‹ Les revenantsChapitre 4 sur 39 · MA PAC VHI A MIS · texte numérisé non relu

MA PAC VHI A MIS

» Tu dois me trouver bien faible. Je t'ai tou- » jours dit que j'étais indigne de toi ; mais mon » cœur vaut mieux que moi , et je m'en suis » allé sans lui; cela n'empêche pas que je n'aie

70 HATHILSE.

>» revu ma pauvre femme arec bien du plai- » sir. Elle a tant pleuré ! Je suis arrivé le soir : » elle était toute seule dans notre petite mat- » son, tristement penchée au-dessus du feu. » Longtemps je l'ai regardée par la fenêtre. J'c- » tais inquiet de ne pas revoir notre enfant, » quand enfln j'ai découvert qu'il était cou- » ché dans notre lit, notre lit si dur et si doux, » ce grabat où je dormais de si bon cœur ! — » Ah ! Mathilde, pardonne-moi ces souvenirs- » là ! — Je suis entré tout tremblant : je croyais » que ma femme , irritée à ma vue, allait me » chasser comme un renégat. Elle a poussé un » grand cri et s'est jetée sur mon cœur ; j'en » suis encore tout brisé. — Te voilà! raVt-elle » dit. Je savais bien que tu reviendrais. Et ta » belle dame? at-elle ajouté en se détachant » de mes bras. — De grâce, ai -je murmuré, ne » parlons pas d'elle. — Tu arrives à propos : » je prépare une fricassée de fèves; je pepsais » à toi en les cueillant à la brune. — Et Lou- » lou, où est-il? — Il dort à ta place, sur ton » oreiller, méchant ! — Son berceau est tou- 9 jours au pied du lit? — Je ne sais où le per- » cher. Je voulais le brûler, mais qui sait ce » qui arrivera ? — Voyez -vous ! N'espériez- vous » pas devenir veuve? et alors... Ma femme a

» fait la grimace, et s'en est allée devant le feu » verser un pot de lait dans les fèves. Moi j'ai » couru embrasser le dormeur. Je ne sais pas » pourquoi je vous écris tout cela, Mathilde. » C'est que je vous ouvre mon cœur, et que j'ai * tout cela dans le cœur. J'espère redevenir » maître d'école à Chameroles. Notre aventure » est un fier scandale : cependant il me sem- » ble que je suis vu du même œil qu'au parait vant. Il y en a qui me montrent du doigt, » mais il y en a aussi qui me font fête. J'ai de » beaux habits : c'est tout simple. Tenez, ma » pauvre follette, faites comme moi, rentrez » dans la vie commune; on s'y ennuie moins. » Mariez-vous : malgré ce qui s'est passé, je con- » nais dans le pays plus d'un aspirant à votre » main. Voulez-vous d'un avoué, d'un impri- » meur, d'un marchand de fer? Vous n'avez » qu'à tendre la main, il vous pleuvra des maris. » Les beaux messieurs n'y regardent pas de si » près ! Ah ! si je n'avais pas de femme et si » vous n'étiez pas si duchesse!... Mariez-vous, » Mathilde, ayez des petits enfants. Cela fait du » mal à la* tête, mais cela fait du bien au cœur : » on les berce, on les promène, on les caresse, » et le temps se passe ; vous entendez bien ? » le temps se passe ! Surtout ne restez pas à

Paris : c'est un mauvais pays pour vous comme pour moi. Ne croyez pas que je ne

> vous aime plus : c'est à peine si je puis res-

> pirer en vous écrivant, je retiens mes larmes i de toutes mes forces ; si vous n'étiez qu'à une i lieue de Chameroles j'irais tout de suite vous » embrasser. Pauvre amie! vous devez bien » vous ennuyer là-bas, si. loin et si seule î

» Adieu, Mathilde, au révoir; voilà ma * femme qui revient. Je suis pour toujours » votre ami

» André Fourcabe. »

Je regrette de ne pouvoir copier le paraphe notarial du maître d'école. Ce paraphe fut pour Mathilde la chose la plus amère de cette lettre. — Hélas! disait -elle, s'il avait souffert en m'écrivant, il ne se fût point amusé à enjoliver ainsi son nom !

« A M. FO0RCAD1, ANCIEN MAÎTRE d'éGOLI , » A CHAMEROLES.

» Paris, le 19 juillet 1836.

» C'est une main déjà glacée qui vous écrit » ces lignes. Je vous l'ai souvent dit, monsieur,

XATHILBB. 73

» la vie est un roman : je touche à la fin ; la » destinée en a ouvert le dernier chapitre, et » déjà j'en ai vu le dernier mot. Le roman de » votre pauvre Mathilde sera intéressant tout n comme un autre. Si je l'avais lu à quinze » ans, comme j'aurais pleuré de douces larmes! » Mon seul regret est de ne pouvoir le finir » avec vous. M. Houssaye sait toute notre his- » toire : dites-lui qu'il en fasse.... Je perds la

n tête Dans quels tourments vous m'avez

» jetée pendant onze jours éternels ! Pourquoi » ne pas m'avoir tout dit? Vous n'avez jamais » eu de courage. En lisant votre lettre il m'est » venu le dessein de courir à Chamerolës et » de me venger : il m'eût été si doux de mourir >» avec vous! Je ne sais ce qui m'a arrêtée.. . C'é- » tait un trop affreux dénoûment; tout le monde » m'eût maudite.... J'ai allumé du charbon il n y a une heure : il me vient de noirs étour- » dissements.... Je me hâte d'achever cette » lettre... Je ne vois plus, ma main tremble... » Dites à votre pauvre femme qu'elle n'ait » plus peur de mes séductions : je viens de » me regarder dans la glace : mon Dieu ! que » la mort est laide ! il me semble que je sors » du cercueil.... J'étouffe! je suis tout abat- » tue... Je suis folle... Ce matin j'ai dicté mon

74 MATHILDI.

» testament au notaire de la rue du Bac : tf ou- » blîez pas d'en demander le'cture. Je désire m être enterrée dans le cimetière de Chame- » rotes , à côté de mon père. Une colonne » brisée et un saule au-dessus de moi , voilà » tout. Le cimetière est devant vos fenêtres : » il me semble que je vous verrai encore.

)» Adieu, mon seul ami ! hélas ! mon ami ! Je » n'ai plus qu'un souffle, j'ai froid, le froid de » la mort; ma plume...

» Toute ma vie vient de repasser dans ma n mémoire... J'ai mal vécu, j'étais un enfant; » Dieu m'éclaire enfin. O mon Dieu ! 6 mon » Dieu ! pardonnez -moi ! j'ai tant pleuré depuis » treize jours I... Laissez - moi vivre , je veux » vivre... Mourir! toute seule !... Adieu; sou- » viens»..

Il n'y eut point de paragraphe dans la lettre de Mathilde.

Ce petit roman a paru, Tan dernier, dans la Ret>u« de Paris. Au Heu d'un conte il s'est rencontré que, par aventure, Fauteur avait écrit une histoire : c'est donc innocemment s'il a réveillé un scandale assoupi. D'ailleurs les romans sont des miroirs qu'on promène le long du chemin : tant pis pour vous si vous passez par là , et tant pis surtout si vous vous reconnaissez dans ces miroirs. Et puis l'auteur n'a soulevé aucun voile, n'a profané aucun mystère ; ce qu'il a dit tout le pays le savait, il a déguisé le nom de ses personnages comme le nom de leur pays ; l'histoire s'est passée en Champagne, voilà tout. Selon la géographie, la Champagne s'étend depuis le Hainaut jusqu'à la Bourgogne, depuis la Lorraine jusqu'à l'Ile-de-France. Et, en dépit de la géographie, je crois bien que ce pays-là s'étend encore plus loin; il n'est pas jusqu'à ces messieurs de Laon (prononcez Lan) qui ne soient capables d'être Champenois.

Les journaux du pays ont reproduit cette histoire de M. Fourcade, çt ce jour -là les journaux du pays se sont vendus comme des almanachs , ni plus ni moins. Ce jour-là aussi vingt-un maîtres d'école se sont joyeusement réunis à Ghameroles, au cabaret comme de coutume, pour lire et discuter l'histoire de leur collé-

76 MATfllLOK.

gue M. Fourcade. Quoi qu'on en ait dit, ces messieurs étaient bien un peu venus au cabaret de Chameroles pour boire du claret. C'est là ce que peuvent faire de plus spirituel des maîtres d'école champenois. Après la lecture la discussion s'est ouverte. — Que dites-vous de cela, messieurs? Le plus jeune maître d'école prit la parole : — La lettre de Fourcade n'est pas assez élégante; on dirait l'un de nous qui parle à sa femme. Croyez-vous qu'il n'y ait pas de fautes d'orthographe? Tous les assistants cherchèrent avec ardeur. — Nous n'en sommes pas là-dessus, reprit le président : que dites-vous de l'histoire? Le plus vieux de la troupe prit à son tour la parole : — Je dis qu'il faut boire un coup. — Alors tout est dit, reprit le président. Et il se mit à verser à boire.

M. Fourcade a pleuré comme un enfant à la lecture de son histoire. Il a tendu les bras vers l'ombre de Mathilde; et, comme la vie se passe en regrets, il regrette le temps de ses romanesques amours, malgré sa femme et ses jolis enfants, le temps passé, le beau temps passé ! eomme dit le poète allemand.

LE

J'ai connu une grand'mère qui était bien la plus charmante des grand'mères. Au prochain automne il y aura deux ans qu'elle est morte. Elle est morte dans son fauteuil sur la terrasse de son château , les mains dans celles de ses petits-enfants, les yeux tournés vers le soleil qui se cachait derrière les coteaux jaunissants. Deux heures avant de s'éteindre elle parlait encore aux amis qui l'entouraient : elle s'entretenait avec un grand sens des choses de la vie présente, avec un religieux espoir des promesses

d'une autre vie. Lorsqu'elle sentit que ses forces l'abandonnaient et que le dernier jour était venu pour elle, elle demeura silencieuse et ne nous adressa plus que quelques pâles sourires. Il vint un instant où elle se tourna doucement vers ses vieux amis, ceux qui n'avaient jamais délaissé sa fortune et qui, mêlant toujours les branches de leur vie aux rameaux de la sienne, avaient fleuri aux mêmes brises et s'étaient glacés aux mêmes autans : elle voulut parler, mais, les paroles expirant sur ses lèvres, elle contempla avec attendrissement ces vieux compagnons de son long pèlerinage, et sa main leur envoya le suprême adieu. Elle s'éteignit avec tant de sérénité que les lugubres images de la mort ne flottèrent pas un instant autour d'elle, et que son dernier regard put s'arrêter sur des visages calmes, tendres et résignés ; elle n'eut à subir aucune des importunités de la douleur et de la tendresse : pas un sanglot n'éclata auprès d'elle, pas une larme ne coula sur ses doigts blancs et desséchés. Les enfants, agenouillés sur la terrasse, ne comprenaient rien à cette scène des adieux éternels , et le plus jeune , grimpé sur l'un des bras du fauteuil , jouait avec les cheveux qui pendaient en boucles argentées le long des joues amaigries de

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