‹ Les revenants; La maison de poupée;Chapitre 14 sur 31 · PRÉFACE XXVII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXVII

et des destinées de l'humanité civilisée. Pourquoi donc refuserions-nous aux personnages Scandinaves d'flenrik Ibsen un peu de l'attention que nous avons si largement prêtée aux héros russes des Tolstoï et des Dostoïewsky ?

En tout cas, quelle que doive être en France le sort de ses pièces, nous ne pouvons que remercier leur consciencieux et fidèle traducteur. Peut-être a-t-il parfois, par amour de l'exactitude, sacrifié le brillant de l'expression : étant donné son but, il a eu raison, et nous lui devons de pouvoir en tout cas nous faire de Maison de Poupée et de Revenants une idée extrêmement exacte. Espérons qu'il persévérera dans son entreprise, et nous donnera bientôt les autres œuvres dibsen, surtout ce beau drame de Rosmersholm, qui me semble supérieur encore aux autres.

Genève, 15 février 1889.

Edouard R OD.

DRAME EN TROIS ACTES

Celle pièce est certainement celle qui a le plus contribué à faire connaître le nom d'Ibsen hors des limites de la Scandinavie. Son audace ne suffit pas à expliquer ce succès. De nos jours les audacieux ne sont pas rares et plus d'un essaie d'ouvrir la porte de la popularité à coups de scandales littéraires. On peut hardiment affirmer que le poète norvégien est aussi éloigné d'un calcul de ce genre que l'est, en France, un grand écrivain dont la critique allemande prononce le nom à côté de celui d'Ibsen : je parle de M. Emile Zola, sous les auspices de qui, une vaillante initiative particulière vt bientôt soumettre au jugement du public parisien cette œuvre qui semble, à première vue, on ne peut plus étrangère à ses habitudes, si ce n'est à sa nature.

Je n'ai pas la mission de porter un jugement critique sur le génie d'Ibsen. Une plume plus autorisée que la mienne vient de s'en acquitter. Je ne veux pas non plus, pour le moment du moins, entrer dans des détails sur Ihorame lui-môme, sur sa vie et sur ses luttes. Je préfère attendre pour cela que le nom d'Henrik. Ibsen soit plus connu en France et continuer à réunir pendant ce temps, au sujet du solitaire de

Munich, des données que je me crois à même de puiser à bonne source et dont Tintérêt ne peut que s'accroître pendant que leur nombre grandira.

Les quelques mots qu'il m'est permis de dire en tête de cette traduction n'ont d'autre but que de placer, si faire se peut, le lecteur ou le spectateur des Revenants au point de vue d'où le drame m'est apparu à moi-même quand je le vis représenté pour la première fois, devant un public recueilli, sur le Théâtre- Royal de Stockholm.

Dès avant son apparition dans la capitale de la Suède, les murmures que le chef-d'œuvre d'Ibsen avait soulevés à son début avaient cessé dans ce pays. lisse prolongèrent davantage dans la patrie de l'auteur et, si je ne me trompe, il n'y a quun an ou deux que les Revenants a été représenté à Christiania. L'opposition que rencontra la mise à la scène de ce drame a sa source dans les profondeurs même qu'atteignait impitoyablement le scalpel du moraliste. Je veux parler des groupes sociaux qui, avec le clergé de campagne et de petite ville comme noyau, possèdent en Norvège une autorité souvent dangereuse pourl'Etat lui-même. L'esprit de paroisse et de clocher est loin de s'identifier, dans ce pays, avec l'idée monarchique, appuyée sur les couches supérieures de la population. Dans ces petits centres, éloignés les uns des autres, les intérêts locaux [et individuels passionnent plus que tout autre mobile. On y est conservateur des situations acquises, jaloux d'une influence lucrative dans son petit milieu , désireux d'exploiter le pouvoir du clergé sur des populations religieuses et d'entretenir en lui les ambitions et les petites passions humaines qui en font un allié souple et docile.

étant intéressé. Mais vis-à-vis du pouvoir central, on se montre volontiers indépendant, frondeur, prêt à la menace et même à la résistance.

Ibsen a vécu, durant tout le cours de sa jeunesse, dans un de ces centres étroits, répugnants à sa nature, réfractaires à son action. Il a été maltraité, persécuté, il a failli être étouffé à ses débuts, et, non pour se venger, mais pour faire œuvre de justice et d'épuration sociale, il a flagellé plus tardées pharisiens, en faisant grimacer leur petitesse et leur hypocrisie. Il l'a fait toutefois sans fiel, se plaçant à un point de vue élevé et philosophique, diminuant les responsabilités personnelles pour les remplacer par une responsabilité collective, sociale et, d'un autre côté, ne voyant pas de meilleur moyen d'action contre le mal engendré par la société qu'un appel à l'individu, au fond d'indépendance que chacun porte en soi et qui devrait le mettre en garde contre le mensonge intéressé des principes inscrits surles bannières et des mots d'ordre servant de réclame.

C'est, en efi'ét, dans son amour pour la vérité, infiniment plus que dans sa situation individuelle que le poète avait été blessé par la mesquinerie des siens. Les offenses au Vrai lui paraissent autant d'injures personnelles. Il en souffre profondément, mais la souffrance, loin d'étouffer en lui la réflexion, ne fait que la stimuler. D'une nature essentiellement spéculative, il n'a jamais pu s'empêcher de remonter des effets aux causes. Il a relevé un principe général la transmission fatale, l'hérédité, qu'il a porté sur la scène comme M. Zola Tamise dans ses romans. Le mal aussi, local au début, au moment de l'observation, se généralise pour lui à la réflexion et ses types s'en res-

sentent heureusement et deviennent des types humains.

Il en est ainsi des personnages des Revenants et de l'action elle-même. L'enveloppe est norvégienne, mais les idées suggérées par cette œuvre et l'impression qu'on en rapporte sortent assurément de ce cadre étroit. Ce ne sont pas seulement les habitants de Berjien, où Ibsen, directeur de théâtre, a eu l'occasion d'étudier l'homme et la société, c'est l'homme et la société partout où on leur présente ce miroir, qui peuvent s'y reconnaître .

J'ai vu les Revenants, représenté dans le chef-lieu d'un canton suisse, une vieille ville où l'esprit public ne saurait être mieux symbolisé que par l'inscription « au pas ! » qu'on lit aux abords de ses édifices. La vétusté des monuments redoute jusqu'à l'allure, si peu alaitnante pourtant, des chevaux de fiacre, dont l'approche les fait trembler sur leurs bases. La pièce fut interdite après une seule représentation, un édile s'étant reconnu dans le personnage du pasteur Manders, que des intrigants exploitent au nom de Ja religion et de la charité et aussi au nom de sa terreur devant les organes de l'Opinion. Le pauvre directeur, pour se faire pardonner son imprudence, dut se rejeter bien vite sur Guillaume Tell et la Muette, dont les cris de révolte, peu dangereux pour les intérêts locaux, électrisent ces mêmes esprits, amoureux de la Liberté tant qu'elle ne leur adresse pas de réclamations personnelles.

La haine de la cuistrerie — on ne peut pas dire la haine des cuistres, Ibsen n'en ressentant pas contre les individus — a naturellement éloigné le poète d'un cercle où cet élément domine. Cet éloignement, à son tour, l'a rapproché d'un autre milieu ou sou sens

délicat lui a révélé plus de franchise, plus de liberté de cœur, la seule qu'il apprécie véritablement, celle dont il appelle, dont il attend l'avènement dans les affaires de ce monde . En Norvège, c'est l'élément conservateur, ce sont les héritiers d'une aristocratie disparue des institutions, mais non de la vie sociale, qui l'ont longtemps regardé comme un allié. A l'étranger, à Rome, où il était allé chercher de la lumière, pour parler son langage, — celui dOswald dans les Revenants, — ce fut la société des flls de famille de sa race que le bohème de génie, peu connu encore dans ce temps-là, recherchait à l'égal de celle des artistes Scandinaves. Ce sont eux à qui il accordait ses sympathies, pour peu qu'il reconnût dans leur esprit le goût de ce qu'il aimait, le beau dans la nature, le vrai dans la pensée et dans la parole. Près d'eux aux heures d'épreuves, il rencontrait cette fraternité sincère qui, dans les pays lointains, groupe généralement en un faisceau les diverses branches de la famille Scandinave, passablement désunie dans ses foyers.

En Allemagne aussi, quand le poète, établi à Mu nich, commençait à voir se répandre autour de lui la gloire et l'influence de ses œuvres, ce fut une illustre protection qui donna à celles-ci et à leur auteur la place qui leur convenait. Là, de même qu'en Norvège, Ibsen eut à lutter contre la mesquinerie des vues et la grossièreté des moyens. La censure, avec son éternelle et universelle gaucherie, ne sut pas discerner l'idée profonde du poète de celle qu'il prête à M™« Alving, accusant, avec une exagération féminine, la règle et la loi de causer tous les malheurs de ce monde. Les Revenants fut interdit à Berlin. Alors le duc de Saxe-Meiningen, ce prince qui, au milieu de

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