NOTICE SUR MAISON DE POUPEE
Faire comprendre la formation de sa singulière nature exigerait toute une dissertation historique, ethnogra phique, philosophique, que sais-je? Je laisse ce soin à quelque casuiste de bonne volonté et me bornerai à relever le mélange tout spécial de curiosité aiguë et passionnée et de grande et instinctive réserve, allant jusqu'à la timidité qui caractérisent ces êtres à part. A cette curiosité s'ajoute un don remarquable dassimilation en ce qui concerne les idées nouvelles et une tendance naturelle à les essayer en quelque sorte, comme un mantelet de façon inédite qu'on n'achète pas généralement, étant raisonnable et économe, mais dont on n'est pas fâché de voir l'effet sur sa personne. Cet essai s'accomplit dans le mystère d'une conscience faite à la solitude, à tel point que la confidence même est rarement un besoin pour elle. Aussi ces impressions sont-elles à la fois fortes et fugitives. Elles se succèdent, se remplacent, s'enchevêtrent comme les lignes d'une construction gothique et donnent naissance à une vie intérieure dont les troubles et l'inquiétude ont leur charme secret et procurent à ia femme de Scandinavie des jouissances dont on ne se doute guère à voir la sérénité de son visage, la simplicité avenante de son maintien, la gracieuse aisance de ses allures. Et pourtant ce n'est pas là un masque. Dans ces natures fraîches et saines, les instincts natifs s'aiguisent, les facultés se développent sans que rien vienne déranger leur harmonie et, dans l'être mûr, l'enfant ne meurt jamais, l'enfant avec sa gaieté, son sens naïf et droit et sa curiosité de la vie.
Que des caractères de cette espèce soient capables d'explosions imprévues, qu'on puisse s'attendre de
leur part à quelque soudaine révélation, si une secousse violente est imprimée à un organisme déjà tendu par un concours de circonstances extérieures, s'il se produit, en un mot, ce qu'on appelle une situation dramatique, — c'est ce qu'on comprendra sans peine. Prétendre que, dans Maison de poupée, ce moment est insuffisamment préparé est inexact . Dès le début de la pièce, au contraire, on voit s'amonceler l'orage et on sent l'effet qu'il produit sur l'être de Nora que sa mobilité native n'a pas empêché de persévérer durant des années dans une tâche opiniâtre. Elle travaille à se libérer d'un joug sous lequel l'a courbée un acte inconsciemment coupable, aussi généreux qu'irréfléchi. Et, au cours même de l'action, des idées de mort, de suicide, ne traversent-ils pas par instants, comme des éclairs soudains, cette âme en apparence insouciante? Au dernier moment, l'épisode de Rank vient encore lui imprimer une forte vibration et hâte ce moment de lucidité qui accompagne les états de tension extrême. Qu'on pense aussi à ce prodige qu'elle attend sans cesse : il ne s'accomplit pas au moment donné et soudain le voile tombe de ses regards désenchantés; elle voit la réalité et ne meurt pas comme d'autres. Au contraire, elle veut vivre, vivre et comprendre ; et tout est sacrifié à ce droit primordial, à ce devoir envers elle-même. C'est là, toute la pensée de l'auteur. Elle se relie à ses théories générales. Mais il n'est pas vrai, je le répète, que pour la mettre en action, Ibsen fasse bon marché de la vérité. C'est même un réel trait de génie que d'avoir fait Nora telle qu'elle est. Une nature instable et enfantine comme la sienne est plus propre qu'une autre à recevoir le coup de foudre. Les âpres vérités qui