et le prince romain resta sur la terrasse, immobile et le suivant des yeux. Mais lorsque ce vague effroi se fut dissipé avec l'étonnement qui l'avait produit, Mariani, honteux de lui-même, se demanda comment il n'avait pas fait jeter a la porte cette parodie de l'ombre de Banco, et, contant à Giulio Giuliani l'histoire de cette apparition vengeresse, tous deux se mêlèrent en riant à la foule animée du bal.

Pendant que Mariani voyait sans terreur s'effeuiller les roses de la fête et pâlir l'éclat des bougies dont la durée peut-être lui mesurait la vie, Desdicado s'était de nouveau jeté dans la voiture qui l'avait amené au palais du prince romain et qui le conduisit en quelques instants au palais Farnèse x c'était là que s'écoulait la vie de la mélancolique Béatrice. Lorsque Desdicado laissa tomber le marteau sur la porte onze heures sonnaient aux églises de Rome.

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— La marquise ne reçoit point à cette heure! dit un laquais richement harnaché en toisant d'un regard insolent le pauvre voyageur.

— Allez dire à la marquise, répliqua hardiment Desdicado, que je viens de la part du prince Mariani. J'ai promis de remettre en ses mains le billet que voici , de le remettre moimême à elle-même, et sa main recevra ce billet de la mienne, dussé-je mourir sans confession ; car je l'ai promis par le corps du Christ et l'àme de la Vierge, et j'ai reçu mon salaire et le vôtre.

A ces mots il offrit au laquais avide quatre écus romains , seul et dernier trésor qui lui restât au monde. Mais que lui importait -il à lui qui venait d'engager pour l'éternité sa part d'air et sa place au soleil? Le laquais disparut et revint ; puis, dirigeant Desdicado à travers des galeries lambrissées de glaces, il souleva une draperie de soie , et , pressant le bouton de bronze d'une porte cachée sous ses plis damassés, il s'éloigna, laissant Desdicado dans l'oratorio de la marquise.

Il s'arrêta devant Béatrice, pâle comme la lampe d'albâtre qui brûlait suspendue au plafond de l'oratoire. A demi couchée sur des coussins de velours et la tête penchée sur l'appui

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d'une croisée ouverte , Béatrice respirait les parfums de se» vastes jardins, et rêvait au murmure de l'eau, dont le jet vigoureux , perçant les dômes d'acacias et de tulipiers, s'épanouissait à' la lune en gerbes étincelantes. Sans relever son iront ni détourner ses yeux au bruit que firent la porte en se fermant sur Desdicado , et les pas de Desdicado en s'avançant vers elle , la marquise tendit nonchalamment la main, comme pour recevoir le billet de Mariant. Desdicado pressa cette main dans la sienne.

— Qui êtes -vous? s'écria la marquise en se levant avec effroi; puis, se rassurant à la vue du frêle jeune homme qui se tenait tremblant devant elle, qui êtes -vous, répéta Béatrice d'une voix plus calme , et que voulez-vous de moi?

— C'est moi qui vous aime, répondit timidement Desdicado : m'avez-vous donc oublié et ne me reconnaissez-vous pas ? Près de s'éteindre le mourant cherche le soleil, que bientôt il ne verra plus, et moi, près de quitter la vie, j'ai voulu vous voir encore.

— C'est donc toujours vous ! murmura Béatrice en retombant sur une pile de coussins.

— Moi, toujours ! reprit le jeune homme.

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Aviez -vous espéré que le monde eût un asile ou mon amour ne vous poursuivrait pas? Vous ne l'avez pas cru > madame, car vous le connaissez cet amour que vous avez allumé dans mon oœtir; vous savez que, flamme infatigable, il s'attache à vos pas, et que ni vos rigueurs ni celles de la destinée ne peuvent le tasser ni réteindre,

— • Qu'attendez-votis donc? demanda fièrement Béatrice» Ignorez-vous que je ne vous aime pas ?

— Écoutez-moi , dit le jeune homme d'une voix suppliante; demain j'aurai vécu sans doute, et ce sont mes paroles dernières ; recueillez-les donc, madame; ne me repoussez pas à cet instant suprême : prenez patience avec cette existence qui s'en va et que vous aurez possédée tout entière.

La marquise fit signe à Desdicado de s'asseoir, le jeune homme prit place sur uu coussin, aux pieds de Béatrice. Il la contempla longtemps avec amour; puis, la marquise ayant laissé échapper un geste impatient et boudeur : r

-*- Ce fut à Florence, par une journée d'automne, que je vous vis pour la première fois. Jour béni, jour maudit, jour fatal I Je vous vis

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et je vous aimai» Je ne vous dirai pas ma vie, la vie qui précéda celle que vous m'avez faite. Je ne sais plus, hélas ! si j'ai vécu avant de vous connaître. Je vous aimai, et de mes jours passés bientôt il ne me resta plus que le vague et eonfus souvenir d'un amour malheureux qui se perdit dans les joies orageuses de ce nouvel amour comme une larme dans l'Océan, comme une plainte dans la tempête. Je croyais mon âme éteinte i et je sentis se réveiller, ardente et tumultueuse, aux feux de vos regards, ma jeunesse flétrie, et je la vie renaître plus turbulente et phis inquiète qu'aux premiers jours de son printemps* Je venais, loin de la patrie , chercher sous d'autres cieux k repos et l'oubli, je retrouvai la tourmente. Qu'importe ! je vous aimai. Vous, madame, vous m'avez repoussé. Trop noble pour vous jouer d'un enfant aimant et crédule, voua n'avez point laissé l'espérance germer et fleurir dans mon sein $ votre nature s'est révélée tout de suite, fière, sauvage, indépendante, et votre àme, encore toute meurtrie, s'est montrée à moi, maîtresse ombrageuse et jalouse de sa liberté nouvellement conquise ; je me soumis et vous aimai toujours. Amour sans espoir, passion dévorante et jamais satisfaite, flammequi n'avait

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d'aliment que mon Ame , je ne vous dirai pas les joies mystérieuses que je puisai dans les agitations de cette vie nouvelle, le parvins à dompter les rébellions de mon sang, j'étouffai les fougueuses aspirations de ma jeunesse , et j'appris à vous aimer comme l'une de ces vierges que le Fiesole peignait à genoux et les larmes aux yeux, chastes et belles comme vous.

Un soir, au palais Corsini (je vous accompagnais alors dans les fêtes du monde), vous me dites : — Je pars. — Oh ! ma vie ! vous partiez! moi je partis aussi.

Mais à Florence, pour vous voir, pour vous retrouver en tous lieux, pour m'enivrer chaque jour de votre sourire et de votre regard, pour respirer l'air que vous respiriez, pour sentir votre robe m'effleurer en passant, pour vous suivre aux Gascine, emportée par un coursier rapide ou mollement assise sur l'étoffe de votre landau, pour vivre en6n de la vie oisive et élégante où vous jetaient votre fortune, votre rang et l'ennui, moi, pauvre déshérité, seul au monde et délaissé de tous, j'avais épuisé en trois mois l'espoir d'une année tout entière. Vous partiez en poste : je vous suivis à pied.

Je vous suivis partout, j'allai partout cherchant sur les routes poudreuses la trace de vo-

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tre voiture et demandant à chaque ville un souvenir de votre passage; je vous retrouvai à Venise, puis à Ravennes, puis à Naples. A Venise, pour gagner le pain de la journée et la couche où la nuit je reposais ma tète , j'essayai Fart du peintre et je fis des portraits ; à Ravennes j'enseignai la langue de ma patrie ; à Naples je récitai, sur le môle, les chants de l'Arioste et du Tasse. Eh bien ! j'étais heureux et fier ! Je n'osais , sous cet habit grossier, m'offrir à vous, madame; mais je vous voyais en secret, j'épiais l'heure de vos courses, votre sortie du théâtre ou du bal ; je foulais les mêmes rives que foulaient vos pieds délicats ; et , le soir, errant près de vous sur les grèves désertes , j'écoutais le bruit de vos pas , plus doux que le murmure des flots ; je m'enivrais de votre haleine, plus embaumée que la brise des mers; et puis, dans mes rêves d'enfant, je me croyais l'ange invisible que le ciel avait mis près de vous pour vous protéger. Il n'est pas une heure de vos solitudes où mon amour n'ait veillé sur vous, pas un lieu où je n'aie mêlé la trace de mes pas à la trace des vôtres, pas un sillon de votre barque qui ne se soit perdu dans le sillon de ma gondole. Puis , lorsque l'ennui des mêmes lieux vous poussait vers d'autres con*

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tréea ou que votre admiration épuisée allait chercher d'autres merveilles, moi, comme l'oiseau qui ne bâtit jamais sou nid sur la rive, je reprenais sans murmurer ma vit errante et solitaire. Ainsi j'ai marché durant dix mois et plus sous les pluies de l'hiver et sous les ar* deurs de l'été; mes épaules se sont courbées sous le sac militaire, et ma main s'est endurcie à porter le bâton d'épines. J'ai dormi sous le manteau étoile du ciel , j'ai mange le pain du pauvre et j'ai bu l'eau du torrent. Oh ( ne me plaignes pas ! j'étais heureux alors. A travers les frimas votre amour était dans mon cosur comme un foyer bienfaisant, et, sous le soleil enflammé , comme une source limpide* Votre image s'asseyait avec moi sous l'olivier de la colline ; je la voyais me sourire an bout de la route qui se déroulait devant moi, la nuit vous éties l'étoile silencieuse qui s'allumait à l'horifton pour diriger mes pas* J'étais heureux; je me disais que tant d'amour vous toucherait peut-être, et, lors même que cet espoir ne surgissait point dans mon àme, je me disais qu'il fallait ici- bas obéira sa destinée» que j'allai* a vous comme le fer a l'aimant et le fleuve à k mer, et je ne révais pas une destinée pins belle, et je vous bénissais, car vous éties la religion

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dont je me faisais le martyr. Ah ! pourquoi ne me suis-je pas éteint aux jours de mes saintes croyances? pourquoi ne suis-je pas mort, brise par la fatigue, épuisé par la faim , dans les gorges du mont Gassin ou dans une vallée des Abruzzes? pourquoi le ciel m'a-t-il laissé survivre à la fleur de mes illusions ( et depuis deux mois que je vous cherche en vain, quelle fatalité m'a donc poussé vers Rome, où je devais vous retrouver l'amante d'un Mariani? Oh ! madame, était-ce dans l'attente d'un pareil amour que vous avez repoussé le mien?

Desdicado se tut, et Béatrice ne répondit que par un sourire de dédain.

— Soyez heureuse ! dit le jeune homme ; pour moi je laisse à Mariani le soin de me délivrer d'une vie qui n'a plus rien à faire icibas.

— Que voulez-vous dire? demanda la marquise avec inquiétude.

— Insulté, par lui et sous vos yeux, madame, je l'ai provoqué, et nous nous battons demain.

— Malheureux, qu'avez -vous fuit? s'écria impétueusement Béatrice en croisant ses deux mains avec angoisses; vous avez provoqué Mariant et vous vous battez demain !... Qu'avezvous fait, Desdicado?

174 VIHGT-QUATM HEURES A MOUE.

— Gomme vous l'aimez ! murmura-t-il tristement.

— Insensés que vous êtes tous ! insensé , vous surtout, jeune homme, car vous avez pu lire dans mon cœur , qui ne s'est dévoilé qu'à vous! Mariani mon amant! moi Béatrice sa maîtresse ! Que Rome le croie , c'est bien : il le faut, je le veux. Mais vous, Desdicado, n'avez-vous pas compris que je ne me résignais à l'ennui de ce rôle que pour me délivrer de vingt amours plus importuns encore ! Mariani mon amant ! Laissez sa vanité s'en flatter au grand jour, laissez la foule stupide croire au bonheur qu'il affiche hautement; mais vous, non plus que Mariani , vous n'y croyez pas ! Est-ce donc pour lui que je tremble? est-ce pour lui que mon sang se fige et que mon visage a pâli? C'est pour vous , c'est pour toi, disait-elle en marchant d'un air égaré. Desdicado, vous êtes mort; malheureux, il vous tuera !

— Oh ! dites-moi que vous ne l'aimez pas.

— Il vous tuera, vous dis -je. Connaissezvous Mariani? Ignorez-vous qu'il serait brave entre les braves de, votre patrie? Et la connaissez-vous cette terrible garde sicilienne à laquelle dès son enfance il a façonné son bras?

VMGT-QCATIS UVBBS A B0«. 175

Voyez comme le votre est faible! ajouta-t-elle en pressant de sa main convulsive le bras de l'étranger. Partez, enfant, partez; tous êtes trop jenne pour mourir.

— Répétez-moi que vous ne l'aimez pas.

— Je tous dis que vous êtes mort. Vous ne savez donc pas combien de mères à Naples lui redemandent leurs fils ni que de secrets sinistres il a confiés aux champs romains? Partez pour échapper au coup qui vous menace, partez aussi pour vous dérober à cette folle existence. La patrie ne vous garde-t-elle pas un avenir qui vous réclame et des amis qui vous attendent, quelque jeune sosur qui vous pleure et vous appelle, une vieille mère qui souffre et voudrait vous voir avant d'expirer?

— Je n'ai plus rien : ma mère est morte, ma sœur est morte, mon avenir est mort! D'amis il ne m'en reste plus : les amis sont pareils aux pierres d'un mur, la première qui se détache entraîne toutes les autres. La fatalité ne s'est jamais lassée de me poursuivre : j'ai vu tout m'échapper et me fuir, et mon nom signe ma destinée. Famille, avenir, amis, j'ai tout perdu ! Ma patrie est là où vous êtes, ma vertu est de vous aimer. Je me suis attaché à vous comme l'hirondelle qui traverse les mers

176 VIMGT-QUÀTRB USURES A BOHB.

aux cordages du navire qu'elle a rencontré sur le* flot*. Qu?irais*je chercher loin de vous? Puisque votre indifférence m'exile et me repousse encore, oh ! laissez-moi mourir, laissezmoi sortir de cette vie où rien ne me sourit plus que l'espoir de la quitter. Seulement, si mon sort vous touche, si vous voulez que mon dernier jour soit mon jour le plus beau, ditesmoi que je vous ai bien aimée, que je vous laisse pure, et que je puis emporter au ciel la sainte flamme qui m'a brûlé sur la terre.

—r Vous pouvez mourir heureux. Mais partez, Desdicado, fuyez.

r— Bénie soyez-vous ! Je resterai, madame. S'il faut mourir à cette heure je puis mourir sans regrets. Adieu ! Gardez de moi quelque doux souvenir. Le ciel ne saurait être où vous n'êtes pas; mon âme viendra souvent errer sous le palais que vous habitez ; vous la sentirez le soir glisser dans vos cheveux avec la brise ou se plaindre avec elle a vos vitraux fermés.

La marquise s'était assise ; Desdicado avait repris place à ses genoux ; ils restèrent quelques instants à se contempler l'un l'autre; puis Béatrice, attirant doucement Desdicado y ers elle :

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— Voua ave* bien souffert, vous m'avez bien aimée, et moi j'ai été bien cruelle! lui dit-eUe avec amour. Comme le soleil a bruni la blancheur de votre front ! comme l'azur de vos yeux a pâli dans la fatigue des voyages ! Enfant, vous êtes bien changé ! que vous voilà pâle et débile I Vous étiez si beau le jour où vous m'êtes apparu pour la première fois sous les pins de la Vallombreuse!,.. moins beau que je ne vous trouve à cette heure, car c'est pour moi que vous avez souffert. Pauvre ami ! pourquoi m'avez-vous tant aimée?

En parlant ainsi Béatrice laissait ses doigts se perdre dans les blonds cheveux du jeune homme, ou promenait sa main sur son cou blanc que n'avaient point flétri les ardeurs du soleil.

— Oh ! quelle femme pourrait se dire plus aimée que vous! murmurait Desdicado, qui frémissait sous les caresses de la marquise comme une jeune fille sous le premier baiser de son amant.

-r-r- Et moi aussi je vous ai bien aimé ! disait Béatrice. Lorsque, jeune et belle, je révais le bonheur et j'appelais l'amour, c'est vous que je voyais dans mes rêves, c'est vous que j'appelais dans le silence de mes nuits et dans IV 2 1li

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mertume de mes jours. Viens, repose ton'front sur ce cœur qui si longtemps a brûlé pour toi ! Donne tes lèvres sur mes lèvres ; viens, pauvre enfant qui va mourir !

— Vous m'aimez donc! s'écria le jeune homme éperdu de bonheur.

— Je t'aime, Desdicado, je t'aime !

— Les étoiles vont bientôt pâlir, dit le jeune étranger d'un air sombre ; le disque de la lune descend à l'horizon, les feuilles tremblent déjà au souffle du matin.

— Que dites-vous, mon âme? demanda la marquise appuyée amoureusement sur l'épaule de Desdicado.

— Béatrice, ne voyez-vous pas les astres de la nuit qui s'effacent , l'horizon qui rougit, et n'entendez-vous pas chanter l'alouette matinale?

— Le jour est encore loin , et je n'entends que les soupirs des palombes qui se caressent sous l'ombrage de ces jardins. Qu'avez-vous, mon amour?

— Au soleil levant, j'ai promis de mourir! s'écria Desdicado avec désespoir.

— Viens donc ! dit la marquise en l'entraînant ! viens, le soleil ne se lèvera pas.

Trois heures après le soleil se levait dans

VUfST-QUATBE HBUBBS A ROME. 170

toute sa splendeur derrière les montagnes bleues de Tibur, et ses premiers rayons, frappant les croisées du palais Farnèse, se glissaient sous les rideaux de l'alcôve où reposait Béatrice épuisée. Desdicado déposa sur son front un baiser silencieux; et, dérobant à ses cheveux une boucle qu'il plaça sur son sein , il . s'éloigna précipitamment , la joie et la mort dans le cœur. Il trouva Lorentz à sa porte et la calèche du prince Mariani devant l'obélisque de la place du Peuple. Lorentz et Desdicado prirent place vis-à-vis de Mariani et de Giulio Giuliani, et la calèche les déposa tous quatre au delà de la Storta, à quelques milles de Rome, C'est une des parties les plus admirablement belles et les plus profondément tristes de la campagne romaine. Rien ne donne une idée de la mélancolie de ces plaines incultes où vous pouvez marcher durant tout un jour sans rencontrer d'autres êtres vivants que quelques pâtres armés de fusils et quelques buffles qui lèvent leur tète stupide au-dessus des ronces pour vous regarder passer. Pas une habitation, à peine quelques arbres rabougris et poudreux jetés à de longs intervalles sur le bord du chemin ; quelques ruines éparses dans les champs, quelque tombe antique cachée

180 VIROT-QtATBE 1S0BB8 A tOMI.

sous les herbages brûlés par les feux du soleil, quelque bloc de marbre ou de granit sur lequel dorment de longs lézards verts; des cyprès noirs et sombres s'élèvent tristement à l'immense horizon ; pas un bruit de l'air, de la terre ou du ciel : tout est silencieux et mort , cette campagne est un tombeau d'airain.

Lorentz portait nue botte de pistolets, et Gittliani deux épées. Arrivés sur le terrain : — Monsieur, dit Mariani à Desdicado, je ne vous connais pal, et l'un de nous va déroger peutêtre ; mais si parfois j'hésite à demander à certaines gêné satisfaction de certains affronts, je ue la refuse jamais à qui me là demande, quel qu'il soit»

Desdioado ne répondit qu'en prenant une épée des mains de Giuliani, celui-ci ayait fait observer que la détonation du pistolet pourrait trahir le secret du combat.

Tout se passa de la manière la plus convenable* Desdicado, qui n'avait jamais manié un fleuret de sa vie, jeta du premier coup Mariani sur la poussière.

Fier et joyeux , aspirant l'air avec orgueil, plein d'amour, heureux de vivre depuis que Béatrice lui avait fait la vi* éi belle, Desdicado se présenta bientôt au palais Faraése.

VlliaT-QVATM HIUBBS A ROVB. 181

Quelle joie pour lui, quelle joie aussi pour eHe, qui l'avait preste mourant sur son ccfcur!

L'entrée chet la marquise lui Ait refusée.

Desdîcado se présenta une seconde fois et éprouva le même refus ; une troisième, mètae refus encore.

Lorsqu'il rentra, désespéré, à son hôtel, on lui remit son passe-port, avec injonction de quitter Rome sous vingt-quatre heures, s'il ne voulait pas expier la mort de Mariani par six ans de prison au château Saint-Ange. Ce passe-port, signé pourNaples, lui était expédié par le secrétaire de son ambassadeur à Rome, à la sollicitation de la marquise de R...

On lui remit en même temps une lettre sous enveloppe portant sa suscription. Après avoir brisé d'une main tremblante le cachet aux armes de Béatrice il lut les lignes suivantes, tracées à la hâte :

« Je hais l'amour, ses droits et ses exigen- » ces : toute espèce de liens m'effraye. Lors- » que je me suis donnée à vous, vous n'étiez » déjà plus pour moi qu'un souvenir. Mort, je » vous ai pressé dans mes bras; vivant, je » suis morte pour vous.

» Béatrice ob R... »

182 VMGT-QUATRR HBVBI8 A ROME.

La même enveloppe renfermait un billet de 10,000 fr. payable à vue sur Torlonia. Desdicado le décbira avec colère ; puis, acceptant de Lorente les offres qu'il avait refusées la veille, il reprit son sac et partit.

LES

»'lJNB FLBUHI8TE ET D*UN CLBRC DB NOTAI».

BOMAR PHILOSOPHIQUE.

Dans la vallée humaine la voix qui appelle est d'abord sans écho :

Sarah!

Sarah !!

SarahJ fi

Peu à peu l'écho s'éveille et couvre la voix : Sarah !

Ah!

Enfin la voix s'éteint, et quelque temps encore l'écho attristé coupe le morne silence :

Ah!

Ah!!

Ah !!!

Voilà l'histoire de toutes les amours.

— Sewteicce arabe. —

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