VIII PRÉFACE
Suède pour l'engager à soutenir les intérêts des frères danois, des épigrammes violentes qui rhirent sens dessus dessous sa petite ville de Grimstad. Un peu plus tard, il prenait Catilina pour héros de son premier drame : un Catilina qui devenait entre ses mains un utopiste, un rêveur, un humanitaire, indigné de voir triompher à Rome l'injustice et les abus, qui ne se résignait à la destruction que parce qu'il voyait un monde nouveau et meilleur sortir des ruines de l'ancien. Ibsen entrait donc dans la vie, selon sa propre expression, « en se mettant en guerre avec la société » ; il ne devait pas s'en tenir à ces premières escarmouches.
Après quelques années de luttes assez vives, pendant lesquelles il fonda un journal, composa un second drame, le Tombeau des Huns, écrivit une satire politique, Ibsen entra pourtant dans une période plus calme : il écrivit des pièces assez ordinaires qui réussirent moyennement, et devint même directeur du théâtre norvégien de Christiana. La chute de ce théâtre ramena ses difficultés ; et c'est seu-
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lement à partir de ce moment-là qu'il se trouva ou plutôt se retrouva lui-même. Car c'est bien l'auteur de Catilina, le révolutionnaire, le révolté, qui reparaît dans la Comédie de t amour, la première des pièces de son vrai répertoire, et dans toutes celles qui suivirent. Seulement ce n'est plus la politique qui est son terrain ; il va plus loin : ce sont les rouages les plus intimes de la société qu'il étudie, le mariage et la famille ; ce sont les idées sur lesquelles elle repose qu'il analyse, et chacune de ses œuvres nouvelles le pousse plus avant dans cette voie.
La révolte, chez Ibsen, paraît provenir d'une extrême droiture de cœur et d'esprit en même temps que d'une inébranlable fermeté de caractère. Ce qui le met en défiance contre les idées, c'est la façon dont elles s'incarnent ou se réalisent. Il ne fait pas, si je puis parler ainsi, leur procès direct, il ne les analyse pas en elles-mêmes : il montre la misérable contradiction qui existe entre ce qu'elles proclament et ce qu'elles font faire aux hommes.
PREFACE
Gest ainsi que le prêtre Brand, un de ses personnages dans lequel il s'est le mieux peint lui-même, frappé de l'énorme distance qu'il y a des préceptes à la pratique de la religion, se dresse contre l'Eûrlise et consacre tous ses efforts à réveiller la conscience endormie de ceux qui l'entourent. Chez lui, le désir du bien devient une sorte de fanatisme ; il se refuse à admettre le moindre compromis entre les deux puissances opposées qu'il voit se partager le monde. De même que le Christ disait : « Qui n'est pas pour moi est contre moi, » il demande, en son nom : « Tout ou rien, » et il répète à ceux qu'il sacrifie à sa terrible logique : « Si tu donnais tout en réservant ta vie, sache que tu n'aurais rien donné ! » Deux scènes de cette étrange composition sont particulièrement caractéristiques. Dans l'une, la mère de Brand, agonisante, lui fait demander les saints sacrements. Elle a mal vécu sa vie, elle s'est injustement emparée de la fortune de son mari mort, elle a péché contre la justice : Brand exige qu'elle renonce à tous ses biens mal acquis. Mais elle les aime plus que
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sa vie, plus que son salut ; elle n'en peut offrir que la moitié. Brand refuse. Elle a peur, elle donnera presque tout, elle ne réservera qu'un dixième : c'est encore trop ; Brand reste inflexible : c Tout ou rien î » Et il la laisse mourir sans confession. — Dans l'autre, pendant que sa femme, Agnès, passe la revue des effets de leur enfant mort, qu'elle conserve comme des reliques, une Bohémienne survient avec un enfant presque nu, pour lequel elle ose demander ces bons vêtements chauds.
Agnès se révolte; ces petites choses sont tout ce qui lui reste de son bonheur de mère : l'enfant qu'elle a perdu ressuscite quand elle les regarde, comment pourrait-elle s'en séparer? « Il ne faut pas s'attacher aux idoles; donne tout à la femme! lui dit Brand. Elle obéit. « As-tu donné de bon cœur? lui demande-t-il dès que la Bohémienne est sortie. — Non. — Alors, tu as accompli ton sacrifice en vain. » Elle se tait, puis, comme il va sortir, le rappelle : « Brand ! — Eh bien?— J'ai menti!... Ecoute, la blessure est profonde, j'ai été faible, je t'ai trompé, je m'en repens... Tu as
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cru que j'avais tout donné?... Non, j'ai gardé quelque chose : ce petit bonnet qu'il portait à l'heure fatale, mouillé de larmes, trempé des sueurs de la mort... Oh ! tu ne m'en voudras pas, j'en suis sûre? — Va où régnent tes idoles ! (Il veut sortir.) — Attends ! — Que veux-tu ? — Tu le sais bien ! (Elle lui tend le bonnet; Brand se rapproche et demande, avant de le prendre :) « Volontiers et sans regret? — D'un cœur joyeux! — C'est bien ! Donnele donc aussi pour l'enfant pauvre ! »
De même, dans les Soutiens de la société, il s'aigit de la contradiction qui existe entre la position d'un homme dont l'honorabilité paraît à l'abri de tout soupçon, etles moyens par lesquels il l'a acquise. Le consul Berwick, aux débuts de sa carrière, a dû, pour sauver de la ruine la maison qui portait son nom, laisser courir le bruit qu'elle avait eu à subir une série de vols et laisser peser l'accusation de ces vols sur son ami intime, sonfutur beaufrère, Jean Tœnnesen, qui le savait et se sacrifiait pour lui en partant sans se justifier. Cette faute première engendre une longue