NOTICE SUR MAISON DE POUPÉE
jaillissent de sa bouche peuvent être assimilées à un cri d'amour (ou de foi, comme dans Polyeucte) venant éclairer tout d'un coup l'état d'une âme qu'on ne connaissait pas et qui né se connaissait pas elle-même. Un mouvement qui n'étonnerait pas, dans un autre milieu, venant d'un entraînement amoureux ne doit pas étonner dans celui où l'action se déroule, produit par un mouvement de révolte.
Le fait est que la discussion, dans le public Scandinave, ne s'est pas portée sur ce point. Ce qui a choqué plus d'un, c'est la portée morale de l'œuvre et non son fondement psychique et l'action dramatique qui en découle . Au sujet des théories matrimoniales dlbsen, les divergences d'opinion se sont manifestées avec tant d'éclat, les discussions se sont multipliées et passionnées à tel point et la préoccupation est devenue si générale et si encombrante que je me souviens d'une saison où l'on voyait circuler à Stockholm des cartes d'invitation avec cette note au bas : « On est prié de ne pas s'entretenir de Maison de poupée. »
La satire aussi n'a pas été épargnée à la pièce. Il faut avouer qu'elle avait beau jeu avec ce thème de de La femme incomprise dont on a si singulièrement abusé, et cela pas seulement en littérature. Un mordant écrivain suédois, M. Auguste Strindberg, a spécialement pris à partie les trop fréquentes applications de l'idée d'Ibsen dans la vie réelle. Un de ses contes (il a été publié en traduction française) nous représente un brave officier de marine, qui a laissé tendre et aimante une jeune femme qu'il adorait et qu'il brûle de revoir après une longue navigation. A sa grande stupeur, il est reçu avec une incompréhensible froideur et, dans un langage qu'il compr'-nH en-
core moins, sa femme lui déclare que leur mariage, dont ils ont trois enfants, n'en est pas un. Raisonner n'est pas le fort de l'excellent officier. Ne sachant où donner de la tête, il a l'idée de consulter sa bellemère et celle-ci lui donne un conseil de femme qui connaît la femme et lui insinue un stratagème qui lui convient fort et réussit à merveille. «Nous ne sommes pas mariés, fort bien, dit-il à l'aimable imitatrice de Nora. Tu veux abandonner le foyer conjugal ; tu es libre. Mais nous n'en sommes pas moins amis; or, j'ai grand'faim et, puisque je ne trouve pas chez moi le dîner auquel je m'attendais, allons dîner au restaurant. Je t'invite.» La femme accepte, embarrassée, mais voulant soutenir son nouveau personnage. Le dîner est bon. L'appétit vient en mangeant, stimulé par le champagne, fort en honneur en Scandinavie, Enfin, au dessert, le marin prouve à sa femme, par des raisons suffisantes, qu'un mariage est moins facile à défaire qu'un nœud de ruban.
Cette facétie, qui a Taimable allure d'un conte de Voltaire (on voit que l'optimisme y emploie les mêmes arguments que dans Candide), a dû dérider Ibsen. Elle est d'ailleurs de la plume d'un de ses plus fervents admirateurs. Je doute que d'autres adhérents lui aient fait le même plaisir en se livrant à des imitations plus ou moins réussies, où on voit les femmes produire sur tous les tons les revendications les plus étranges en faisant invariablement entrevoir à leurs maris la perspective alarmante d'une grève.
Mais ni les critiques sérieuses, ni les plaisanteries, ni même les pastiches n'ont pu lasser la persévérance de cet apôtre sincère de l'aifranchissement individuel, qui a choisi le théâtre comme un moyen de prupa-
gande approprié à ses goûts et à son talent. Quoi qu'on puisse penser de sa doctrine, on ne niera point qu'une œuvre comme Maison de poupée représente une idée profondément conçue, exposée avec force, dramatisée avec un art incontestable. C'est à ce dernier point de vue surtout qu'il serait extrêmement désirable que cette pièce fût montée à Pari?, où elle n'a certes pas moins de chance que les Revenants d'être bien comprise et heureusement exécutée.
M. Puozoa.
DRAME EN TROIS ACTES
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