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l'atonie. Nous étions groupés autour de son siège, tous silencieux et recueillis, et l'on n'en* tendait parmi nous que les mélodies du soir, le bruit des feuilles qui tombaient sur le sable de l'allée, l'angélus, que le vent apportait de la ville voisine, le bêlement des troupeaux qui rentraient dans les étables , et les chants des bouviers , lents et mélancoliques comme tous les chants primitifs. Entre cette soirée d'octobre et la fin de cette existence , entre ce ciel gris et doux que le soleil abandonnait et cette ligure pâle et sereine d'où la vie allait se retirer, il y avait tant d'harmonie, de rapports et de convenances , que le drame de la terrasse semblait une scène détachée de la nature agonisante, et qu'il était difficile de ne pas en confondre les teintes avec les teintes automnales.
Ainsi mourut cette grand'mère; elle mourut adorée de tous. Comme elle a sa place dans un monde meilleur, si ce monde meilleur existe , ses enfants et ses amis ne l'envient point au ciel; mais ils parlent d'elle sans cesse, et le souvenir de l'aïeule est une de leurs religions sur la terre; elle se mêle encore à tous nos regrets, elle manque à toutes nos joies : elle était la vie de nos réunions; l'âme de toutes nos fêtes. 1 7.
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Elle avait beaucoup vu , beaucoup senti, beaucoup souffert; à la grâce, à l'esprit, à un grand savoir de toutes choses elle joignait un trésor plus inappréciable qu'elle avait retiré de sa lutte avec la douleur : je veux parler de l'indulgence» Ce mot seul renferme le secret de la vie tout entière. Sa jeunesse fut pleine d'agitations; mais, après avoir consumé ses plus belles années à chercher vainement le bonheur dans des régions orageuses, elle le trouva dans les joies de famille, qu'elle avait si longtemps méconnues, et ses derniers jours s'écoulèrent au milieu des bourgeoises félicités, que la poésie a jusqu'ici trop dédaignées peut-être.
Parmi les jeunes gens qui se trouvaient auprès d'elle des enseignements de tout genre j'étais à coup sûr le plus tendre et le plus assidu. J'avais cru découvrir sous la gaieté de son caractère et sous l'égalité de son humeur douce et facile quelque chose de triste et de souffrant, et il me semblait parfois que toute l'indulgence de son cœur cachait mal un grand fonds de scepticisme et d'amertume. Nous avions, le soir, dans l'allée de tilleuls qui borde le jardin, de longues conversations sur la vie, qu'elle achevait et que je commençais à peine. Je partais de la ville à la chute du jour, et je
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la trouvais ordinairement sur le perron, au milieu de ses filles et de ses petits-fils. Étranger dans le pays, je m'étais fait de cette famille une famille de prédilection. Lorsqu'on s'était vu , qu'on avait causé de choses et d'autres, qu'on avait bien joué avec les enfants sur la pelouse, la grand'mère appuyait son bras sur le mien et nous allions sous les tilleuls reprendre nos chères conversations du soir. Je ne sais guère quel charme nous attachait l'un à l'autre : jeune et impatient de connaître , je cherchais peutêtre en elle la science amère de la vie ; effrayée de vieillir, peut-être cherchait-elle en moi quelque reflet de sa jeunesse. Quoi qu'il en soit , nous nous aimions l'un l'autre. J'aimais surtout à remonter avec elle le cours agité de ses années; je me plaisais, aux heures d'épanchements, à détacher quelques pages du livre de son existence ; et, bien que ces entretiens fussent féconds pour moi en désenchantements* , je les recherchais avec avidité, tant j'avais hâte de mordre à l'écorce de l'expérience..
Un soir j'arrivai plus tard que de coutume : je trouvai le perron désert ; les serviteurs m'apprirent que la famille était partie le matin pour Saint-Brice, une petite propriété voisine ; la grand'mère seule était restée. Le
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monde , qui lui semblait autrefois trop petit; n'allait plus pour elle au delà des tilleuls qui entouraient le château d'une double ceinture de feuillage. Je l'aperçus dans notre allée, marchant lentement, pensive et solitaire* Nous étions alors aux premières journées du printemps ; l'air était froid et pénétrant : je courus à elle et je l'engageai à rentrer. Mais elle était distraite, et, sans répondre à mes instances, elle prit mon bras , et nous nous dirigeâmes tous les deux en silence vers l'endroit le plus calme et le plus retiré du jardin.
— Grand'mère, lui dis-je enfin (nous l'appelions tous «jrowdWre), vous êtes triste : qu'ayezvous? quel nuage a passé aujourd'hui devant votre soleil?
— Mon soleil est bien pâle , dit-elle, et ses rayons ne me réchauffent plus. Oui, mon garçon, je crois que tu as raison : je suis triste. Le retour des beaux jours me fatigue et ne me ranime pas : j'ai respiré toute la journée cet air enivrant des feuilles nouvelles; j'ai foulé ce gazon , je me suis reposée sous nos Kias en fleurs, et je me suis dit avec quelque amertume que nous autres nous n'avons qu'on printemps, et que notre hiver vient bien vite.
— Oui, lui dis-je; mais on assure que nous
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allons refleurir dans un monde pins beau où le printemps est éternel.
— C'est possible , dit-elle en prenant une prise de tabac dans une botte de platine russe; mais, quelques merveilles qu'on nous raconte
' de ce monde qui nous attend , nous ne quittons jamais sans regrets notre sale et triste planète.
Je voulus profiter dés dispositions où je la trouvais pour lui annoncer une fâcheuse nouvelle : après quelques instants de silence :
— Vous savez , lui dis-je d'un air presque indifférent, tant je craignais de donner à mes paroles trop d'importance et de solennité, vous savez que Mario est mort?
— Mario est mort! s'écria-t-elle en s'arrètant brusquement.
Je la regardai à la clarté de la lune : son visage exprimait de l'effroi, mais point de douleur.
0 saint égoïsme ! chaque année qui passe sur notre tête dessèche dans notre cœur quelque beau sentiment, y tarit quelque noble source; mais toi tu t'épanouis au souffle du temps, et chaque jour tu te prélasses plus radieux et plus florissant sur les débris souillés de notre âme! La grand'mère et Mario s'é-
taient longtemps aimés; cet amour avait rempli les plus belles années de leur jeunesse. Orageux comme tous les amours , plein de joies inquiètes et de passions turbulentes, cet amour s'était brisé comme tous les amours de la terre; mais, bien que séparés par cette terrible loi du destin qui veut que tout ici-bas se brise , se flétrisse et passe , tous les deux n'avaient pu rester étrangers l'un à l'autre, et plus d'une fois sans doute ces cœurs désunis avaient dû se fondre dans une même pensée de tendresse et de sollicitude : eh bien , la grand'mère ne vit dans la mort de Mario qu'un avertissement funeste, cette mort lui rappela seulement que l'heure du départ allait bientôt sonner pour elle.
— Ah ! Mario est mort, reprit-elle d'un ton
plus calme C'est mourir bien jeune, il me
semble.
— A coup sûr, ajoutai-je avec empressement ; il était votre aine.
— Certainement, certainement, dit-elle en reprenant mon bras qu'elle avait quitté avec un sentiment de terreur, il était mon atné.
— Et puis on assure qu'il faisait des excès.
— Sans doute il devait en faire : on ne meurt point ainsi à son âge.
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Je ne pus m'empécher de sourire tristement : Mario comptait, bien, de son vivant, cinq ou six ans de moins que son amante, et il venait de s'éteindre au fond d'une campagne où sa vieillesse s'était écoulée pauvre, oubliée et solitaire. Pendant le reste de la soirée Mario fut le sujet de notre entretien sous les tilleuls : à l'âge qu'avait la grand'mère on ne vit guère que dans le passé, et elle aimait assez à feuilleter ses anciens jours ; à l'âge que j'avais alors on ne vit guère que dans l'avenir, et je me plaisais à en deviner les formes incertaines à travers les souvenirs un peu confus de ma vieille amie. Je la laissai donc me parler de Mario. Elle me parla longuement de lui ; mais son cœur, aussi froid que les cendres de son amant, ne laissa pas échapper un éclair d'amour et de jeunesse.
— Mon Dieu ! m'écriai -je avec douleur, toutes les affections finissent-elles donc de la sorte? ne reste-t-ii jamais rien, que quelques tisons noirs et glacés, de ces feux qui promettaient une flamme éternelle? un jour arrive-t-il infailliblement où le cœur ne bat même plus au souvenir de ce qu'il a tant aimé ?
— Hélas ! oui, dit-elle en soupirant, presque toujours il en arrive ainsi.
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— Grand'mère, {a. vie serait-elle réellement aussi triste que vous me la montrez parfois?
— Mon (ils, répondit-elle en me frappant sur l'épaule, puisses-tu dans quinze ans t'adresser encore cette question !
— Puissé-je surtout vous l'adresser, grand** mère L
Elle secoua la tète d'un air de doute, puis elle reprit après un court silence :
— Yois-tu, mon garçon? si la vie est mauvaise c'est notre faute à tous. Aussi n'avons* nous pas le droit de l'accuser, et c'est à peine si je me permets pour mon compte une plainte dans mon propre cœur. Va, le ciel a été prodigue de bienfaits envers sa créature, mais nous avons tout gâté; et nous murmurons contre le Créateur! Que dirons-nous, grand Dieu, lorsque tu nous demanderas compte des trésors que tu nous as confiés? Pareilles à ces liqueurs d'Orient qui laissent un parfum éternel au vase qui les a contenues, les affections, même en s'épuisant, pourraient imprégner de suaves souvenirs l'asile qu'elles ont habité; mais dans quelle âme une affection humaine a-t-elle pu séjourner sans y altérer sa pureté primitive? dans quel coeur Pamour n'a-t-il point déposé en se retirant un peu
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de lie et d'amertume? C'est que nous abusons de tout, mon enfant; c'est qu'aveuglés par la jouissance, nous ne savons jamais prévenir la satiété ; c'est qu'au lieu de tailler dans le vif, nous flétrissons tous les sentiments avant de les arracher de notre cœur opiniâtre. Tous nos amours ressemblent à ces feuilles de l'automne qui ne tombent que lorsque le soleil et le vent les ont jaunies et desséchées , et que nous traînons indifféremment sous nos pieds sans nous rappeler que , vertes et luisantes , elles ont ombragé nos tètes. Nous sommes si ingrats envers le bonheur qui n'est plus ! quelques jours d'ennui et de dégoût ont bientôt effacé des années de félicité. Et puis le monde n'est-il pas là pour porter sur nos plaies ses mains grossières et venimeuses? a-t-il assez de paroles empestées, assez de basses calomnies, assez de pavés et de boue pour élever un mur infranchissable entre deux pauvres Ames que le destin a désunies? Le monde ne pardonne point au bonheur qu'il ne sanctionne pas : il en mine sourdement le fragile édifice, et quand l'édifice a croulé il en salit les débris, il en remue incessamment les ruines , pour que la fleur du souvenir ne puisse y croître et s'y épanouir. Ah ! si je te contais tout au long l'his- 1 8
toire lamentable de ma liaison avec Mario, tu t'étonnerais moins peut-être de trouver ma mémoire infidèle, ingrate et glacée.
— Grand'mère, lui dis -je, contez -moi cette histoire.
— A quoi bon? L'humanité gravite pélemèle vers le même abîme : l'exemple des anciens n'a corrigé personne. D'ailleurs pourrais* je encore ranimer les cendres de mon cœur, et le vent de l'âge ne les a-t-il pas dispersées?
Nous marchions depuis quelques instants en silence. Une bise extrêmement froide soufflait du nord; le gazon de l'allée et les feuilles des arbres étaient déjà humides de la rosée de la nuit : j'entraînai ma vieille compagne vers ia terrasse du château et nous entrâmes dans le salon. Elle s'étendit sur son canapé devant un grand feu de sarment, et j'allai m'asseoir à ses pieds.
— Ecoute, me dit-elle après s'être longtemps recueillie : je veux te conter une histoire de nia vie que personne n'a jamais entendue, et dont j'ai gardé le secret enfoui comme un trésor dans mon sein. Je vais déflorer pour toi le seul souvenir de ma jeunesse qui soit resté pur dans mon vieux cœur, le seul amour qui m'aura suivie toujours brûlant jusqu'au
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tombeau ; je vais pour la première fois faire entendre un nom que je n'ai prononcé, durant trente ans et plus, que dans le silence des nuits et dans la solitude de mes jours. Approche donc : viens lire dans ce coin de mon âme où nul regard humain n'a encore pénétré ; entre avec respect dans ce sanctuaire que le désenchantement n'a jamais profané, où le feu sacré brûle encore.
— Ce n'est donc pas l'histoire de Mario? m'écriai-je, presque effrayé de la solennité de ce début épique.
— Non, dit-elle : c'est une autre histoire. Je m'étais assis sur le canapé auprès d'elle.
La grand'mère ouvrit sa boite de platine, se barbouilla le nez d'une prise de tabac d'Espagne, et après en avoir savouré quelques instants le parfum et la saveur :
— Dans ce temps-là , commet) ça- t-elle en remettant sa botte dans sa poche, je ne prenais pas de tabac ; j'étais jeune , on vantait ma beauté. Un grand fonds de hardiesse et d'impertinence, un caractère ardent, une tête un peu folle, et surtout un profond mépris pour tout ce que le monde appelle convenances, m'avaient acquis déjà une certaine réputation d'esprit et d'originalité; dans le monde on me trou-
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▼ait dràh. Je crois, mon enfant, que je devait faire alors une pécore assez insupportable. J'avais vingt ans , de la fortune , un mari excellent qui m'adorait, des serviteurs fidèles qui m'avaient vue nattre, des amis charmants et dévoués, de joyeux compagnons soumis à toutes mes fantaisies, obéissant à tous mes caprices ; mes troupeaux paissaient dans mes grasses prairies, mes vignes et mes bois couvraient les coteaux d'alentour ; deux chevaux noirs et luisants ébranlaient les pavés de la ville voisine sous les roues de ma calèche anglaise; un alezan brûlé, aussi docile à ma voix que le grand lévrier qui galopait à mes côtés, me faisait voler dans la plaine. Qui n'aurait cru à mon bonheur? Moi seule je n'y croyais pas : je nourrissais ce vague ennui dont nous avons tous reçu le germe fatal en naissant, je le nourrissais avec complaisance; je me révoltais en secret contre ma prosaïque existence ; j'aurais voulu remuer à tout prix ce lac dont les eaux dormantes réfléchissaient toujours les mêmes aspects et les mêmes ombrages. Mes amis m'aimaient trop, mes prés étaient trop fertiles, l'amour de mon mari me semblait trop paisible ; mon mari lui-même m'apparaissait souvent sous un jour bien terne et bien vulgaire : cet
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homme grossier faisait valoir mes. propriétés, augmentait chaque année mes revenus, s'occupait d'engrais et calculait sur les regains ! Que de fois n'ai-je pas lancé avec fureur mon coursier à travers champs, lui faisant franchir, au risque de me rompre le cou, les fossés, les haies et les barrières ! J'avais besoin d'agitation, je ne savais où jeter l'énergie qui me dévorait ; le calme m'indignait, j'appelais la tempête. 0 folle que j'étais ! Mais telle est la vie. Nous partons tous du même point pour arriver au même terme : nous commençons toujours par armer en corsaires, toujours nous finissons les pieds dans la flanelle.
Je me trouvais dans ces dispositions lorsque je reçus une invitation de Mme B*** pour aller passer une journée au château de la Chêne tte. Mme B*** (tu ne l'as pas connue, car elle était morte que tu n'étais pas au pays) a tenu longtemps le sceptre du ridicule dans une contrée où, Dieu merci, le ridicule n'a jamais manqué. Femme bel esprit , sa maison fut longtemps a la ville une succursale de l'hôtel de Rambouillet : toutes les Sévigné de l'endroit s'y rendaient le soir une fois par semaine, et là on parlait d'art , de morale et de littérature. C'est à faire frémir, rien que d'y penser! La 1 8.
France n'était point encore sortie de la tourmente populaire qui l'avait si rudement secouée : alors Mmo B***, farouche républicaine, eût porté, je crois, le bonnet rouge, si le blond de ses cheveux n'eût menacé de se confondre avec la couleur de sa coiffure. Disons en passant que ses opinions ne lui coûtaient rien, et que ses sentiments étaient moins roturiers encore que sa naissance. Lorsque les parchemins et les titres reparurent sur l'eau Mme B***, songea qu'il était temps de se désencanailler : elle ne pouvait anoblir les registres de l'état civil, mais elle prit des airs de duchesse ; elle ne pouvait blasonner sa patache, mais elle armoria ses gestes et son langage ; ses gens portèrent livrée, et la méchante masure que je pourrais te montrer à l'horizon, entre deux massifs de chênes , ne s'appela plus que le château de la Chênette.
J'aimais son fils, qui valait mieux qu'elle, et j'acceptai l'invitation. D'ailleurs Mme B*** me plaisait comme étude : elle me détestait par goût et me recherchait par orgueil, et je m'amusais à observer la lutte qui s'établissait toujours à mon aspect entre sa haine et sa vanité, deux mauvais sentiments auxquels je n'ai jamais cherché à servir de point de mire, sois-en
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bien persuadé, mon garçon. Mon mari était absent : je partis à cheval , par une matinée d'automne, accompagnée seulement d'un serviteur qui suivait à distance. Je n'ai jamais pu me soumettre à cette manie qui veut que nous ne puissions faire un pas sans avoir un laquais à nos flancs ou sur nos talons. Je mis bien quatre heures à faire le trajet, qui en demandait deux à peine : j'étais triste, rêveuse, préoccupée; je pressentais confusément dans ma destinée quelque chose d'irréparable.
Le fils de Mme B*** m'attendait dans le sentier couvert qui sert encore d'avenue à la Chêne tte.
— Prenez votre courage à deux mains, me dit-il : ma mère a réuni tout ce que le pays a de mieux.
— Ah ! diable ! lui dis-je en sautant à bas de mon cheval, ce sera ennuyeux à mourir ! *
— Oui ; mais nous sommes quelques bons compagnons bien décidés, pour nous distraire, à risquer un peu de scandale. Etes-vous des nôtres?
— Toujours ! m'écriai-je avec joie, tant j'avais hâte d'échapper aux mille pensées qui m'oppressaient.
Je jetai ma jupe d'amazone sur ma selle, et,
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laissant flotter la bride sur le cou de ma monture, qui nous suivit docilement en enlevant les branches encore vertes du buisson, je pris le bras de mon camarade, et nous arrivâmes ensemble au château. La cour était encombrée de chars à bancs et de carrioles d'osier; les garçons meuniers et les valets d'écurie , déguisés en laquais de bonne maison , se croisaient en tous sens; c'était un remue-ménage infernal. Aussitôt qu'elle m'aperçut Mmo B*** vint à moi et m'embrassa avec effusion. Si elle avait pu me tordre le cou elle l'eût fait de grand cœur, je te jure.
— Ah! ma chère, quel bonheur de vous avoir ! Je vous attendais, je tremblais que vous ne vinssiez pas : vous êtes si rare ! Gomment pourrai je jamais reconnaître ! ...
— Cela est bien facile, lui dis-je : faites-moi donner un verre d'eau : je meurs de soif.
— De l'eau ! quelle horreur ! Vous prendrez de l'eau rougie?
— Non, de l'eau pure.
— De l'eau sucrée ?
— Je ne prendrai que de l'eau pure.
— Mais, ma chère, cela ne se peut pas. Nous avons du cidre, de la bière ; on pourrait envoyer chercher du sirop à la ville.